La Mort du roi Tsongor
Chapitre III
LA GUERRE
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A l'aube, Sango Kerim descendit des collines, à cheval, sans escorte, vers Massaba. Il alla jusqu’à la porte principale, qu’il trouva fermée. Il constata que Samilia n’était pas là. Il constata qu’aucun des frères Tsongor n’était venu le saluer. Il constata que les gardiens de la porte étaient en armes et que tous les remparts de la ville bruissaient d’une activité frénétique. Il constata que le drapeau des terres du sel flottait à côté de celui de Massaba sur les tours de la ville. Alors il avisa un vieux chien qui traînait là, en dehors de l’enceinte, malheureux de s’être fait enfermer à l’extérieur de la cité. Il s’adressa à lui, du haut de son cheval, et lui dit :
“Soit. Maintenant, c’est la guerre.”
Et ce fut la guerre.
Au palais, Sako, en tant qu’aîné, avait pris la place de son père. Liboko, chef des troupes de la ville, s’occupait de la liaison avec le campement de Kouame. Ce dernier s’était installé sur la colline la plus au sud avec ses gens et son armée. Des émissaires allaient et venaient entre Massaba et le campement pour prévenir le prince des terres du sel des derniers mouvements de Sango Kerim, pour vérifier qu’il ne manquait de rien, eau, nourriture, vin ou foin pour les bêtes.
Samilia s’était installée sur les toits. A l’endroit même où son père avait passé sa dernière nuit. D’ici, elle voyait tout. Les quatre collines du Nord qu’occupait Sango Kerim. Les trois collines du Sud où était le campement de son futur époux, Kouame. La grande plaine de Massaba, au pied des murailles. Elle pensait à ce qui s’était passé la veille. Au retour de Sango. A la mort de son père. A la dispute autour du catafalque. A ces deux hommes qui allaient se battre pour elle.
“Je n’ai rien voulu, pensait-elle, je n’ai fait qu’accepter ce que l'on m’offrait. Mon père me parlait de Kouame et avant même de le voir je l’ai aimé. Aujourd’hui mes frères se préparent à une bataille. Personne ne me demande rien. Je suis là. Immobile. Je contemple les collines. Je suis une Tsongor. Il est temps de vouloir. Moi aussi, je livrerai bataille. Ils sont deux à me réclamer comme un dû. Je ne suis due à personne. Il est temps de vouloir. De toutes mes forces. Et que celui qui s’oppose à mon choix soit mon ennemi. C’est la guerre. Le passé est revenu jusqu’à moi. J’ai donné ma parole à Sango Kerim. Est-ce que la parole de Samilia ne vaut rien ? Sango Kerim n’a rien d’autre que cela. Ma parole. A laquelle il s’est accroché durant toutes ces années. Il n’a pensé qu’à cela. Il est le seul à croire en Samilia et ils le traitent comme un ennemi. Oui, il est temps de vouloir. La guerre est là qui n’attend pas.”
Elle était plongée dans ces pensées, sur les toits du palais, lorsque les armées de Sango Kerim descendirent des collines pour venir se poster dans la grande plaine de Massaba. C'étaient de longues colonnes d’hommes qui marchaient en ordre de bataille. Ils étaient innombrables. On eût dit une eau humaine qui coulait le long des pentes. Arrivés au milieu de la plaine, ils s’immobilisèrent et se rangèrent tous par clans, pour attendre l’ennemi.
Il y avait là l’armée des ombres blanches que commandait Bandiagara. On les appelait ainsi parce qu'ils avaient tous, pour la guerre, le visage recouvert de craie. Ils dessinaient sur leur torse, leurs bras et leur dos des dessins arabesques et ressemblaient à des serpents à la peau calcaire.
A gauche de Bandiagara étaient les crânes rouges menés par Karavanath’ le brutal. Ils avançaient le crâne rasé et peint en rouge, montrant ainsi qu’ils avaient le sang de leurs ennemis en tête. Ils portaient des colliers autour du cou car les jours de guerre étaient, pour eux, jours de fête.
A droite de Bandiagara était Rassamilagh et son armée. C'était une foule immense et bigarrée, montée sur des chameaux. Ils venaient de sept contrées différentes. Tous avaient leur couleur, leurs armes et leurs amulettes particulières. Les étoffes de leurs habits battaient sous le vent. Rassamilagh avait été élu commandant de l’armée par les autres chefs. L’armée semblait tanguer sur ces grands animaux flegmatiques. Une armée dont on ne voyait que les yeux qui fixaient avec dureté Massaba.
Devant ces trois armées réunies se tenait Sango Kerim avec sa garde personnelle. Une centaine d’hommes qui le suivaient partout où il allait.
