La maîtresse, suivi de Contes pour laisser rêveur
Aller et retour
Une grille aux barreaux verts, sans ornements. Une maison de village blanche et presque neuve. Il faut monter quatre marches propres et s’essuyer les pieds sur le paillasson. Une petite cour où le râteau gratte obstinément les herbes fines entre les cailloux qui reluisent comme des dents. Une bordure de buis sépare la cour du jardin. Il y a de tout dans le jardin, des fleurs, des légumes et même un carré de luzerne qui s’étale jusqu’au ruisseau qu’on entend couler.
Un monsieur pousse la grille. On devine qu’il est Parisien à sa façon de renifler l’air. Il semble heureux. Il a laissé là-bas les soucis d’une vie agitée, et libre un jour, il veut en profiter. Il dit d’abord de sa voix ordinaire :
« Personne ? »
Puis d’une voix plus haute :
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« Quelqu’un, s’il vous plaît ? »
Il sourit de la surprise qu’il va causer et de l’accueil qu’on lui fera. Dans les artichauts, une vieille femme se dresse, hésite, lentement vient voir, et sans saluer, elle attend.
LE PARISIEN : Pardon, madame, c’est bien ici que demeure M. Maurice Perrier ?
MAMAN PERRIER : Oui, monsieur.
LE PARISIEN : Je suis l’ami que vous attendez.
MAMAN PERRIER : Nous n’en attendons pas, monsieur.
LE PARISIEN : N’avez-vous point reçu ma lettre ?
MAMAN PERRIER : Quelle lettre ? Je vais demander à ma bru.
(Elle laisse le Parisien seul, entre à la maison et ramène sa bru, Mme Perrier, aussi étonnée que maman Perrier, mais polie.)
MME PERRIER : Oui, monsieur, nous avons reçu, pour Maurice, cette lettre que voici.
LE PARISIEN : C’est la mienne. J’y annonçais
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mon arrivée.
MME PERRIER : Maurice, sorti de bonne heure, n’a pas encore lu votre lettre et nous ne l’avons pas décachetée. Mais cela ne fait rien. Donnez-vous donc la peine...
LE PARISIEN : Maurice rentrera-t-il bientôt, madame ?
MME PERRIER : J’espère que oui. C’est un fait exprès. Maurice ne sort presque jamais le matin. Il doit courir par les champs. Voulez-vous qu’on le cherche ?
LE PARISIEN : J’attendrai un peu, et s’il tarde trop, j’irai au-devant de lui. Cela me promènera. Je verrai votre pays, qui m’a paru très joli, madame, sans flatterie.
MME PERRIER : Il faut le juger par un beau soleil. Ce temps gris le désavantage. Il a même plu cette nuit, dis, maman ?
MAMAN PERRIER : Pas assez. Le jardin meurt de soif. Après une sécheresse d’un mois, cette petite pluie lui mouille à peine la peau.
LE PARISIEN : Madame, il a plu fort jusqu’à
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notre arrivée en gare. Je craignais même de recevoir l’averse sur le dos.
MAMAN PERRIER : Les pays d’où vous venez ont du bonheur : tout pour les autres, rien pour nous.
MME PERRIER : Et personne ne vous attendait à la gare !
LE PARISIEN : C’est si proche, madame. D’ailleurs, quoi de plus exquis que de se trouver, à cette heure matinale, dans un pays inconnu ? On se croit des ailes. On se sent fier de se lever avec le soleil.
MAMAN PERRIER : Il est frais, le soleil, aujourd’hui.
LE PARISIEN : Ne me gâtez pas mon plaisir, madame. Qu’importe un nuage de plus ou de moins à la campagne !
MME PERRIER : On ne vous a même pas entendu ouvrir la grille ; car notre sonnette est chez le serrurier qui ne finit plus de la réparer.
MAMAN PERRIER : Sans moi, le pauvre monsieur gelait dehors. J’arrachais l’herbe des
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artichauts ; je lève la tête par hasard, et je le vois planté.
MME PERRIER : Monsieur, je vous rends votre lettre, que j’avais mise dans ma poche.
