La Mort du roi Tsongor
Chapitre VI
DERNIERE DEMEURE
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Tout en parcourant le royaume, Souba, sur sa selle, contemplait ses mains. La lanière de cuir des rênes pendait entre ses doigts. Mille petites rides étaient apparues sur ses phalanges. Le temps avait passé, et ses mains en portaient la trace. Sa propre solitude finissait par l’hypnotiser. Il resta ainsi sur sa selle, tête baissée, toute une journée, oubliant de s’arrêter, oubliant de manger, absorbé par l’idée que sa vie allait s’écouler sur cette selle sans qu’il parvienne à achever sa mission, s’il restait seul. Le royaume était immense. Il ne savait où chercher. Il avait entendu parler de l’oracle des terres sulfureuses. Il décida qu’il irait le trouver.
Dès le lendemain, il se dirigea vers ces terres et se trouva bientôt au milieu d’un pays de roches abruptes. Le soufre donnait à la terre une couleur jaune. Des fumées de vapeur s'échappaient de la roche. On aurait dit une terre volcanique prête, à tout moment, à s’ouvrir pour laisser s’échapper de hauts jets de lave. L’oracle était là. Au milieu de ce paysage aride. C’était une femme. Assise à même le sol. Son visage était caché par un masque en bois qui ne représentait rien. Ses seins dodelinaient au milieu de lourds colliers usés.
Souba s’assit en face d’elle. Il voulut se présenter et poser la question qui l’amenait mais, d’un geste de la main, elle lui fit signe de se taire. Elle lui tendit un bol et il but le breuvage qu’il contenait. Elle manipula des osselets et des racines brûlées qu’elle frotta les uns aux autres. Elle l’invita à se recouvrir le visage et les mains de graisse. Enfin, il sentit qu’il pouvait poser sa question.
“Je m’appelle Souba. Je suis le fils de Tsongor. Je cherche, parmi l’immense royaume de mon père, un lieu où l’enterrer. Un endroit où la terre l’attend. Je cherche et ne trouve pas.”
L’oracle d’abord ne répondit rien. La vieille femme but à son tour un peu de breuvage et recracha d’un coup le liquide en une grande gerbe qui s’évapora dans l’air. Alors seulement Souba entendit sa voix. Une voix aiguë et rêche qui faisait trembler le sol tout autour de lui.
“Tu ne trouveras ce que tu cherches, dit-elle, que lorsque tu seras toi-même un Tsongor. Que lorsque tu auras honte de toi.”
Elle regarda fixement Souba et se mit à rire en répétant :
“Honte, oui. Je t'aiderai pour cela. Tu connaîtras la honte, crois-moi.”
Elle riait toujours. Souba resta bouche bée. Il sentit la colère monter en lui. La vieille n’avait pas répondu à sa question. Son rire. Ses dents jaunes. Tout cela était une insulte. Elle se moquait de lui. Son père était le roi Tsongor. Il n’avait pas de honte à connaître. Ce n’était pas la honte que les Tsongor se transmettaient de père en fils. Tout cela était absurde et offensant. Une vieille folle qui se moquait de lui. Il pensa se lever et partir mais il voulait poser une autre question. Il se fit violence et reprit la parole. Il voulait avoir des nouvelles de sa cité. De Massaba, bien sûr, il avait entendu parler. Mais c'était toujours la même phrase qui revenait : “Ils se battent toujours là-bas.” La rumeur ne disait rien d’autre. Aucun détail ne lui parvenait plus. Il n’y avait plus personne pour savoir qui avait lancé la dernière attaque et qui l’avait repoussée. C’était la guerre. Et il ne savait rien de plus. Il demanda à l’oracle des nouvelles des siens et, à nouveau, elle cracha au ciel un jet de liquide bleu qui s’évapora. Puis elle lui hurla au visage :
“Morts. Ils sont tous morts. Ton frère Liboko, le premier. Comme un rat. Les autres suivront. Ils mourront tous. Chacun à leur tour. Comme des rats. Un par un.”
