La maîtresse, suivi de Contes pour laisser rêveur
La veille
I. Le cocher.
Blanche et Maurice ont pris une voiture pour aller au bois. Le cocher suit ses rues à lui. Fréquemment il descend de son siège, entre chez un marchand de vin et boit quelque chose sur le comptoir, sans se presser. Pleins d’indulgence, les amoureux l’attendent et Blanche lui trouve une bonne tête. Qu’il ait sa joie ! Ils en ont tant !
Brusquement le cocher sangle de coups de fouet son cheval qui part, tête baissée, comme si la voiture courait à la bataille, culbuter des voitures ennemies.
MAURICE : Allez, cocher, renversez, tuez des gens. Mon amie ne crie point. Elle m’a saisi la main, et si nous nous appuyons du dos au fiacre pour le retenir, c’est machinalement, sans
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épouvante, car, à cette heure de notre vie, un accident ne peut pas, n’a pas le droit d’arriver.
Le fiacre franchit des obstacles, disperse des piétons aux épaules rondes, et les lumières, lancées comme des boules de feu, éclatent sur ses vitres et s’éteignent.
MAURICE : Qu’est-ce que cela nous fait ? nous en verrions d’autres.
Mais tout s’arrête. Le cocher ouvre la portière et dit : « Descendez. »
MAURICE : Vous voulez que nous descendions ?
LE COCHER : Oui, j’en ai assez, moi ; je ne bouge plus.
MAURICE : À la bonne heure ! vous parlez clair. Mais où sommes-nous ?
LE COCHER : Dans du bois.
MAURICE : Dans le bois de Boulogne, sans doute ?
LE COCHER : Ça se peut. Je m’en fiche. Videz les lieux.
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BLANCHE : Ne le contrariez pas.
MAURICE : Je m’en garderais. Il me plaît, ce cocher carré. Homme d’action, veuillez accepter le prix mérité de votre course, avec ce modeste pourboire. Je vous gâte selon mes moyens. Éloignez-vous en paix et au plaisir de recourir ensemble.
BLANCHE : Avez-vous retenu son numéro ?
MAURICE : À quoi me servirait-il ? Me croyez-vous offensé ? Près de vous, je supporterais toute injure et demain j’aurai oublié. On respire.
BLANCHE : Oui, il fait léger. Mais où sommes-nous donc ? Je ne me reconnais pas. On n’aperçoit que de rares lanternes.
MAURICE : Elles me semblent trop nombreuses. Je voudrais autour de vous une nuit sans étoiles où je ne verrais pas plus loin que votre profil.
BLANCHE : Je frissonne !
MAURICE : Ah ! vous hésiteriez encore à me suivre au bout du monde. Mais Paris est là,
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derrière, distant d’une enjambée. Notre cocher délicat nous a posés dans un endroit choisi. Les cochers parisiens savent quel décor plaît aux amants.
II. Le cocher, le même.
BLANCHE : Qu’est-ce qu’on entend ? Entendez-vous ? On dirait un bœuf échappé ?
En effet, un galop lourd frappe la terre. Leur cocher surgit devant eux et droit sur ses sabots, vilain à voir, il brandit son fouet et hurle :
« Il me faut encore vingt sous. »
MAURICE : Il vous les faut absolument ? Pourquoi ?
LE COCHER : Fortifications.
MAURICE : C’est une raison. Je m’incline.
LE COCHER : Point de raisons. Dépêchons.
MAURICE : Et si je ne donne rien ?
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LE COCHER : Je tape.
MAURICE : Parfait. Les voilà, mon brave. Je n’ai rien à vous refuser. Vous ne m’ennuyez pas comme vous l’espérez. Je jure qu’aujourd’hui personne ne se vantera de me démonter.
BLANCHE : Il s’éloigne en ricanant. Vrai ! quelle succession d’incidents ridicules. J’ai le cœur à l’envers. Dieu, que cet homme est bête !