LE PARISIEN : Vous pouvez la lire, madame, elle ne renferme aucun secret. J’écrivais à Maurice :
« Cher ami,
« Mon congé m’est accordé. Quelques jours t’en reviennent de droit. J’arrive par le premier train. Je me fais une joie de bavarder avec toi et de connaître ta charmante mère et ta gentille sœur. »
MAMAN PERRIER : Et la grand-mère, on n’en parle pas ? Elle ne compte plus. On l’a donnée au chien.
LE PARISIEN : Pouvez-vous dire, madame ! Je sais de quelle affection Maurice vous aime. Je vous ai oubliée par étourderie. Excusez-moi.
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MME PERRIER : Ça ne sert à rien d’écrire de longues lettres quand on va se voir.
MAMAN PERRIER : Alors, monsieur reste à déjeuner ?
MME PERRIER : Comme de juste. Crois-tu qu’il aura fait vingt-cinq lieues pour nous saluer et repartir sans prendre quelque chose, sans manger un morceau ?
LE PARISIEN : Madame, vous êtes trop bonne. J’accepte, si je ne vous dérange pas.
MME PERRIER : Ouiche ! et quand vous nous dérangeriez un peu ! Sommes-nous des sauvages ? Mais vous savez, il y aura ce qu’il y aura.
LE PARISIEN : Je me régalerai d’œufs frais et de fromage blanc.
MAMAN PERRIER : Si vous comptez là-dessus, vous pouvez vous en retourner, brave monsieur. Il ne suffit pas de dire : amen ! pour qu’une poule ponde et que le lait caille. Nous aurons de la veine s’il reste un brin de viande chez le boucher qui ne tue que le samedi.
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LE PARISIEN : Madame, je partagerai la fortune du pot. Maurice m’a tant parlé de vous que je m’imagine être déjà de sa famille.
MAMAN PERRIER : C’est drôle ; il ne nous parle jamais de vous.
MME PERRIER : Si, maman, quelquefois. Monsieur fait sa médecine comme Maurice ?
LE PARISIEN : Non, madame ; je suis clerc de notaire. J’ai connu Maurice au lycée, je l’ai perdu de vue, puis je l’ai retrouvé à la musique du Luxembourg. Nous nous voyons fréquemment, et nous nous aimons beaucoup.
MME PERRIER : En effet, je me souviens maintenant.
MAMAN PERRIER : Moi, je me souviens que Maurice ne nous parle ni de ce monsieur, ni d’un autre. Il ne desserre pas les dents.
MME PERRIER : Il est de sa nature peu bavard, et il n’a guère de distractions dans ce pays. Mais ses études nous coûtent si cher que nous ne pouvons lui permettre de voyager pendant les vacances.
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LE PARISIEN : Oh ! madame, quelle erreur ! Je vous assure que Maurice ne s’ennuie pas chez lui. Il me disait en m’invitant : « Tu verras ! D’abord nous parcourrons mes propriétés. »
MAMAN PERRIER : Ses propriétés ! Sommes-nous donc morts ? Et quelles propriétés ? Une bicoque et trois mouchoirs de terre autour. J’ai soixante-sept ans, monsieur, j’ai toujours vécu de mon travail, et je travaille encore pour n’être à la charge de personne et reculer la date où, grâce aux dépenses de Maurice, nous nous réveillerons dans la crotte. Si monsieur se croit chez des gens riches, qu’il se détrompe.
LE PARISIEN : Madame, je me crois chez d’honnêtes amis. N’est-ce pas, mademoiselle Marie ?
MAMAN PERRIER : Pourquoi te caches-tu derrière mon dos ? Monsieur t’interroge ; réponds.
MARIE : Oui, maman ; oui, monsieur.
LE PARISIEN : Votre frère me parle souvent de vous, mademoiselle ! Il prétend qu’il vous arrive
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de vous disputer. Est-ce possible ?
MARIE : Des fois, il me taquine.
LE PARISIEN : Je sais que vous jouez du piano comme une grande musicienne.
MARIE : Oh ! pas guère, monsieur.