Et à nouveau le rire lui tordit le visage. Souba était abasourdi. Il se boucha les oreilles pour ne plus rien entendre mais la pierre semblait rire sous lui. Il ne parvenait pas à se soustraire aux ricanements de la vieille. Il imaginait son frère Liboko, gisant dans la poussière. Alors la colère s’empara de lui. D’un bond il se dressa sur ses jambes, saisit un bâton lourd et noueux et de toutes ses forces l’abattit sur l’oracle. Un coup sourd retentit. Il l’avait frappée en pleine tête. Le rire cessa. Le corps tomba de tout son poids. Inerte. Souba n'entendait plus rien. Ne voyait plus rien. Il tenait serré le bâton entre ses mains. La colère était encore là. Liboko. Ses frères. Il frappa à nouveau. Il frappa encore et encore. Puis enfin, essoufflé, en sueur, il lâcha le bâton et recouvra ses esprits. Un paquet de chair était à ses pieds. Sans vie. Il fut saisi de terreur et s'enfuit.
Il piqua les flancs de sa mule sans savoir où aller. Il ne parvenait pas à chasser le visage de la vieille. Il avait tué. Pour rien. Pour un rire. Par colère. Il avait tué. Le rire. La voix. Cette force sourde qui grognait en lui. Comme une vague qui l’avait submergé. Il avait tué. Il avait cela en lui. Une rage suffisante pour tuer. Le meurtre dans le sang. Il était un Tsongor. Capable de cela, lui aussi.
Pendant plusieurs jours, il se laissa porter par sa mule, incapable de choisir une direction, dérivant au gré des sentiers. Ses mains tremblaient. Il avait laissé le bâton derrière lui. Il ne parlait plus. Une immense fatigue l'envahissait. La violence était là. Il l’avait éprouvée. C’était la violence sauvage des Tsongor. Celle qui coulait dans le sang de ses frères. Oui. Il s’était donné au plaisir voluptueux de la colère. Il avait tué l’oracle. Il le savait maintenant, il n’était pas meilleur que ses frères. Lui aussi pouvait tuer pour Massaba. Et seul l'ordre de son père le tenait éloigné du carnage et de la fièvre du combat.
Il déambulait sur les routes, sans manger, sans s’arrêter, épuisé de fatigue et d’horreur. Il déambulait, la tête basse, fuyant instinctivement toute forme de vie. Il voulait être seul. Invisible. Il lui semblait que son crime se lisait sur ses mains. Il pleurait parfois en murmurant : “Je suis un Tsongor. Je suis un Tsongor, éloignez-vous de moi.”
Samilia avait quitté Massaba. Comme une captive qui s'enfuit. Sans rien prendre avec elle. Les premiers jours, elle pensa qu'il lui faudrait livrer bataille et elle s’y préparait. Sango Kerim et Kouame ne tarderaient pas à la rattraper et elle devrait, à nouveau, hurler qu’on la laisse. Elle était décidée. Elle ne voulait plus rien céder. Mais le temps passait et ni Sango Kerim ni Kouame ne venait. Personne, manifestement, n’était à sa poursuite. Elle avait eu raison. Elle n’était plus rien. Au début, c’est pour elle qu’ils avaient commencé la guerre. Mais dès le premier mort, dès le premier homme à venger, elle n'avait plus été l’enjeu des combats. Le sang appelait le sang et les prétendants avaient fini par l’oublier. Personne n’était à sa poursuite, que le vent des collines.
