La Mort du roi Tsongor
Chapitre II
LE VOILE DE SOUBA
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Le deuil enveloppa Massaba d’un coup. La nouvelle de la mort du roi Tsongor se répandit dans toutes les rues, tous les quartiers, tous les faubourgs. Elle sortit de l’enceinte et courut jusqu’aux collines nord, où elle parvint à Sango Kerim. Elle emprunta la grande route dallée du Sud et vint au-devant du cortège de Kouame. D’un coup, alors, tout cessa. Cette journée changea de visage. Les robes et les apprêts de mariage disparurent et firent place aux tuniques de deuil et à leurs grimaces.
Samilia fut terrassée. Son esprit chavira. Elle ne comprenait pas. Son père était mort. Les robes, les bijoux, les sourires avaient disparu. Une malédiction déchirait sa vie. Elle gémissait de rage sur ce bonheur qui lui était enlevé. Elle aurait voulu maudire son père pour s’être donné la mort le jour de ses noces mais dès qu’elle pensait à lui, ses jambes se dérobaient et elle pleurait comme une enfant, exténuée de douleur.
Le corps du roi Tsongor fut emporté par les prêtres. Ils le lavèrent. Ils l’habillèrent. Et appliquèrent sur son visage un onguent qui rendait à ses traits un vague sourire de mort. Puis le cadavre fut disposé sur un catafalque, dans la plus grande salle du palais. On fit brûler des encens. On mit sur les hautes fenêtres de grands volets de bois pour que la chaleur ne pénètre pas et que le corps ne pourrisse pas, et dans la pénombre éclairée faiblement par quelques torches, on commença à pleurer le roi. Les enfants étaient assis le long du corps. Dans l'ordre de naissance. Il y avait les deux frères aînés, les jumeaux Sako et Danga. Sako était assis à la place de l’héritier car il était sorti en premier de sa mère. Danga se tenait à ses côtés, la tête baissée. Puis venait le troisième fils, Liboko. Il tenait la main de sa sœur, Samilia. A l’extrémité, à la place du cadet, était assis Souba. Le visage fermé. Il pensait sans cesse à ce dernier entretien qu’il avait eu avec son père. Il cherchait à comprendre les raisons de cette mort mais n’y parvenait pas. Et il restait ainsi, les yeux dans le vague, incapable de comprendre comment un jour de joie avait pu se changer si vite en veillée mortuaire.
Les enfants du roi Tsongor ne bougeaient pas. Devant eux défilait, lentement, dans la pénombre et le silence, tout le royaume. Les premiers à se présenter furent Gonomor, le plus haut dignitaire spirituel du royaume, chef des hommes-fougères, et Tramon qui commandait à la garde spéciale du roi. Puis vinrent le représentant de la cour, l’intendant du palais. Les dignitaires de Massaba. Les vieux compagnons d'armes du roi, ceux qui, comme lui, avaient passé vingt ans de leur vie à cheval. Les ambassadeurs, les amis et quelques hommes et femmes de la ville qui avaient réussi à franchir les barrages du palais et voulaient voir, une dernière fois, leur souverain.
Katabolonga était là. Assis au pied du cadavre. Et personne ne songeait à lui demander quoi que ce soit. On l’avait trouvé avec le roi sur la terrasse. Il avait un couteau baigné de sang à la main. On l’avait trouvé comme un assassin. Le poing encore serré sur l’arme. Mais personne ne songeait à l’inquiéter. Parce que les deux plaies aux poignets du roi disaient clairement qu’il s’était donné la mort. Et parce que tout le monde se souvenait du pacte qui unissait les deux hommes. Certains visiteurs même, après avoir présenté leurs condoléances à la famille, s’approchèrent de lui et lui murmurèrent quelque chose à l’oreille. Avec douceur. Katabolonga était assis aux pieds de ce roi qu’il avait poignardé, et recevait, en pleurant, ces mots de compassion.
C’est au moment où les derniers ambassadeurs quittèrent la salle que l’on annonça Kouame, le prince des terres du sel. Il entra, escorté de ses deux plus proches compagnons, Barnak, le chef des mâcheurs de khat, et Tolorus, qui commandait aux troupes du prince.
