La maison blanche
—C’est gentil de me faire bonne mesure…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—C’est la dose qui m’a été indiquée…
Sans doute est-ce l’augmentation de la dose… La disparition immédiate de la douleur provoque en moi une émotion de gratitude. De quel baiser, quelle fée a touché le mal? Quel maître s’est fait connaître, imposant le silence… C’est un brusque silence de la douleur.
Une chaleur se répand dans mon corps. Je suis étendu dans la paix d’une sérénité animale. Je flotte. Seul existe le moment qui succède sans effort au moment. Aucun pourquoi ne me lie, aux moments qui précédèrent, aucune inquiétude à ceux qui suivront.
Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. Je ne voudrais pas briser cet équilibre par un mouvement. Cette immobilité consentie n’est pas de la torpeur. Je ne puis dire qu’accomplir un mouvement serait un monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci: le mouvement est d’un autre monde.
L’ennui est loin. La variété des sentiments et des objets a disparu aussi. Je suis comme devant un désert, comme devant une mer étale. L’ennui des nuits sans sommeil, ce n’est pas assez dire que j’en suis protégé. Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu le pouvoir de m’ennuyer. Si je regarde l’heure, c’est par une curiosité comme désintéressée, comme un mathématicien note le passage d’une étoile. Et voici qui me paraît incompréhensible. Dans cette perfection de bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de monotonie, mais de l’unité, mon évaluation du temps est complètement erronée. Il y a juste une heure et demie que mademoiselle Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je jurerais que la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de ma montre, je n’éprouve aucune déception… Je constate… Je suis hors du temps.
Hors de ce temps qu’il faut créer, pour bâtir, comme un mur moellon à moellon, la nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres malades qui apportent à la nuit les minutes dont elle est faite. Leur supplice est qu’ils n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent à la roue, ils tournent la roue de la nuit. Le malade est condamné à précéder la nuit d’insomnie, comme un chien qui dépasse son maître, retourne à lui, le dépasse encore, revient et s’élance à nouveau, faisant deux fois la route, tuant son impatience à courir en avant, contraint cependant d’attendre son maître et de fournir la même étape. Mais, quand la morphine est en nous, la nuit marche seule, distincte de nous…
Mes pensées coulent fluides et libres, aussi spontanément que l’eau d’un fleuve entre ses rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. Je ne fais non plus aucun effort pour qu’elles apparaissent. Il me semble presque qu’elles flottent à quelque distance de moi, devant moi, comme cette impalpable poussière de poussières qui danse aux fenêtres, dans les rais obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne sont pas nombreuses, ces pensées, et elles ne sont ni extraordinaires ni imprévues. Leur charme unique est d’échapper au dur mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce n’est point elles qui sont exceptionnelles, c’est leur naissance qui est miraculeuse. Elles viennent comme une brume transparente se pose à l’horizon des prés. Et elles disparaissent, comme un son s’évanouit, sans qu’il me soit possible de les regretter ou de faire effort pour les retenir. Elles me quittent, comme si elles allaient à leur travail. Je n’ai pas cette angoisse que nous laissent les pensées qui fuient trop vite, comme un ami de passage, et que nous avons peur de ne plus jamais retrouver. Et, si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir ma vie, mon corps à contenter mon corps.
Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple torpeur, semblable, en bien-être et confiance, à celle qui précède les bons sommeils. Elle dure jusqu’au petit matin, qui peu à peu envahit la nuit comme s’il tissait à la nuit une toile d’araignée; jusqu’au bruit,—le premier bruit depuis la veille,—que font les berthes entrechoquées dans une voiture de laitier.
Alors je somnole jusqu’à sept heures. Mademoiselle Sirvaine vient prendre ma température. L’insomnie a tendu et empoussiéré son visage, en a diminué la transparence. Mais les yeux sont d’un plus vif éclat, encore agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les paupières plus grises, comme un cercle de mer fermé par une plage de sable.
Elle me tend le thermomètre, sans prononcer une parole. Elle revient, regarde par transparence la colonne de mercure, met un signe au crayon bleu sur ma feuille de température; puis elle prend mon pouls et inscrit au crayon rouge le nombre des pulsations. Elle glisse la feuille de température dans le tiroir de la table. Je lui demande si elle n’est pas trop fatiguée.
Elle me répond:
—Mais non.
Elle me dit: au revoir, d’une voix sans inflexion qui ne semble pas venir de son corps et que ses lèvres déposent avec précaution dans l’ouate grise du matin. Et quand elle sort, son corps droit semble glisser de la chambre au corridor.