La vie, dès lors, ne fut plus pour elle qu’une longue errance nomade. Elle allait de village en village, ne vivant que de l'aumône qu’on lui faisait. Sur les routes du royaume, les paysans s’arrêtaient de bêcher la terre pour regarder passer cette étrange cavalière. Ils contemplaient cette femme en noir qui allait tête baissée. Personne ne s’approchait. Elle traversait des pays entiers. Sans jamais parler. Sans jamais implorer de la vie autre chose que la force de continuer. Elle vieillit sur les routes. Allant toujours tout droit. Elle finit par atteindre les limites ultimes du royaume. Et sans même s’en apercevoir, sans un regard pour ce continent qu’elle quittait, elle passa cette dernière frontière, s’enfonça dans des terres inexplorées. Allant plus loin encore que n’avait été le roi Tsongor dans ses jeunes années. Laissant s’effacer derrière elle les terres natales du royaume et leur saveur passée. Alors vraiment, elle ne fut plus rien. Elle n’avait plus ni nom, ni histoire. Elle n'était, pour ceux qui la croisaient, qu’une silhouette étrange à qui l’on ose à peine parler et que l’on regarde passer avec le sentiment confus qu’il y a en elle quelque chose de violent qu’il vaut mieux éviter. On priait qu’elle ne s’arrête pas. Et Samilia jamais ne s’arrêtait. Elle avançait, têtue, sur les routes et les chemins. Jusqu’à n’être, pour tous, qu’un point qui disparaît au lointain.
Kouame et Sango Kerim étaient devenus deux ombres sèches aux corps exténués. Leur esprit avait vacillé avec le départ de Samilia. Ils ne pensaient plus rien. Ne désiraient plus rien. Ils ne voulaient que mordre et faire saigner la terre. Toutes ces années de guerre finissaient ainsi. Ils avaient tant tué, tant espéré et il ne leur restait, en fin de compte, que leurs souvenirs de batailles pour pleurer. Les chiens semblaient rire sur leur passage. La folie qui, jusqu'alors, leur avait grignoté les chairs les enveloppa tout entiers.
De Massaba, il ne restait plus rien. C'était une ville détruite de l'intérieur. Les maisons s'étaient effondrées. On les avait démontées pierre par pierre pour combler les trous dans la muraille. Plus rien n'avait de forme. Il ne restait qu'une enceinte protégeant un tas de ruines des assauts extérieurs. La poussière avait remplacé les pavés. Les arbres fruitiers avaient été coupés et brûlés. Samilia était partie. Et au terme du combat, la bataille, pour tous, était perdue.
Alors, une dernière fois, Kouame et Sango Kerim réunirent leurs armées dans la plaine et, une dernière fois, ils s’adressèrent la parole.
“C'est la fin, dit Sango Kerim. Tu le sais comme moi, Kouame. Nous n'avons plus qu'à achever ce qui a été commencé. Il en est encore qui doivent mourir et ne sont pas tombés. Ni toi ni moi ne pouvons nous soustraire à cette dernière mêlée. Mais je veux proclamer ici la règle du dernier jour, après quoi je me tairai et ne connaîtrai plus que la mort et la fureur. Devant nos deux armées réunies, je dis ceci : que ceux qui veulent s’en aller le fassent aujourd’hui. Vous vous êtes tous battus dignement. La guerre s’achève aujourd’hui. A partir de ce jour, c’est la vengeance qui commence. Que ceux qui ont un endroit où rentrer rentrent. Que ceux qui ont une femme à retrouver partent sur-le-champ. Que ceux qui n’ont la mort d’aucun être cher à venger posent leurs armes à terre. Pour eux, tout s’achève aujourd’hui. Ils n'auront acquis ici aucune des richesses espérées, mais ils repartent avec la vie. Qu’ils la chérissent jalousement. Pour les autres, qu’ils se préparent à entrer dans la dernière mêlée. Il n’y aura plus de répit. Nous nous battrons jour et nuit. Nous nous battrons en oubliant Massaba et ses trésors. Nous nous battrons pour nous venger.
— Ce que tu dis est juste, Sango Kerim, répondit Kouame. La guerre ne va pas au-delà d’aujourd’hui. Ce qui va naître ensuite, c’est le carnage des enragés. Que ceux qui le peuvent encore s'en aillent, sans honte, et retournent d’où ils viennent pour raconter ce que nous fûmes.”
Dans les rangs des guerriers, ce fut un long silence inquiet. On se regardait. Personne n’osait bouger. Personne n’osait être le premier à partir. C’est alors que Rassamilagh prit la parole.
