La Mort du roi Tsongor
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LAURENT GAUDE
LA MORT
DU ROI TSONGOR
OceanofPDF.com
Pour Yannis Kokkos
et Anne Blancard
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CHAPITRE I
LA GRANDE NUIT BLANCHE
DU ROI TSONGOR
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D’ordinaire, Katabolonga était le premier à se lever dans le palais. Il arpentait les couloirs vides tandis qu'au-dehors la nuit pesait encore de tout son poids sur les collines. Pas un bruit n’accompagnait sa marche. Il avançait sans croiser personne, de sa chambre à la salle du tabouret d’or. Sa silhouette était celle d’un être vaporeux qui glissait le long des murs. C’était ainsi. Il s’acquittait de sa tâche, en silence, avant que le jour ne se lève.
Mais ce matin-là, il n’était pas seul. Ce matin-là, une agitation fiévreuse régnait dans les couloirs. Des dizaines et des dizaines d’ouvriers et de porteurs allaient et venaient avec précaution, parlant à voix basse pour ne réveiller personne. C'était comme un grand navire de contrebandiers qui déchargeait sa cargaison dans le secret de la nuit. Tout le monde s’affairait en silence. Au palais de Massaba, il n’y avait pas eu de nuit. Le travail n'avait pas cessé.
Depuis plusieurs semaines, Massaba était devenue le cœur anxieux d’une activité de fourmis. Le roi Tsongor allait marier sa fille avec le prince des terres du sel. Des caravanes entières venaient des contrées les plus éloignées pour apporter épices, bétail et tissus. Des architectes avaient été diligentés pour élargir la grande place qui s'étendait devant la porte du palais. Chaque fontaine avait été déco-rée. De longues colonnes marchandes venaient apporter des sacs innombrables de fleurs. Massaba vivait à un rythme qu’elle n’avait jamais connu. Au fil des jours, sa population avait grossi. Des milliers de tentes, maintenant, se tenaient serrées le long des remparts, dessinant d’immenses faubourgs de tissu multicolores où se mêlaient le cri des enfants qui jouaient dans le sable et les braiements du bétail. Des nomades étaient venus de loin pour être pré-sents en ce jour. Il en arrivait de partout. Ils venaient voir Massaba. Ils venaient assister aux noces de Samilia, la fille du roi Tsongor.
Depuis des semaines, chaque habitant de Massaba, chaque nomade avait déposé, sur la place principale, son offrande à la future mariée. C’était un gigantesque amas de fleurs, d’amulettes, de sacs de céréales et de jarres de vin. C’était une montagne de tissus et de statues sacrées. Chacun voulait offrir à la fille du roi Tsongor un gage d’admiration et une prière de bénédiction.
Or, en cette nuit-là, les serviteurs du palais avaient été chargés de vider la place de toutes ces offrandes. Il ne devait plus rien rester. Le vieux roi de Massaba voulait que l’esplanade soit décorée et resplendissante. Que tout son parvis soit jonché de roses. Que sa garde d’honneur y prenne place en habit d’apparat. Le prince Kouame allait envoyer ses ambassadeurs, pour déposer aux pieds du roi les présents qu’il offrait. C’était le début de la cérémo-nie nuptiale, la journée des présents. Tout devait être prêt.
Les serviteurs du palais, toute la nuit, n’avaient cessé de faire des allers-retours, entre la montagne de cadeaux de la place et les salles du palais. Ils transportaient ces centaines de sacs, de fleurs et de bijoux. Ils disposaient le plus harmonieuse-ment possible, en prenant bien soin de ne pas faire de bruit, les amulettes, les statues et les tapisseries dans les différents appartements du palais. Il fallait que la grande place soit vide. Et que le palais, lui, soit riche de ces signes d’affection du peuple. Il fallait que la princesse Samilia se réveille dans un palais aux mille parfums et couleurs. C’était à cela que travaillaient, silencieusement, les longues colonnes de porteurs. Ils devaient finir avant que la princesse et sa suite ne se réveillent. Le temps commençait à manquer. Car ils avaient croisé et reconnu, pour certains d’entre eux, Katabolonga. Ils savaient que si Katabolonga était debout, c’est que le jour n’allait pas tarder à se lever et avec lui, le roi Tsongor. Aussi, au fur et à mesure que Katabolonga avançait dans les couloirs du palais, au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la salle du tabouret d’or, l’agitation croissait et les serviteurs se fai-saient de plus en plus rapides et affairés.
Katabolonga, lui, n’était touché par aucune anxiété. Il marchait lentement comme à l’accoutumée. Au rythme calme qui était le sien. Il savait qu’il avait le temps. Que le jour ne se lèverait pas tout de suite. Il savait - comme tous les jours depuis des années - qu’il serait prêt, assis au chevet du roi lorsque celui-ci ouvrirait les yeux. Il pensait simplement que c’était la première fois, et certainement la dernière, qu’il croisait tant d’hommes lors de sa marche nocturne et que le bruit de ses pas était accompagné de tant de murmures.
Mais lorsque Katabolonga entra dans la salle du tabouret d’or, il se figea brusquement. L’air qui lui caressait le visage lui murmurait quelque chose qu’il ne parvenait pas à comprendre. Au moment où il avait ouvert la porte, il lui avait semblé, le temps d’un instant, que tout allait finir. Il se reprit. Traversa la pièce pour prendre le tabouret d’or, mais à peine eut-il saisi la relique, qu’il dut la lâcher. Le tremblement qui lui parcourut les bras lui dit, à nouveau, que tout allait finir. Cette fois, il écouta ce sentiment monter en lui. Il écouta et le trouble s’empara de lui. Il écouta. Et il sut qu’aujourd’hui, effectivement, tout allait cesser. Il sut qu’aujourd’hui il tuerait le roi Tsongor. Qu’aujourd’hui était le jour auquel il avait pensé échapper. Il comprit que ce jour était le dernier où le roi se lèverait, le dernier où lui, Katabolonga le sauvage, le suivrait de salle en salle, marchant toujours sur ses pas, veillant sur ses moindres fatigues, écoutant ses soupirs et s’acquittant de la plus honorifique des tâches. Le dernier jour où il serait le porteur du tabouret d’or.
Il se releva. Essayant de faire taire le trouble qui était né en lui. Il saisit le tabouret et parcourut les couloirs du palais. Les mâchoires serrées sur cette conviction obscure qu’aujourd’hui était le jour où il tuerait son ami, le roi Tsongor.
Lorsque Tsongor se leva, il eut immédiatement le sentiment que cette journée serait trop courte pour qu’il puisse s’acquitter de tout ce qu’il avait à faire. Il respira profondément. Il savait que le calme ne lui serait plus offert jusqu’au soir. Il salua Katabolonga qui se tenait à ses côtés. Et ce visage lui fit du bien. Il salua Katabolonga, mais celui-ci, au lieu de lui rendre son salut et de lui présenter son collier royal, comme il le faisait chaque matin, lui murmura à voix basse :
“Tsongor, je veux te parler.
— Je t’écoute, répondit le roi.
— C’est pour aujourd’hui, mon ami”, dit Katabolonga.
La voix du porteur avait quelque chose d’étrange, mais Tsongor n’y prêta pas attention. Il dit simplement : “Je sais." Et la journée commença.
La vérité est que Tsongor n’avait pas compris ce que voulait dire Katabolonga. Ou plutôt, il avait pensé que son porteur lui rappelait ce qu’il savait déjà, ce à quoi il pensait chaque minute de sa vie depuis plusieurs mois, que sa fille se mariait et que les cérémonies débutaient aujourd’hui. Il avait répondu mécaniquement. Sans réfléchir. S’il avait prêté attention aux traits de son vieux serviteur, il y aurait vu une tristesse profonde, comme un soupir du visage, qui peut-être lui aurait fait comprendre que ce n’était pas du mariage que parlait Katabolonga. Mais d’autre chose. De cette vieille histoire qui unissait les deux hommes depuis si longtemps.
