La maison blanche

Léon Werth · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/3

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La maison blanche

Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

LA MAISON BLANCHE

 

Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer de la maladie une leçon de joie et de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance pour elle-même, par haine de la santé et de la vie, et se consolèrent par la magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils s’en détaillaient voluptueusement les symptômes, comme un père attendri contemple en chemin le cadeau qu’il vient d’acheter et qu’il porte à son enfant. En contraste, de gros hommes gloussent ridiculement à la seule pensée de la souffrance physique.

Mais personne n’aime la maladie pour ce qu’elle contient d’imprévu, de comique ou de joyeux.

Le comique… Nous croyons qu’il est décent de ne pas l’apercevoir là où est la tristesse, là où est le malheur. Les nègres sont moins bêtes que nous. Un explorateur qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant fait halte près d’un gué et s’étant endormi sous sa tente, il fut réveillé par les éclats de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et s’approcha d’eux, qui faisaient cercle près de la rivière. Ils étaient agités par la plus irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement penchés et redressés, basculaient sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs cuisses nues de grandes tapes sonores, du plat de la main. Il s’enquit du motif de leur hilarité: un nègre, en traversant la rivière, avait eu le pied sectionné net par un crocodile.

Un malade débute dans la maladie, comme un enfant fait ses premiers pas. Il n’est pas ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. Mais n’ayez pas la larme à l’œil, chaque fois que vous voyez un malade, ne pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, le malade ne tire aucune joie, c’est qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est qu’il est indigne de la santé.

Et ne prenez pas un air trop grave, si vous songez qu’il est menacé de mourir. La mort n’est pas un événement exceptionnel. Et le miracle, ce n’est pas la mort, c’est la vie.

J’aimerais votre respect des malades, s’il n’était absurde. Vous acceptez, vous vénérez tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.

Les malades ont des soins. Même les pauvres, qui sont mal soignés, cependant sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure de la maladie. Quand vous rencontrez un miséreux dans la rue, vous lui donnez deux sous, si vous avez bon cœur. Mais vous consentez pleinement à sa misère. Si ce miséreux est malade, vous lui bâtissez un hôpital. Pourquoi?

Vous avez fait de la maladie le luxe des classes pauvres. Vous avez décidé qu’elles étaient indignes de tout autre luxe. Bien. Mais ne vous caressez pas vous-même de votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal et dépasse son objet. Vous me faites penser à ce gamin qui par un jour de juillet eut la pensée charmante d’apporter un éventail pour éventer sa mère, qui avait la migraine. Mais il approchait si soigneusement sa tête de l’éventail balancé, que le meilleur de la fraîcheur était pour lui. Modérez votre pitié de la maladie. Vous manquez d’imagination, ou du moins de perspicacité. Vous n’entrez en pitié qu’au spectacle de l’agonie.

Dieu nous envoie la maladie comme une épreuve, disaient les mystiques. Et ils avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance à Dieu et de la recevoir de lui. Pour nous la maladie n’est pas une épreuve, mais elle a sa place dans notre vie. Elle est un moyen d’expérimenter la vie. Elle est aussi, bien souvent, le moyen de retrouver en soi les forces vraies qui permettent de vivre. Car elle est un repos, une station.

Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon malade est celui qui n’a pas peur de la mort et qui explore gaîment la maladie. Le bon malade garde de la maladie un agréable souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. Il ne désire pas recommencer. Mais il y pense comme, de retour en Europe, le voyageur pense à la brousse tropicale.

On en meurt? C’est possible. Mais qui me dit que sans la maladie, dont j’ai guéri, je ne serais pas mort de dégoût?

La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la belle maladie, de la maladie qui a un commencement et une fin, et non pas de ces maladies qu’on appelait autrefois de langueur.

Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments haletants et dispersés. Mon adolescence s’en accommoda. Ma jeunesse commençait à en souffrir. La maladie m’apporta le calme. Tout d’abord elle m’étonna et m’exaspéra. Je ne connaissais pas le métier de malade. Mais bientôt je fus comme un nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la planche, détend ses muscles et s’abandonne.

Les riches qui ont une vie molle et sont toujours au centre du monde comme des malades précieux, sur qui veillent les autres hommes, ne connaissent de la maladie que la souffrance corporelle. Les paresseux n’y trouvent qu’une occasion de paresse moins agréable. Enfin les malades professionnels n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment pas leur mal. Ma rude santé et la vie que j’avais menée me prédisposaient à aimer, d’un amour sain et passager, ma maladie.

 

Mon père était marchand de vins, avenue du Maine, tout près de la rue de la Gaîté. J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. La clientèle de mon père était composée—pour le restaurant—de cochers et de quelques filles qui venaient en pantoufles de l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel de l’Avenir. Mais elle était—pour la limonade—beaucoup plus variée. En ai-je vu, devant le comptoir, des ouvriers, des camelots, des chanteurs ambulants, des acrobates de la rue et des employés sans place! Quand les lumières s’allumaient, les ménagères, parfois, en revenant du lavoir, buvaient des raspails, et le soir, les filles, entre deux passes ou entre deux quarts, buvaient des vins blancs.