C’est ainsi que se présenta l’armée des nomades de Sango Kerim. Une armée composée de tribus que l’on ne connaissait pas à Massaba. Une armée bigarrée, venue de loin, qui lançait, sous le soleil implacable, des malédictions étranges en vue des murailles.
L’armée de Kouame, à son tour, prit place sous les remparts de Massaba. Kouame avait demandé la permission à Sako d'assurer seul, lui et ses hommes, la première bataille. Pour laver l’affront qui lui avait été fait la veille. Et montrer, une nouvelle fois, sa loyauté envers Massaba.
Les guerriers des terres du sel arrivèrent aux sons puissants des cornes-coquillages dans lesquelles soufflaient les cavaliers de la garde de Kouame.
Derrière Kouame venaient trois chefs. Le premier était le vieux Barnak qui commandait aux mangeurs de khat. Ils portaient tous de longs cheveux emmêlés qui leur tombaient sur les épaules et une barbe broussailleuse. Leurs yeux, sous l’effet. du khat, étaient striés de rouge et ils se parlaient à eux-mêmes, plongés dans les visions de la drogue qu’ils mâchaient. Un brouhaha immense s’élevait de ces hommes poussiéreux et sales. On eût dit une armée de va-nu-pieds frappée par la fièvre. Ils étaient tous hagards et cela les rendait effrayants au combat. Le khat les préservait de la peur et de la douleur. Même blessés, même amputés d’un membre, on avait vu de ces hommes continuer à se battre tant ils ne sentaient plus leur propre chair. Ils murmuraient tous comme une armée de prêtres qui scandent de sanglantes prières.
Le second était Tolorus qui menait au combat les Surmas. Ils marchaient torse nu, bravant la peur et les coups. Seul leur visage était emmitouflé de rubans de tissu. Leur crainte à tous n'était pas de mourir mais d’être défigurés au combat. Une vieille croyance disait, en leur pays, que les hommes défigurés étaient condamnés à l’errance et perdaient leurs biens et leur nom.
Le dernier était Arkalas, le souverain des chiennes de guerre. C'étaient des hommes forts et robustes mais qui, pour le combat, se paraient comme des femmes. Ils se dessinaient les yeux. Mettaient du rouge sur leurs lèvres. Portaient boucles d'oreilles, bracelets et colliers de toutes sortes. C’était pour eux une façon plus aiguë d’offenser l’ennemi. Lorsqu’ils tuaient un adversaire, ils lui murmuraient à l’oreille : “Regarde, lâche, c’est une femme qui te tue." On entendait jusqu'aux murailles de Massaba les rires nerveux de ces travestis qui portaient le glaive et se léchaient les lèvres du sang qu’ils feraient bientôt couler.
Les armées étaient en place. L’une face à l’autre. Et tout Massaba se pressait sur les murailles pour compter les hommes de chaque camp, pour contempler les armes et les habits de ces étranges guerriers venus de loin. Tout Massaba se pressait pour assister au choc brutal de la mêlée. Les cornes-coquillages de Kouame se turent. Tout le monde était prêt. Le vent sifflait dans les armures et faisait voler les étoffes.
Kouame, alors, s’avança dans la plaine. Il marcha droit vers Sango Kerim. Arrivé à dix mètres de lui, il fit arrêter sa monture et déclara :
“Va-t’en, Sango Kerim, j’ai pitié de toi, repars d’où tu viens. Il est encore temps, pour toi, de vivre. Mais si tu t’obstines, de cette plaine, tu ne connaîtras que la poussière de la défaite.”
Sango Kerim se dressa sur sa monture et répondit.
‘'Je déclare n’avoir écouté que d’une oreille tes paroles, Kouame. Et je ne te réponds que de ceci."
Et il cracha par terre.
“Ta mère va pleurer aux récits qu’on lui fera des coups que je vais t’infliger, dit Kouame.
— Je n’ai pas de mère, répondit Sango Kerim, mais j’aurai bientôt une femme tandis que toi, tu n’auras pour compagne que la hyène qui léchera ton cadavre.”
Kouame tourna le dos brusquement à Sango Kerim et dit pour lui-même : “Alors meurs.” Il revint devant ses troupes. Il était rouge de colère. De toute sa hauteur, il se dressa sur son cheval et harangua ses troupes. Il hurlait qu’il avait été offensé et que les chiens d’en face devaient périr. Il hurlait que c’était avec le sang encore chaud de l’ennemi sur le torse qu’il voulait se marier. A ses cris répondit l’immense clameur des armées des terres du sel. Alors il donna le signal. Les deux armées, au même instant, se mirent en mouvement et se ruèrent l’une sur l'autre. Ce fut une mêlée brutale. Faite de chevaux, de corps, de pics, de chameaux et d’étoffes. On percevait le hennissement des montures, les rires des travestis d’Arkalas. Tout se confondait, le crâne rouge des hommes de Rassamilagh et les plaies béantes des premiers tués. La poussière soulevée par la mêlée venait se coller aux visages des guerriers en sueur.