MAURICE : Pas si bête. Plutôt sûr de ses droits et un peu vif. Je lui pardonne. Je pardonnerais au criminel rouge de mon sang. Une bonté intarissable ne vous gonfle-t-elle pas comme moi ?
BLANCHE : Ma foi non. Ma promenade est gâtée.
MAURICE : Ôtez-en les taches et savourez ce qui reste de délicieux. Moi je serrerais dans mes bras la nature entière.
BLANCHE : Je ne me sens plus en train. Je me promettais de l’agrément. Mais cette nuit où nous marchons à tâtons, ces bruits confus qui montent de partout et ces ombres murmurantes qui se
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croisent, tout m’agace.
MAURICE : Voyons, ma chère Blanche.
III. Échange de petits noms.
BLANCHE : Tiens, pourquoi m’appelez-vous Blanche ? Ce n’est pas mon petit nom. Je m’appelle...
MAURICE : Chut ! Je veux vous donner ce nom de Blanche, précisément parce qu’il ne vous a jamais servi et qu’il vous viendra de moi.
BLANCHE : Quelle cocasserie ! souvent il me semblera que c’est à une autre que vous parlez.
MAURICE : Je dirai le nom de si près que vous ne vous y tromperez pas.
BLANCHE : Au moins, ce nom nouveau pour moi, l’est-il pour vous ?
MAURICE : Méchante ! faut-il que j’en cherche un autre ?
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BLANCHE : Inutile. Il me va. Mais pourquoi lui plutôt que Madeleine, par exemple ? Où l’avez-vous pris ?
MAURICE : C’est un nom tombé du ciel de là-haut, dans notre ciel d’ici-bas.
BLANCHE : Ah ! vous me paraissez un fier original. Enfin, je tâcherai de mettre mon vrai nom dans ma poche et mon mouchoir, avec une corne, par-dessus. Quand j’attendrai votre visite, je me répéterai, ainsi que les enfants qui craignent d’oublier une commission : Je m’appelle Blanche, je m’appelle Blanche, je m’appelle Blanche.
Mais cessons ces gamineries et parlons sérieusement.
MAURICE : Laissez-moi m’installer auparavant. Donnez votre main droite dans ma main droite et ne vous occupez point de ce que fera ma main gauche. Elle soutiendra votre taille ; elle se distraira, et quand vous me direz des mots cruels, par ses trouvailles de voyageuse elle me consolera.
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BLANCHE : Écoutez-moi attentivement, Maurice.
MAURICE : Vous vous en tenez à Maurice ?
BLANCHE : Oh ! Je n’ai pas votre imagination. J’aime autant ce nom qu’un autre.
MAURICE : Il y a une foule de choses que vous aimez « autant qu’une autre ».
BLANCHE : Si vous continuez, je m’en vais.
MAURICE : Pardon ! Je tremble à mon tour. Qu’allez-vous me dire ?
IV. Avant tout, la paix.
BLANCHE : Voici. Je veux bien vous aimer, quelque temps, longtemps, oui, toujours. Je consens à devenir votre maîtresse, une excellente maîtresse, mais je ne serai pas heureuse si je ne suis pas tranquille. Promettez-moi de m’aimer paisiblement, ou rompons tout de suite. Je me connais : à la première dispute, vous me
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sembleriez étranger. Il y va de ma santé. Mon médecin m’ordonne le repos. Au moindre trouble, je ne mange plus, et j’ai des migraines tellement violentes, que j’évite jusqu’à la chaleur du lit. Bref, plutôt que d’aimer et d’être aimée en état de guerre, je préfère ne pas être aimée et ne pas aimer.
MAURICE : Je partage vos goûts, Blanche. Je ne prévois d’ailleurs aucun motif de scène entre nous.
BLANCHE : Erreur. Il y en a. Comme vous êtes jeune ! Il y a d’abord mon passé. L’acceptez-vous ?