‘'Je m’en vais, Sango Kerim. Cela fait longtemps que nous avons perdu cette guerre. Cela fait longtemps que je me lève chaque jour en vaincu. Je regrette cette nuit où nous buvions l'alcool de myrte du désert et où tout aurait pu cesser. Je t’ai accompagné partout. Ce que tu as enduré, je l’ai enduré. Aujourd’hui, je me mets en paix. Si quelqu’un, ici, doit se venger de moi, si quelqu’un veut me faire payer la mort d'un frère ou d’un ami, je l’affronterai. Mais si personne ne se présente, je pars et j’ensevelis la guerre de Massaba dans le sable de mon passé.”
Personne ne bougea. Lentement, Rassamilagh sortit des rangs. Ce fut alors le début d’un grand départ. Dans chaque camp, dans chaque tribu, des hommes se décidaient. Les jeunes parce qu’ils avaient encore devant eux des années à vivre et voulaient revoir leur famille. Les vieux parce qu’un désir têtu d’être enterrés chez eux les tenait. Partout on s'embrassait. Ceux qui partaient disaient adieu à ceux qui restaient. Ils les enlaçaient en les recommandant à la terre. Ils leur offraient leurs armes, leurs casques et leur monture. Mais ceux qui restaient ne voulaient rien. C’est eux, au contraire, qui voulaient donner. Ils disaient que la fin, pour eux, était proche et qu’ils n’auraient bientôt plus besoin que de la pièce que l’on glisse entre les dents des morts. Ils confiaient à ceux qui partaient leurs biens, leurs amulettes et des messages à transmettre. C’était comme un grand corps qui lentement se divise. De part et d’autre, les rangs s'éclaircissaient.
Enfin ceux qui partaient furent prêts. Ils quittèrent la plaine le jour même. Il fallait qu’ils ne soient plus là lorsque la bataille commencerait, sans quoi le spectacle de leurs compagnons pris dans la tourmente les aurait rappelés à leurs armes.
Il ne resta dans la plaine qu’une poignée d’hommes. C’étaient les fous brûlés par la guerre, qui acceptaient d’embrasser la vengeance. Tous avaient encore un homme à tuer. Tous voulaient venger un frère ou un ami et fixaient avec la haine sauvage du chien celui sur lequel ils se jetteraient.
Le vieux Barnak était là. A ses pieds, ceux qui, parmi ses compagnons, avaient décidé de partir avaient déposé leur réserve de khat. Il y en avait tant que cela formait un monticule d’herbe séchée. Lentement, il se pencha et, à pleine main, engouffra le khat dans sa bouche. Il mâchait, recrachait, se penchait à nouveau et reprenait une poignée d’herbe. Lorsqu’il eut tout recraché, il ne resta autour de lui que des bouts de racines mastiquées. Il se murmura à lui-même :
“Maintenant, je ne dormirai plus jamais.”
Jamais aucun homme n’avait avalé une telle quantité de drogue. Son corps tout entier était traversé de soubresauts. Ses muscles fatigués par les années avaient à nouveau la vigueur des serpents. Les visions qui l’assaillaient lui faisaient tourner les yeux et venir la bave aux lèvres. Il était prêt.
Le signal fut donné et ce fut la mêlée. Un dernier assaut de forcenés. Il n’y avait plus de stratégie, plus de fraternité. Chacun se battait pour lui-même. Non pas pour préserver sa vie, mais pour prendre celle de l’ennemi qu’il s’était désigné. C'était comme une mêlée de sangliers. Les têtes étaient fracassées. Des jets de sang venaient inonder les visages. Les armures étaient éventrées. Une clameur horrible de râles guerriers faisait trembler les vieux murs immobiles de Massaba.