C’était à l’époque où le roi Tsongor était jeune. Il venait de quitter le royaume de son père. Sans se retourner. Laissant le vieux roi périr sur son trône fatigué. Tsongor était parti. Il savait que son père ne voulait rien lui léguer et il refusait de subir cette humiliation. Il était parti, crachant sur le visage de ce vieillard qui ne voulait rien céder. Il avait décidé qu’il ne demanderait rien. Qu’il ne supplierait pas. Il avait décidé de construire un empire plus vaste que celui qu’on lui refusait. Ses mains étaient vives et nerveuses. Ses jambes le démangeaient. Il voulait parcourir des terres nouvelles. Porter le fer. Entreprendre des conquêtes aux confins des terres connues. Il avait faim. Et jusque dans ses nuits, il prononçait le nom des contrées qu’il rêvait d’assujettir. Il voulait que son visage soit celui de la conquête. Il leva son armée alors même que le corps de son père était encore chaud dans sa tombe, et partit vers le sud, avec l’intention de ne jamais reculer, d’arpenter la terre jusqu’à ce qu’il n’ait plus de souffle et de faire flotter partout les enseignes de ses ancêtres.
Les campagnes du roi Tsongor durèrent vingt ans. Vingt ans de campements. De combats. Et d’avancées. Vingt ans où il ne dormit que sur des lits de fortune. Vingt ans à consulter des cartes. A élaborer des stratégies. Et à porter ses coups. Il était invincible. A chaque nouvelle victoire, il ralliait les ennemis à ses rangs. Leur offrant les mêmes privilèges qu’à ses propres soldats. Et son armée, ainsi, malgré les pertes, malgré les corps mutilés et les famines, ne faisait que grossir. Le roi Tsongor vieillit à cheval. Le fer à la main. Il prit femme à cheval, pendant une de ses campagnes. Et chaque naissance de ses enfants fut acclamée par la masse immense de ses hommes encore suant de l’ardeur des champs de bataille. Vingt ans de lutte et d’expansion jusqu’au jour où il parvint au pays des rampants. C’étaient les dernières terres inexplorées du continent. Aux confins du monde. Après cela, il n’y avait plus rien que l’océan et les ténèbres. Les rampants étaient une peuplade de sauvages qui vivaient, disséminés, dans des huttes de boue minuscules. Ils n’avaient ni chef, ni armée. C’était une succession de hameaux. Chaque homme vivait là, avec ses femmes. Dans l’ignorance du monde qui l’entourait. C’étaient de grands hommes maigres. Squelettiques parfois. On les appelait les rampants parce que, malgré leur très grande taille, leurs huttes n’arrivaient pas à la hauteur d’un cheval. Personne ne savait pourquoi ils ne construisaient pas d'habitat à leur taille. Vivre ainsi, dans des huttes minuscules, leur donnait à tous une silhouette voûtée. Un peuple de géants qui ne se tenaient jamais droits. Un peuple de grands hommes maigres qui marchaient, de nuit, le long des sentiers de poussière, le dos plié, comme si le ciel pesait de tout son poids sur eux. En combat singulier, c’étaient les plus terrifiants des adversaires. Ils étaient vifs et sans pitié. Ils se déployaient de toute leur taille et fondaient sur leurs adversaires comme des guépards affamés. Même désarmés, ils étaient redoutables. Il était impossible de les faire prisonniers car tant qu’il restait en eux une parcelle de force, ils se ruaient sur le premier homme qu’ils voyaient et tentaient de le terrasser. Il ne fut pas rare de voir des rampants enchaînés se jeter sur leurs geôliers et les tuer à coups de dents. Ils mordaient. Ils griffaient. Ils hurlaient et dansaient sur le corps de leur adversaire jusqu’à ce que celui-ci ne fût plus qu’une bouillie de chair. Ils étaient redoutables, mais ils n’offrirent au roi Tsongor qu’une piètre résistance. Jamais ils ne parvinrent à s’organiser. Jamais ils n’arrivèrent à opposer à son avancée une ligne de front. Le roi pénétra dans les terres rampantes sans trembler une seule fois. Il brûla un à un les villages. Il réduisit tout en cendres et le pays ne fut bientôt plus qu’une terre sèche et vide où l’on entendait le cri des rampants, la nuit, qui hurlaient leur peine, insultant le ciel pour cette malédiction qui tombait sur eux.
Katabolonga était l’un d’eux. Un des derniers, probablement, à être encore en vie lorsque le roi fut sur le point d’achever ses conquêtes. Sa hutte, comme celle de tant d’autres, avait été mise à bas. Ses femmes violées et assassinées. Il avait tout perdu. Mais, pour une raison que personne ne s’expliqua jamais, il n’eut pas la même réaction que ses frères. Il ne se précipita pas, lui, sur le premier soldat qu’il vit pour essayer de lui arracher le nez à pleines dents et baigner ses mains dans un sang de vengeance. Non. Il attendit. Longtemps. Il attendit que le pays entier soit assujetti. Que le roi Tsongor établisse son dernier campement dans ce grand pays vaincu. Alors seulement il sortit des bois où il s’était caché.
C’était un jour magnifique de lumière et de calme. Plus aucun soldat ne se battait. Plus aucun combat n’avait lieu nulle part. Plus aucune hutte ne tenait debout. L’armée tout entière se reposait dans cet immense campement et fêtait sa victoire. Les uns nettoyaient leurs armes. Les autres soulageaient leurs pieds. On discutait, en troquant quelques trophées.
Katabolonga se présenta aux portes du camp. Nu. Sans arme. Le visage haut. Sans trembler. Aux soldats qui lui barrèrent la route et lui demandèrent ce qu’il voulait, il répondit qu’il venait voir le roi. Et il y avait une telle autorité dans sa voix, un tel calme, qu’on le mena jusqu’à Tsongor. II traversa tout le campement. Ce fut une marche de plusieurs heures car l'armée était immense de tous ces peuples assimilés, mis côte à côte dans cette entreprise de sang et de conquête. Il marcha sous le soleil, la tête droite. Et il y avait quelque chose de si étrange à voir un rampant marcher de la sorte, calme, déterminé, altier, il y avait quelque chose de si beau dans cette marche que les soldats lui firent cortège. Ils voulaient voir ce que le sauvage désirait. Ils voulaient voir ce qu’il adviendrait. Le roi Tsongor aperçut, au loin, un nuage de poussière. Et il distingua une haute silhouette qui dominait une foule de soldats amusés et curieux. Il arrêta de manger et se leva. Et lorsque le sauvage fut devant lui, il le contempla longuement, en silence.
“Qui es-tu ? demanda-t-il à cet homme qui pouvait, à tout moment, se ruer sur lui et tenter de le déchiqueter à pleines dents.
— Je m'appelle Katabolonga.” Il y eut un silence immense dans l'armée qui se pressait autour de la tente du roi. Les hommes étaient étonnés de la beauté de la voix du sauvage. De la fluidité avec laquelle les mots avaient coulé de sa bouche. Il était nu. Ebouriffé. Les yeux rougis par le soleil. Face à lui, le roi Tsongor semblait un enfant chétif.
“Que veux-tu ?” demanda le souverain.
Katabolonga ne répondit pas. Comme s'il n'avait pas entendu la question. Un temps interminable s’écoula pendant lequel les deux hommes ne se quittèrent pas des yeux. Puis le sauvage parla.
“Je suis Katabolonga et je ne réponds pas à tes questions. Je parle quand je le veux. Je suis venu pour te voir. Et te dire, devant tous les tiens réunis, ce qui doit être dit. Tu as rasé ma maison. Et tué mes femmes. Tu as piétiné mes terres sous les sabots de ton cheval. Tes hommes ont respiré mon air et ont fait des miens des bêtes en fuite qui disputent leur nourriture aux singes. Tu es venu de loin. Pour brûler ce que j’avais. Je suis Katabolonga et personne ne brûle ce que je possède sans perdre la vie. Je suis là. Devant toi. Je suis là. Au milieu de tous tes hommes réunis. Je veux te dire cela. Je suis Katabolonga et je te tuerai. Car par ma hutte piétinée, par mes femmes tuées, par mon pays brûlé, ta mort m’appartient.”
Dans le campement, il n’y avait plus un bruit. Pas un cliquetis d’armes. Pas une voix de soldat pour murmurer quoi que ce soit. Tous attendaient de voir ce que le roi déciderait. Tous étaient prêts, sur un simple signe de tête du souverain, à se jeter sur le sauvage et à le tuer. Mais Tsongor ne bougeait pas. Tout remontait en son esprit. Vingt années de dégoût de lui-même qui s’étaient accumulées. Vingt années de guerres et de massacres qui le hantaient. Il regardait l’homme qu’il avait devant lui. Avec attention. Avec respect et douceur presque.