Assis sur la banquette, au fond de la boutique, j’écrivais mes devoirs sur une des tables de marbre.

Mon père s’occupait peu de moi. «Les enfants, disait-il, c’est l’affaire des femmes…» Il avait des principes. Je ne devais pas l’embrasser le matin, quand je partais pour l’école, mais seulement le soir quand j’en revenais. Le client du matin boit vite et veut être servi de même. On sert des cafés et des vins blancs gommés. Mon père n’avait pas de temps à perdre. Mais quand je rentrais à l’heure de l’apéritif, il disait:

—V’là le gamin.

Je passais derrière le comptoir. Mon père se penchait, glissait sa serviette sous le bras et me tendait une joue épaisse, ronde et rude. S’il versait une consommation, il ne s’interrompait pas et ne se penchait vers moi qu’après avoir posé la bouteille dans le trou du zinc qui lui était destiné. Mais, après, il prenait son temps. L’heure de l’apéritif permet de la tendresse et du loisir. Il y a gros travail. Mais le client flâne et cause. Après ce baiser de l’apéritif, mon père ne s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais sommeil sur ma banquette, c’était une des filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel de l’Avenir qui m’envoyait au lit.

Je jouais à la sortie de l’école avec les petites Italiennes qui déjà font métier de modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs des casernes d’ateliers.

Deux ou trois fois par an, mon père disait:

—Tâche de rentrer à l’heure… Le ruisseau n’est pas fait pour les enfants…

Je connus le ruisseau et la rue: la rue de la Gaîté qui est la plus belle du monde, la rue de la Gaîté qui est une transition entre le faubourg et la ville, et où le faubourg, laissant ses peines, apporte et rassemble ses joies.

La meilleure de mes camarades de jeu fut Henriette Godillet, qui était la fille d’un homme de peine et d’une femme de ménage. Elle avait un visage très doux, ovale et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un bébé ou d’une femme en pleine maturité. Mais il est certain que, dès l’âge de dix ans, elle ne ressemblait guère à une fillette. Je l’aimais beaucoup. Le jeudi, nous allions nous promener jusqu’aux fortifications. Je lisais d’effroyables romans à treize sous et je les lui racontais. Très paresseuse, elle ne lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire ses devoirs.

Je me souviens surtout de nos promenades. Henriette connaissait la rue beaucoup mieux que moi. Habitué aux longues méditations dans la boutique paternelle, surveillé malgré tout, habitué à faire la différence entre les gens comme il faut et les rien-du-tout, j’aimais la rue, comme une perpétuelle espérance d’aventures; mais aussi je la redoutais, je savais qu’elle était dangereuse. Je voyais que rien ne s’y passe comme dans les boutiques ou dans les livres, que rien n’y est prévu, qu’on y rencontre des voyous. Mon expérience déjà m’avait appris que l’enfant n’y est pas chez lui, qu’on l’y tolère seulement. J’ai entendu bien souvent des:

—Que j’t’y reprenne à rôder par là, galopin.

Ou des:

—J’vas t’botter, gluant…

Et cela, pour avoir simplement arrêté le cours d’un ruisseau, dans une rue transversale, en assemblant quelques pavés ou en déplaçant la toile de sac que les balayeurs du matin laissent souvent au niveau de la bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement, certes personne ne me chassait. Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait souvent qu’un vieux livreur à la moustache tombante ou qu’une ménagère portant son ventre comme un sac chargé, laissât tomber sur moi un:

—Ce n’est pas la place des enfants…

Je faisais semblant de ne pas entendre. Mais j’étais gêné. Timide, je ne protestais pas. Je ne répondais que bien rarement par un gros mot.

Un jour, à la fête du Lion, une fille en cheveux, à moitié saoule, eut une crise nerveuse. Des agents, comme elle se roulait sur la chaussée, la prirent aux épaules, avec brutalité. La foule en cercle riait. Une boutiquière du quartier voulut m’emmener. Des gamins avaient les yeux fixés sur moi. Ce jour-là, je trouvai la riposte:

—Hé, la petite mère, je t’empêche pas de te rouler aussi, si ça te démange…

J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai pas. J’avais, comme la plupart des enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.

Henriette au contraire n’avait aucun souci de l’opinion.

Son père était mort, comme elle avait six ans. Sa mère lavait au lavoir et faisait des ménages. C’était une femme travailleuse, mais qui ne voyait que le travail. Le travail fini, elle mangeait d’un appétit à peine distinct du sommeil. Je la vois encore assise lourdement sur sa chaise, tout au coin de la table, le pied de table creusant un sillon dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement et aussi avec un peu d’effroi. A onze ans, je savais déjà comment mangent les pauvres.

Très douce avec Henriette, jamais elle ne s’occupait d’elle. Elle pensait qu’une fillette va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans, on prend quelques précautions pour qu’elle ne tourne pas mal. Elle l’embrassait, mais ne savait pas lui parler. Cette femme, dont j’ai bien des fois éprouvé la bonté, avait fini par ne plus trouver ses mots que pour parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors qu’on pût dire que madame Godillet était bavarde. J’ai compris plus tard combien était dramatique la vie de cette femme qui bavardait en tapant son linge, comme un soldat crie en montant à l’assaut et qui, le reste du temps, se réfugiait dans le silence, comme une bête au repos.