Sango Kerim et Kouame, les premiers, se ruèrent l’un sur l'autre. Et au milieu de la cohue, ils essayaient, à toute force, de se percer les flancs. Mais encore une fois, ni l’un ni l’autre ne parvenait à vaincre. La sueur perlait sur leur front. Ils s'épuisaient vainement au combat. C’est alors que surgit Barnak. D’un geste ample du bras, il décapita Sango Kerim. Sa tête, tristement, roula dans la poussière et il n’eut pas même le temps de dire adieu à la cité qui l’avait vu naître. Déjà la vie coulait hors de lui. Kouame abaissa son glaive. Il n’en revenait pas. Son ennemi gisait là, à ses pieds. Mais il n’eut pas le temps de se réjouir de cette victoire. Le vieux Barnak le regardait maintenant avec ses yeux hallucinés. Il ne reconnaissait plus personne. Il ne voyait, partout autour de lui, que des corps à transpercer. Il enfonça son arme jusqu’à la garde dans le cou de Kouame qui le fixa avec de grands yeux étonnés. Il s’effondra à terre. Sans vie. Tué par son ami, aux pieds de son rival décapité.
Barnak, alors, fut assailli par des dizaines de guerriers, des deux camps mêlés. Ils l’encerclèrent comme des chasseurs qui acculent une bête sauvage et la harcèlent de coups. Il mourut ainsi. Frappé par des dizaines de lances. Piétiné et lapidé par les deux armées.
Partout les guerriers tombaient. Partout les corps s'entassaient. Tout s’épuisait doucement. Il ne restait plus que d’horribles blessés qui se traînaient, à la force des bras, pour tenter d'échapper au festin des hyènes qui déjà se pressaient dans la plaine. Sako fut le dernier à mourir. Son frère Danga lui ouvrit le ventre et répandit à terre ses entrailles. Dans un dernier effort, il parvint à frapper Danga au pied. Du sang jaillit du tendon sectionné mais Danga riait. Il avait gagné.
“Tu meurs, Sako, et la victoire est à moi. A moi, Massaba et le royaume de mon père. Tu meurs. Je t’ai terrassé."
Il laissa le cadavre de son frère derrière lui et voulut courir à Massaba. Pour ouvrir les portes de la ville en seigneur. Pour jouir de son bien. Mais de sa blessure, le sang continuait à couler. Il ne
pouvait plus marcher et s’affaiblissait. La ville, alors, lui sembla infiniment loin. Il rampait maintenant. En riant toujours. Il ne se rendait pas compte que la prédiction s'accomplissait. Lui, le jumeau de Sako, qui était né deux heures après son frère, mourrait deux heures après lui. Ils vivraient le même temps de vie. Sako l’avait précédé dans la mort et il l’attendait. Impatient. Danga, lentement, se vida de son sang. Et de même qu’il était né le visage propulsé dans les draps baignés par le sang de son frère, il agonisa dans la poussière rouge du carnage. Tout était accompli. La mort de l'un signifiait à l’autre le terme de sa vie.
Lorsque Danga expira, sans avoir pu atteindre les portes de la ville, ce fut un immense silence qui s’abattit sur Massaba. Il n’y avait plus personne. C’était l’heure des charognards et du vol lourd des oiseaux carnassiers.
“Tu ne pleures pas, Tsongor ?”
La voix de Katabolonga résonna dans la cave immense du sépulcre. Le cadavre ne répondit pas.
“Tu ne pleures pas, Tsongor ?” répéta Katabolonga.