Mademoiselle Carneran, avec une serviette trempée dans de l’eau tiède, me lave les parties du visage que le pansement ne couvre pas. Et, pendant que je me lave les mains, elle maintient la cuvette sur le bord du lit. Elle m’apporte mon verre et ma brosse à dents. Elle-même, prenant mon peigne, me peigne doucement la barbe et la moustache.
Madeleine balaye la chambre avec un balai enveloppé d’un linge humide. Mademoiselle Carneran essuie avec un torchon le marbre de la toilette et le métal ripoliné de la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte le seau à toilette hors de la chambre. Puis elle m’aide à me lever, à aller jusqu’au fauteuil canné qui se déploie en chaise longue. Et elle fait le lit avec une activité de sage ménagère. Elle retourne le matelas, lance les draps qui, un instant éployés dans l’espace, tombent, débordant en rejets égaux des deux côtés du matelas.
A promener un linge sur les meubles, à déplacer et retourner le matelas, à poser une alèze sur le drap, à remettre à leur place, sous la toilette, le broc et le seau, mademoiselle Carneran est vaillante. Elle affronte les objets, et les contraint à sa volonté. Pendant qu’elle s’occupe à ces soins de ménage, elle fronce les sourcils et l’on ne sait si son visage exprime de l’attention ou de la sévérité.
Nous causons. Nous sommes, elle et moi, en confiance. Cela est venu tout naturellement. Elle s’est intéressée à ce malade, qui souffre plus que les autres et qui ne veut pas geindre; elle s’est étonnée de la gaîté que la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de suite sa réserve naturelle, cette réserve sans hostilité, sans basse timidité et qui n’est ni défiance, ni défense, mais dignité envers soi et politesse envers les autres.
Elle parle avec des mots très simples. Sa voix à la fin de chaque phrase se perd en une hésitation un peu tremblante.
De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large ouverte, que le ciel, éclairci d’un soleil maigre, le ciel gris du Paris de septembre, sensible et tendu comme un visage inquiet.
Il ne faut pas médire des conversations sur la température. Les mots ne sont rien que ce que nous y mettons. C’est en parlant du temps qu’il fait que mademoiselle Carneran et moi apprenons à nous connaître.
—Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.
Nous parlons de la mer et de la montagne, comme des baigneurs qui ne se connaissent pas et causent un jour de pluie dans la salle à manger d’un hôtel. Puis peu à peu c’est notre mer et nos montagnes que nous échangeons, c’est un peu de nous-mêmes, un peu de nos préférences les plus générales. Car il y a, de sa part comme de la mienne, un souci de feindre ne pas parler de soi. Nous donnons à toutes nos phrases l’aspect de jugements équitables.
—La campagne, mais loin… pas les environs de Paris.
—L’automobile… l’air qui vous fouette le visage.
Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, comme s’ils fouillaient au plus loin de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, et sa bouche, ayant souri, redevient grave.
*
La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans mon immobilité de malade au lit, je reconnais diverses façons d’ouvrir la porte. Les infirmières ou la surveillante, après avoir tourné le bouton, la meuvent des bras appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le corps un peu tourné, passent en frôlant le montant. Elles ont si souvent un plateau, une assiette ou une tasse dans les mains, ou poussent si souvent le chariot à pansements, qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir sans presque user de leurs mains, comme on se fraie un passage à travers un fourré. Et la nuit, quand elles passent ainsi, avec des mouvements silencieux, elles glissent comme de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher. Madeleine et les autres petites servantes donnent un tour brusque au bouton, attendent, même si l’on a crié: «Entrez», comme si elles allaient faire une farce. Les «visites» entrent avec hésitation, avec la peur de se tromper, malgré tous les renseignements qu’on leur a donnés, et la porte semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. Mais Gillot ouvre d’une seule poussée et entre comme s’il avait fait une brèche. Il entre en vainqueur.
—Bonjour, mon ami.
Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air de cavalcader. Chaque fois qu’il vient dans ma chambre, il me semble qu’il accomplit le miracle de guérir le paralytique. On dirait aussi qu’on vient d’ouvrir les fenêtres, toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une chambre depuis longtemps sans air.
—Cela va mieux, beaucoup mieux… dit-il.
Et tout à coup, à la reconnaissance vague que je pouvais avoir pour lui, s’ajoute une idée, simple et claire comme une image:
Il m’a sauvé la vie…
Cet homme m’a sauvé la vie.
Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.
Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour tous les jours que je vivrai désormais. Il m’a sauvé la vie et non par un avertissement. Il s’est mis devant moi. Et c’est avec ses mains… La marque en est sur ma tempe, le coup de sabre… La cicatrice en restera. Comme un soldat aux ambulances revoit le visage du soldat ennemi qui lui fendit le crâne, avec une pareille force je me souviendrai de son visage.
Lien matériel entre lui et moi, direct comme l’amour et la maternité. Un ami qui vous aide, un médecin qui vous soigne agissent ou conseillent. Mais lui eut ma vie entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais confiée…
—Au revoir, mon ami…
Mon ami, mot de passe et de cordialité qu’il dira dans d’autres chambres à d’autres opérés. Et cependant, son ami… oui, son ami.
*
Mademoiselle Carneran m’annonce que, cet après-midi, elle sortira. Elle me prévient que j’aurai pour quelques heures une autre infirmière. Elle semble éprouver un peu du regret qu’éprouve une mère à confier son enfant à une étrangère.
—Vous devez être contente, lui dis-je… Ne plus voir de malades… ne plus entendre de gémissements, ne plus contempler ces visages de suppliciés que prennent ces cabotins de malades. Ah! comme vous devez détester les malades… Moi, à votre place, j’en aurais l’horreur… Ce sont des brutes, d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur maladie, à leur fièvre, à leur souffrance, aux paroles du médecin… Hier j’ai souffert un peu moins… Ça me faisait mal un peu plus bas, un peu plus haut… Tenez… moi… je ne pense qu’à ma maladie… ou à rien du tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur mal qui me semble dégoûtant, c’est qu’ils veulent que tout le monde y pense aussi… Vous devez vous sentir submergée, engloutie, étouffée sous le poids de leurs doléances, de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets fragiles et précieux qu’ils prennent, quand on les touche ou qu’on les déplace… Ce sont de sales cabots.
Elle sourit et me répond:
—Mais je vous assure que j’aime beaucoup les malades…
—Mais c’est une maladie… ça, d’aimer les malades…
—Et cet après-midi, je vais voir une de mes anciennes malades.
—Vous avez une excuse… elle est guérie.
—Pas du tout… elle va mourir.
Je me tais. Mademoiselle Carneran est triste. J’ai le sentiment qu’elle use sa tristesse à la maladie et aux malades. Toutes les autres infirmières sont gaies. Mademoiselle Carneran me fait penser à la religieuse des romans qui a pris le voile parce que son fiancé était mort à la guerre ou avait épousé une Américaine…
Nuits admirables… J’ai dit déjà que mon lit était en face de la fenêtre. Le ciel est mon grand voisin d’en face. Si la nuit est sans lune, il est discret et se fait oublier, comme un ami qui dormirait près de moi. Mais par les nuits claires, il m’offre le passage de ses nuages cachant la lune et cachant les étoiles, comme une danseuse courbe une écharpe parfois autour de sa tête. Le ciel et les nuages deviennent des compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté, Lina Montalina, les somnambules extra-lucides, le directeur de la Vie industrielle et artistique sont entre nous et les plus beaux spectacles. Mais ici, je suis seul avec le ciel, et sa lune, et ses nuages. Quant aux étoiles, je n’en parle pas, parce qu’elles sont des clous de tapissier à tête dorée. De temps en temps, le bon Dieu en sort une de sa bouche tordue, pour la clouer au ciel. Les étoiles ont été salies par les poètes. Il nous faut un effort pour les penser proprement. Elles ont été maniées par les romancières de beuglant, aux doigts gras, elles sont devenues le symbole de la gloire humaine. Elles sont au collet des généraux. Les financiers, les hommes politiques et les cabotins ont tous une étoile.
Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses nuages.
Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur, avec son silence, avec le silence aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant le silence de la chambre.
Les mots que prononce la veilleuse y prennent une sonorité étrange et qui se prolonge.
Et chaque jour désormais, dans la flottante heure grise entre sept et huit, après la disparition de Madeleine emportant les assiettes sur le chariot, j’attends que la veilleuse prenne son service, installe la nuit, et peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse inconnue qui apparaîtra au côté de mon lit et dont la voix soudain naîtra dans le silence, jaillissante ou timide.
De celle qui viendra ce soir, je ne sais que le nom. Chaque jour je demande à mademoiselle Carneran le nom de la veilleuse, et ce nom jusqu’au soir suffit à m’occuper.