“Je suis le roi Tsongor, dit-il. Mes terres n’ont pas de limites. Comparé à mon royaume, le royaume de mes pères était un grain de sable. Je suis le roi Tsongor et j’ai vieilli à cheval. En armes. Cela fait vingt ans que je me bats. Vingt ans que j’asservis des peuples qui ignoraient jusqu’à mon nom. J’ai arpenté la terre entière et j’en ai fait mon jardin. Tu es le dernier ennemi du dernier pays. Je pourrais te tuer et mettre ta tête en haut d’une pique pour que tout le monde sache que je règne, désormais, sur un continent entier. Mais ce n’est pas ce que je vais faire. Le temps des batailles est révolu. Je ne veux plus être un roi de sang. Il me reste à régner sur le royaume que j’ai construit. Et je vais commencer avec toi, Katabolonga. Tu es le dernier ennemi du dernier pays et je te demande d’accepter de rester désormais à mes côtés. Je suis le roi Tsongor et je t’offre d’être le porteur de mon tabouret d'or, partout où j'irai."
Cette fois, une rumeur immense se répandit dans les rangs de l’armée. On répétait les phrases du roi à ceux qui n’avaient pu les entendre. On cherchait à comprendre, mais le sauvage, à nouveau, prit la parole.
"Je suis Katabolonga et je ne reviens pas sur ce que j’ai dit. Mes paroles, je ne les reprends pas. Je te l'ai dit. Je te tuerai."
Le roi se pinça les lèvres. Il n'avait pas peur du sauvage mais il lui semblait qu'il était en train d'échouer. Et sans qu'il sache pourquoi, il avait le sentiment qu'il était impérieux de parvenir à convaincre cet être squelettique. Que sa quiétude en dépendait.
“Je ne te demande pas de reprendre ce que tu as dit, répondit-il. Devant mon armée entière, Katabolonga, voici ce que je te propose. Ma mort t’appartient. Je le dis ici. Elle est à toi. Je te propose d’être le porteur de mon tabouret d'or pour les années à venir. Tu m'accompagneras partout où j'irai. Je te garderai à mes côtés. Tu veilleras sur moi. Le jour où tu voudras reprendre ce qui t’appartient, le jour où tu voudras ta vengeance, je ne me battrai pas. Tu me tueras, Katabolonga, quand tu le voudras. Demain. Dans un an. Le dernier jour de ta vie, lorsque tu seras vieux et fatigué. Je ne me défendrai pas. Et personne ne pourra poser la sur toi. Personne ne pourra dire de toi que tu es un assassin. Car ma mort t'appartient. Et tu n’auras fait que reprendre ce que je te donne aujourd’hui."
Les soldats restèrent interdits. Personne ne voulait croire à ce qui venait de se dire. Personne ne pouvait croire que le plus vaste des royaumes était désormais dans les mains de ce sauvage qui se tenait, nu et impassible, au milieu d’une foule d’armures et de lances. Katabolonga, lentement, s’avança vers le roi. Jusqu'à être tout près. Il dominait Tsongor de plusieurs têtes. Il ne bougeait pas.
"J’accepte, Tsongor. Je te servirai. Avec respect. Je serai ton ombre. Ton porteur. Le gardien de tes secrets. Je serai partout avec toi. Le plus humble des hommes. Puis je te tuerai. En souvenir de mon pays et de ce que tu as brûlé en moi."
Depuis ce jour, Katabolonga devint le porteur du tabouret d’or du roi. Il le suivit partout. Les années passèrent. Tsongor abandonna sa vie de guerre. Il construisit des villes. Eleva ses enfants. Fit creuser des canaux. Administra ses terres. Son royaume prospéra. D’autres années passèrent. Il se voûta peu à peu. Ses cheveux blanchirent. Il régna sur un royaume immense qu’il arpentait sans cesse pour veiller sur les siens. Avec toujours Katabolonga à ses côtés. Katabolonga qui marchait derrière lui, comme l’ombre du remords. Il était le souvenir voûté de ses années de guerre. En l’entourant de sa présence, il lui rappelait sans cesse ses crimes et le deuil. Et jamais, ainsi, Tsongor ne pouvait oublier ce qu’il avait fait durant ces vingt années de jeunesse. La guerre était là, dans ce grand corps maigre, qui marchait à ses côtés. Sans rien dire. Et qui pouvait à tout moment lui trancher la gorge.
Les deux hommes vieillirent ensemble. Ils devinrent, au fil des ans, l’un pour l’autre, comme deux frères. Le pacte d’autrefois semblait oublié. Ils étaient unis. D’une amitié profonde. Et silencieuse.
"Je sais", avait dit Tsongor. Il n'avait pas compris, et Katabolonga n’avait pas eu la force de lui en dire davantage. Le moment, probablement, n’était pas venu. Le roi Tsongor venait de lui répondre : "Je sais", Katabolonga baissa les yeux et s'effaça doucement comme il le faisait chaque jour. Laissant cette journée commencer. Il était triste. Mais il ne dit plus rien. Et le palais entier se leva à la suite du roi. Tout frémissait d'une agitation crépitante. Il y avait tant de choses à faire. Tant de détails à régler. Le roi mariait sa fille Samilia. C'était le jour des premières cérémonies et les femmes de la suite couraient d’un endroit à un autre, cherchant les derniers bijoux à nettoyer et les derniers tissus à broder.
La ville attendait la venue des ambassadeurs du marié. On parlait de colonnes entières d’hommes et de chevaux qui se succéderaient pour déposer dans la cour des montagnes d’or, de tissus et de pierres précieuses. On parlait d’objets fabuleux dont on ne connaissait pas l’usage mais qui laissaient les mortels sans voix. Samilia n’avait pas de prix. C'est ce que Tsongor avait dit à Kouame, le roi des terres du sel. Et Kouame avait décidé de venir déposer aux pieds de Samilia tout ce qu'il possédait. Il offrait tout. Son royaume. Son nom. Il se présenterait aussi pauvre qu'un esclave. Conscient que l'immensité de ses richesses n'achèterait rien. Conscient que face à cette femme, il était seul et sans apprêt. On parlait d’un royaume entier qui viendrait se déverser dans les rues de la ville. Les richesses de tout un peuple qui s’entasseraient dans la cour du palais. Devant le visage impassible du roi Tsongor.
C’était le jour des présents. Les rues de la ville avaient été nettoyées. Partout sur le parcours que devait emprunter le cortège, on avait tapissé le sol de roses. Des draps tissés d’or avaient été suspendus aux fenêtres. Tous attendaient qu'apparaisse le premier cavalier de l’interminable procession du royaume du sel. Les yeux de toute la cité épiaient la poussière de la plaine du Sud. Chacun voulait être le premier à voir la silhouette lointaine des cavaliers du cortège.
Personne ne vit que des hommes avaient pris place sur les collines du Nord. Que des hommes avaient établi un campement. Et qu’ils faisaient reposer leurs montures. Personne ne vit que des hommes étaient là qui observaient, immobiles, la ville dans ses derniers préparatifs. Ils étaient là. Sur les collines du Nord. Avec l’immobilité du malheur.
La journée, doucement, s’achevait. Les lueurs du soleil devenaient ocre. Les hirondelles dessinaient dans le ciel de grands arcs de cercle et fondaient interminablement sur les places et les fontaines. Tout le monde était silencieux. La grande artère attendait, déserte, que les sabots étrangers viennent la fouler.