V. Le passé.
MAURICE : Je ne le connais point, mais je l’accepte les yeux fermés, s’il n’empiète pas sur le présent.
BLANCHE : Il ressemble à la moyenne des passés. J’étais libre d’avoir des affections. J’en ai
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eu, sans me priver.
MAURICE : Combien, à peu près ?
BLANCHE : Je ne sais trop, trois ou quatre. La dernière seule doit compter.
MAURICE : Elle compte toujours ?
BLANCHE : Non, il a mal agi. Je ne l’aime plus.
MAURICE : Depuis quand ?
BLANCHE : Depuis longtemps, quoique je vienne seulement de casser la corde usée. Il est parti. Il peut tenter de reprendre sa place, mais il l’a perdue définitivement. S’il ne se conduisait pas en galant homme, auriez-vous l’énergie de le mépriser ? Ah ! vous détournez la tête.
MAURICE : Je cherche une bouffée d’air pur.
BLANCHE : Mon ami, il est encore temps. Voulez-vous que nous nous serrions la main, en camarades, pour nous séparer ?
MAURICE : En vérité, l’étalage de votre franchise me stupéfie. Faut-il donc vous confesser ?
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BLANCHE : Il le faut, afin que plus tard vous ne multipliiez pas vos questions. Les amants quittés se vengent sans le savoir. Ils ne nous tirent point par les pieds, mais nous les tirons nous-mêmes de l’oubli et les excitons à nous tourmenter. Je veux votre serment. Vous ne me parlerez jamais de ce monsieur ?
MAURICE : Jamais. Pour l’instant, qu’il se dispense de nous déranger.
BLANCHE : Vous êtes fort à l’épée ?
MAURICE : J’en ai fait, comme tout le monde, au régiment.
BLANCHE : Vous me rassurez. Et que craindrions-nous ? L’homme qui se conduit mal avec une femme est un lâche. Ne pensons plus au monsieur.
MAURICE : Je ne demande pas mieux. Est-ce tout ? puis-je commencer de vous baiser les cheveux ?
BLANCHE : Attendez.
MAURICE : Ah ! femme méticuleuse, vous gardez votre tête, quand vous prêtez votre cœur.
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VI. D’où vient l’argent ?
BLANCHE : Maurice, on ne vit pas de l’air du temps.
MAURICE : Blanche, les nations l’affirment.
BLANCHE : Elles disent aussi : Une chaumière et un cœur. Or j’accepte le cœur, je refuse la chaumière. Donnez-moi un palais, si vous pouvez, tout au moins un logement confortable. La misère m’épouvante. Je ne sais rien faire de mes dix doigts que des caresses, et je ne mange avec appétit que le pain tout trouvé. Je veux être garantie longtemps d’avance contre la faim à venir et je n’imagine pas de plus cruelles tortures que celles de l’estomac. Certes, je goûte la belle poésie à mes moments perdus, mais il me faut quelques heures par jour de prose fortifiante.
MAURICE : Et vous vous sentez incapable de supporter la pauvreté avec moi ?
BLANCHE : Incapable. Ne vous mettez pas dans la tête des idées de l’autre monde. Restons
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sur celui-ci. Vos discours élevés ne me feraient point sourire au malheur. Je suis une pauvre femme paresseuse, et depuis mon âge le plus tendre je n’ai manqué de rien. Gardez-vous de compter sur ma vaillance, en cas d’infortune. D’ailleurs je n’exige que le nécessaire.
MAURICE : Blanche, vous l’aurez. Un doute m’offenserait.
BLANCHE : Vous savez bien que vous n’êtes pas riche.
MAURICE : Je gagnerai ma vie. J’utiliserai mon instruction, évidemment reçue dans ce but.
BLANCHE : Loin de moi la pensée de vous décourager, mon ami. Mettez-vous à la besogne. Embrassez des carrières. Un homme s’arrange toujours. Gagnez votre vie. Mais qui gagnera la mienne ?