Lorsqu’il le vit entrer, Sako demanda que tous les autres visiteurs sortent, afin que la famille reste seule avec le prince et son escorte. Kouame était un bel homme. Les yeux bleu sombre. La tenue altière. Le visage franc. Il était grand et puissant. Sa présence dégageait quelque chose de calme et d’attentionné. Il marcha d’abord vers le corps de Tsongor. Et resta là, longtemps, sans rien dire. Il contemplait le cadavre. Le visage plein de douleur. Puis il se mit à parler. A voix haute pour que tous entendent.
“Ce n’est pas ainsi, roi Tsongor", dit-il dans l’obscurité, une main sur le tombeau, “que j’espérais te voir pour la première fois. Je m’étais fait à la joie de te rencontrer. A la joie de prendre ta fille et d’appeler tes fils mes frères. Je croyais qu’il me serait donné de t’apprendre, au fil des ans, comme on apprend une longue histoire. Je voulais, comme tes fils, être là pour veiller sur ta vieillesse. Ce n’est pas ainsi, roi Tsongor, que nous devions nous rencontrer. Et ce n’est pas la mort qui aurait dû m’inviter à entrer en ce palais, mais ta vieille main paternelle qui m'aurait montré chaque pièce, chaque recoin, qui m’aurait présenté, un par un, aux tiens. Au lieu de cela, ta main morte reste immobile sur ta poitrine et tu ne sens pas les larmes que je verse sur cette rencontre que la vie nous refuse.”
Lorsqu’il eut fini, Kouame embrassa la main du mort, puis vint auprès des enfants, et à chacun d’entre eux, à voix basse, il présenta ses condoléances. Samilia attendait son tour. Elle gardait la tête baissée. Elle se répétait sans cesse qu’il ne fallait pas lever la tête, que cela serait indécent. Une excitation étrange s'emparait d’elle. Lorsque Kouame s’agenouilla devant elle, instinctivement, elle leva le visage et cette proximité la fit sursauter. Il était là. Devant elle. Il était beau. Les lèvres bien dessinées. Ce qu’il dit, elle ne l’entendit pas. Mais elle vit ses yeux qui la fixaient avec fièvre. Et elle comprit à ce regard, elle comprit que Kouame la voulait encore. Même dans le deuil. Elle comprit qu’il était venu pour cela. Pour dire à tous que malgré cette mort, Samilia lui était promise et qu’il attendrait ce qu’il faudrait attendre pour pouvoir la faire sienne. Et elle en fut reconnaissante à cet homme. Un peu de vie était possible. Ce visage le lui disait. Au-delà de la douleur et du deuil, un peu de vie, malgré tout, s'offrait à elle. Tout pouvait ne pas être perdu. Elle ne pouvait détacher les yeux de cet homme qui lui disait que tout ne finissait pas aujourd'hui.
Sako se leva pour raccompagner Kouame et le remercier de sa présence, mais brusquement la porte de la salle s’ouvrit et sans que l’on ait le temps de l’annoncer, Sango Kerim entra, accompagné de Rassamilagh, un grand homme maigre habillé d'étoffes noires et bleues. Il y eut un instant d’immobilité où chacun s’observait pour tenter de se reconnaître.
Samilia contemplait l’homme qui venait d’entrer. Elle était stupéfaite. C’était bien lui. Sango Kerim. Tout le passé ressurgissait. Elle le dévisageait et, pendant quelque temps, il lui sembla être à nouveau à l’époque où il vivait parmi eux, à l'époque où son père était encore vivant. Cela lui fit du bien. Il y avait quelque chose d’immuable dans sa vie. Quelque chose de solide qui ne changeait pas. Sango Kerim l’entourait à nouveau comme il le faisait autrefois. Elle le regardait avec soif. Il était là. Devant elle. Dans le malheur elle pouvait encore compter sur cela : l’immuable fidélité de Sango Kerim. Elle n'avait pas oublié la présence de Kouame et elle pressentait toute la violence qu’il y avait dans la confrontation des deux prétendants. Elle sentait surtout, en elle-même, les souffrances de l’hésitation, mais le visage de Sango Kerim, simplement, lui faisait du bien. C’était comme si une voix lointaine lui chantait à nouveau à l’oreille les comptines d'autrefois pour l’apaiser.