LE PARISIEN : Quand terminez-vous vos études ? Ça manque de charme, hein, la pension ?
MARIE : J’aime mieux aller en classe que de rester à la maison du matin au soir pour laver les assiettes.
MAMAN PERRIER : Ne faut-il pas que tu travailles, comme tout le monde ? Te figures-tu, toi aussi, que nous sommes riches et qu’on te donnera une dot ?
MARIE : Ça m’est égal ; je ne me marierai jamais.
MAMAN PERRIER : Tu te marieras, si tu peux, quand on voudra de toi. Je te conseille de te fourrer des idées en tête ! As-tu au moins commencé tes devoirs, ce matin ?
LE PARISIEN : Madame, je réclame pour elle
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un jour de congé, en mon honneur.
MAMAN PERRIER : Si on vous prenait au mot, vous auriez une belle embernerie1 dans vos jambes.
LE PARISIEN : Vous allez la faire pleurer, madame.
MME PERRIER : Écoute, petite, marche étudier ta leçon, et si l’institutrice me dit que tu l’as bien récitée, je te donnerai congé demain.
MAMAN PERRIER : Moi, je retourne désherber mes artichauts.
MME PERRIER : Moi, je vais acheter notre nourriture. Entrez donc vous asseoir, monsieur.
LE PARISIEN : Merci, madame, je ne suis pas fatigué. J’attendrai Maurice dans la cour.
MME PERRIER : Comme il vous plaît. Maurice ne peut plus tarder.
LE PARISIEN : Je tiens absolument à lui serrer la main avant mon départ.
1 Ennui, embarras.
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MME PERRIER : Votre départ ?
LE PARISIEN : Oui. Où avais-je la tête ? J’oubliais un rendez-vous de la dernière importance. Je dois être de retour à Paris ce soir.
MME PERRIER : Quoi ? Sérieusement, ce soir ? Alors vous prendriez le train qui passe dans une heure ?
LE PARISIEN : Dame ! s’il n’y en a plus d’autre après.
MME PERRIER : Il n’y en a plus de commode. Voyons, ajournez ce rendez-vous.
LE PARISIEN : Impossible. Je me mettrais dans de beaux draps !
MME PERRIER : Où déjeunerez-vous ? Je n’ai plus le temps de préparer à déjeuner.
LE PARISIEN : Je déjeunerai en route, à quelque buffet.
MME PERRIER : Voilà un tour ! Maman, hep ! maman ! C’est monsieur qui veut repartir tout de suite ! Quelle idée ! Il dit qu’il a un rendez-vous d’affaires.
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MAMAN PERRIER : Ah ! les affaires sont les affaires ! Monsieur connaît ses affaires mieux que toi.
MME PERRIER : Sans doute. Je serais désolée s’il se gênait à cause de nous. Mais partir si vite ! Et Maurice qui ne revient pas. Que diable manigance-t-il ?
MAMAN PERRIER : Monsieur a des chances de le rencontrer d’ici la gare.
MME PERRIER : Que dira Maurice ? J’insiste encore. Réfléchissez.
LE PARISIEN : C’est tout réfléchi, madame. Je cède à l’impérieuse nécessité.
MAMAN PERRIER : J’approuve monsieur et je souhaite que Maurice lui ressemble pour l’ordre et la conduite.
MME PERRIER : Vous donnerez à vos parents une mauvaise opinion de nous. Ils croiront que, mal reçu, vous aviez hâte de nous quitter. Je pensais vous garder. J’arrangeais votre chambre et je disais à la petite : « Cueille donc, par-ci par-là, des fleurs qu’on écartera sur la cheminée. »
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MAMAN PERRIER : Que monsieur emporte le bouquet avec lui. De mon côté, je me sens assez de force dans mes vieilles jambes pour grimper à l’échelle et attraper deux ou trois cerises qu’il sucera en wagon. Elles ne sont pas très mûres, mais c’est d’une espèce juteuse. Ça ôte le goût de la poussière et ça fait bonne bouche.