Tsongor entendait la voix lointaine de son ami mais ne répondait pas. Non, Il ne pleurait pas. Il les voyait passer pourtant. Tous ses enfants. Tous les guerriers de Massaba. Les derniers combattants. Ils étaient là. Sous ses yeux. Le visage fracassé. L’œil épuisé par les années de guerre. Ils étaient là, avançant d’un pas lent, comme un cortège moribond. Il discernait Kouame et Sango Kerim. Il voyait ses deux fils, Sako et Danga, qui s’agrippaient encore l’un à l'autre. Ils étaient tous là. Tsongor ne pleurait pas. Non. Il lui semblait voir passer une colonne de fous. Assoiffés de sang. Il se tenait immobile. Et n’essayait même pas de les appeler. Que du mépris. Il n’avait que du mépris pour ces combattants qui s’étaient tués jusqu’au dernier. Non. Il ne pleurait pas. Les morts, en passant devant lui, le sentirent et baissèrent la tête. Tsongor était là qui les jugeait de son regard d’ancêtre. Tsongor les laissait passer devant lui sans esquisser un mot, sans essayer de les enlacer et d’embrasser, une dernière fois, leurs tempes. La honte, alors, les saisit. Ils allèrent vers la rive, sans plus rien espérer. Tsongor les regarda disparaître. Ils étaient tous là. Il prit soin de contempler chaque corps. Chaque visage. Il était sûr, maintenant, que Samilia n’était pas parmi eux. La colère devint plus forte encore. Il parla alors, en direction des damnés. De sa voix de pierre. Avec le courroux des pères offensés.
“Vous n’aviez pas le droit, dit-il. Pas le droit de mourir. Samilia vit. Vous l’avez laissée seule. Vous prétendiez vous battre pour elle. Vous vous êtes entre-déchirés jusqu’au dernier et vous l’avez oubliée. Il n’y a plus personne pour veiller sur elle. Soyez maudits. Vous n’aviez pas le droit.”
La troupe disparut lentement. Aucun d’eux n’osa se retourner. Tsongor resta là. Seule ombre à ne pouvoir traverser. Une voix lointaine le rappelait au monde des vivants. Il la reconnaissait. C’était celle de Katabolonga.
“Tu ne pleures pas, Tsongor ?”
Non. Il ne pleurait pas. Il serrait ses poings de colère, en maudissant les damnés.
Souba continuait à errer le long des routes mais son comportement avait changé. Il était comme une ombre craintive. Il évitait les villes, se tenait éloigné des hommes. Le meurtre de l’oracle ne cessait de le hanter. La honte ne lui laissait aucun répit. Il pensait à son père. A ses conquêtes. A ses crimes. Il lui semblait maintenant qu’il le comprenait. Il repensait aux mots de l’oracle. Oui. Elle avait raison. Il n’avait que dégoût pour lui-même. Il ne pensait plus aux tombeaux. L'idée d’avoir à diriger un nouveau chantier lui faisait horreur. Non. Il ne construirait pas de dernier tombeau. Il voulait fuir. Se soustraire au monde. Il était un danger pour les hommes. Ses mains pouvaient tuer. Il se dirigea lentement, comme un vieillard, vers les grands défilés du Nord. Ces hautes montagnes escarpées, sauvages et abandonnées des hommes. Il n'y avait que là où il pouvait se cacher. Que là où personne ne viendrait le trouver. Il voulait disparaître et les grands défilés lui semblaient être le labyrinthe idéal pour se perdre.
Lorsqu’il arriva, il resta interdit devant le spectacle prodigieux de ces montagnes. C’était un massif accidenté. De longs défilés le sillonnaient comme de minces chemins de pierre. Des couloirs où un seul homme pouvait s’engager. Rien, ici, n’était à l’échelle humaine. Parfois, après avoir suivi un défilé, il arrivait sur un terre-plein. Comme une terrasse. A perte de vue ce n’était que le silence immense de la montagne. Pour la première fois depuis le meurtre de l’oracle, il se sentit apaisé. De rares busards déchiraient le ciel. Il était seul dans un monde sauvage. Il se laissa porter sur sa mule.