Chacun maintenant l'avait reconnu. Mais personne ne bougeait. Tous avaient appris la nouvelle de son retour hier. Tous avaient su qu'il avait vu leur père et tous avaient constaté avec surprise à quel point cet entretien n'avait pas suscité la joie du vieux Tsongor, à quel point il l'avait même plongé dans une profonde morosité. Ils n'avaient pas osé poser de questions. Et les préparatifs des noces, la cérémonie des présents, l'agitation générale avaient balayé toutes ces interrogations. Mais à cet instant, la question se reposa à tous. Que faisait-il ici ? Que voulait-il ? Qu'avait-il dit à leur père ? Ces questions, Danga et les autres auraient voulu les poser, mais Sango Kerim se tenait immobile dans la pièce, le visage crispé. Il était pâle. Il essayait, en vain, de cacher le tremblement de ses mains. Depuis qu'il était entré, il dévisageait Kouame, sans rien dire. Tout le monde attendait. En silence. Finalement Sango Kerim, sur qui tous les regards étaient posés, prit la parole. Il s'adressa à Kouame qui l'écoutait sans comprendre qui était cet homme, ce qu'il faisait ici et pourquoi il s'adressait à lui qui ne l'avait jamais vu.
“Vous êtes... Oui bien sûr... vous êtes venu tout de suite... sans attendre. Pas même un jour. Non... Un jour, c'eût été trop long... Oui...
— Qui êtes-vous ? demanda calmement Kouame qui ne comprenait pas ce qu'il se passait. Mais Sango Kerim n'écoutait pas. Il continua.
“Vous êtes venu... Vous ne le connaissiez même pas... Mais vous êtes là. Oui... moi je l'ai aimé comme un père. Je l'ai regardé des heures entières lorsque j'étais enfant... Je me mettais dans un coin et je l'observais car je voulais apprendre ses gestes, ses mots. Comme un père. Oui. Je l'ai connu... Vous êtes venu... pour prendre ce que vous convoitez... aux pieds mêmes du mort...”
Kouame ne comprenait toujours pas ce que voulait cet homme mais la situation devenait embarrassante et, avec autorité et sécheresse, il dit à Sango Kerim :
“Taisez-vous.”
Ce fut comme une gifle sur le visage de Sango Kerim. Il se tut et devint encore plus pâle. Pendant un temps, il ne dit plus rien. Il contemplait le corps du vieux Tsongor. Puis ses yeux tombèrent à nouveau sur Kouame. Ils glissèrent sur lui avec mépris. Et c'est à Sako qu’il s’adressa. D’une voix froide.
"Je suis venu chercher Samilia."
Les fils du roi Tsongor se levèrent comme un seul homme. Sako était blanc de colère.
“Sango, dit le fils aîné du roi, tu ferais mieux de quitter cette salle, car tu divagues et cela devient indécent.
— Je suis venu chercher Samilia", répéta Sango Kerim.
Kouame, cette fois, n’y tenait plus.
“Comment osez-vous ?” cria-t-il.
Sango Kerim le regarda calmement et lui répondit :
“Je fais comme vous. Comme vous, je viens, un jour de deuil, demander mon dû. Comme vous. Oui. Avec la même impudence. Je suis Sango Kerim. J’ai été élevé ici, par le roi Tsongor. J’ai grandi avec Sako, Danga, Liboko et Souba, et j’ai passé des journées entières avec Samilia. Elle m’avait promis qu’elle serait à moi. Apprenant la nouvelle de ses noces, je suis venu hier pour rappeler à Tsongor la promesse de sa fille. Il m’avait promis une réponse. Il n’a pas tenu parole. Il a préféré mourir. Soit. Je viens aujourd’hui. Et je vous dis que j’emmène Samilia avec moi. C’est tout.