Henriette était libre. Elle sentait déjà sa force dans la rue. J’avais un visage de gamin palot. On me criait: «Va-t’en à l’école, mauvaise graine…» Je comprends maintenant qu’on redoutait en moi déjà l’apache que peut devenir le gamin des rues. Mais déjà les hommes prévoyaient en elle le plaisir que bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait au premier rang des rassemblements avec une audace tranquille. Si je hâtais le pas pour traverser la rue devant un fiacre, elle me retenait par le bras:

—Que tu es bête, il arrêtera bien.

Je l’ai vue une fois se poser, immobile et souriante, en plein milieu de la chaussée, comme une voiture derrière elle arrivait au trot. Elle resta ainsi jusqu’au moment où les naseaux du cheval touchèrent ses cheveux. Et comme le cocher tirait brusquement sur les rênes, elle alla au trottoir d’une démarche molle…

Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer. Elle me dit:

—Tu m’ennuies… va jouer au Luxembourg…

Je lui répondis:

—Tu as attendu le cheval… Mais tu n’aurais pas osé le regarder… Tu lui tournais le dos…

A quatorze ans, Henriette quitta sa mère, alla au bal de la Fauvette et changea de quartier. Elle fut arrêtée par la police et envoyée en correction. Je ne la revis qu’à sa majorité. Elle vint à moi, ardente et belle. Elle se souvenait de nos promenades et des livres que je lui racontais. Elle se souvenait de tout, sauf que nous avions été ensemble des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable mémoire.

Les premiers éléments de ma formation spirituelle furent cette boutique de marchand de vins et la rue. La rue et l’avenue,—tout un quartier qui tient à la fois du faubourg de misère et d’on ne sait quel faubourg d’idylle et de joie. Mais un autre élément s’y vint bientôt ajouter qui fut: l’Université.

Mon oncle Villeroi était professeur de physique à la Sorbonne. Il était le frère de ma mère. Mais du jour où elle se maria jusqu’au jour de sa mort, il ne la vit jamais qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation avec les bistros de l’avenue du Maine.

Mon oncle était très supérieur à l’homme remarquable ou au brave homme. Il pensait droit sur la vie et son caractère était ferme. De plus, il était, paraît-il, un physicien original. J’ai su plus tard qu’il ne lui manqua, pour atteindre à la grande célébrité, qu’un peu d’adresse et une âme moins dédaigneuse. Il négligea toujours de transformer en conclusions douteuses et claires les plus justes et les plus ingénieuses de ses expériences. Mais il était insensible aux détails de la vie. Il disait volontiers: «Je ne suis pas un héros de roman.» Il avait horreur de la fausse sentimentalité. Cela le conduisit à omettre des sentiments essentiels, sous prétexte qu’il ne faut pas les cultiver en esthète, et surtout à une véritable cécité morale, quand il jugeait ses proches. Il s’en remettait alors à l’usage et à la convention. Sa sensibilité aux idées était d’une richesse magnifique. Mais il se contentait pour la vie quotidienne d’une sensibilité décente.

Il avait accepté une fois pour toutes, afin d’être tranquille et de se conformer à une règle, que sa femme fût sa femme. Incapable de lutter jour à jour, il avait préféré céder d’un coup et sur tout. Incapable d’un sentiment bas, il ignorait la bassesse des autres. Et je crois bien que ma tante Marguerite lui faisait peur. Cela est assez difficile à expliquer. Ce n’était pas de sa femme qu’il avait peur, c’était de la femme. Et non pas de la femme telle que la présentent des livres d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible en sa trivialité dont rien ne peut venir à bout. Mon oncle avait l’impression d’une force naturelle. Il ne songeait pas plus à lutter contre les sentiments de sa femme qu’il n’eût pensé à modifier le cours des marées.

C’est ainsi que cet homme tendre et noble avait pu accepter de voir sa sœur clandestinement.

Cependant, après la mort de ma mère, ma tante avait consenti à ce que mon oncle s’occupât de moi. J’étais un bon élève à l’école primaire. J’obtins une bourse au lycée. Mon oncle surveilla mes études. A m’expliquer le sens que recouvrait, à la façon d’une poussière modelée sur un objet, l’enseignement de mes livres ou de mes maîtres, il mettait une ardente patience. On me donnait au lycée des formules cabalistiques. Il avait du génie pour y substituer la vie. Plusieurs fois par semaine, je passais une heure dans son cabinet ou nous nous promenions au Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer une de mes anciennes compagnes de la rue de la Gaîté. Je devinais que mon oncle n’aurait pas compris, qu’il était d’un autre monde.