MAURICE : Dame ! nous partagerons.
BLANCHE : Nous partagerons vos deux mille quatre ! Généreux Maurice ! je touche à cette question brûlante parce que je suis plus
raisonnable que vous. À l’instant vous le disiez :
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j’ai de l’ordre. Mes précautions sont prises et ma vie gagnée. Ne vous occupez que de la vôtre. Seulement, il me fallait encore, quitte à blesser votre amour-propre, écarter ce second motif de guerre. Soyez sage. Faites ce nouvel effort et promettez-moi de ne jamais me demander d’où vient l’argent.
MAURICE : C’est drôle. Je voudrais m’indigner et je ne peux pas. Vous me désarçonnez.
BLANCHE : Mon ami, vous vous lamenteriez plus tard. Mieux vaut en finir. Ces aiguilles, que j’ai l’air de vous enfoncer par méchanceté dans la chair, s’y dissoudront à votre insu. Il paraît que même physiquement ça peut arriver.
MAURICE : Sans doute que pour y aider vous me donnerez de l’argent !
BLANCHE : Oh ! les bêtises recommencent ! De grâce, ménagez vos sarcasmes. À quoi vous sert d’être intelligent, si vous ne comprenez pas la vie. Je ne vous donnerai rien et vous ne me donnerez rien. Parfois vous me ferez cadeau du chiffon qui me plaira. Ce sera bien plus gentil. Je
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me charge du reste.
MAURICE : Enfin, si je ne paie ce reste, qui le paiera ?
BLANCHE : De quoi vous mêlez-vous ? Qui m’empêche d’avoir de la famille, une tante et même des rentes ?
MAURICE : Ou un autre amant.
BLANCHE : Ou un autre amant, comme vous dites. Croyez-le, ne le croyez pas, et décidez. Allez-vous-en ou restez. J’abandonne maintenant le droit de vous retenir, pour garder celui de dédaigner ensuite tout reproche. Je me suis mise à l’abri du besoin. Comment ? Je ne dois de compte à personne. Vous criez haut votre indépendance et un faible courant d’air vous enroue. Moins vous avez d’argent, les hommes, plus l’argent vous domine. Les femmes en veulent, en trouvent et s’en moquent.
MAURICE : Quant à ma dignité, à mon honneur...
BLANCHE : L’honneur de qui, le vôtre ou le mien ? Lequel des deux, je vous prie, court, en ce
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moment, le plus grand risque ? Les deux se valent. J’immole ma part sans tant de regrets. Imitez-moi. Vous voulez être aimé, méritez qu’on vous aime.
MAURICE : Tenez, Blanche, vous feriez mieux d’ouvrir votre corsage. J’y coucherais ma tête. Le parfum de votre peau me griserait, et je perdrais insensiblement la notion des nuances.
BLANCHE : Voilà, mon ami, respirez.
VII. La question des enfants.
MAURICE : Je relève une tête ivre et lourde, Blanche. Vous pouvez me demander d’autres sacrifices.
BLANCHE : Je cesse de vous affliger, Maurice. Il ne reste qu’un détail sans importance à régler. Il est bien entendu que nous n’aurons pas d’enfants.
MAURICE : Comme il vous plaira, Blanche.
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Moi je n’y tiens guère. D’ailleurs, si vous changez d’avis plus tard, il sera toujours temps. Jeunes et sains, nous aurons des enfants quand nous voudrons.
BLANCHE : Sûrement, mais je n’en voudrai point. On lit l’honnêteté sur votre visage. Vous ne manqueriez pas à votre devoir, et si j’étais rusée, je vous attacherais à moi pour la vie, avec un enfant. Ce moyen me répugne, et puis ça abîme trop.
MAURICE : Bon, je n’insiste plus. Je vous le répète, ça m’est égal.
BLANCHE : Nous n’aurons donc jamais d’enfants. Mais les plus malins se trompent. Comment vous y prendrez-vous ?