— Tu es Sango Kerim et je ne te connais pas", lui répondit, bouillonnant, Kouame. “Je ne connais ni ta mère ni ton père, si toutefois tu en as. Jamais ton nom ou celui de tes aïeux n’est venu jusqu’à moi. Tu n’es rien. Je pourrais te balayer d’un revers de la main parce que tu nous insultes tous, ici, devant la dépouille du roi Tsongor. Tu braves le deuil d’une famille. Et tu m’insultes.
— Je n’ai qu’un seul parent, en effet, dit Sango Kerim, et celui-là, du moins, tu le connais. C’est l’homme qui gît là. C’est le seul qui m’ait élevé.
— C’est ton seul parent, dis-tu, et c’est celui que tu es venu tuer hier", dit Kouame.
Sango Kerim se serait jeté sur son interlocuteur pour le rouer de coups, pour lui faire payer ce qu’il venait de dire, si, brusquement, la vieille voix rocailleuse de Katabolonga, toujours assis aux pieds du mort, n’avait retenti.
“Personne d’autre que moi ne peut prétendre avoir tué Tsongor."
Le serviteur s’était levé. Majestueux. Imposant à tous un profond silence.
‘'Je l’ai fait parce qu’il l’a voulu. De même, je me lève devant vous et je dis ce qu’il voulait que vous entendiez. Le deuil est tombé sur Massaba. Tsongor vous demande d’enterrer vos désirs de mariage avec son cadavre. Repartez d’où vous venez. Laissez Samilia à son deuil. Tsongor ne veut insulter aucun de vous. Du fond de sa mort, il vous supplie de renoncer. La vie n’a pas voulu que Samilia soit mariée."
Les hommes, autour de Katabolonga, se regardaient les uns les autres. Au début, ils avaient écouté avec respect. Mais l’impatience maintenant les tenait. Ils trépignaient de rage. C’est Kouame qui, le premier, prit la parole.
“Je n’ai jamais pensé épouser Samilia aujourd’hui, en ce jour de deuil. Il n’est pas d’offense à attendre. Je serai patient. Que le roi, dans sa mort, ne s’inquiète pas. J’attendrai des mois entiers s’il le faut. Et lorsque enfin vous aurez célébré les funérailles, je scellerai avec vous l’union de nos deux familles et de nos deux empires. Pourquoi devrais-je renoncer ? Je ne demande rien. Je ne fais qu’offrir. Mon sang. Mon nom. Mon royaume.
— Tu attendras”, répondit sèchement Sango Kerim, hors de lui. “Oui. Bien sûr. Et pendant ce temps, tu consolideras tes positions. Tu te prépareras à la guerre. Pour que je n’aie plus aucune chance, ce jour-là, de reprendre ce qui me revient de droit. Alors, je le dis ici, devant vous tous, je n’attends pas, moi.”
Sako était blême. Il hurla en direction de Sango Kerim :
“Tu insultes la mémoire de notre père !
— Je n’attends pas, non”, continua Sango Kerim, calme et hautain, “je n’obéis pas à Tsongor que j’aimais pourtant comme un père. Les cadavres ne donnent pas d’ordres aux vivants.”
Katabolonga regardait les deux rivaux. Sans les quitter des yeux. Il essayait de les comprendre. De mesurer la haine qu’ils se portaient l’un à l’autre, mais n’y parvenait pas.
“Tsongor s’est tué par mes mains, dit-il, parce qu’il sentait la guerre approcher et ne voyait pas d’autres moyens de l’éviter. Il s’est tué pensant que son cadavre, du moins, suspendrait votre charge. Mais vous courez malgré tout l’un sur l’autre, piétinant ses paroles et son corps.
— Qui piétine l’honneur de qui ? demanda froidement Kouame. Je suis venu pour un mariage. Tsongor lui-même m’a invité. J’ai traversé mon empire et le sien pour venir jusqu’ici. Et mon hôte, au lieu de. m’accueillir avec chaleur, m’invite à des funérailles.”