*
L’infirmière de jour vous soigne, mais l’infirmière de nuit, la veilleuse, inévitablement se livre. Quand la nuit est venue, c’est comme si au terme d’un voyage, j’avais été transporté dans une maison morte au centre d’un désert entouré de déserts, une maison comme en racontent les Mille et une Nuits, une maison toute blanche dans la nuit grise ou bleue, une maison dont les murs et les cloisons et les portes sont en blancs pétales, une maison visible dans un jardin obscur, comme un drap sur un buisson.
Et l’instant où la veilleuse entre dans ma chambre est semblable à celui où le fils du Sultan rencontre dans le pays nouveau le premier habitant.
Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle Tonacci?
Mince et longue, elle entre d’un pas rapide, avec une ardeur de jeune chèvre. Son visage est lisse, et creusé, en courbes très douces, sous les yeux et aux tempes. Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux sont d’un noir mat, opaque, sans reflets.
Elle me fait ma piqûre.
A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je sonne. J’entends un pas rapide et feutré dans le couloir. Elle se frotte les mains et ses épaules sont un peu serrées. Elle porte avec elle le froid du couloir et le froid de l’insomnie.
Elle laisse la porte entr’ouverte.
Une toux, dans le couloir, se traîne et cahote quelques secondes. Elle se penche dans l’entre-bâillement de la porte avec inquiétude.
—J’ai peur, la nuit, quelquefois… me dit-elle.
Elle me parle maintenant pour se rassurer. A chacun des trois étages de la maison veille seule une infirmière de nuit. Les autres dorment au quatrième étage dans leurs chambres.
—Peur de quoi?…
—Peur de rien… Si, l’année dernière… dans la chambre où vous êtes… il y avait un vieux… qui sonnait… qui sonnait toute la nuit… Il rongeait une croûte de pain… il buvait une topette de rhum… on aurait dit un singe… Il voulait à boire… toujours… C’était un alcoolique… Il buvait son eau dentifrice… Un jour je l’ai trouvé buvant son urine… et toujours une croûte de pain à la main ou la rongeant… Et il riait… et il s’agitait quand j’entrais…
—Est-ce que je vous fais peur comme lui?
Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.
*
Ainsi les journées molles passeront, incertaines comme l’aube grise et prépareront l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je ne suis qu’une larve ensommeillée. Je suis un malade dans une maison de santé, un malade qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la nuit devant moi est tendue comme un drap blanc, comme un écran de lanterne magique, où je projette librement les mouvements agiles de ma pensée calme.
La veilleuse de la onzième nuit s’appelle mademoiselle Veuillet. Je l’attends avec cette curiosité, qui chaque nuit me révèle de nouveaux pouvoirs d’attente. L’attente d’une maîtresse qui ne vient pas est un sentiment grossier dont n’importe quelle brute, dont n’importe quel écrivain même est capable. Mais l’attente de cette inconnue, de cette personne neuve, dont je ne sais rien que son nom et qui se cachera dans le blanc costume invariable qui la mêle à la chambre blanche!
Mademoiselle Veuillet a bien trente ans. Elle est blonde, mais non pas d’un blond impalpable et poudreux, comme mademoiselle Sirvaine. Elle est blonde d’un blond sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel gris. Ses cheveux sont durs et nets, comme du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont bleus, mais non pas, comme les yeux de mademoiselle Sirvaine, d’un bleu impondérable et qui semble toujours tourner vers une autre couleur; ils sont d’un bleu solide et sans transparence. Lorsque je regardais mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se détournaient pas, fuyaient droit en arrière, ou se troublaient comme une eau limpide qui s’altère. Mademoiselle Veuillet me regarde, d’un regard que la bonté seule assure et raffermit, d’un regard sans reproche.
Je souffre beaucoup, quand elle arrive. C’est l’heure du chien de garde tournant autour de sa niche. Elle déplace, tapote et dispose en gradins mes oreillers. Puis elle m’aide à m’étendre et, de ses deux mains ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête, lourde sur ma nuque raidie, et comme un objet fragile et précieux, la pose sur les oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur creux. Elle s’éloigne un peu du lit et contemple son œuvre. Quelques minutes, la tête soutenue par les oreillers regonflés, le corps bien allongé et bien au milieu du lit, je sens sur moi la protection de ce regard.