LE PARISIEN : Madame, je ne souffrirai point que vous vous exposiez. Je me reprocherais toute ma vie un accident. D’ailleurs, si agréable que soit votre société, permettez que je me retire ; je ne m’ennuie pas, mais le temps presse.
MME PERRIER : Certes, le départ de nos amis une fois fixé, au risque d’avoir l’air mal élevés, nous dédaignons la sotte plaisanterie de leur faire manquer le train.
LE PARISIEN : Au revoir, mesdames ! Mille choses à Maurice, je vous prie.
MAMAN PERRIER : Nous n’y manquerons pas.
MME PERRIER : Il sera furieux. Marie, dis adieu par la fenêtre !
LE PARISIEN : Mademoiselle, mesdames, au
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plaisir ! Et merci encore ! Si, si, de beaucoup.
MME PERRIER : C’est plus fort que moi. Je crois que je rêve.
LE PARISIEN : Vous ne perdrez rien pour attendre. La prochaine fois, je resterai jusqu’à ce que vous me mettiez à la porte.
MME PERRIER : À la bonne heure ! Qu’on ne vous aperçoive pas seulement comme dans un éclair.
MAMAN PERRIER : Et que ça vaille au moins la peine de se déranger.
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Premières amies
I
Je loge au rez-de-chaussée humide et noir ; elles habitent près du ciel.
Ma fenêtre donne sur la pompe et la boîte aux ordures ; elles ont quatre fenêtres par où le matin, dès qu’elles tirent les rideaux, la lumière se précipite. Et, bientôt, elles apparaissent sur le balcon.
La joue collée à ma vitre, je les attendais et elles ne remarquent pas tout de suite que je les guette.
La jeune fille chantonne, arrose les fleurs, respire de l’air pur, cherche le soleil, frotte ses yeux blessés, et la mère va et vient, et fait une fois de plus le ménage, avec les mêmes soucis. Ni l’une ni l’autre ne me devinent et je ne leur en
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veux pas.
Je viens de ma province, j’arrive à peine, en bons souliers neufs, et j’ai l’intention de conquérir Paris. Mais par quel bout faut-il le prendre ?
Chaque quinzaine j’écris là-bas :
« Tout va bien. »
On me réplique :
« Tant mieux, courage ! »
Et je passerais ma vie ainsi. Je lis jusqu’à l’écœurement. Je ne sors que le soir, poussé par la faim, et je rentre dès que je l’ai calmée ou trompée. Si la fortune frappe à ma porte, elle est presque sûre de me trouver chez moi.
II
J’espère donner d’ici peu un sens à mon bulletin de quinzaine.
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Le « Tout va bien » que j’adresse aujourd’hui à ma famille signifie déjà quelque petite chose. En effet, mes voisines de là-haut savent maintenant que j’existe.
J’étais de bonne heure à mon poste, le nez écrasé sur ma vitre. La mère secouait des tapis. Tout à coup elle s’arrêta et se pencha comme quelqu’un qui regarde dans un puits. Elle m’aperçut au fond, et je vis ses lèvres remuer. Sa fille vint près d’elle et ses lèvres remuèrent aussi. Je n’entendais rien, mais je n’hésitai pas à leur prêter ce dialogue :
LA MÈRE : Tiens, un monsieur qui nous fixe.
LA FILLE : Où donc ?
LA MÈRE : En bas et en face, au rez-de-chaussée, derrière la pompe.
LA FILLE : C’est vrai ; l’avais-tu déjà vu ?
LA MÈRE : Non, et toi ?
LA FILLE : Je ne regarde jamais là. Il y fait trop sombre.
LA MÈRE : C’est quelque étudiant en droit.
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LA FILLE : En médecine plutôt. Pauvre garçon !
LA MÈRE : Retirons-nous, ma fille, ça devient gênant.
La mère leva son tapis qui pendait. Elles s’écartèrent avec lenteur, l’œil à demi fermé, et les regards, avant de se détacher, s’attardèrent entre les barreaux du balcon.
Tel fut notre premier entretien.