MAURICE : Ne vous inquiétez point. Le progrès n’est pas un vain mot. La science a marché.
BLANCHE : Vous en savez plus long que moi, pauvre ignorante. Je me livre à vos soins dévoués. Mais je vous préviens que si vous vous trompez, au premier symptôme, je risque un
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accident, la mort même.
MAURICE : Nous n’en viendrons pas là, ou je serais fort étonné.
BLANCHE : Ne négligez aucune précaution.
MAURICE : Je réponds de tout.
BLANCHE : Ouf ! j’ai fini. Quelle heure est-il ?
MAURICE : Attendez que j’allume une allumette. Onze heures.
BLANCHE : Comme je bavarde. Nous marchons depuis longtemps. Nous avons dû faire beaucoup de chemin.
MAURICE : Oui, en rond. Nous tournons autour d’un bouquet d’arbres.
BLANCHE : Puisqu’on ne voit rien, inutile d’avancer, et il vaut mieux ne pas s’égarer, bien que je n’aie plus peur. Moi qui déteste la marche, à votre bras, cher Maurice, je ne sens aucune fatigue. Ma confession me soulage et diminue le poids de mon corps. C’est curieux comme le moral influe sur le physique.
MAURICE : Et réciproquement.
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VIII. Scrupules.
BLANCHE : Désormais, Maurice, nous n’aurions qu’à nous aimer sans arrière-pensée. Ne vous faites-vous pas trop d’illusions ? Je n’ai plus vingt ans. Oh ! que ne me connaissiez-vous à cet âge ! J’étais une belle fille, élastique et neuve, et prête à concourir avec des chances de remporter le prix. Hélas ! je crains d’avoir un peu perdu.
MAURICE : Vous vous calomniez, Blanche. Nous verrons bien.
BLANCHE : Quand vous m’examinez d’un œil scrutateur, je me sens mal à l’aise. Je me figure qu’au travers de mes vêtements, vous m’étudiez portion par portion.
MAURICE : Si vous le désirez, je me précipiterai les yeux bouchés.
BLANCHE : Un homme est assez beau, pourvu qu’il ait tous ses membres, et son regard change en ornière une ride de femme. J’en avoue plus
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d’une. Ne me supposez point parfaite.
MAURICE : Vous vous noircissez en vain. Je vous devine irréprochable, et je n’arrive pas à croire que vous faites déjà des plis.
BLANCHE : Moi, non, mais (et je ne dis pas cela pour dire des énormités) une de mes amies a comme un tablier de cuir au bas du ventre. Enfin, si vous êtes un peu déçu, dissimulez-le généreusement.
MAURICE : Voulez-vous vous taire, coquette, ou parlez-vous de la sorte, afin qu’à mon tour je réclame votre indulgence, car la surexcitation où vous m’avez amené m’épuise. Naturellement, je passe presque toutes mes nuits blanches. Quel amoureux y résisterait ? Je n’ai rien d’un bœuf en fonte. Le moment venu, me conduirai-je comme un autre homme ? Serai-je à la hauteur ?
BLANCHE : Ah ! ah ! laissez-moi rire de bon cœur, Maurice. Ces petites transes nous honorent l’un et l’autre. Elles prouvent notre loyauté. De cette façon aucun des deux ne sera volé. Quelle chance de pouvoir s’entendre ! Les autres ne s’entendent pas comme nous.
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MAURICE : Aussi que de mauvais ménages.
BLANCHE : Maurice, je te récompenserai.
MAURICE : Elle est gentille, gentille, gentille...
IX. L’alerte.
Maurice ne dit pas ces mots pour la flatter, car, depuis un instant, il ne l’écoute plus. Il écoute des feuilles qui semblent régler leur froissement sur sa marche. Elles se taisent quand il s’arrête, et quand il repart, aussitôt elles craquent.