Samilia était toujours sur les toits du palais. Elle contemplait la mêlée indistincte des guerriers, silencieuse. Le visage figé. A ses pieds mouraient des hommes. Elle ne parvenait pas à comprendre. Que Kouame et Sango Kerim se battent, cela lui semblait possible puisqu’ils la désiraient tous les deux. Mais les autres, tous les autres ? Elle pensait au discours de Katabolonga sur le cercueil de Tsongor. Elle avait reconnu les mots de son père à travers la bouche du vieux serviteur et elle ne comprenait pas pourquoi elle n’avait rien dit. Il lui suffisait de proclamer qu’elle acceptait la volonté de son père, qu’elle refusait tout prétendant et tout pouvait finir. Mais elle n’avait rien dit. Et les hommes, sous les murailles, s’étaient mis à tomber. Elle ne savait pas pourquoi elle s’était tue. Pourquoi ses frères, aussi, n’avaient-ils rien dit ? Est-ce que tout le monde voulait cette guerre ? Elle contemplait le champ de bataille. Effrayée de ce qu’elle avait fait naître. La guerre était à ses pieds et portait son nom. Cette mêlée brutale avait son visage. Elle s'insulta à voix basse. Elle s’insulta de n’avoir rien fait contre cela.
Les pierres, le long de la route, commençaient à chauffer au soleil. Souba avançait, s’enfonçant toujours plus avant dans les terres du royaume, loin de Massaba et de sa rumeur. Loin de la guerre qui naissait là-bas. Souba avançait sans savoir où il allait.
Le paysage, insensiblement, s’était transformé. Les collines avaient disparu. A perte de vue s’étendait une longue plaine d'herbes folles et de fougères. Mais plus Souba avançait, plus il découvrait, sur les bords de la route, la marque douce de la main de l’homme. Il aperçut tout d’abord quelques murets, puis des champs cultivés. Puis, enfin, les premières silhouettes dans ces grands paysages infinis. Il les voyait. Le dos plié. Travaillant la terre. Chacun occupé à son labeur. Soudain un cri retentit. Un cri aigu de femme. Une paysanne venait de se relever et avait aperçu la mule et son cavalier. Elle avait aperçu le voile de deuil et poussa son cri de pleureuse. Souba tressaillit. De partout surgirent les têtes étonnées des paysans qui se relevaient. Pendant quelques instants le silence fut complet. On n’entendait que le bruit net des sabots sur les cailloux de la route. Les hommes et les femmes abandonnèrent leurs outils et s’avancèrent. Ils se pressèrent le long de la route pour voir passer le cavalier endeuillé. Souba de la main fit alors le geste sacré des rois. Le geste que Tsongor faisait pour saluer la foule. Le geste que seuls les membres de la famille avaient le droit de faire. Un dessin lent et solennel des doigts dans l’air. A ce salut répondit alors un concert de cris. Les femmes se mirent à pleurer. A se frapper le visage du plat de la main. A se tordre les doigts. Les hommes baissèrent la tête et récitèrent, entre leurs dents, la prière des morts. Ils avaient compris. Par ce simple geste, ils avaient compris que ce messager venait de Massaba, du palais de Tsongor et qu’il annonçait la mort du souverain. Souba continua son avancée. Les paysans maintenant le suivaient. Ils lui faisaient escorte. Il ne se retourna pas. Mais il les entendait, dans son dos. Et il sourit. Oui. Malgré la tristesse qu’il éprouvait, il sourit. Satisfait, étrangement, qu’il en soit ainsi. Satisfait de faire naître partout les cris du peuple. Il fallait que la terre elle-même se mette à hurler. Que personne ne puisse plus ignorer que Tsongor était mort. Que l'empire entier cesse son activité. Oui. Il voulait transmettre la douleur au cœur des hommes qu’il croisait. Cette même douleur qui le tenait. Il ne devait plus y avoir de travail. Il ne devait plus y avoir de faim et de champs à labourer. Il ne devait plus y avoir qu’un voile noir à cheval. Et la nécessité de pleurer. La colonne, derrière lui, croissait. Et Souba souriait. Il étreignait l’orgueil de l’homme endeuillé. Il souriait. En traversant les villages. Tout l’empire ne tarderait pas à pleurer. La nouvelle maintenant allait le devancer. S’étendre. Croître sans cesse. Et on entendrait bientôt la vaste complainte de tout un continent. Il souriait. Le voile noir claquait à ses oreilles. Les pleureuses gémissaient. Il fallait que son père soit pleuré. Et il l’était. D’un bout à l’autre du royaume. Qu’on laisse passer le messager. De son pas lent et régulier. D’un bout à l’autre du royaume. Qu’on le laisse passer et que l’on partage sa peine.