La pièce fut envahie par un vacarme furieux. Tout le monde parlait en même temps. On criait. On gesticulait. Plus personne ne se souciait du mort. C’est alors qu’une voix ferme et pleine d’autorité retentit.
“Pour aujourd’hui encore, du moins, je suis à mon père. Sortez d'ici. Et laissez-nous pleurer.”
Samilia s'était levée. Sa voix avait couvert le tumulte. Tous restèrent interdits. Puis les hommes s'exécutèrent, honteux d'être rappelés ainsi à l'ordre. Mais avant de quitter tout à fait la salle, Sango Kerim se retourna et déclara :
“Demain, à l'aube, je me présenterai aux portes de la ville. Si tes frères ne te mènent pas jusqu'à moi, ce sera la guerre sur Massaba.”
Il sortit et laissa derrière lui le vieux corps du roi Tsongor, dont la main sèche et noueuse traînait par terre. Les torches illuminaient la pièce. Le clan Tsongor était là. Réuni autour du père pour la dernière fois. Dans une épaisse odeur d'encens. Ils pleuraient sur la mort du vieillard. Ils pleuraient sur la vie d'autrefois. Ils pleuraient sur les combats à venir.
Lorsque le clan Tsongor fut seul à nouveau, Souba prit la parole et, s’adressant à sa sœur et à ses frères, il dit :
“Ma sœur, mes frères, j’ai quelque chose à vous dire et je vais le faire ici, en présence de notre père. Je l’ai vu hier soir. Il m'a convoqué auprès de lui. Ce qu’il m’a dit, je ne peux vous le répéter car il m’a fait jurer de ne rien en dire. Mais je vous dis ceci. Je vais partir demain. N’enterrez pas Tsongor. Embaumez son corps. Et mettez-le à l’abri, dans les souterrains du palais. Qu’il y repose jusqu’à mon retour. Je vais partir demain. Je ne sais quand je reviendrai. Notre père a voulu ce que je vous dis. Je ne prends rien avec moi. Qu’un vêtement de deuil et une monture. Je vais partir pour longtemps. Plusieurs années. Toute une vie peut-être. Oubliez-moi. N’essayez ni de me retenir, ni, plus tard, de me retrouver. Ce que je vous dis est la volonté de Tsongor. Pour moi, je ne veux rien. Partagez le royaume entre vous. Faites comme si j’étais mort. Car à partir de demain et jusqu’au jour où j’achèverai les travaux que Tsongor m’a assignés, je quitte la vie.”
Samilia, Sako, Danga et Liboko écoutaient et tous avaient envie de pleurer. Souba était le plus jeune. Il n’avait encore rien fait. Sa vie était vierge. Souba était le plus jeune et c’était la première fois qu’ils l’entendaient parler ainsi, avec assurance et autorité. Il leur disait qu’il renonçait à la vie. Il leur disait qu’il allait mourir pendant plusieurs années. Souba parlait et il semblait avoir vieilli d’un coup. Chacun se demandait pourquoi Tsongor avait choisi Souba pour la tâche qu’il voulait confier à un de ses fils. Pourquoi lui, le plus jeune ? C’était une punition que le jeune homme ne méritait pas. Renoncer à tout. Du jour au lendemain. Et partir. A son âge. Avec pour seul bagage une tunique de deuil.
Samilia pleurait. Elle n’avait que deux ans de plus que son frère. Ils avaient été élevés ensemble. Les liens qui les unissaient tous les deux avaient été tressés par les mains de la nourrice qui leur donnait le sein. Ils avaient connu les mêmes jeux dans les couloirs du palais. Elle avait veillé sur son petit frère avec une attention maternelle d’enfant. Elle le coiffait. Lui donnait la main lorsqu’il avait peur. Et aujourd’hui, elle le voyait prendre la parole et elle ne reconnaissait pas sa voix.