C’est à cette heure-là que les guetteurs de la ville virent s'embraser les collines nord de Massaba. D’un seul coup. En même temps. Les crêtes prirent feu. Les habitants furent stupéfaits. Ils n’avaient remarqué aucune agitation durant la journée. Aucun d’eux n’avait vu les bûchers se construire. Tout le monde avait les yeux fixés sur la route et contre toute attente, c’étaient les collines qui s’illuminaient de hautes flammes de fête. Le roi Tsongor et tous les siens s’installèrent sur la terrasse du palais. Ils voulaient jouir du spectacle. Mais rien d’autre ne vint. Rien d’autre que les hirondelles qui continuaient de tourner et la cendre des collines qui flottait dans l’air chaud du soir. Rien d’autre jusqu’à ce que retentissent les aboiements des chiens du gardien de la porte ouest. Le silence était tel dans la ville que chacun put entendre les chiens hurler, des terrasses du palais aux rues les plus étroites. Les chiens de la porte ouest aboyaient. Cela signifiait qu’un étranger se présentait là-bas. A chaque porte de la ville, il y avait un homme, couvert d’amulettes, avec des grelots aux poignets et aux chevilles, une queue de bœuf à la main gauche et, à la main droite, une chaîne qui tenait en laisse douze chiens. C’étaient les gardiens de la meute. Ils devaient chasser les mauvais esprits et les maraudeurs. La meute de la porte ouest aboyait et le roi, la princesse, la cour, la totalité des habitants, tous se demandèrent pourquoi les ambassadeurs entraient par cette porte alors que la porte sud avait été préparée. C’était un contretemps stupide et le roi Tsongor, nerveux, se leva de son siège. Irrité. Impatient. Sa terrasse dominait l’ensemble de la ville. La grande artère était à ses pieds. Il fixait des yeux l’avenue. Attendant de voir s'approcher le cortège des présents. Mais ce n’est pas un cortège qu’il aperçut. Au centre de l’avenue, un homme avançait, seul, au pas lent et régulier d’un grand chameau orné de mille couleurs. La bête et son cavalier tanguaient au rythme d’un navire sur la houle. Il approchait avec la nonchalance molle et digne des caravanes du désert. Au lieu du cortège, c’était un homme seul qui entrait dans les rues de Massaba. Le roi attendait. Commençant, malgré lui, à redouter quelque chose d’indistinct. Les choses, lui semblait-il, n'allaient pas comme elles le devaient. Le cavalier, arrivé aux portes du palais, demanda audience au roi Tsongor. Et au roi seul. Cela encore surprit tout le monde car l'usage était d’offrir les présents aux yeux de tous. Devant la future épouse et sa famille assemblée. Mais encore une fois le roi se plia à cette exigence inattendue. Et accompagné seulement de Katabolonga, il s’installa dans la salle du trône.
L’homme qui se présenta à lui était grand. Habillé de tissus précieux mais aux couleurs sombres. Il portait plus d'amulettes que de bijoux. Pas de bagues ni de collier mais plusieurs petits coffrets d’acajou qui pendaient à son cou et contenaient des porte-bonheur. Il était voilé, mais lorsqu’il entra dans la salle, avec déférence, il posa immédiatement un genou à terre et, la tête baissée en signe de respect, défit son voile pour ne pas dissimuler plus longtemps son visage. Le roi Tsongor eut un sentiment étrange à la vue des traits du voyageur. Il y avait en lui quelque chose de familier. L’inconnu leva les yeux sur Tsongor. Et sourit. Avec un sourire doux d’ami. Il garda le silence encore un temps comme pour laisser son interlocuteur s’habituer à sa présence, puis il parla.
“Roi Tsongor, que tes ancêtres soient bénis et que ton front connaisse le doux baiser des dieux. Je vois que tu ne me reconnais pas. Et je ne m’en étonne pas. Le temps, sur mes traits, a fait son ouvrage. Il a creusé des rides à mes joues. Permets-moi de te dire qui je suis et de venir baiser ta main. Je suis Sango Kerim et le temps, du moins, n’a pas pu te faire oublier mon nom.”
Le roi Tsongor se leva d’un bond. Il n’en revenait pas. Il avait devant lui Sango Kerim. La joie monta en lui et le submergea tout entier. Il se précipita sur son hôte et le prit dans ses bras. Sango Kerim. Comment avait-il pu ne pas le reconnaître ? C'était un enfant lorsqu'il était parti. Et c'était un homme qui se tenait maintenant devant lui. Sango Kerim. Que le roi avait toujours choyé comme son cinquième fils. Le compagnon de jeu de ses enfants, élevé avec eux, jusqu'à l'âge de quinze ans. A cet âge-là, Sango avait demandé au roi de le laisser partir. Il voulait parcourir le monde, devenir ce qu'il devait. Le roi Tsongor l’avait laissé faire, à regret. Puis les années passèrent et ne le voyant pas revenir, ils l'oublièrent. Sango Kerim. Il était là. Devant lui. Elégant. Fier. Un véritable prince nomade.
“Quelle joie pour moi, Sango, de te voir aujourd'hui, dit le roi Tsongor. Laisse-moi te contempler et te serrer contre moi. Tu as l'air robuste. Quelle joie. Sais-tu que Samilia se marie demain?
— Je le sais, Tsongor, répondit le nomade.
— Et c'est pour cela que tu reviens, n'est-ce pas ? En ce jour, précisément. Pour être des nôtres.
— C'est pour Samilia, oui.”
Sango Kerim avait répondu sèchement. Il fit un pas en arrière et se tint tout droit. Regardant dans les yeux le roi Tsongor. Il retrouvait le visage de ce vieil homme qu'il aimait. L'émotion le gagnait mais il cherchait à se contrôler. Il devait rester ferme et dire ce qu'il était venu dire. Le roi Tsongor comprit que quelque chose n'allait pas. Il sentit, à nouveau, que cette journée serait longue et un frisson le parcourut.
‘'Je voudrais avoir le temps, Tsongor, de m'abandonner à la joie d'être à nouveau en ton palais. Je voudrais avoir le temps de redécouvrir avec bonheur le visage de tous ceux d'autrefois. Ceux qui m'ont élevé. Ceux avec qui j'ai joué. Le temps a passé sur nous tous et je voudrais pouvoir, un à un, les redécouvrir du bout des doigts. Manger avec vous. Comme nous le faisions autrefois. Parcourir la ville. Car elle aussi a changé. Mais je ne suis pas venu pour cela. Je suis heureux que tu te souviennes de moi et que tu t’en souviennes avec joie. Oui, c’est pour Samilia que je suis revenu. Comme c'est pour elle que j’étais parti. Je voulais apprendre le monde. Accumuler richesses et sagesse. Je voulais être digne de ta fille. Aujourd’hui je reviens car j’ai fini mon errance. Je reviens car elle est à moi.”
Le roi Tsongor resta incrédule. Il eut presque envie de rire.
“Mais Sango... tu n’as pas compris... Samilia... se marie demain... Tu as vu... les rues dans la ville... Tu as vu... partout autour de toi... C’est le jour des présents. Demain elle sera la femme de Kouame, le roi des terres du sel. Je suis désolé, Sango. Je ne savais pas. Que tu... Enfin, je veux dire que tu avais de tels sentiments... Ainsi... je... tu sais que je t’aime comme un fils... Mais cela... non... vraiment...
— Je ne parle pas de mes sentiments, Tsongor. Car en un jour pareil, il n’est plus temps de parler de sentiment. Je parle de promesse. De parole donnée.
— Que dis-tu, Sango ?
— Je dis que je connais Samilia depuis l’enfance. Que nous avons joué ensemble. Que je l’ai aimée. Je suis parti pour elle. Je reviens pour elle. Nous avons fait un serment. Un serment qui nous lie l’un à l’autre. Un serment que j’ai tenu contre moi durant ces années d’errance.”
Sango Kerim ouvrit une de ses amulettes et en sortit un vieux papier qu’il déplia et tendit au roi. Tsongor le lut. Impassible.
“Ce ne sont que des serments d’enfants. Des choses dites, Sango, dans la vie d’autrefois.
— Ta fille a promis, Tsongor. Et je suis revenu à temps pour la rappeler à son serment. Feras-tu de ta fille une parjure ?”
Le roi se leva. La colère monta en lui. Il en voulait à Sango Kerim de se tenir ainsi devant lui. De lui dire ce qu’il lui disait. D'exiger ce qu’il exigeait. Il en voulait à cette journée qui ne se passait pas comme elle aurait dû.
“Que veux-tu de moi, Sango ? demanda-t-il sèchement.
— Ta fille.
— Elle se marie demain. Je te l’ai dit.
— Elle se marie demain. Mais avec moi.”
Le roi Tsongor resta debout. Il contemplait le jeune homme.
“Tu es venu de loin, Sango Kerim, dit-il, pour m’apporter, en ce jour de bonheur, le souci et la colère. Soit. Je te demande de m'accorder une nuit de réflexion. Je te donnerai demain, aux premières heures du jour, ma réponse. Demain, vous saurez tous avec qui se marie ma fille. Et celui qui n’aura pas été choisi n’aura plus qu’à disparaître ou à pleurer face à ma colère.”