A Massaba, le combat dura toute la journée. Dix heures de lutte sans interruption. Dix heures de coups donnés et de vies perdues. Kouame et Sango Kerim, chacun de leur côté, pensaient remporter une victoire rapide. Enfoncer les premières lignes, mettre en fuite les ennemis et les poursuivre jusqu’à ce qu’ils se rendent. Mais devant la force de l'adversaire, au fil des heures, ils avaient dû s’installer dans la bataille. Alterner les lignes de front pour que les guerriers puissent se reposer un temps, extraire les blessés de la mêlée et repartir ensuite, la bave aux lèvres et les muscles éreintés par l’effort. Et même alors, aucune victoire ne se dessinait. Les deux armées continuaient à se faire face. Comme deux béliers qui s’affrontent, trop fatigués pour charger mais trop vaillants pour céder le moindre arpent de terre.
Lorsque enfin le soleil se coucha et que le combat cessa, chacune des deux armées était à l’endroit même où elle avait commencé la lutte. Personne n’avait avancé ni reculé. Les morts s’étaient entassés, simplement, sous les murailles de Massaba. Un champ immense de corps indistincts dans lequel se mêlaient les couleurs des étoffes et les armes brisées. Tolorus, le vieux compagnon de Kouame, était mort. Il avait toujours chargé avec rage, piétinant ses ennemis, faisant frémir, par ses cris, ceux qui l’affrontaient, avançant sans cesse avec fureur dans la forêt de pics que lui opposaient les crânes rouges de Karavanath’, avançant comme un démon, semant partout la panique et l’effroi. Jusqu'à ce que, dans la mêlée, Rassamilagh l’aperçoive et pique les flancs de son chameau. La charge de l’animal était brutale. Il piétina plusieurs corps sur son passage et lorsque enfin il arriva sur Tolorus, d’un geste sec, Rassamilagh abattit son glaive et le décapita. Sa tête étonnée alla rouler aux pieds des siens et pleura, un instant, sur cette vie qui lui était enlevée.
Karavanath’, de son côté, voulait à tout prix planter sa lance dans les flancs de Kouame. Il marchait droit sur lui, excitant les siens au combat, leur parlant de la gloire qu’ils connaîtraient s’ils tuaient le roi des terres du sel. Mais ce n'est pas Kouame que Karavanath’ rencontra. Sur son chemin était Arkalas, le chef des chiennes de guerre. Il eut à peine le temps de distinguer son ennemi. Tout juste entendit-il un cliquetis de bijoux et des hurlements de jubilation qui fondaient sur lui. Puis il sentit un corps lui sauter dessus, le renverser et planter dans sa gorge ses dents. C’est ainsi qu'Arkalas prit la vie de Karavanath’. Il lui trancha la veine jugulaire et la mort s’abattit sur ses yeux. Son corps fit encore quelques hoquets. Et il eut le temps d’entendre la voix de celui qui le tuait lui murmurer : “Je suis belle et je te tue.”
A tous ces corps de braves que la vie avait quittés s’ajoutaient, en un amas putride, les cadavres de chevaux et les innombrables chiens de guerre qui s’étaient entre-déchirés et gisaient, les pattes en l’air, raidis dans la mort. Lorsque le combat cessa et que les deux armées remontèrent dans les collines, défaites, épuisées, trempées de sang et de sueur, on eût dit qu'elles avaient accouché, dans la plaine, d’une troisième armée. Une armée immobile. Allongée face contre terre. L'armée des morts qui était née après dix heures de contractions sanglantes. L’armée de tous ceux qui resteraient à jamais dans la poussière de la plaine, au pied de Massaba.
A peine sorti de la mêlée, le corps encore fumant de l’effort du combat, Kouame se fit annoncer au palais. Il voulait réfléchir, avec les fils Tsongor, à une stratégie pour vaincre Sango Kerim le lendemain. Mais dans les couloirs du palais, il rencontra Samilia qui le pria de la suivre. Il pensa qu’elle voulait lui offrir des mets, un bain, mille choses pour qu’il oublie les fatigues du combat. Il la suivit. Elle l’emmena, à sa surprise, dans une petite salle où il n’y avait rien. Ni baignoire. Ni table préparée. Rien même où il puisse se laver les mains et le visage. Alors Samilia se retourna et son regard le fit sursauter. Il comprit que les épreuves n’étaient pas finies.