“Mes frères, dit-elle, il nous reste une dernière nuit à passer ensemble. Demain, je le sens, commenceront, pour nous, des épreuves qui nous laisseront exsangues et esseulés. Nous avons été élevés par le même père. Le sang qui coule en mes veines est le vôtre. Jusqu’à aujourd’hui, nous étions le clan Tsongor. Les enfants du roi, sa fierté, sa force. Il est mort et nous cessons d’être ses enfants. A partir d’aujourd’hui, nous sommes sans père. Vous êtes des hommes. Demain chacun choisira son chemin. Je le sens, et vous devez le sentir comme moi, plus jamais nous ne serons unis comme nous le sommes aujourd’hui. Ne nous lamentons pas. C’est ainsi. A partir de demain chacun creusera le chemin de sa vie. C’est bien. C'est ce qu’il faut. Mais profitons, une dernière fois, de cette nuit commune.
Que le clan Tsongor existe jusqu’à l’aube. Prenons ce temps-là. Le temps de la vie et du partage. Qu’on nous apporte de quoi manger et boire. Qu’on nous chante les chansons tristes de notre pays. C’est ainsi, par ces heures passées ensemble, que nous nous, dirons au revoir. Car il faut se dire adieu. Je le sais. Adieu à toi, Souba. Que j’aime comme une mère aime son enfant. Qui sait ce que tu retrouveras lorsque tu retourneras parmi nous ? Qui sait qui sera là, encore, pour t'accueillir, te laver les pieds et t’offrir les fruits et l’eau de l'hospitalité ? Qui sait qui sera là pour écouter le récit de cette vie que tu auras passée loin de nous ? Adieu à vous aussi, Sako et Danga, mes frères jumeaux, et adieu à toi Liboko qui fus toujours mon conseiller. Demain commence une autre vie et je ne sais si vous y serez encore mes frères. Laissez-moi, tous, vous prendre dans mes bras. Pardonnez-moi si je pleure. C’est que je vous aime et que c’est la dernière fois.”
Samilia n’acheva pas sa phrase. Souba déjà l’étreignait de toutes ses forces. Les pleurs coulaient sur leurs visages. Et comme un fleuve en crue qui déborde de son lit et annexe, petit à petit, les ruisseaux alentour, ainsi, les larmes coulèrent dans le clan Tsongor, de Samilia à Souba, de Souba à Sako, de Sako à Liboko. Tous pleuraient, en souriant. Ils se regardaient les uns les autres, comme pour conserver à jamais dans leur esprit les visages de ceux qu’ils aimaient.
La nuit tomba. On prépara à manger. On fit venir des musiciens et des chanteurs qui chantèrent la terre natale et la douleur du départ, qui chantèrent les souvenirs d’autrefois et le temps qui ensevelit tout. Les Tsongor étaient assis les uns à côté des autres. Ils se regardaient. S’embrassaient. Se murmuraient mille petites choses insignifiantes qui ne disaient rien d’autre que l’amour qu’ils se portaient. Ils passèrent cette dernière nuit ainsi. Dans le palais de Massaba. Aux sons des cithares et du vin qui remplissait les coupes dans un doux bruit de cascade sucrée.
Le bruit de ce dernier repas commun parvint jusqu’à la salle du catafalque comme les notes indistinctes d’une douce musique. Et le corps du vieux Tsongor en fut saisi. Il entendait ces sons heureux du fond de sa mort. Il se dressa et demanda à Katabolonga, qui savait entendre les morts, de le mener jusque là-bas.
Dans les couloirs déserts du palais en deuil, deux silhouettes marchaient côte à côte, prenant soin de ne pas se faire voir. Ils avançaient vers la musique, cherchant dans le dédale du palais la pièce où tous s’étaient réunis. Lorsqu’ils trouvèrent enfin la salle, le vieux Tsongor se blottit dans un recoin et contempla ses enfants, réunis tous ensemble pour la dernière fois. Il les voyait assis les uns contre les autres. Les bras et les jambes enchevêtrés, les cheveux mêlés. Comme une portée de chiots serrée contre le sein de leur mère. Ils étaient là, ces enfants. Ils riaient. Pleuraient. Se touchaient sans cesse. Le vin coulait. La musique emplissait les cœurs d’une mélancolie voluptueuse.