Toutes celles qui entrent dans la chambre et qui, comme une note imprégnant le silence, apportent dans la solitude blanche leur soudaine présence, me laissent une inquiète curiosité. Quand elles sortent, quand de leur pas léger elles s’en vont, jeunes femmes souples, que j’ai reconnues pour des femmes, que j’ai imaginées dans leur vie à elles, que j’ai entourées de toutes les raisons pour lesquelles elles exercent ce métier qui les isole; quand je me suis donné cette joie de dégager du blanc fantôme phosphorescent sous la lueur faible de l’unique lampe électrique, leur personne réelle et leur apparence de femmes véritables, ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité d’homme. Je ne suis plus le blessé, le fiévreux dont la tête est enveloppée de bandelettes. Je suis l’homme qui les emportera loin des malades, et qui recommencera toute sa vie et leur vie, leur vie à chacune.
Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas cette inquiétude.
Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité féline ou de cette nervosité hypocrite qui nous excite au rapt. Il faut bien que je dise tout simplement qu’elle a un visage de bonté. Les visages bons sont pour nous d’ordinaire les visages ronds. Une vague et molle cordialité nous semble l’expression de la bonté. Et cependant le visage anguleux de mademoiselle Veuillet est le visage même de la bonté. Elle serait désespérée, si elle n’avait la certitude d’opposer toujours un dévouement implacable à tout ce que la vie peut lui apporter de souffrance ou d’ennui. Elle est toujours, devant n’importe quel malade, comme une mère au chevet de son enfant agonisant. Et voici que mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle Veuillet au visage triste d’institutrice fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante, comme une fée parée de tous les pouvoirs et de toutes les grâces. Comment expliquer cela? Le malade immobile est un centre. Il ne se mêle pas aux mouvements de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable et parfait. On apporte un pot de citronnade sur la table, on déplace un oreiller, on lui tend un thermomètre. Quel que soit le soin qu’on lui donne, il connaît la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine se débarrasse du pot de citronnade et s’éloigne. Mademoiselle Carneran le pose si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle abandonne une parcelle d’elle-même. Madeleine, la petite servante, place soigneusement le pot en un point de la table qu’elle a visé, et s’enfuit en souriant. Mais mademoiselle Veuillet semble dire: «Voici un pot de citronnade. Je n’ai rien donné encore. Pour tout ce que je puis donner encore, je suis prête. Je ne me libérerai pas par un vague don de moi-même. Invente, si je ne l’invente, quelque soin ou quelque soulagement. Je te le donnerai, comme s’il t’était, de toujours, destiné.» Et ses mouvements, nets et doux, mais sans l’hésitation balancée qu’y apporte mademoiselle Carneran, ne sont pas ceux que la tendresse amollit, mais ceux que la bonté dirige. Tout ce que je pourrais lui demander: déplacer mon oreiller, changer la place de la lampe électrique, m’apporter de la citronnade, me faire une piqûre de morphine, elle y mettrait une si minutieuse attention, une telle hâte et un si simple consentement, qu’elle aurait l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même songé. Elle est bien la fée, la fée qui exauce les vœux du malade.
Et ses mains un peu larges et ses bras, libres des manches retroussées, se déplacent comme s’ils répandaient dans la chambre une clarté. Ils n’ondulent pas, ils vont droit au but. Ils ne racontent pas leur dévouement. Ils font leur tâche.
Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté si douce à tous? Pourquoi?
Mademoiselle Veuillet veillera ces trois nuits. Des paroles qu’elle m’a dites, et qui passaient sur ma fièvre comme une eau fraîche, je n’ai pas tout retenu. Elle a vécu aux Colonies, elle a accompagné ses parents qui faisaient du commerce en Turquie et en extrême Orient, elle a connu des lépreux. Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a fait qu’une allusion à ses visites aux lépreux. Elle n’a étalé aucun dévouement; ce n’était pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les bandelettes à pansements, les plaies et les bourgeonnements, et la jeune Européenne qui, souriante, s’avance au milieu des horribles vieillards. Elle me parle aussi d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler Tantine.