Ma tante m’accueillait avec indulgence, je ne dis pas avec tendresse. Elle avait fini par parler à tout propos et à n’importe qui de son neveu. Elle espérait en «mes succès». Déjà elle en était fière. N’ayant pas d’enfant, elle reportait sur moi tout ce qui chez elle pouvait ressembler à de la tendresse maternelle: elle me voyait descendant, à la distribution des prix, les marches de l’estrade, ayant été couronné par le préfet, le général ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois sortes d’enfants: ceux qui ont des prix, ceux qui ont des nominations, ceux qui n’ont ni prix, ni nominations. Elle n’avait de respect que pour l’argent et pour l’Université. L’instinct des insectes a des manifestations qui semblent miraculeuses. L’ammophile pique sa proie au niveau de tel ganglion nerveux, en un point où elle reste à sa disposition, paralysée, mais vivante. Il fallait à ma tante un égal instinct pour concilier, sans qu’aucune en souffrît, la vénération qu’elle avait pour l’argent et la vénération qu’elle avait pour l’Université. Elle les portait ensemble avec une prodigieuse adresse, comme une ménagère porte deux œufs dans un panier, sans les casser, malgré les heurts inévitables. Son esprit tenait une juste balance des salaires. Les appointements gagnés hors du professorat ne comptaient pour elle que s’ils dépassaient le traitement des maîtres secondaires ou supérieurs. A égalité, ils ne comptaient pas.

Boursier d’internat jusqu’à son entrée à l’École Normale, mon oncle, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie que les jeudis et les dimanches. Nommé professeur dans une petite ville du Midi, il y avait épousé ma tante Marguerite, qui était la fille d’un marchand de vins en gros.

Un jour que j’avais dit à ma tante:

—Mon papa, il est aussi marchand de vins.

Elle m’avait répondu sévèrement:

—Les enfants doivent se taire, quand ils ne savent pas… Mon père n’a ni boutique, ni magasin… Il a des chais… tu entends… des chais… Tu ne sais pas ce que c’est que des chais… Un chais n’est pas un magasin… Un chais… c’est… des magasins…

Je lui demandai:

—Est-ce qu’il y a des chais à Paris?…

Elle me répondit:

—Non… A Bercy il y a bien des entrepôts, mais il n’y a pas de chais…

Elle prononçait: chais, les deux lèvres en avant, la bouche grande ouverte. Elle me disait: «Tu n’as pas vu les chais», comme elle m’eût dit: «Petit, tu n’as pas vu la mer».

Je fus jusqu’à la seconde un assez bon élève. Mais alors je fus perdu ou gagné par les cinémas et les bals. Le lycée, les visites assidues chez mon oncle m’avaient éloigné de mes compagnons et de mes compagnes de la rue. Je ne retrouvai pas mes compagnons qui tous, ouvriers d’usine, employés de bureau ou gouapes de quartier, s’étaient dispersés. Mais je retrouvai toutes mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles vivaient la plus glorieuse époque de leur existence, entre la sortie d’une maison de correction ou de préservation—ah! comme on les avait bien préservées!—et la noce de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes, elles avaient désappris tout ce qui de la vie n’était pas la recherche du pain quotidien et de la joie immédiate. Elles étaient les reines insolentes et magnifiques de l’avenue du Maine. Ceux même qui les traitaient en public d’apprenties-traînées tâchaient de les aborder, dès qu’elles avaient franchi le coin de la rue Vercingétorix ou de la rue de Vanves.

Henriette Godillet me disait souvent:

—Je fais ce que je veux… Hier, j’ai fait quarante francs…

Deux années se passèrent ainsi. Mon application en classe diminua. A la fin de ma rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y eut entre mon père et mon oncle une sorte de conseil de famille, auquel ma tante Marguerite daigna assister. Mon père conclut:

—Tu travailleras pour être professeur ou tu prendras la serviette et tu m’aideras au comptoir. Moi… toi… et un garçon… on pourra s’agrandir…

Je ne voulais être ni garçon de café, ni professeur. Ma tante Marguerite me tint un long discours:

—Tu seras professeur… Tu débuteras à 3.600.

Ah non… Elle me disait déjà ça quand j’avais neuf ans.

Je lui ai répondu:

—La barbe…

Et beaucoup d’autres choses… que je détestais les femmes des professeurs, que je ne voulais pas être professeur, parce que si je me mariais, ma femme serait une femme de professeur…

Ma tante me répondit:

—Tu préfères te promener avec des filles… je t’ai vu…

Elle avait un accent étonnant pour dire le mot: des filles…, un accent de vieille actrice de tournée…

Je lui répondis:

—Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes… J’aime les filles, moi… Elles sont moins embêtantes que tes amies…

Il y avait chez moi cet invincible besoin d’idéalisme et de généralisation qu’ont les jeunes gens. Je lui déclarai que les filles valaient mieux que les filles de marchands de vins. Et dans un cri qui devait rendre définitive notre rupture, je lui jetai à la face:

—J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est qu’un chais. C’est un hangar… un sale hangar… Les chiffonniers ont des chais…

Cependant l’année de philosophie nous rapprocha. J’y fus un brillant élève. Et, aujourd’hui encore, je ne crois pas y avoir perdu mon temps. Ce qu’il y a de logique dans la spéculation philosophique la rend plus accessible aux jeunes gens que les œuvres littéraires. Les plus beaux poèmes n’ont qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas encore expérimenté la vie.

Mais après il fallut choisir une carrière. Par malheur, ce fut avec Henriette Godillet que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement de me mettre avec elle.

Je refusai.

Elle insista:

—Tu seras comme un coq en pâte…

Quand je pensais à la morale de ma tante, j’avais envie d’accepter. Il y avait dans celle de mon oncle de quoi me faire hésiter.