Le vieux roi mort contempla ses enfants en secret. Il se laissa emplir, lui aussi, de la douce lumière qui baignait les lieux, des odeurs et des éclats de voix. Ils étaient tous là. Ses enfants. Devant lui. Heureux. Alors il murmura pour lui-même : “C’est bien.” Comme pour remercier ses enfants de cette nuit de partage, et il retourna à la froideur marbrée de son catafalque.
Le sommeil finit par vaincre les enfants de Tsongor. Ils se séparèrent. Chacun rejoignit sa chambre et s’endormit à regret. Seul Souba ne se coucha pas. Il déambula encore un peu dans les couloirs silencieux. Il voulait saluer une dernière fois le vieux palais. Revoir les salles où il avait grandi. Caresser de ses mains la pierre des couloirs et le bois des meubles familiers. Il marcha comme une ombre, s’imprégnant une dernière fois de ce lieu puis, enfin, descendit les grands escaliers du palais et s’engouffra dans les écuries. La chaude odeur des bêtes et du fourrage le réveilla. Il parcourut l’allée centrale, cherchant une monture qui convienne à son exil. Un pur-sang. Rapide. Nerveux. Un animal noble qui le mènerait d'un bout à l’autre du royaume avec fougue. Il cherchait, mais il lui semblait qu’il y avait dans tous ces chevaux de race, splendides et bien peignés, quelque chose qui ne convenait pas au deuil. Il arriva alors dans la partie reculée des écuries royales, où reposaient les chevaux de trait et les mulets. Il s'immobilisa. C’est cela qu’il lui fallait. Une mule. Oui. Une mule. Au pas lent et têtu. Une monture humble que ni la fatigue ni le soleil ne ferait faiblir. Une mule. Oui. Car il voulait chevaucher lentement. Obstinément. Portant partout où il irait l’annonce de la mort de son père.
Il quitta Massaba sur sa mule encore engourdie de fatigue. Il quitta sa cité natale et tous les siens. Les laissant à la nuit. Une nouvelle vie commençait pour eux dont il ne saurait rien.
Après une heure de marche, alors qu’il avait depuis longtemps perdu de vue la dernière des collines de Massaba, il arriva aux berges d’une petite vasque qu’il connaissait bien pour y avoir joué souvent, enfant, avec ses frères. Il mit pied à terre, laissa sa mule boire et se passa lui-même un peu d’eau sur le visage. Ce n’est que lorsqu’il remonta sur sa bête qu’il aperçut, un peu plus loin, sur la même rive que lui, un groupe de femmes. Elles devaient être huit. Elles le regardaient. Sans rien dire. Cherchant à ne pas faire de bruit. Serrées les unes contre les autres. C’étaient les femmes de Massaba, venues là, en pleine nuit, pour laver leur linge à la vasque. Elles savaient que la guerre était proche et qu’il n’y aurait peut-être bientôt plus moyen de sortir de la ville. Elles savaient qu’en cas de siège, l’eau serait rationnée. Alors elles avaient profité de cette dernière nuit de liberté pour venir ici, avec leurs draps, leurs tapis, leurs vêtements et plonger leurs mains dans l’eau froide du torrent. La vue de Souba les avait d’abord effrayées. Mais l’une d’entre elles le reconnut et aussitôt le groupe, comme un seul corps, soupira de soulagement. Elles restaient là. Immobiles et silencieuses. Il les salua doucement de la tête et elles répondirent avec respect à son salut. Puis il piqua sa monture et disparut. Il pensait à ces femmes. Il pensait que ce seraient les seules à l'avoir vu partir. Les seules à avoir partagé avec lui quelque chose de cette nuit étrange. Il pensait à tout cela, lorsqu’il sentit soudain qu’il était suivi. Il se retourna. Elles étaient là. A plusieurs centaines de mètres derrière lui. Elles s’arrêtèrent lorsqu’il s’arrêta. Elles ne voulaient pas le rejoindre. Il leur sourit à nouveau et leur fit un signe de la main pour leur dire adieu. Elles répondirent avec déférence en baissant la tête. Il piqua sa mule et partit au galop. Mais après une heure de marche, il sentit à nouveau leur présence dans son dos. Il se retourna. Les laveuses étaient là. Elles avaient marché patiemment, suivant ses traces, jusqu’à le rattraper. Laissant derrière elles la ville, le linge et la rivière. Souba ne comprenait pas. Il s’approcha du groupe et, lorsqu’il fut à portée de voix, il leur demanda :
“Femmes de Massaba, pourquoi me suivez-vous ?”