Sango Kerim était reparti. Les feux des collines nord continuaient de brûler. Ils semblaient vouloir ne plus jamais s'éteindre. C’était comme des torches immenses qui dansaient dans la lumière douce de la fin d’après-midi. Le roi Tsongor les contemplait. Le visage fermé. Il avait cru d’abord que c’étaient les ambassadeurs de Kouame qui avaient pris position sur les hauteurs avant de faire leur entrée dans la ville. Puis, lorsque Sango Kerim s’était présenté devant lui, il avait pensé, avec plaisir, que lui aussi apportait à sa fille des présents flamboyants. Il savait maintenant ce que ces torches signifiaient. Il savait que sur chacune de ces collines, une armée avait établi son campement et attendait sa réponse. Et ces hautes flammes qui dansaient, au loin, dans l’air chaud du soir, lui disaient le malheur prêt à fondre sur lui et Massaba. Elles lui disaient : “Regarde, Tsongor, comme nous montons haut dans le ciel. Regarde comme nous dévorons la cime des collines de ton royaume et pense que nous pouvons dévorer ainsi ta cité et ta joie. N'oublie pas le feu des collines. N’oublie pas que ton royaume peut brûler comme un vulgaire bout de bois.”
Lorsque Samilia se présenta, elle n’eut pas à lui demander pourquoi il l’avait fait venir, elle sut d'emblée, en contemplant son vieux front plissé, que quelque chose de grave venait d’advenir. Elle l'observa et comme il continuait à contempler le vol des hirondelles et les hautes flammes à l'horizon, elle lui dit, d'une voix grave :
“Je t'écoute, père.”
Le roi Tsongor se retourna. Il observa sa fille. Tout ce qu'il avait entrepris ces derniers mois, il l'avait fait pour les noces de Samilia. Ce jour était devenu son obsession de père et de roi. Que tout soit prêt. Que la fête soit la plus belle que l'empire ait jamais connue. Il n'avait travaillé qu'à cela. Donner à sa fille un homme et unir pour la première fois son empire à un autre autrement que par la guerre et la conquête. Il avait pensé lui-même chaque détail de la fête. Il. avait veillé des nuits entières. Aujourd'hui était venu le jour et un événement imprévisible faisait tout vaciller. Il observa sa fille. Ce qu'il avait à dire, il n'avait pas envie de le dire. Ce qu'il voulait demander, il aurait aimé ne pas avoir à le demander. Mais les flammes brûlaient et il ne pouvait se soustraire à leur appétit.
“J’ai reçu la visite de Sango Kerim, dit-il.
— Les femmes de ma suite me l’ont appris, père.”
Samilia observait son père. Elle lisait sur son visage un tourment qu’elle ne comprenait pas. Tsongor avait choisi Kouame et elle l’avait accepté. Il lui avait parlé avec douceur et sympathie du jeune prince des terres du sel et elle s’était offerte à cette union avec joie. Elle ne comprenait pas ce qui, à cette heure, pouvait obscurcir ainsi le visage de son père. Tout était prêt. Il ne restait plus qu’à célébrer le mariage et jouir de cette fête.
“Son arrivée aurait dû me combler de joie, Samilia... ”, reprit Tsongor.
Le roi ne finit pas sa phrase. Un long silence suivit. Il était à nouveau plongé dans la contemplation des volutes que les hirondelles dessinaient dans le ciel. Puis d’un coup, il se reprit. Ses yeux tombèrent à nouveau sur sa fille. Et il lui demanda d’une voix cassée :
“Est-il vrai, Samilia, qu’à l’époque où vous étiez amis, toi et Sango Kerim, vous avez échangé une promesse ?"
Samilia ne répondit rien. Elle cherchait dans sa mémoire quelque chose qui pouvait ressembler à ce que son père demandait.
“Est-il vrai, reprit Tsongor, que tu lui as donné ta parole, comme il te donna la sienne, de l’épouser plus tard ? Avez-vous gravé ces serments d’enfants sur une amulette ?"
Samilia réfléchit un temps.
“Oui, je me souviens, pensa-t-elle. Je me souviens de Sango Kerim et de notre vie d’enfants. De nos secrets échangés, de nos promesses. Est-ce de cela qu’il veut me parler ? Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Je me souviens. Oui. Je ne suis coupable de rien. Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Les promesses du temps passé, je les enterre aujourd’hui. Sango Kerim lui-même viendra me donner sa bénédiction. Je me souviens. Je n’ai rien oublié. Je ne rougis de rien. Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la femme que je suis aujourd’hui ? Je m’offre à Kouame. Pleine de souvenirs. Oui. De beaux souvenirs d’enfant. Et je ne rougis de rien." Elle pensait à tout cela, mais elle répondit simplement :
“Oui, père, c’est vrai."
Elle s’imaginait qu’il allait lui demander plus de précisions. Qu'elle pourrait s’expliquer. Mais le visage de Tsongor se ferma. Il ne posa aucune autre question. A cet instant, un long chant plaintif résonna au loin. Le son de centaines de cornes de zébu s’éleva de la plaine. C’était l’immense cortège des ambassadeurs de Kouame qui annonçait sa venue. Deux cent cinquante cavaliers en habits d’or soufflaient dans leur corne pour que la porte de Massaba s’ouvre et laisse entrer la longue colonne des présents.
Le roi Tsongor n’ajouta pas un mot. Il laissa Samilia, ordonna que l’on ouvre la porte et descendit en hâte pour recevoir les ambassadeurs.
La lente procession des cavaliers de Kouame commença dans les rues de Massaba. Elle dura plusieurs heures. A chaque place, à chaque carrefour, les cavaliers se figeaient et entonnaient un nouvel hymne en l’honneur de la cité et de ses habitants, en l’honneur de la future mariée, de son père et de ses aïeux. Le roi Tsongor, ses quatre fils, Samilia, sa suite de femmes et l’ensemble de la cour attendaient dans la vaste salle des ambassadeurs. Ils ne voyaient rien, mais ils entendaient, au loin, le chant des cornes de zébu qui se rapprochait. Personne ne bougeait. Le roi était sur son trône. Il regardait droit devant lui. On aurait dit une statue. Immobile. Malgré la chaleur. Malgré les mouches qui tournaient autour de lui. Immobile. Happé par ses pensées. Samilia, sous ses voiles, se remémorait l’entretien qu’elle venait d’avoir avec son père, les mâchoires serrées.
La cérémonie des présents commença et elle dura plus de quatre heures. Quatre heures où les dix ambassadeurs ouvrirent des coffrets, déposèrent aux pieds du clan royal des bijoux, déplièrent des tissus, présentèrent des armes, offrirent des enseignes aux couleurs des terres concédées à la mariée. Quatre heures de pièces d’or, d’essences rares, d’animaux exotiques. Pour le roi Tsongor, ce fut un supplice. Il voulait demander aux ambassadeurs de repartir. De quitter la ville. D’emporter avec eux leurs coffrets et leurs malles et d’attendre sous les remparts qu’il ait pris sa décision. Mais il ne pouvait rien. Il était trop tard. Il ne pouvait que contempler les trésors qui se déversaient à ses pieds et hocher la tête. Sans joie. Sans surprise. Il concentrait toutes ses forces dans les muscles de son visage. Pour sourire parfois. Mais il n’y parvenait qu’à peine. Cela lui semblait interminable. Les quatre frères de Samilia auraient aimé exprimer leur bonheur et leur étonnement devant certains objets étranges. Ils auraient aimé descendre de leur siège. Toucher les étoffes. Jouer avec les singes savants. Compter les perles dans les coffrets. Passer la main dans les sacs d'épices. Ils auraient aimé rire et étreindre de joie ce trésor. Mais ils voyaient leur père, impassible sur son trône, et ils comprenaient qu’ils se devaient de montrer la même impassibilité. Peut-être, après tout, ces trésors étaient-ils insuffisants et peut-être y aurait-il de la bassesse à exprimer quelque joie à les recevoir. Et les ambassadeurs continuaient, inlassablement, leur présentation, devant le silence imperturbable du clan Tsongor.
Enfin, après quatre heures de cérémonie, le dernier coffret fut ouvert. Il contenait un collier de lapis-lazulis. Bleu comme les murs du palais du prince Kouame. Bleu comme les yeux de toute sa lignée. Et bleu, disait-on, comme le sang qui coulait dans ses veines. Les dix ambassadeurs s’agenouillèrent. Et le plus vieux d’entre eux déclara :
“Roi Tsongor, ces trésors sont à toi. Mais notre roi, le prince Kouame, conscient que cela est dérisoire face à la beauté de ta fille, t’offre aussi son royaume et son sang."