“Kouame, dit-elle, j’ai à vous parler.”
Il acquiesça de la tête, silencieux.
“Me connaissez-vous, Kouame ?” demanda-t-elle.
Il garda le silence.
“Me connaissez-vous, Kouame ? répéta-t-elle.
— Non”, dit-il.
Il aurait aimé ajouter qu’il n’avait pas besoin de la connaître pour l’aimer. Mais il ne dit rien.
“Et pourtant vous vous battez pour moi, continua-t-elle.
— Où voulez-vous en venir ?” demanda Kouame, et Samilia perçut l’énervement qu’il y avait dans sa voix. Elle le regarda, calmement.
“Je vais vous le dire.”
Kouame savait maintenant avec certitude que ce qui allait suivre ne lui plairait pas, mais il ne pouvait qu’attendre et écouter.
“Lorsque mon père m’a parlé de vous pour la première fois, Kouame, dit-elle, je l’ai écouté avec de grands yeux d’enfant qui buvaient ses paroles. Il me raconta qui vous étiez. L'histoire de votre lignée. Il énuméra les splendeurs que l’on prête à votre royaume et je fus conquise, d’emblée, je l’avoue, par le portrait qu’il faisait de vous. Le mariage fut décidé et j'avais hâte de vous connaître, une hâte sincère que même la douleur de devoir quitter les miens ne venait pas altérer. Mais la veille de votre venue, mon père m’annonça le retour de Sango Kerim et la raison de ce retour. Je n’aurai pas l’affront de vous parler ici d’un homme contre lequel vous vous êtes battu et que vous devez détester de tout votre être. Sachez seulement que ce qu’il a dit est vrai. Nous avons été élevés ensemble. J’ai, de lui, mille souvenirs de jeux et de secrets partagés. Il était là, à mes côtés, aussi loin que je me souvienne. Le jour où il nous quitta, c’est à moi seule qu’il expliqua son départ. Il n’avait rien. C’est pour cela qu’il partit. Pour arpenter le monde. Conquérir ce qui lui manquait. La gloire. Les terres. Un royaume. Des appuis. Et revenir ensuite à Massaba. Se présenter à nouveau à mon père et lui demander sa fille pour femme. Nous nous l’étions juré. Je vois que vous souriez, Kouame, et vous avez raison. C'étaient des serments d’enfants comme nous en avons tous fait. Des serments qui prêtent à rire car ils sont faits pour être oubliés. Mais ces serments-là deviennent terrifiants, croyez-moi, lorsqu’ils ressurgissent soudain dans votre vie, avec l'autorité du passé. Le serment de Sango et Samilia. J’en sourirais comme vous venez de le faire si Sango Kerim n’était pas là, aujourd’hui, au pied des murs de Massaba.”
Kouame voulut dire quelque chose, mais d’un geste de la main Samilia lui demanda de garder le silence et elle continua.
“Je sais ce que vous allez dire. Que le passé qui ressurgit ainsi, avec brutalité, et qui réclame son dû est un cauchemar et qu’il y a des cauchemars que l’on peut faire disparaître. Que c’est ce que vous vous employez à faire avec vos armées. Chasser Sango Kerim pour que la vie reprenne. Je sais. Je sais. J’ai pensé à cela également. Mais écoutez-moi maintenant et considérez ceci. Suis-je fidèle si je suis à vous ? Sango Kerim appartient à ma vie. Si je reste avec vous, je trahis ma parole et je trahis mon passé. Comprenez-moi, Kouame, Sango Kerim sait qui je suis. Il connaissait mon père. Il sait de mes frères des secrets que j’ignore. Si je viens à vous, Kouame, je deviens étrangère à ma propre vie.”
Kouame était abasourdi. Il écoutait parler cette femme et il découvrait avec stupeur qu’il aimait sa voix, qu’il aimait la façon dont elle s’exprimait, sa sauvage détermination. Il ne put que murmurer.
“Que faites-vous de la fidélité à ce que voulait votre père ?”
Mais à l’instant même où il prononça ces mots, il en sentit la faiblesse.
“J’y ai pensé, bien sûr. Et je me serais tenue à sa volonté s’il en avait exprimé une. Mais il a préféré mourir plutôt que de choisir. Il m’a laissé ce soin douloureux. J'ai pris ma décision. Je pars ce soir. Vous êtes le seul à connaître mon projet. Vous ne direz rien. Vous ne me retiendrez pas. Je le sais. Je vous le demande. Je vais aller retrouver Sango Kerim et tout peut finir demain. Rappelez votre armée, retournez en votre royaume. Personne n’est offensé. C’est la vie qui s’est jouée de nous. Rien d’autre. Il n'y a pas de bataille à livrer contre cela.”