Pendant trois jours il erra dans ce lacis de pierre, s’en remettant aux caprices de sa monture. Sans boire ni manger. Comme une ombre qui meurt doucement, porté par le vent. Le quatrième jour, alors que ses forces l’avaient quitté, il se trouva brusquement devant l’entrée d’un palais creusé dans la roche. Il crut d’abord à une hallucination, mais l’entrée était bien là. Austère et somptueuse. C’était là. Oui. C’était là que Tsongor devait être enterré. Il le sut d’emblée. Il descendit de sa mule et s’agenouilla devant le palais. C’était là. Peut-être était-ce Tsongor lui-même qui avait construit ce palais. Oui. Peut-être était-il venu ici et avait-il ressenti pour ce lieu ce que Souba avait éprouvé près du cyprès des terres ensoleillées. Ou peut-être ce palais silencieux, inconnu de tous, avait-il existé de toute éternité. Oublié des hommes. Oui. C’était ici qu’il fallait enterrer Tsongor. Un endroit somptueux mais caché. Un tombeau majestueux et royal que jamais aucun homme ne trouverait. C’était ici que Tsongor devait reposer. Les montagnes étaient à sa grandeur. Il pourrait y cacher sa honte. Souba ne pouvait plus en douter. Une terre qui n’était pas à l’échelle humaine. Infiniment plus belle et plus sauvage. Un lieu hors du monde. Il avait trouvé.
Lorsqu’il se remit en selle, il sut que le voyage était fini. Il ne lui restait plus qu’à retourner. à Massaba. Il avait construit six tombeaux de par le royaume et avait trouvé le septième. La dernière demeure de Tsongor. Il ne restait plus qu’à l’enterrer pour qu’il puisse enfin reposer en paix. Plus aucune rumeur, plus aucun bruit de bataille ne venait interrompre le sommeil épais du roi. Tsongor et Katabolonga ne parlaient plus. Il n’y avait plus rien à dire. Pourtant, le vieux roi était toujours agité. Katabolonga pensait qu’il s’agissait à nouveau de la pièce rouillée. Que Tsongor, à nouveau, était déchiré par le désir de passer sur l’autre rive des morts. Mais un jour, enfin, il parla et sa voix n’avait pas résonné depuis si longtemps que Katabolonga sursauta comme un singe apeuré.
“A mes fils, dit Tsongor, j’ai légué mon empire. Ils l’ont dévoré à pleines dents et se sont tués sur un tas de ruines. Je ne pleure pas sur eux. Mais qu’ai-je légué à Samilia ? Ni l’époux que je lui avais promis, ni la vie à laquelle elle avait droit. Où est-elle aujourd’hui ? De Samilia, je ne sais rien. Elle était ma seule fille et n’a rien eu de moi. A Souba, peut-être, j’ai transmis ce que je suis. Mais Samilia est la part qui m’a échappé. C’est pour elle, pourtant, que j’avais le plus préparé mon legs. Je voulais lui donner un homme. Des terres. Je voulais que ma vie ait servi à cela. La mettre à l’abri. Que rien, jamais, ne puisse la terrasser. Que mon ombre de père veille sur elle et sur ses descendants. Je ne lui ai légué que le deuil. Le deuil de son père puis le deuil de ses frères, un à un, ajouté. La mort de ses prétendants. Le sac de la ville. Qu’a-t-elle eu de moi ? Des promesses de fête et la cendre des maisons saccagées. Samilia, c’est la part sacrifiée. Je ne voulais pas cela. Personne ne voulait. Mais tout le monde l’a oubliée.”
Tsongor se tut. Katabolonga ne répondit pas. Il n’avait rien à dire. Lui aussi avait souvent pensé à Samilia. Il s’était demandé, parfois, s’il n’était pas de son devoir d’essayer de la retrouver. Pour l’escorter partout où elle irait. Veiller sur elle. Mais il n’en avait rien fait. Il sentait, malgré la compassion qu’il éprouvait pour elle, que ce n’était pas sa place. Sa fidélité à lui était dans l’attente de Souba. Il ne devait rien y avoir d'autre. Alors comme tous les autres, il avait laissé disparaître Samilia. Et comme tous les autres, il en portait le remords. Car il sentait que cette femme était sacrée. Sacrée par ce qu’elle avait traversé. Sacrée parce que tous, un à un, sans même s’en apercevoir, l’avaient sacrifiée.