C’est sûr que quelqu’un de mal intentionné suit le couple à travers les arbres, en se cachant. Et Blanche qui, tout à l’heure, s’effrayait sans raison, parle haut maintenant, laisse éclater une joie innocente, ne soupçonne rien et gourmande Maurice.
BLANCHE : Qu’avez-vous qui vous absorbe ?
MAURICE : Ne vous occupez pas de moi.
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Continuez à parler.
BLANCHE : J’ai même envie de chanter, mais accompagnez-moi.
MAURICE : Ah ! taisez-vous donc.
BLANCHE : Vous m’écrasez le poignet. Mon Dieu ! que se passe-t-il ?
Il se passe que des branches déplacées ont fouetté le visage de Maurice et qu’un ennemi va s’élancer des arbres. Maurice tire son couteau, le brandit, et s’écrie d’une voix frémissante : « Qui va là ? Qui va là ? »
BLANCHE : Il est fou ! Le voilà fou ! Lâchez-moi ! Ne me tuez pas ! Au secours !
MAURICE : Arrêtez-vous, madame. Où fuyez-vous ? Restez près de moi afin que je vous protège.
BLANCHE : Monsieur, fermez d’abord votre couteau et rentrez-le. Qu’y a-t-il ? Qu’avez-vous vu ?
MAURICE : Je n’ai rien vu. J’ai deviné qu’un rôdeur nous épiait, nous suivait pas à pas, pour nous voler, sans doute, tandis que nous causions
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intimement. J’ai crié quand je l’ai senti trop près. Il s’est sauvé.
BLANCHE : Bien vrai ? Ce n’était pas sur moi que vous leviez votre couteau ?
MAURICE : Bon ! vous me preniez pour un assassin.
BLANCHE : Oh ! j’ai cru que vous perdiez la raison et que ma dernière heure sonnait. Vous aviez une attitude terrible. Deux yeux flamboyants vous sortaient de la tête et votre couteau projetait des éclairs.
MAURICE : À ce point ? Je comprends que le rôdeur ait disparu.
BLANCHE : Mon ami, ce n’est pas un rôdeur ; c’est le gouvernement.
MAURICE : Encore !
BLANCHE : Oui, oui. Cette fois, c’est lui.
MAURICE : À votre tour, vous déraisonnez. Qu’entendez-vous par ce gouvernement flairant notre piste, à cette heure, en pareil lieu ?
BLANCHE : Je vous dis que c’est lui. Courons
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du côté des lumières.
MAURICE : Vous attraperez du mal. Vos joues sont moites. Vous tremblez sur vos jambes. Ralentissons. Je vous affirme que le gouvernement dort et que le rôdeur est loin. Il n’y a plus aucun danger. J’ai été volé cent fois ainsi. On cause, on s’assied, et, doucement, une main se glisse dans votre poche, retire un porte-monnaie et s’esquive.
À part ça, les rôdeurs sont de braves gens et ne tuent personne. La série d’incidents ridicules continue. Espérons qu’elle touche à sa fin et calmez-vous.
BLANCHE : C’est vous qui m’avez entraînée dans ce bois. Je jure bien de n’y plus revenir.
MAURICE : Je suis d’avis qu’il vaudrait mieux rester chez nous.
BLANCHE : Chacun chez soi. J’éviterais ces sottes émotions qui me vieillissent.
MAURICE : Heureusement, nous voici au milieu des lumières. Elles emplissent nos yeux et nos cœurs. Elles nous raniment. Ne demeurez pas
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défiante. Souriez.
BLANCHE : Oui, je sourirai, dans un instant. L’effet de la secousse persiste. Savez-vous que pour vous échapper, j’ai sauté des bancs, troué des broussailles, bondi par-dessus un tronc d’arbre abattu ? Je ne me croyais plus si leste et je m’étonne d’être vivante ; laissez-moi souffler, laissez-moi avoir peur encore un petit peu.
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