Au fur et à mesure qu’elle parlait, Samilia était de plus en plus douce et calme. Mais plus elle parlait et plus Kouame sentait la colère monter en lui. Lorsque enfin elle se tut, il explosa.
“Il est trop tard pour cela, Samilia. Aujourd’hui le sang a coulé. Aujourd’hui est mort mon ami Tolorus. Et j’ai recueilli moi-même, entre mes mains épuisées, sa tête décapitée que les chevaux avaient piétinée. Aujourd’hui j’ai été insulté. Non. Je ne repars pas. Non. Je ne vous laisse pas à votre passé. Nous sommes liés, Samilia, vous et moi. Au serment d’autrefois, je vous oppose la promesse que vous aviez faite de m’épouser. Nous sommes liés et je ne vous laisserai plus en paix.
— Je pars ce soir, répéta-t-elle, et c’est comme si je mourais pour vous. Dites-vous bien cela.”
Elle recula et se dirigea vers la porte de la salle. Mais Kouame hurla de rage.
“Détrompez-vous. Vous serez là-bas, dorénavant. Soit. Il y a donc une guerre à gagner. J’irai vous trouver. J’enfoncerai les lignes de ce chien, je décapiterai ses amis et je traînerai son corps derrière moi pour que vous compreniez que je vous ai gagnée. Il y a une guerre maintenant. Et je la mènerai jusqu’au bout.”
Elle se retourna une dernière fois et dit à voix basse, comme si elle crachait par terre :
“Si c’est ce que vous voulez, qu’il en soit ainsi.”
Elle disparut, en serrant fort ses poings. Jamais Kouame ne lui avait semblé aussi beau. Jamais elle n’avait eu autant envie d’être sienne. Elle croyait profondément à ce qu’elle avait dit. Elle s’était préparée à son discours. Elle avait pesé chaque argument. Elle voulait être fidèle. Elle y croyait. Mais tandis qu’elle avait parlé, elle avait senti monter en elle un sentiment qu’elle ne parvenait pas à endiguer et qui démentait chacune de ses paroles. Elle revoyait Kouame tel qu’il lui était apparu la première fois. Comme une promesse de vie. Elle avait été au bout de ce qu’elle avait à dire. Sans défaillir. Elle avait tenu. Mais elle ne pouvait plus douter qu’elle l’aimait.
Elle disparut en se jurant de l’oublier. Mais elle sentait déjà que plus elle s’en éloignerait, plus il l’obséderait.
Dans la salle du trône, une terrible dispute venait d'éclater entre Sako et Danga. Depuis la mort du vieux Tsongor, Sako se comportait comme le roi, ce qui irritait Danga. La guerre avait encore exaspéré les tensions entre les jumeaux. Danga était profondément lié à Sango Kerim et il était outré de voir son frère prendre le parti d'un étranger contre leur ami d'enfance.
Il avait passé la journée, lui aussi, sur les murailles, à contempler la mêlée. Lorsque le combat cessa, il fit irruption dans la salle du trône. Son frère était là. Calme. Habillé dans les habits du souverain. Cela accrut encore sa rage.
“Sako, nous ne pouvons plus soutenir Kouame, dit-il.
— Que dis-tu ? demanda Sako qui avait pourtant parfaitement entendu.
— Je dis, répéta Danga, que par ta faute, nous sommes en train de soutenir Kouame et que cela n'est pas juste. Sango Kerim est notre ami. C’est vers lui que doit aller notre fidélité.
— Sango Kerim est peut-être ton ami, dit Sako que ce tête-à-tête irritait profondément, mais il nous a offensés en venant troubler les noces de notre sœur.
— Si tu ne veux pas soutenir Sango Kerim, dit Danga, laissons-les régler cette affaire entre eux. Qu’ils s’affrontent en duel et que le meilleur l’emporte.
— Ce serait un déshonneur, dit Sako avec mépris, nous devons à Kouame aide et hospitalité.
— Je ne prendrai pas les armes contre Sango Kerim”, coupa Danga.
Sako resta silencieux. Il était pâle et semblait subir la plus humiliante des offenses. Il regardait son frère droit dans les yeux.
“Je te remercie, Danga, pour ton avis, dit-il du bout des lèvres. Tu peux disposer.”
La colère envahit Danga qui se mit à hurler.