Et ayant dit cela, il versa sur les dalles immenses de la salle du trône un peu de terre du royaume de Kouame et un peu de sang du prince qui coula doucement d’une fiole d’or sur le sol, avec un bruit doux de fontaine.
Le roi Tsongor se leva. Il ne répondit rien, contrairement à ce qu'exigeait la coutume. D’un signe de la tête il salua respectueusement les ambassadeurs, les invita à se relever et disparut. Aucun autre mot ne fut échangé. Le roi Tsongor étouffait dans sa tunique d’or et de soie.
Alors commença la grande nuit blanche du roi Tsongor. Il se retrancha dans ses appartements et demanda que nul ne vienne le déranger. Seul Katabolonga était là. A ses côtés. Il ne disait rien. Il était assis dans un coin et ne quittait pas des yeux son maître. Il n’y avait que Katabolonga. Et le vieux roi était heureux de cette présence.
“Katabolonga, dit-il à son ami, partout où je me tourne, je ne vois que la guerre. Cette journée devait être celle de la joie partagée. Je ne devais connaître que la douce amertume de voir partir ma fille. Mais ce soir, je sens le souffle violent de la guerre dans mon dos. Elle est là, oui. Je la sens qui fond sur moi et je ne sais pas trouver le moyen de la chasser. Si je donne ma fille à Sango Kerim, la colère de Kouame sera immense. Et il aura raison. Je l’aurai insulté en lui promettant ce que je cède à un autre. Qui pourrait supporter une telle offense ? Venir ici. Avec toutes ses richesses. Offrir son sang. Sa terre. Et se voir cracher au visage. Il lèvera son royaume contre le mien. Il n’aura de cesse qu’il ne me détruise. Si je donne ma fille à Kouame sans me soucier de Sango Kerim, qui sait ce qui adviendra ? Je connais Sango Kerim. Il n’est roi d’aucun pays. Mais s’il est venu à moi, s’il a osé réclamer ma fille comme on réclame son dû, c’est qu’il a derrière lui suffisamment d’hommes et d’alliés pour faire trembler les tours de Massaba. Partout où je me tourne, Katabolonga, je ne vois que la guerre. Quel que soit le choix que je fasse, je brise un serment. Quel que soit l’offensé, il aura raison dans sa rage et cela le rendra puissant et infatigable.
Je dois réfléchir. Il y a sûrement une solution. Je suis Tsongor. Je trouverai. Quelle peine... J’allais marier ma fille. Il ne me restait plus que cela à faire : confier ma fille à la vie et laisser couler le reste de mes jours hors de moi. Paisiblement. Je suis vieux, Katabolonga. Aussi vieux que toi. J’ai survécu aux batailles. Les marches forcées, les campagnes les plus dures. La faim et la fatigue. Rien de tout cela n’est venu à bout de moi. Je suis Tsongor. Et j’ai su enterrer la guerre. Tu te souviens. Ce jour-là, tu étais nu, au milieu de mon armée. Tu étais là. Tu ne disais rien. J’aurais pu te rire au visage ou demander qu’on te tue sur-le-champ. Mais j'entendais ta voix. J’entendais le chant immense des morts qui me murmuraient à l’oreille : «Qu’as-tu fait, Tsongor ? Qu'as-tu fait jusque-là ?» Les milliers de cadavres de mes campagnes, abandonnés aux charognards sur des routes ensablées, me le demandaient. La bouche déformée de mes ennemis entassés sur les champs de bataille me le demandait. «Qu’as-tu fait, Tsongor ?» Je t’écoutais et n'entendais plus que cela. J’avais honte. J’aurais pu me mettre à genoux devant toi. Tu ne disais rien. Tu restais là. Les yeux rivés sur moi. Je t’ai entendu. En te tendant la main, j’ai enterré la guerre et je me suis dit adieu. Avec bonheur et soulagement. Tu étais celui que j’attendais, Katabolonga. J’ai enterré en ce jour Tsongor et ses conquêtes. J’ai enterré mes trésors de rapine et mes souvenirs de batailles. Le roi guerrier, je l’ai laissé là-bas. Dans ce campement immense du bout du monde. Je ne me suis jamais retourné sur lui. Je suis resté sourd à sa voix. J’avais une vie à construire. Avec ta présence attentive à mes côtés. Je n’ai pas la force d’autres combats. Je n’exhumerai pas le roi guerrier d’autrefois. Qu’il reste là où je l’ai laissé. Et qu'il pourrisse sur le champ de ses dernières victoires. Je n’ai pas peur, Katabolonga. Qui peut croire cela ? Je pourrais, si je le voulais, vaincre Kouame et Sango Kerim à la fois. Je le pourrais, si j’y mettais tout mon art et mon désir. Je n’ai pas peur. Non. Mais je ne veux pas.
— Je sais, Tsongor.
— Que dois-je faire, Katabolonga?
— C’est pour aujourd’hui, mon ami.
— Pour aujourd’hui?
— Oui.
— Tu me l’as dit ce matin.
— Je te l’ai dit dès que je l’ai senti.
— Ce matin déjà. Oui. Je me souviens. Je n’ai pas compris tes paroles. Je croyais. Oui. Je croyais que tu parlais du mariage de Samilia. Mais ce n’était pas cela. Non. Tu avais un regard triste. Tu savais déjà. Oui. C’est cela. Tu savais tout cela. Bien avant moi. C’est pour aujourd’hui, dis-tu. Oui. Tu as raison. Il n’y a rien d’autre à faire. C’est bien. Ni la guerre. Ni les batailles d’autrefois. Juste cette nuit immense sur moi. Et le vol nerveux des chauves-souris. Rien d’autre. Ta main sur moi. Pour tirer sur mes yeux le grand drap de la vie. Oui. Je t'entends, Katabolonga. Je t’entends, mon ami. Tu veilles sur moi. Que tes lèvres soient bénies, tes lèvres qui disent ce qui sera.”
Au milieu de la nuit, le roi Tsongor sortit sur la terrasse. Cette fois encore, Katabolonga le suivit. Comme une ombre discrète et dangereuse. Il observa le ciel et les sept collines de Massaba. Les feux de Sango Kerim brûlaient encore au loin. Il huma l’air chaud de cette nuit d’été. Il resta ainsi une heure sans dire un mot à son porteur. Puis il demanda qu’on fasse venir son plus jeune fils, Souba.
Souba fut tiré du lit par Katabolonga, mais il ne posa aucune question. Il découvrit son père sur la terrasse. Le visage agité. Les traits tirés. Ils étaient tous les trois seuls dans la nuit profonde de Massaba.