*
A huit heures, mademoiselle Veuillet me fait une injection de morphine. Quelques minutes après l’injection, une caresse de chaleur se répand de mon cœur à travers tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au bout des doigts. Il semble que mon corps et mes humeurs soient d’une matière plus parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement de mon sang répandu, comme un liquide fertilisant, dans le réseau de mes artères et arrosant ma chair, limon d’une inépuisable richesse. Mais l’action, à cette dose, est maintenant plus lente. En vain, je cherche aussi la sérénité corporelle. Ce n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption d’une bonne tisane chaude; une molle sueur qui ne perle point en gouttelettes, mais simplement enveloppe mon corps de tiédeur. Une sueur, non localisée, un halo de sueur enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité. Je ne possède plus le sixième sens, que m’avait donné auparavant la morphine, le sens de l’Immobilité. Cette agitation est d’ailleurs distincte de celle de la fièvre. Elle est sans heurts. Mais c’en est fini du sentiment de sérénité et de plénitude. Je suis semblable au nageur imparfait, qui multiplie et accélère ses mouvements, sans atteindre à la souple et facile flottaison.
Après le silence de la douleur ou son chuchotement pendant la torpeur de la journée, les premières tractions de la chaîne, les premiers bonds du chien, les premiers coups de marteau sur les boulons du dreadnought ont l’importance d’un premier roulement de tonnerre, lent et sourd, annonçant, par une après-midi pesante, l’éclatement libérateur d’un orage en tempête. Ce fut surtout la journée du chien. J’ai une certaine préférence pour les chantiers maritimes. J’y suis davantage spectateur désintéressé d’un spectacle puissant. Mais le chien, le chien de ferme est d’une inlassable rage tournoyante. Vers sept heures, à l’heure du dîner, il s’est couché en rond devant sa niche et ne tire plus sur sa chaîne. Je le sens qui pèse, maintenant immobile, de tout son poids, au fond de mon oreille. Je cède sous ce poids, je m’assoupis, je ne suis plus qu’une masse d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des moisissures grises sur les murs de la chambre blanche. Mademoiselle Carneran m’a annoncé que la veilleuse de nuit était une stagiaire, une remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita Laudor et qu’elle était créole. Cependant c’est sans impatience que je sonne à huit heures pour ma piqûre. Je me contente d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir et qui va se dresser près de mon lit.
Je soulève à peine la tête. Elles sont deux. Mademoiselle Sirvaine est entrée avec décision, suivie de l’inconnue un peu hésitante. L’inconnue m’éveille de ma torpeur.
A l’instant où elle entre, il me semble que ma vie commence. Les autres sont de blancs fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les carrelages crème et gris. Ce sont des anges gardiens. Je n’ai connu encore que des anges gardiens. Elles glisseraient au plafond, comme les anges des tableaux, que je ne m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à la terre de tout son poids charnel. Mes yeux palpent les courbes gonflées d’un corps qui ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran et mademoiselle Sirvaine transportent sous la blouse leurs muscles et leurs os comme des pièces anatomiques. Mais de mademoiselle Laudor qui suit, avec attention, les mouvements de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle Laudor stagiaire docile, de mademoiselle Laudor qui simplement respire, le buste un peu rejeté en arrière, les seins abaissés et soulevés, un même bonheur se dégage que d’un massif de fleurs arrosé après une journée chaude. Les yeux immenses, couleur de feuille morte, s’ouvrent et sont plus solides que les fragiles paupières. La nuque courte est cependant souple. Les cheveux noirs, en leurs torsades musculaires, ont de naturels reflets d’acajou mat. Comme elle repose sur ses jambes! Et cependant elle est baignée d’indolence. La tête, un peu renversée en arrière, s’abandonne à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle Laudor n’est pas encore habituée à entrer dans une chambre de malade, pour de courtes et minces besognes, tout simplement. Elle ignore s’il faut sourire ou prendre un air de gravité. Ses yeux ne savent où se poser, n’osent prendre possession du malade qui lui est confié, et regardent la surface lisse du mur. Elle retient un peu le sourire naturel qui passe sur son visage plein. Elle n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se resserrent pas d’inquiétude; jointes, elles sont comme un fruit qui pend à la branche. Elles sont le luxe de la chambre. N’est-ce pas ma fièvre qui les rêve? Mademoiselle Laudor est si belle, qu’elle devient aussitôt la princesse des images enfantines, la sultane des Mille et une Nuits. Je ne suis plus un fiévreux dans un lit; je ne suis plus un homme qui espère une femme, je suis le héros qui lui est naturellement prédestiné. Elle est si belle qu’elle ne peut pas, de par sa seule présence, ne pas donner beaucoup de sa beauté.
Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre de morphine. Elle montre à mademoiselle Laudor les traits qui marquent sur la seringue en verre la quantité du liquide. Mais elle n’est pour moi, maintenant, que la servante de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.
Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit commençante. Et je me pose cette question, qui suffit à remplir et balancer ma nuit: «Si je sonne, qui viendra? Mademoiselle Sirvaine ou mademoiselle Laudor?»
*
Quand commence la nuit suivante, toute douleur s’est apaisée. Le chien dort dans sa niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre ne monte même pas à 39 degrés. Je pourrais dormir d’un calme sommeil. Mais c’est mademoiselle Laudor qui veille… Et je veux la voir encore. D’ailleurs, je n’ai pas de citronnade pour la nuit. Excellent prétexte.
Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement. Mais elle entre, portant un pot de citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois. Ce n’est pas juste.
Elle est un peu troublée. Elle craint de ne savoir comment s’y prendre. Elle a peur de l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien qu’il faudrait appeler dans la nuit. Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive? Heureusement, il y a les deux veilleuses des deux autres étages, qui ont de l’expérience.
—Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut faire, me dit-elle en arrangeant mes oreillers, il faut me le dire, je ne suis que stagiaire…
Elle avoue avec tranquillité son inexpérience. Elle ne prend pas en m’apportant de la citronnade ou en déplaçant mes oreillers cet air entendu que prennent souvent les gardes-malades: «J’ai l’air tout simplement de tapoter un oreiller, on pourrait croire que je pose sur cette table un pot de citronnade. Sans doute. Il semble que j’accomplis là des actes tout simples et que n’importe quelle femme pourrait accomplir à ma place. Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de mes mouvements, que l’apparence. Un sens profond s’y cache, une diversité aussi que vous ne connaissez pas.
—Vous souffrez toujours beaucoup? me demande mademoiselle Laudor, prête à quitter la chambre.
—En ce moment, pas du tout…
Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le moyen de la revoir et je lui dis:
—Il est probable que ça va recommencer tout à l’heure…
Je ne crois pas du tout que ça recommence. Mais je sonnerai, je dirai que j’ai mal. Mademoiselle Laudor viendra. Je lui demanderai une piqûre. Et elle reviendra. Elle restera quelques instants dans la chambre. Je suis bien capable de supporter un centigramme et demi de morphine pour le plaisir de la revoir. J’éprouve un sentiment délicieux à penser qu’il me suffit de presser le bouton de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.
J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à peine mal, juste de quoi apaiser ma conscience et justifier la piqûre.
*
Mademoiselle Laudor revient avec le flacon de morphine et la boîte métallique qui contient la seringue en verre et les aiguilles, une aiguille courte et une longue aiguille, qui ne sert que pour les injections intramusculaires.
Mademoiselle Laudor hésite un instant, saisit alternativement par leur extrémité renflée la petite et la grande aiguille. Puis elle me demande laquelle sert pour moi d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la grande aiguille? Elle avoue son hésitation, elle ne cache pas non plus son trouble. La voilà comme une jeune fille, dont le hasard de la guerre a fait une ambulancière. Elle baisse les yeux. On dirait qu’elle se réfugie dans son sourire.
Elle est un peu gênée. Déjà elle sait comme les malades sont exigeants. Ils gémissent ou réclament, si quelque détail n’a pas été prévu dans les soins qu’on leur donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle craint de perdre à tout jamais la confiance du malade de la chambre numéro 2. Un malade, un sale malade, ayant bien son âme de malade, ferait réveiller un chirurgien dans la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa fesse une aiguille de deux centimètres ou une aiguille de trois centimètres.
Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre blanche, ceux qui n’ont pas passé plusieurs semaines sans autre métier que d’être malade, ne comprendront pas ce que contenait de comique l’hésitation de Lilita Laudor entre la petite et la grande aiguille.
Tout est réglé, tout est prévu, pour que l’infirmière, docile au chirurgien, exécute sa consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit, ses belles mains puissantes passent au-dessus de la boîte métallique et les pulpes de ses doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte et remuent les aiguilles. C’est comme une insignifiante avarie à la machine d’un grand transatlantique. C’est une mince rupture de l’ordre qui permet au beau vaisseau qu’est la Maison Blanche de flotter dans la nuit.
Lilita Laudor est maintenant rassurée. Elle a, sur mes indications, pris la petite aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas fâché. Elle sourit, les yeux calmes et droits. Elle est belle.
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La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor me fait une piqûre. Par hasard la piqûre est douloureuse. Le liquide pressé par le piston de la seringue semble forcer pour trouver sa place. Il semble que Lilita Laudor enfonce dans ma peau un fil de fer garni de pointes, arraché à une clôture.
Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore le calme de l’infirmière. Sur son visage, je lis une pitié de petite jeune fille. Elle n’aime pas à voir la souffrance. Elle n’y a point réfléchi. Elle n’en connaît pas les limites. Elle ne sait pas discerner le mal supportable du mal intolérable. Elle est toujours devant moi comme une dame en automobile devant un écrasé dans la rue. Je la réconforte:
—C’est excellent, ça m’empêchera de devenir morphinomane…
Cette consolation n’a rien de bien ingénieux. Elle suffit cependant à réconforter mademoiselle Laudor.
—Vous avez le courage de rire?… me dit-elle.
Elle continue à presser le piston de la seringue. Le fil de fer enfonce dans ma peau.
—Il faudra me faire une piqûre dans l’autre fesse, pour calmer la douleur de celle-ci.
Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle suffit cependant pour établir entre elle et moi une camaraderie, pour écarter de son esprit l’image d’un maussade malade ou même d’un trop douloureux malade, pour lui rendre un peu de joie et de tranquillité.
Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire, d’un joli rire doux et mousseux. Tout son torse est incliné vers le lit. Elle tient la seringue. Et sa tête, tandis qu’elle rit, se balance un peu au-dessus de ma cuisse nue. Nous rions du plus sain des rires. Nous avons vaincu, moi la souffrance, elle, la pitié bête. Nous rions d’un rire héroïque.
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Le matin, Lilita vient prendre ma température et mon pouls. Sa petite montre d’acier bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la chambre de garde. Elle compte les secondes, tenant d’une main le gros appareil de bazar, dont le tic-tac est bruyant. Toute autre infirmière eût emprunté une montre. Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans sa main le réveille-matin à sonnerie, le réveil inattendu, me fait penser à un clown, jouant un air sur un ustensile de cuisine. Elle même n’est pas insensible à ce tableau burlesque. Mais quand elle quitte ma chambre, on dirait qu’elle a oublié notre camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression de son visage est hautaine et lointaine. On dirait une grande dame qui vient de donner deux sous à un pauvre. Elle sort, noble comme une reine qui passe acclamée. Elle va droit à la porte. On ne devine pas sous sa blouse le trottinement actif de ses jambes. D’un seul mouvement, son corps semble se frayer un sillage vers la porte. Elle part comme un grand voilier, l’ancre une fois levée.
Et chaque nuit et chaque matin, Lilita Laudor montrera ce contraste de son libre rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois pas que ce soit la fatigue de la veille. C’est le matin, c’est le jour, c’est la maison blanche qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale et qui n’est plus un grand vaisseau blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail de la vie dans la clarté coutumière qui de nouveau fait d’elle une correcte stagiaire.
Dire que la morphine a transformé mon lit en un hamac ne serait pas exact. Je sens la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon lit, ni mon corps ne sont bercés. Mais telle est la délicatesse de mes perceptions, leur éclat qui transforme le lit en une toute récente invention, que le lit semble sur le plancher en un équilibre parfait et subtil. C’est une impression qu’on peut avoir sur une bonne barque, peut-être aussi en ballon. Et je suis si bien que la position même de mon corps me semble une ingénieuse adaptation, voulue de toute éternité, et que tout mouvement qui la modifierait serait un sacrilège.
Bientôt cependant, le lit semble se balancer d’un imperceptible roulis, auquel correspond un roulis compensateur de mon propre corps. Mais l’équilibre de tous ces mouvements est parfait et facile. Je sais que la maison blanche est parfaite et qu’autour de la maison blanche le monde aussi est parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes limites. Les meubles dans la chambre me semblent miraculeusement à leur place, comme s’ils étaient les compagnons de cinquante ans de mon bonheur. Mais ils sont nets et saisis par mon esprit comme si, dans une île déserte, je venais de les fabriquer.
Et maintenant mon corps est plus pesant. On dirait que par tous ses pores il tient au lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat sur le sol. Il semble aussi que mon esprit soit docile. Je pense dans un nuage. Mais si tel était mon bon plaisir, j’aurais à mon service toute la précision et tout le consentement de mes opérations mentales. Je m’amuse à cette expérience. Je délimite les objets et je pense nettement les personnes que j’ai vues dans la journée.
J’ai le sentiment que ma voix aurait une sonorité étrange dans le dur et blanc silence de la chambre. Je prononce quelques mots. Et sitôt prononcés, ils prennent une étonnante consistance d’objets. Ils volent palpables au ras des murs, à la limite du plafond.