“Qui t’autorise à prendre ces airs de roi ? Le partage du royaume n’a pas été fait. Tu entraînes tout Massaba avec toi. Qui te permet cela ?”
Sako, encore une fois, prit tout son temps avant de répondre, observant avec froideur le visage tendu de son frère.
“Je suis né deux heures avant toi. Cela suffit pour que je sois roi."
Danga explosa. Il hurla que rien ne permettait à Sako de s'octroyer le pouvoir comme il le faisait. Les deux hommes se ruèrent l’un sur l’autre. Ils roulèrent à terre comme deux insectes qui luttent, emmêlés l’un à l’autre. On parvint enfin à les séparer et Danga, les cheveux hirsutes, la tunique déchirée, quitta la salle en essuyant le sang qui coulait de sa bouche.
Il rentra dans ses appartements. Donna l’ordre que l’on prépare ses affaires et que sa garde personnelle se tienne prête au départ dans le plus grand secret. Lorsqu’il eut donné ses ordres, il chercha sa sœur pour lui dire adieu. Il la trouva à l’instant même où elle venait de quitter Kouame. Danga lui annonça son désir de partir. Elle était aussi sombre que lui.
“Je pars avec toi”, dit-elle simplement.
C’est dans la nuit noire de Massaba que Danga et son escorte de cinq mille hommes quittèrent la ville. Les gardes des murailles crurent à une manœuvre nocturne et ouvrirent les portes en souhaitant bonne chance aux rebelles. L’hémorragie du clan Tsongor avait commencé. Et le vieux roi, dans son tombeau solitaire, poussa un long gémissement d’entrailles que seules les colonnes des caves entendirent.
En haut des collines, dans le campement de l’armée nomade, on vit arriver la troupe de Danga avec stupeur. Les hommes qui faisaient le guet crurent d’abord à une attaque. Mais Danga demanda à voir Sango Kerim et lorsqu’il lui eut expliqué les raisons de sa présence, un immense hourra de joie secoua l'ensemble du camp. C’est alors que Samilia descendit de cheval et s’avança vers Sango Kerim. Il était blême. Il ne pouvait croire qu’elle était là. Devant lui.
“Ne souris pas en ton âme, Sango Kerim, lui dit-elle, car c’est le malheur qui se présente à toi. Si tu m’offres l’hospitalité de ton campement, il n’y aura plus de trêve. La guerre sera féroce. Et Kouame, comme un sanglier furieux, n’aura de cesse qu’il ne t’ouvre le ventre et ne fourrage tes viscères. Il me l’a dit. Et il faut le croire. Je me présente à toi et te demande l’hospitalité mais je ne serai pas ta femme. Pas avant que cette guerre ne s’achève. Je serai là. Je partagerai ces instants avec toi. Je veillerai sur toi, mais tu ne pourras jouir de moi avant que tout cela soit fini. Tu le vois, Sango Kerim, c’est le malheur qui se présente à toi et te demande l’hospitalité. Tu peux me chasser. Il n’y aurait pas de honte à cela. Cela serait même le geste d’un grand roi car tu sauverais ainsi la vie de milliers d’hommes."
Sango Kerim s’agenouilla et baisa la terre qui était entre lui et Samilia. Puis, en regardant cette femme avec le désir de toutes ces années accumulées, il lui dit :
“Ce campement est à toi. Tu y régneras comme ton père régnait sur Massaba. Je t’offre mon armée. Je t’offre mon corps. Et chacune de mes pensées. Et si tu t’appelles malheur, alors oui, je veux étreindre le malheur tout entier et ne vivre que de cela.”
Dans l’immense campement de l’armée nomade, les hommes se pressaient pour essayer de voir celle pour qui la guerre avait été déclarée. Sango Kerim la présenta à Rassamilagh et à Bandiagara puis la conduisit dans une immense tente où les femmes touaregs de Rassamilagh, emmitouflées dans leurs voiles, lui préparèrent à manger et lui caressèrent le corps de leurs mains parfumées pour que le sommeil s’empare d’elle avec volupté.
Les hommes du campement, heureux de ce renfort inattendu, se mirent à chanter des chansons lointaines de leur pays. Les bribes de leur chant, portées par le vent tiède de la nuit, arrivaient jusqu’aux murailles de Massaba. Les gardes levaient la tête et écoutaient cette musique qu’ils trouvaient belle. C'est alors seulement que la nouvelle parvint jusqu’au palais. Tramon, chef de la garde spéciale, entra en plein conseil, haletant. Sako, Liboko et Kouame, en pleine discussion, levèrent la tête d’un seul mouvement.
“Danga les a rejoints, dit-il en un souffle, avec cinq mille hommes. Et Samilia.”