“Ne pose aucune question, mon fils, dit le vieux Tsongor. Ecoute simplement ce que je dis et accepte ce que je demande. Il n’est pas temps pour moi d’expliquer quoi que ce soit. Je suis le roi Tsongor et j’ai sur mes joues et au creux de mes mains autant d’années que tu as de cheveux. La vie pèse de tout son poids sur moi. Il viendra bientôt un jour où mon corps sera trop vieux pour la porter. Je me courberai. Je m’agenouillerai. Et je la déposerai à terre, devant moi. Sans amertume. Car elle fut riche pour moi. Ne parle pas. Ne dis rien. Je sais ce que tu penses. Je dis que ce jour viendra. Ecoute-moi. Je te demande une seule chose, mon fils. Lorsque ce jour arrivera, ta mission commencera. Ne pleure pas avec les pleureuses. Ne prends pas part aux discussions qui agiteront tes frères sur le partage du royaume. N’écoute pas les rumeurs du palais et le brouhaha de Massaba. Souviens-toi simplement de mes paroles, souviens-toi de cette nuit sur la terrasse et fais ce que tu dois. Coupe tes cheveux. Mets une longue tunique noire et quitte les bijoux que tu portes à chaque bras. Je te demande de partir. De quitter la ville et notre famille. Je te demande de t’acquitter de ta mission, même si cela doit prendre vingt ou trente ans de ta vie. Construis sept tombeaux. Par le monde. En des endroits reculés que personne ne peut atteindre. Fais-les construire par les architectes les plus brillants du royaume. Sept tombeaux secrets et somptueux. Que chacun d’entre eux soit un monument à ce que je fus pour toi. Mets-y toute ta force. Toute ton ingéniosité. Choisis bien les terres où tu les construiras. Au milieu d’un désert. Sur les bords d’un fleuve. Sous terre, si tu peux. Fais comme tu voudras. Sept tombeaux de roi. Plus somptueux que le palais de Massaba. N’épargne ni ta peine ni mes trésors. Lorsque tu auras fini cet ouvrage, les années auront passé. Tu seras peut-être plus courbé que moi à l’heure où je te parle. Que cela ne t’arrête pas. Que rien ne te fasse oublier ta promesse. La promesse à un père mort. La promesse à un roi qui se met à genoux devant toi. N’écoute personne. Fais taire les voix de la révolte en toi. Et achève ce que tu dois. Lorsque les sept tombeaux seront construits, de par mon royaume, reviens à Massaba. Fais ouvrir mon tombeau royal et prends mon cadavre avec toi. Tes frères, en ton absence, m’auront embaumé. J’aurai le visage creusé des momies qui sourient dans l’effroi. Je n’aurai pas bougé. Je t'attendrai. Là. A Massaba. Prends-moi avec toi. Fais charger mon sarcophage sur une bête et pars, en convoi, pour le dernier voyage de ta promesse. Choisis un des sept tombeaux. Et déposes-y mon cadavre. Tu seras le seul à savoir où je repose. Le seul. Sept tombeaux et un seul où j'habiterai, pour l’éternité de ma nuit. Lorsque tu auras fait cela, et avant de repartir et de vivre la vie que tu dois, penche-toi sur mon oreille de mort et murmure-moi ces paroles : «C’est moi, mon père. C’est Souba. Je vis. Je suis près de toi. Repose en paix. Tout est accompli.» Alors seulement tu te seras acquitté de ta promesse. Alors seulement on pourra dire que Tsongor est enterré. Je t’aurai attendu toutes ces années pour mourir. Et alors seulement, tu pourras quitter ta tunique de deuil, remettre tes bijoux et prendre à nouveau la vie dans tes bras."
La nuit était noire. Ni Katabolonga ni Souba ne bougeait. Le jeune prince était abasourdi. Il regardait son père sans comprendre. Incapable de répondre. Concentré, tout entier, dans l’écoute de cette voix. Le roi Tsongor reprit :
“Tu m’écoutes. Je le vois. Tu ne réponds rien. C’est bien. Souviens-toi de chacune de mes paroles. Et maintenant, Souba, jure-moi que tu feras ce que je demande. Jure-le. Devant Katabolonga. Et que la nuit, seule, enveloppe notre secret. Jure. Et ne dis plus jamais un mot à personne de cela.
— Je le jure, père.
— Dis-le encore une fois. Que le sommeil de Massaba t'entende. Que la terre de tes aïeux le sente. Que les chauves-souris l’apprennent. Jure. Et n’y reviens pas.
— Je le jure. Je le jure, devant toi."
Le roi Tsongor fit se lever son fils. Il le prit dans ses bras. Des larmes coulaient sur ses joues. “Merci, mon fils, et maintenant, va." Souba disparut. Et les deux hommes, à nouveau, restèrent seuls, sur la terrasse infinie de cette nuit d’été.
“Est-ce que je dois faire venir Samilia ?” demanda Katabolonga.
Le roi réfléchit un temps, puis fit non de la tête à son porteur. Il n'avait pas la force d'un nouvel entretien. La nuit allait bientôt finir et il voulait garder pour lui ces derniers instants.
“Avoir construit tout cela, murmura-t-il, et devoir tout quitter avant d'en jouir. Est-ce que je pourrai dire au moment de fermer les yeux, est-ce que je pourrai dire que j'ai été heureux ? Malgré tout ce qui m'est enlevé ? Et ceux que je laisse, que penseront-ils de moi ? Samilia me maudira peut-être demain. Elle poussera de longs hurlements dans le palais. En crachant sur mon nom. En crachant sur ce que je lui laisse en dot. Elle n'aura plus rien qu’un peu de terre à serrer dans ses poings. Les présents auront disparu. Il ne restera rien. Ses bijoux, sa robe, ses voiles de mariée, elle pourra les brûler sur ma tombe. Elle me maudira. Oui. Sauf si je parviens à obtenir ce qui de mon vivant m’est refusé. Je sais sentir une guerre qui approche. J'ai appris cela. Elle est là, tout autour de moi. Tu la sens aussi, Katabolonga, n'est-ce pas?
— Oui, Tsongor. Elle est là. Elle attend le matin pour se ruer du haut des collines, sur Massaba. Elle est là. N'en doute pas.”
Il sembla que le roi Tsongor n’avait pas entendu la voix de son ami tant il était absorbé.
“Ecoute bien, Katabolonga, reprit le roi. Demain je serai mort. Je sais ce qu’il se passera. On ordonnera le deuil. Tout s'arrêtera. Un voile de silence épais tombera sur ma ville. Ceux que j’aime changeront de visage. Ils se réuniront sur mon tombeau. Mes fils. Mes compagnons. Mes fidèles. Les hommes et les femmes de Massaba. Une foule endeuillée se pressera aux portes du palais. Les pleureuses se grifferont le visage. Je sais tout cela. Ils seront tous là. Kouame et Sango Kerim viendront aussi. Il ne peut en être autrement. Le prince Kouame viendra apporter à Samilia ses condoléances. Il viendra surtout pour voir enfin le visage qu’elle a. Et Sango Kerim aussi sera là. Parce que ma mort l’aura attristé. Et parce qu’il ne voudra pas abandonner le terrain à son rival. Je sais tout cela. Ils seront là. Au pied de mon cadavre. Pleurant. Se lamentant sur ma mort. Et s’épiant les uns les autres. Il me semble déjà les sentir. Je sais. Je ne leur en veux pas. Je ferais probablement comme eux si j’étais à leur place. Je viendrais moi aussi pleurer le père pour prendre la fille. C’est pour cela que je veux que tu leur parles, Katabolonga. Tu es le seul à pouvoir le faire.
— Que dois-je leur dire, Tsongor ? demanda le serviteur.
— Dis-leur que je suis mort parce que je n’ai pas voulu choisir entre eux. Dis-leur que ce mariage est maudit parce qu'il a fait couler mon sang et qu’il faut y renoncer. Que Samilia reste vierge encore un temps. Puis qu’elle se marie avec un troisième homme. Un homme humble de Massaba. Quelqu’un qui n’est à la tête d’aucune armée. Dis leur que j’aurais voulu qu’il en soit autrement. Mais rien de ce que nous avons prévu ne se réalise. Dis-le leur bien. Je n’offense personne. C’est la vie qui se joue de nous. Il faut abdiquer. Qu’ils repartent l’un et l’autre d’où ils viennent et choisissent une autre vie à mener.
— Je leur dirai, Tsongor, répondit Katabolonga. Et j’essaierai de trouver les mots. Je leur dirai que ces mots, je les tiens de toi."
Katabolonga se tut. Il laissa le silence, à nouveau, s’emparer de la nuit. Il n’avait pas envie d’ajouter ce qu’il avait à dire. Mais il le fit malgré tout. D’une voix basse et triste.
“Je leur dirai, Tsongor, répéta-t-il, mais cela ne suffira pas.
— Je sais, Katabolonga, dit Tsongor, mais il faut essayer." Il y eut à nouveau un long silence. Puis le roi Tsongor parla à nouveau.
“Il y a encore une chose. Prends ceci, Katabolonga.”
Dans la nuit touffue de Massaba, il lui tendit un petit objet que le vieux serviteur recueillit au fond de sa main avec attention. C'était une vieille pièce de cuivre rouillée. Les contours en étaient polis par l’usure. On distinguait à peine les inscriptions dont elle avait été frappée.
“C’est une vieille pièce de monnaie que j’ai gardée sur moi toute ma vie. La seule chose qu’il me reste de l’empire de mon père. La seule chose que j’ai emportée avec moi lorsque j’ai levé ma première armée. C’est cette pièce-là qui paiera mon passage dans l’au-delà, comme il se doit. Je n’en veux pas d’autre. C’est cette pièce-là que tu me glisseras dans la bouche et que je tiendrai serrée entre mes dents de mort lorsque je me présenterai aux dieux d’en bas.