Mais les vacances passées, comme je me refusais à préparer l’École Normale, ma tante réussit à me brouiller avec mon oncle et avec mon père. Et les derniers mots qu’elle me dit furent:

—Tu n’es bon qu’à servir au comptoir…

Je ne servis pas au comptoir.

En deux jours, j’épuisai cinquante francs d’économies au bal de la Fauvette et dans une promenade à Clamart avec Henriette Godillet et deux de ses amies.

Le troisième jour, je me trouvai dans Paris sans un sou dans ma poche et sans domicile…

Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement libre, je trouvai une place à l’Institution Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais les fonctions de maître d’études et j’y enseignais le latin, le grec, le français, l’histoire, la géographie et l’arithmétique. J’étais de dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et logé et je touchais soixante francs d’appointements par mois, dont je devais verser un tiers à l’agence pendant les deux premiers mois. Le directeur, licencié ès-lettres, officier d’Académie, avait une belle barbe bouclée et se grisait. Quand il était saoul, il inspectait les classes. Mes collègues étaient trois vieillards résignés à tout, deux jeunes gens dont l’un espérait une place de comptable et dont l’autre attendait, pour donner sa démission, que sa maîtresse sortît de Saint-Lazare, où l’avait conduite le mépris des règlements sanitaires. Les élèves étaient tous internes. Quelques-uns avaient des parents, mais qui habitaient les colonies. Les autres avaient une mère, mais pas de père. Leurs mères, quand elles venaient les visiter au parloir, sentaient bon, mais trop fort.

L’école possédait une fanfare, une sorte de fanfare muette. Des pistons et des trombones étaient exposés au parloir, mais les élèves n’en jouaient jamais.

Je ne fus pas malheureux. Je gagnais ma vie. Il n’y avait pas six mois que j’avais chahuté mon dernier pion. La première fois que j’entrai en étude, j’en avais un peu de remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne m’occupais d’eux. Je compris que c’étaient les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas des chiens de garde, les enfants ne songeraient pas à les exciter.

Les trois garçons de réfectoire et de dortoir se chargeaient de la police générale et de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants. Les maîtres passaient. Eux restaient en place. J’ai entendu le chef des garçons dire au réfectoire à l’un des professeurs, qui se plaignait que la table n’eût pas été nettoyée:

—Si tu continues, je te mettrai mon pied au derrière…

Le troisième mois, je fus renvoyé, parce que je n’avais pas dénoncé deux grands qui fumaient au dortoir.

Je louai un cabinet dans un hôtel meublé de la rue Lepic. J’aurais pu me loger dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en choisissant Montmartre, le sentiment d’un jeune provincial qui décide de tenter la gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait un peu d’air du couloir. Et par ce hasard, que l’un des carreaux de sa porte vitrée était brisé. Le couloir s’aérait lui-même sur une courette gluante, boyau commun à quatre immeubles. Je payai d’avance la location d’une quinzaine.

Pendant huit jours, mes repas se composèrent alternativement de deux sous de pain et deux sous de cervelas, deux sous de pain et deux sous de pâté de foie, deux sous de pain et deux sous de frites. Le huitième jour, je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment que vînt le neuvième jour. Il vint. J’avais faim. Les premiers tiraillements de la faim sont désagréables, tout simplement, mais à peine douloureux. Le premier jour, l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée. Ce n’est pas la faim, la vraie faim, qui creuse tout dans un homme, l’esprit comme le corps. Le second jour, on pense à des repas possibles, comme un petit employé pense à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges. On n’a pas encore le vertige. Le troisième jour, on est saoul. Mes jambes allaient comme des ailes. Je ne sentais pas le trottoir. Une seule pensée remplissait mon esprit: manger, manger n’importe quoi. L’aliment devient une chose merveilleuse. J’y pense comme un naufragé pense à la terre, comme une idée pèse dans le cerveau d’un fou. L’idée de l’aliment est en moi. L’idée seulement. Derrière le creux de ma poitrine, il me semble qu’il y a le vide, le vide comme on le contemple du haut d’un précipice.

Je me présentai comme figurant au théâtre des Batignolles, au théâtre Moncey, au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins. Dans la même journée. Il pleuvait. On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai pas au théâtre Montparnasse. On ne revient pas au village, avant d’avoir trouvé son pain.

Je retournai à l’agence de l’enseignement libre. On m’indiqua une place à Bois-Colombes. C’était le quatrième jour sans pain. J’allai à Bois-Colombes à pied. La place venait d’être prise. Je revins à Paris, à pied.

Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette panée. C’était à l’éventaire en gradins d’une grande épicerie, qui vendait aussi des produits de charcuterie. Dix ans ont passé. Je vois encore cette côtelette panée. Je la distinguai, comme on reconnaît un ami dans une foule. Je n’eus aucune envie des boîtes de thon ou de sardine, nourriture cachée à l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà lointaine, au dernier gradin de l’éventaire. Mais la côtelette panée restait seule sur une assiette au second gradin. Elle eût été au premier gradin qu’il eût fallu pour la prendre le mouvement d’incliner mon corps et de le redresser. Mais elle était au second gradin, à la hauteur même de ma main pendante. L’acte de la saisir prolongeait et terminait naturellement le balancement distrait de mon bras droit. Je regardais la côtelette panée, comme un adolescent, en faction devant la porte des coulisses, contemple une actrice qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y avait que la côtelette panée. Derrière moi, c’était les passants de l’avenue de Clichy, les passants anonymes, que l’affamé ne distingue pas plus qu’on ne distingue les gouttes d’eau d’un fleuve. A la porte de l’épicerie, à ma droite, un garçon sortit, accompagnant une cliente à l’étalage. Tous deux, manipulant déjà des victuailles, me tournaient le dos. Dans l’embrasure de la porte, personne. C’était le moment.

Dans mon bras brusquement immobile et raidi, je sentais comme un dessin du mouvement à accomplir. Ainsi un paresseux, somnolant le matin, a pendant de longues minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.

Si pourtant j’étais vu? On me traînera au poste. L’avenue de Clichy arrêtera son double courant. Un tourbillon de passants se formera autour de moi. Scène odieuse, ou non moins odieuse la pitié de l’épicier refusant de porter plainte: Allez et ne péchez plus…

Déclarons la guerre à la société… Oui… en volant une côtelette panée. C’est lui déclarer la guerre en s’avouant vaincu.

Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas pris la côtelette, j’ai marché jusqu’à la place Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais, l’image de cette côtelette.

Je rentre dans mon cabinet meublé et je m’étends sur mon lit, entre sept heures et huit heures et demie. La ville dîne. Quand la ville a fini de dîner, je sors, rempli d’une espérance immense. Je discute en moi-même, opposant les uns aux autres des arguments abstraits, cette question: «Est-il vrai qu’on ne meurt pas de faim?» J’éprouve une certaine joie à me prouver la liberté de mon esprit, en refusant de tenir compte de mon cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger un cas particulier? Est-ce de bonne méthode? La méthode, tout est là… Nom de Dieu, que j’ai faim!… Je passe devant le Moulin-Rouge. Et si je tombe dans la rue, d’inanition? Le sergent de ville, qui en a vu d’autres: «Où habitez-vous?…» C’est aussi odieux que d’être pris en flagrant délit de vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de l’épicier en gros… Je pense aussi aux miséreux de Whitechapel… Suis-je le frère des malheureux de Whitechapel?… Un personnage en habit noir descend d’une automobile, accompagné d’une femme en toilette de bal. Serai-je un jour, après beaucoup de gloire, semblable à cet homme? Ou suis-je à tout jamais le frère des miséreux de Whitechapel. Le groom m’écarte. Larbin…

Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste affirmer, à la fin d’un bon dîner, qu’il faut trois semaines pour qu’un homme meure de faim, dans de bonnes conditions expérimentales. Toute la question est de savoir si je suis dans de bonnes conditions expérimentales.

Je pense aussi aux pièces de cinquante centimes qui glissent parfois dans la doublure d’une poche. Je tâte toutes mes poches, celles de mon gilet où j’ai l’habitude de mettre mon argent, et les autres aussi où je n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes poches, depuis ces quatre jours…! Je devrais pourtant m’être fait une certitude… Mes doigts rencontrent à nouveau ma montre d’acier qu’on m’a déjà refusée dans trois monts de piété. Boulevard des Batignolles, je passe devant l’étroite boutique d’un bijoutier. Il va «fermer». C’est un petit vieux à barbiche blanche. Il porte une blouse noire. Je lui propose d’acheter ma montre:

—Oh, non… pas ces montres-là… On ne peut même pas les réparer…

Je suis droit devant lui. Je sens mes jambes, comme un support unique, piqué au plancher de la boutique. Les montres et les bijoux d’occasion, dans la devanture, ont un balancement lent et régulier sous le bec Auer. Le petit vieux me dit:

—Ça nous est défendu de prêter sur gage. Seulement, si vous voulez, je pourrais… tout de même… vous prêter deux francs… Je vous la rendrai quand vous aurez de l’argent… Mais sans bénéfices.

Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire que j’attendais de l’argent sous peu?… Ce n’est plus de faim, c’est de honte que je tremble.

Mais les minutes suivantes furent plus belles. Le petit vieux et moi, nous échangeons des mots si simples, à mi-voix. Il me dit:

—Il y a de la misère partout…

Deux francs!… Un jeune homme ne sait pas gérer un capital. J’entre dans un restaurant, j’étudie la carte. Je mange pour trente-quatre sous. Je laisse les six sous au garçon.

Je retourne à mon cabinet meublé, où je vomis. Et le lendemain, le patron me donne congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots comme clients.

Quand les agents me réveillent sur le banc où je dors, je fais semblant d’être un noctambule assoupi, qui s’est reposé en rentrant du Cercle.

J’ai vécu six mois. Comment? Est-ce qu’on se souvient? J’ai vendu un pantalon, une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre neuf, en échange duquel un marchand m’a donné des marrons. J’ai surveillé aux Halles les chevaux des maraîchers, pour une soupe. J’ai déchargé des paniers jusqu’au matin.

Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée. Je lui ai avoué que «ça n’allait pas très fort». Il m’a adressé au docteur Daguteau.

—Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît tout Paris et c’est un cœur d’or.

Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu une heure et demie, bien qu’il n’y eût pas de malades. Daguteau, ouvrant la porte de son cabinet, a eu, pour m’inviter à entrer, un geste de pédicure forain attirant son sujet. C’est un petit homme d’une cinquantaine d’années, gros et noir, aux paupières blettes, aux yeux jaunes.

Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il connaît tout Paris. Je saurai plus tard qu’il n’a pas de clients, qu’il a épousé une paysanne riche, dont la dot lui a permis de s’installer, qu’il a fait sa médecine dans les cafés du quartier latin et dans les tripots, et qu’il écrit dans les journaux quotidiens et dans les revues pharmaceutiques sur les «à-côté» de la médecine et même sur des sujets de médecine qu’il étudie dans le Larousse.

Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait. Il avait l’instinct de la protection comme le tigre est carnivore, comme le chien est coprophage. En me regardant, il avait l’air d’une bête qui renifle sa proie. Plus précisément, d’un chat qui joue avec une souris. Il n’en vint pas tout de suite à la protection. Il retarda, pour le raffiner, son plaisir. Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance qu’il portait tour à tour sur mes vêtements élimés et verdis, sur mes souliers éculés et béants, sur mon chapeau troué, j’aurais pu croire qu’il pensait à toute autre chose qu’à me protéger. Il me parla du matérialisme et du spiritualisme. Je fis tous mes efforts à poser subtilement les problèmes. Très sincèrement d’abord, subissant cette passion d’idéologie à laquelle les jeunes gens n’échappent pas. Moins ardemment ensuite, et seulement pour être indulgent à sa manie. Bientôt, je m’ennuyai comme à un examen et, si je ne détournai pas brutalement la conversation, ce fut pour n’avoir pas l’air d’un solliciteur indigne. Daguteau raisonnait comme un répétiteur de boîte à bachot. Et de temps en temps, il s’interrompait pour me dire:

—Je suis très occupé… C’est effrayant… Plus une minute à moi… Mais je suis heureux, bien heureux de pouvoir causer avec vous. Cela me change… cela me change… Ah! la médecine!… Et les clients!…

Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.

Il me montra sa collection: une ignoble copie d’un primitif italien, trois ivoires chinois, un vieux poignard ciselé, une fausse faïence persane. Les bibelots étaient enfermés dans une vitrine dorée. Le tableau dominait un canapé-pouf «de style oriental». Le docteur Daguteau me parla de peinture:

—Ma foi… l’impressionnisme… je ne suis pas hostile à l’impressionnisme… Mais le dessin… le dessin avant tout… Les lois du dessin sont imprescriptibles.

Et tout d’un coup, comme un chat qui donne un dernier coup de patte à une souris qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond et s’accroupit pour la manger, il me dit:

—Une situation… mais on vous trouvera ça… Ne vous inquiétez pas… D’ailleurs la purée… ce n’est rien. J’ai connu ça… moi… au quartier latin… Ah! si j’avais autant de louis dans ma poche que j’ai fait de fois l’amour rue Monge et rue des Écoles… mais je serais millionnaire, mon cher ami… Vous m’entendez, mon cher ami… D’ailleurs, il n’y a de souffrance que la souffrance d’amour… Souffrir de la faim ce n’est rien… Souffrir par une femme… voilà qui est atroce… C’est pour ça que je me fous des ouvriers… et des pauvres… Mais j’aime les artistes… Je suis un sentimental… moi… Et pourtant j’ai été élevé à rude école… l’hôpital… Voilà qui vous intéresserait, l’hôpital… Voilà qui vous apprend la vie…

Il m’énuméra plusieurs situations possibles. Il connaissait intimement tous les ministres, tous les directeurs de journaux, tous les écrivains célèbres.

—Un bon secrétariat… je vous trouverai un bon petit secrétariat… Tenez… allez donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il a une clinique de rayons X à Montrouge… Il pourra peut-être vous utiliser pour des recherches de bibliothèque… Revenez me voir demain… Si ça n’a pas marché, je vous trouverai autre chose… Je vais réfléchir.

Je le remerciai. Comme je prenais congé, une lueur de joie traversa ses yeux:

—Voulez-vous me rendre un petit service?… me dit-il.

Je balbutiai:

—Je suis déjà votre obligé…

Il me tendit une lettre.

—Voulez-vous la mettre à la poste et la recommander? Je ne puis sortir aujourd’hui… Et je ne veux pas que ma femme ou mon domestique en voient l’adresse. C’est pour une dame… oui, pour une dame… Hé… mon garçon…

On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes fortunes un personnage invisible.

Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de vingt sous.

—C’est que… lui dis-je, c’est que… je n’ai pas de monnaie sur moi…

Son visage fripé fut tendu par la joie. Il s’écria:

—Mais trop heureux de vous obliger… Vous plaisantez… Vous garderez les treize sous… Pour me faire plaisir… J’aurais scrupule à ne pas vous rétribuer… je connais la vie… moi… je connais la vie…

Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.

Il eut peur.

Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée traversa mon esprit; une pensée qui fut plus forte sur mon esprit que la faim ne l’était sur mon corps: «Je n’ai pas mangé…» J’avais assez de force dans mes bras pour tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus pris d’une humiliante hésitation. J’eus le sentiment d’une sorte d’indignité et que cet affront était mérité.

Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il m’entourait maintenant le cou d’un bras, et de l’autre il me frappait cordialement sur l’épaule:

—Pour me faire plaisir… pour me faire plaisir… Traitez-moi comme un vieux camarade… je vous en prie…

 

*

 

Le lendemain, j’allai quand même chez l’ami de Daguteau. Sans doute, je manquai de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et je trouvai de bonnes raisons: «C’est une adresse que le hasard a mis sur mon chemin… Un autre que lui aurait pu me la donner.»

Le docteur Dalize se composait d’une barbe noire et d’un lorgnon. Il me proposa des recherches dans des traités de physique. Je ne savais pas un mot de physique. Je pris congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me vois encore dans le cabinet encombré d’appareils, souriant d’un sourire contraint. Toute mon attitude signifiait: «Mais cela n’a pas d’importance… cela n’a aucune importance… Je n’étais venu que par acquit de conscience… pour me distraire…»

Déjà je descendais les marches de l’escalier, quand, derrière moi, la porte du palier s’ouvrit. Et une voix m’appela:

—Monsieur… Monsieur…

C’était la bonne de la clinique, une vieille femme édentée, au ventre bombant, aux yeux sombres et brillants, comme passés au cirage et frottés à la brosse à reluire.

—Entrez… entrez… me dit-elle, avec un vif accent méridional.

Elle me conduisit dans une pièce obscure qui servait de cabinet de débarras et où, entre deux malades qu’elle introduisait, elle s’occupait à des travaux de couture.

Ses paroles étaient accompagnées de petits mouvements saccadés de l’avant-bras et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle me dit:

—Je sais… je sais… j’ai entendu… Vous ne pouvez pas faire le travail du docteur. Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une de mes amies, qui est somnambule, a besoin d’un bon prospectus… une petite brochure… pour distribuer dans la rue… Est-ce que vous sauriez faire ça?… Et ce n’est pas une somnambule, comme y en a… C’est une femme sérieuse… Elle fait l’hynoptisme… si vous voulez… et le marc de café pour les bonnes femmes… enfin tout…

Je pris la carte de la somnambule.

MADAME EKATERINODAR DE LIORKA Diplômée des sciences occultes. La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie. Marc de café. Magnétisme. Graphologie. Passé. Présent. Avenir. Consulte par correspondance.

Cette cartomancienne fut le meilleur de mes patrons. Je rédigeai pour elle une brochure de vingt pages sur l’occultisme, les rapports de la science et du mystère, et sur l’art de connaître et de vaincre la destinée. C’était d’ailleurs une excellente femme, qui donnait à ses clients les plus raisonnables conseils.

A quelque temps de là un libraire des environs de la Sorbonne me confia le soin de rédiger les «corrigés» du baccalauréat. J’arrivais le matin à huit heures, je m’installais dans son arrière-boutique. J’assistais, le ventre vide, au petit déjeuner de sa femme, tandis que lui s’en allait rôder dans les couloirs de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur, moyennant pourboire, les sujets des compositions. Rapidement, à coups de dictionnaire, je traduisais les versions et je développais en trois points la matière proposée pour la dissertation française. Puis il passait mon «corrigé» à l’autocopiste. Et les candidats, vers dix heures, en venaient, moyennant dix centimes, acheter un exemplaire. Le jour de la version grecque, quelques candidats murmuraient sur le pas de la porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.

Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne me paya pas.

Je rédigeai des articles pour une revue de publicité. Je fus secrétaire de rédaction d’un journal d’alimentation. Je gagnais de quoi vivre deux jours, huit jours, quelquefois quinze… Et chaque fois, il fallait franchir les intervalles sans besogne et sans pain, où l’on ne sait pas s’il faut aller chercher du travail ou se coucher, pour faire durer un jour de plus les souliers qui se coupent ou qui bâillent.

Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai des assassins, des victimes, des grues, des escrocs,—ce qui m’était égal—des acteurs et des hommes de lettres—ce qui me répugnait…

 

Une année j’interviewai tant d’assassins que je pus aller passer un mois de vacances au bord de la mer.

Ce fut après avoir piqué du haut d’un rocher que je sentis l’eau pénétrer dans mon oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla qu’un projectile avait été tiré, passait violemment dans l’oreille et s’arrêtait au beau milieu de ma tête. Je continuai à nager. La douleur se calma. Mais lorsque je sortis de l’eau, je crus qu’une moitié de ma tête était enflée. Le surlendemain, j’avais une otite. Je ne souffrais pas. Mais mon oreille bourdonnait et suppurait et j’avais de la fièvre.

Comme toutes les chambres de l’auberge étaient prises, on m’avait trouvé chez un pêcheur une chambre blanchie à la chaux, qui donnait sur un jardinet de sable clair, un de ces jardinets de pêcheur qui semblent dessinés par des enfants dans le sable d’une plage. Il y a là quelques plantes pauvres, mal fleuries. Et partout des débris de coquillages et des morceaux de filet.

Continuer : partie 2 sur 3