Tout le monde s’attendait à ce que Sako hurle sa colère. Qu’il brise la table à coups de poing. Mais, à la surprise générale, il resta parfaitement calme. Et il dit simplement :
“Cette fois, c’est sûr, nous mourrons tous. Nous. Eux. Il ne restera plus personne.”
Puis il demanda qu’on lui apporte les plans de la ville pour étudier l’éventualité d’un siège. Et lorsqu’on déplia devant lui la carte de Massaba, il marqua un temps d’arrêt. Car il sentait que cette ville que son père avait construite, cette ville dans laquelle il était né et qu’il aimait, allait commencer à brûler. Son père en avait imaginé les plans et supervisé les travaux. Il l’avait construite et administrée. Sako comprenait obscurément que la tâche qui lui incomberait, à lui, serait de lutter vainement contre sa destruction.
Dans la salle du catafalque, le cadavre du roi Tsongor se mit à bouger. Katabolonga savait ce que cela signifiait. Le vieux roi était là. Il voulait parler. Il prit la main du cadavre, se pencha sur son corps et écouta ce que le mort avait à dire.
“Dis-moi, Katabolonga, demanda le roi mort, dis-moi que cela n'est pas. Je suis dans le pays sans lumière. Je rôde comme un chien peureux sans oser m’approcher de la barque du passeur car je sais que je n’ai rien pour payer mon passage. J’aperçois, au loin, la rive où les ombres ne sont plus tourmentées. Dis-moi, Katabolonga, dis-moi que cela n’est pas.
— Parle, Tsongor, murmura le vieux serviteur d’une voix douce et posée, parle et je te répondrai.
— J’ai vu aujourd’hui une foule immense apparaître à mes yeux, reprit le mort. Ils sortaient de l’ombre et se sont dirigés, lentement, vers la barque du fleuve. C’étaient des guerriers hagards. J’ai observé leurs insignes ou ce qu’il en restait. J’ai regardé leurs visages. Mais je n’ai reconnu personne. Dis-moi, Katabolonga, qu’il s’agit d’une armée de pilleurs que les troupes de Massaba ont interceptés quelque part dans le royaume. Ou de guerriers inconnus qui sont venus mourir sous nos murailles sans que personne ne sache pourquoi. Dis-moi, Katabolonga, dis-moi que cela n’est pas.
— Non, Tsongor, répondit Katabolonga. Ce n’est ni une horde de pilleurs ni une armée de mourants venus s’échouer sur nos terres. Ce sont les morts de la première bataille de Massaba. Tu as vu passer sous tes yeux les premiers écorchés de Kouame et de Sango Kerim, mêlés les uns aux autres dans une pauvre colonne de révulsés.
— Alors la guerre est là et je n’ai rien empêché, dit Tsongor. Ma mort n’a servi à rien. A rien d’autre qu'à me dérober au combat. Ils doivent me traiter de lâche, mes fils et les habitants de Massaba.
— J’ai parlé comme tu me l’avais demandé, répondit Katabolonga. Mais je n’ai rien pu empêcher. C’est la guerre.
— Oui, dit le roi. Je l’ai vue. Là. Dans les yeux de ces ombres qui se pressaient. Je pouvais la sentir en eux. Malgré leurs plaies, malgré leur mort, ils voulaient encore se battre. J’ai vu toutes ces ombres qui marchaient d’un même pas se défier du regard. Ils étaient comme des chevaux écumants qui ne veulent que se mordre. Oui, la guerre était en eux. Et chez les miens aussi, sûrement.
— Oui, Tsongor, chez les tiens aussi.
— Dans les yeux de mes fils. Ceux de mes amis. Et dans tout mon peuple. L’envie de mordre.
— Oui, Tsongor. Dans les yeux de chacun d’entre eux. Elle est là.
— Je n'ai rien réussi, Katabolonga. C’est ma punition qui vient maintenant. Chaque jour. Chaque jour je verrai venir à moi les guerriers tombés sur le champ de bataille. Je les contemplerai pour essayer de les reconnaître. Je les compterai Ce sera mon châtiment. Ils défileront tous ici. Et je resterai là, horrifié par ces cohortes qui, jour après jour, viendront peupler le pays des morts.
— Jour après jour, ta ville se videra. Nous les compterons nous aussi, les morts. Chaque jour. Pour voir qui de nos amis manque et sur qui il faut pleurer.
— C’est la guerre, dit Tsongor.
— Oui. La guerre. Qui brille dans les yeux des armées, répondit Katabolonga.
— Et je n’ai rien pu empêcher, ajouta Tsongor.
— Rien, Tsongor, répondit Katabolonga, malgré ta vie sacrifiée.”
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