III
Ma vie se mêle de loin à la leur, quand il fait beau, car, s’il pleut, le balcon reste désert. J’ai approché de la fenêtre mon unique table, tour à tour table de travail et table de nuit, et je surveille mes amies. J’évite d’ouvrir ma fenêtre, d’abord à cause des odeurs de la cour, ensuite, par discrétion. Je lève seulement un coin de rideau et je vise.
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Je ne sais d’elles que leurs habitudes sur le balcon. L’envie ne me vient jamais de chercher la rue proche et le numéro où elles demeurent et si je m’amuse à former des projets, je ne me soucie guère d’aider au hasard. Elles doivent être pauvres ; elles ne donnent rien aux chanteurs des cours. À la première note du harpiste, elles rentrent et elles écoutent sans se montrer.
Elles vivent seules et reçoivent rarement. Quelquefois, l’après-midi d’un dimanche, une personne étrangère leur fait une visite. Elle prend une chaise, s’assied, cause un instant avec ces dames et s’en va. Elle loue vainement le balcon, la vue, l’air vif et sain ; on ne la retient pas à dîner.
La jeune fille est-elle jolie ? Je distingue mal. Elle a de grands yeux, et les cheveux libres. Elle me semble pâle et j’ignore si son visage porte les marques de la petite vérole.
Ses peignoirs sont de couleur gaie, et elle ne cesse de fredonner des petits airs puérils, sans paroles. Peut-être que, comme les oiseaux, elle supprime même les consonnes.
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Je laisse retomber le rideau dès que survient un camarade. Il ne manque pas d’ailleurs de regarder à son tour. Aussitôt il sifflote, dit : « Chouette, mon vieux, tu en as une chance ! » fait du gosier : « Hum ! hum ! » ou, avec les lèvres, un bruit de baiser : « Bout ! bout ! »
Il m’agace bien, et ce vulgaire personnage parti avec ses bottes de gendarme, je n’ose me remettre en faction, dans la crainte qu’il n’ait offensé mes amies. Voilà ma journée perdue et j’écris aux parents :
« Léger ennui. Rien de grave. Ça passera. »
Arrivent les vilains temps et je ne vois plus celles dont je ne connais pas les noms. Leur balcon se vêt de neige, ruisselle de pluie ou reflète un soleil glacé !
Est-ce une main, est-ce la bise qui fait parfois trembler ce rideau ?
À quatre heures, elles allument la lampe. Cette étoile attire mes regards comme des insectes. Dans ma grotte souterraine, je me livre à mon vice préféré : je rêve, je rêve infiniment, et je
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cède à la torpeur d’un long hiver.
IV
Puis, c’est le brusque réveil printanier. Toutes les fenêtres se rouvrent. Ces dames commencent la toilette du balcon et sortent les plantes. Et moi, échappé de mes ténèbres, heureux de revivre, j’ouvre aussi ma fenêtre, et je m’accoude à la barre d’appui, comme si j’allais saluer mes amies et leur souhaiter la bienvenue.
Nous sommes séparés par la cour en largeur et cinq étages en hauteur, mais je ne trouverai pas extraordinaire qu’elles descendent à moi, ou que, d’un saut, je monte vers elles pour serrer les mains de la mère et embrasser sa fille !
À ma vue, la jeune fille, qui taille un rosier, ne s’effarouche point et elle appelle à mi-voix sa mère.
« Maman, maman, dit-elle, il est toujours là,
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mon Arthur. Bonjour, Arthur ! Tu vas bien, depuis l’an dernier ? Tu as embelli, fidèle Arthur ! »
Elle dit ces mots, comme les enfants sournois qui parlent le nez dans leur assiette. Elle m’observe de travers et je m’imagine qu’elle s’adresse à un autre. Je cherche aux fenêtres voisines le niais dont elle se moque et je rirais lâchement.
Je refuse de comprendre et j’ai la force d’écouter la mère qui répond :
« Oui, ton Arthur est mieux. Il a germé dans sa cave. »
Et je ferme doucement ma fenêtre, ainsi qu’une personne paisible que rien n’intéresse dehors et qui prenait l’air pour sa santé.
Et je suffoque, comme si j’avais une belette à la gorge.
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