— Ils te laisseront passer avec respect, Tsongor. En voyant le roi du plus grand empire se présenter à eux avec cette seule pièce, ils comprendront ce que tu fus.
— Ecoute bien, Katabolonga, poursuivit Tsongor, écoute bien car je n’ai pas encore fini. Cette pièce, il est d’usage de la donner au mort à l’instant où commencent les funérailles pour qu’il rejoigne au plus vite l'au-delà. Ce n’est pas ce que je veux. Pas tout de suite. Garde-la sur toi. Et veille à ce qu’aucun de mes fils n’y substitue une autre pièce. Je serai mort demain. Tu possèdes la seule pièce qui puisse payer mon passage et je te demande de la garder sur toi.
— Pourquoi ? demanda Katabolonga qui ne comprenait pas ce que voulait le roi.
— Tu la conserveras jusqu’au jour où Souba reviendra. Ce n'est que lorsqu’il reviendra à Massaba que tu pourras offrir à mon cadavre le prix du passage.
— Tu sais ce que cela veut dire, Tsongor ? demanda Katabolonga.
— Je sais, répondit simplement le roi.
— Tu erreras des années entières, sans repos, reprit Katabolonga. Des années entières condamné au tourment.
— Je sais, répéta Tsongor. Je serai mort demain. Mais je veux attendre le retour de Souba pour mourir tout à fait. D’ici là, que je sois une ombre agitée. J’entendrai encore les rumeurs du monde des hommes. Je serai un esprit sans tombeau. C’est ce que je veux. Toi seul auras la pièce capable de m’apaiser. J'attendrai ce qu’il faudra. Il ne doit pas y avoir de repos pour Tsongor tant que tout ne sera pas achevé.
— Je ferai selon ta volonté, dit Katabolonga.
— Jure-le, demanda le roi.
— Je le jure, Tsongor. Par ces dizaines d’années qui nous unissent toi et moi."
Un temps infini s’écoula. Aucun des deux hommes ne voulait plus parler. La nuit les enveloppait. Puis, enfin, le roi Tsongor prit la parole. Comme à regret.
“Allons, Katabolonga, il n’est plus temps de parler. Le soleil va se lever. Il faut finir. Viens. Approche-toi. Que ta main ne tremble pas. Reprends ce qui est à toi.”
Katabolonga s’approcha du vieux Tsongor. Il s’était déplié de toute sa taille. Son vieux corps décharné était une araignée dangereuse. Il avait dégainé un poignard qu’il tenait bien droit. Il s’approcha tout près du roi Tsongor. Jusqu’à le toucher presque. Chacun pouvait sentir le souffle de l’autre sur sa peau. Le roi Tsongor attendait. Mais rien ne venait. Katabolonga avait baissé sa main. Il pleurait comme un enfant et parlait tout bas.
“Je ne peux pas, Tsongor. De toute ma force, je ne peux pas.”
Le roi contempla le visage de son ami. Il n’aurait jamais pensé que celui-ci puisse pleurer.
“Souviens-toi de notre serment, mon ami, dit le vieux Tsongor. Tu ne fais que reprendre ce que je te dois. Souviens-toi de ta femme. De tes frères. De ces terres que j’ai brûlées et piétinées de mes pas. Je ne mérite pas tes pleurs. Souffle sur ta colère d’autrefois. Elle est là. Il est temps qu’elle t’embrase à nouveau. Souviens-toi de ce que j’ai pris. De ce que j’ai détruit. Nous sommes deux au milieu d’un campement immense de guerriers arrogants. Je suis là. Devant toi. Petit et laid comme un roi criminel. Je ris à tes paroles. Je ris sur ton peuple meurtri et tes villages détruits. Tu as un couteau au bout du bras. Tu es Katabolonga. Personne ne peut se rire de toi sans perdre la vie. Tu tiens ta vengeance. Devant mon armée tout entière. Allons, Katabolonga, il est temps de faire sourire tes morts et de laver les offenses d’autrefois.”
Katabolonga dominait le roi de toute sa taille. Le visage fermé, les mâchoires serrées, il pleurait.
“Mes morts, Tsongor, je ne m’en souviens pas, dit-il. Aussi loin que remonte ma mémoire, je ne me souviens que de toi. De ces dizaines d’années où je t’ai servi. De ces milliers de repas où j’ai mangé derrière toi. Le Katabolonga de la vengeance, je l’ai enterré. Il est resté là-bas. Avec le roi guerrier que tu étais autrefois. Dans cette terre brûlée qui n’a pas de nom. Ils se font face. A deux pas l’un de l’autre. Je ne suis plus cet homme-là. Je te regarde. Je suis ton vieux porteur de tabouret. Rien d'autre. Ne me demande pas cela. Je ne peux pas."
Il laissa tomber le poignard à ses pieds. Il se tenait là, les bras ballants, incapable de rien faire. Le roi Tsongor aurait voulu étreindre son vieil ami, mais il ne le fit pas. Il se baissa, rapidement, prit le couteau et, sans que Katabolonga ait le temps de comprendre, il s’entailla les veines de deux gestes coupants. Des poignets du roi coulait un sang sombre qui se mêlait à la nuit. La voix du roi Tsongor retentit à nouveau. Calme et douce.
“Voilà. Je meurs. Tu vois. Cela mettra un peu de temps. Le sang s’écoulera hors de moi. Je resterai ici jusqu’à la fin. Je meurs. Tu n’as rien fait. Maintenant, je te demande un service." Tandis qu’il parlait, son sang continuait à se répandre. Une flaque, déjà, coulait à ses pieds. “Le jour va se lever. Regarde. Il ne tardera pas. La lumière paraîtra sur la cime des collines avant que je sois mort. Car il faut du temps pour que mon sang coule hors de moi. Des gens accourront. On se précipitera sur moi. J’entendrai, dans mon agonie, les cris de mes proches et le vacarme lointain des armées impatientes. Je ne veux pas cela. La nuit va finir. Et je ne veux pas aller au-delà. Mais le sang coule lentement. Tu es le seul, Katabolonga. Le seul à pouvoir faire cela. Il ne s’agit plus de me tuer. Je l’ai fait pour toi. Il s’agit de m’épargner ce nouveau jour qui se lève et dont je ne veux pas. Aide-moi."
Katabolonga pleurait toujours. Il ne comprenait pas. Il n’avait plus le temps de penser. Tout se bousculait en lui. Il sentait le sang du roi lui baigner les pieds. Il entendait sa voix douce couler en lui. Il entendait un homme qu’il aimait le supplier de l’aider. Il prit délicatement le poignard des mains du roi. La lune brillait de ses dernières lueurs. D’un geste brusque, il planta le poignard dans le ventre du vieillard. Il retira son arme. Et porta un nouveau coup. Le roi Tsongor eut un hoquet et s’affaissa. Le sang, maintenant, s’échappait de son ventre. Il était couché dans une flaque noire qui inondait la terrasse. Katabolonga s’agenouilla, prit la tête du roi sur ses genoux. Dans un dernier moment de lucidité, le roi Tsongor contempla le visage de son ami. Mais il n’eut pas le temps de dire merci. La mort, d’un coup, lui fit chavirer les yeux. Il se figea dans une dernière contraction des muscles et resta ainsi, la tête renversée, comme s’il voulait boire l’immensité du ciel. Le roi Tsongor était mort. Katabolonga entendit, dans le trouble de son esprit, des voix lointaines rire en lui. C’étaient les voix vengeresses de la vie d’autrefois. Elles lui murmuraient dans sa langue maternelle qu’il avait vengé ses morts et qu’il pouvait être fier de cela. Le corps du roi était sur ses genoux. Raidi dans la mort. Alors, dans les dernières minutes de cette grande nuit de Massaba, Katabolonga hurla. Et sa plainte d'animal fit trembler les sept collines de Massaba. Ses pleurs réveillèrent le palais et la ville entière. Ses pleurs firent vaciller les feux de Sango Kerim. La nuit s’achevait aux sons horribles des hurlements de Katabolonga. Et lorsqu’il referma les yeux du roi en passant doucement la main dessus, c’est une époque entière qu’il referma. C’est sa vie à lui aussi qu’il enterrait. Et comme un homme que l’on enterre vivant, il continua à hurler jusqu’à ce que le soleil se lève sur ce premier jour où il serait seul. A jamais seul. Et plein d’effroi.
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