Les femmes baissèrent la tête et ne répondirent pas. Il reprit :
“Le sort a voulu que nous nous rencontrions en cette nuit qui est pour moi celle de l’exil. J’en suis heureux. Je garderai longtemps en moi l’image de vos visages humbles et souriants. Mais ne tardez plus. Le jour va se lever. Reprenez le chemin de la ville.”
C’est alors que la plus âgée des laveuses doucement fit un pas en avant et les yeux toujours à terre lui répondit.
“Souba, nous t’avons reconnu lorsque la nuit t’a mis sur notre route. Nous t’avons reconnu car tu es pour nous le visage enfant du bonheur. Nous ne savons ni où tu vas ni pourquoi tu quittes Massaba. Mais nous t’avons croisé et nous t'escorterons. Tu es de la ville. Il ne serait pas juste que tu partes seul, ainsi, sur les routes du royaume. Il ne doit pas être dit que les femmes de Massaba ont laissé seul à sa peine l’enfant du roi Tsongor. N’aie crainte, nous ne demanderons rien. Nous ne nous approcherons pas. Nous ne ferons que te suivre où tu vas. Que la ville, toujours, soit avec toi.”
Souba resta sans voix. Il contemplait ces femmes. Les larmes lui montèrent au visage mais il ne voulut pas pleurer. Il aurait aimé enlacer chacune d’entre elles en signe de reconnaissance. Elles étaient immobiles à nouveau. Attendant que Souba reprenne sa route pour marcher dans ses pas. Il s’approcha encore un peu et leur dit :
“Femmes de Massaba, je baise vos fronts pour ces paroles que je n’oublierai pas. Mais il ne peut en être ainsi. Ecoutez-moi. Tsongor, mon père, m’a confié une mission avant de mourir, une mission dont je dois m’acquitter seul. Je ne peux avoir d’escorte et n’en veux pas. Vos paroles me suffisent. Je les garderai en moi. Retournez à vos vies. C’est la volonté de Tsongor. Rebroussez chemin. Je vous le demande humblement.”
Les femmes restèrent longtemps silencieuses, puis la plus âgée, à nouveau, fit entendre sa voix.
“Soit, Souba. Nous ne nous opposerons ni à ta volonté ni à celle du roi Tsongor. Nous te laissons là. A ton destin. Mais accepte sans protester nos offrandes.”
Souba acquiesça. Alors, lentement, les femmes, une à une, se mirent à se couper les cheveux. Elles se coupaient de longues mèches les unes les autres, jusqu’à ce que chacune d’entre elles puisse faire une longue natte. Alors elles vinrent avec respect attacher à la selle de Souba leurs huit nattes coupées, comme des trophées sacrés.
Puis elles déplièrent un grand drap noir et elles l’accrochèrent à un bâton qu’elles fixèrent dans le dos de Souba.
“Ce voile noir, dirent-elles, sera celui de ton deuil. Il annoncera, partout où tu iras, la douleur qui a frappé Massaba.”
Alors seulement, elles se baissèrent jusqu’à terre, saluèrent Souba, et s’en allèrent.
Le jour approchait. La lumière dissipait la brume. Souba reprit son chemin. Le vent se leva. Gonflant
dans son dos le voile noir des femmes. Et c’était de loin comme un navire qui parcourait les routes du pays. Un cavalier solitaire qui se dirigeait au gré du vent. Avec le voile des laveuses qui claquait derrière lui comme une longue traîne de deuil. Annonçant à tous les funérailles du roi Tsongor et le malheur tombé sur sa cité.
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