Souba prit le chemin du retour. Il chevaucha des semaines entières, impatient de revoir sa terre natale et inquiet de ce qu'il y découvrirait. Sa mule avait vieilli. Elle avançait moins vite. Elle était devenue presque aveugle, mais continuait à le mener sur les chemins du royaume, sans jamais hésiter. A sa selle pendaient encore les huit nattes des femmes de Massaba qui, au fil du temps, avaient blanchi. C'était le sablier de Souba. Une vie entière avait passé. Il arriva sur la crête de la plus haute des sept collines, à l’aube. Massaba était à ses pieds. Elle lui sembla d’emblée être devenue un petit amas de pierres étriqué. Les murailles seules avaient gardé leur silhouette imposante. La plaine était vide. Il n’y avait plus ces villages de tentes qui autrefois se pressaient au pied de la cité. On ne distinguait même plus le tracé des routes qui, autrefois, charriaient des foules de marchands pressés. Il n’y avait plus rien. Souba descendit lentement dans la plaine et entra dans Massaba.
C’était une ville déserte. Plus un bruit. Plus un mouvement au milieu de ces pierres impassibles. Tout s’était désagrégé. Les habitants qui avaient survécu à la longue guerre avaient tous fini par fuir cet endroit maudit. Ils avaient tout laissé tel quel. Les places. Les maisons à moitié détruites. Le temps et la végétation s’en étaient emparés. Une mousse verte couvrait maintenant les façades. De hautes herbes folles avaient poussé dans les patios, sur les terrasses, entre les tuiles des toits et dans les fissures des murs des maisons. C’était comme si Massaba, lentement, avait été avalée par la végétation. Le lierre rongeait les maisons encore debout. Le vent faisait claquer les portes et soulevait une couche épaisse de poussière. Souba arpenta les rues de cette ville les mâchoires serrées. Massaba n’était pas tombée. Non. Elle avait pourri doucement. Les rues étaient jonchées du vestige des combats d’autrefois. Des bouts de casques. Des débris de verre. Quelques morceaux de machines de guerre calcinées.
Tout lui revenait à l’esprit. Le visage de ceux qu’il avait quittés. La présence de ses frères. Cette dernière soirée qu’ils avaient passée ensemble, la veille de son départ. Les chants. L’alcool qu’ils avaient bu alors. Il se souvenait de la main de sa sœur qui lui caressait le bras. Il se souvenait des pleurs qu’il avait versés. Il était seul à savoir que tout cela avait existé. Sa mule avançait dans la désolation et il lui semblait être vieux de plusieurs siècles. Il revoyait un monde disparu. Il arpentait des rues déjà englouties par le passé. Il était comme un survivant stupide qui voit toute une génération d’hommes mourir et reste seul, hébété, au milieu d’un monde sans nom.
Lorsqu’il entra dans le palais du vieux Tsongor, une odeur forte lui sauta au visage. Une colonie de singes avait élu domicile dans les salles immenses du palais. Il y en avait des centaines. Des milliers. Ils avaient couvert les tapis de leurs déjections. Ils sautaient d’une pièce à l’autre en s’agrippant aux lustres. Souba dut se frayer un passage parmi eux. Il les poussait du pied. C'étaient des singes hurleurs. Leurs plaintes aiguës étaient le seul son qui s’élevait maintenant de la ville. Une plainte animale. Inarticulée. Ils hurlaient ainsi des nuits entières parfois. Dans un concert déchiré qui faisait frémir les murs du palais.
Souba descendit dans la grande salle où son père reposait. Il faisait sombre. Il avança lentement, en tâtonnant devant lui. Trébucha plusieurs fois. C’est alors que, du milieu de la salle, il entendit un grand craquement suivi d’une lueur brusque qui l’éblouit. Une torche venait d’être allumée.
Il resta un instant collé contre le mur. Pris de stupeur. Il discerna lentement le tombeau sur lequel gisait son père. Au-dessus se tenait un être dont le visage était maintenant éclairé par la lueur de la torche.
“Tsongor t’attendait, Souba.”
Il reconnut tout de suite cette voix. C’était comme s’il l’avait quittée la veille. L’homme qui se tenait devant lui était Katabolonga, le porteur du tabouret d’or de son père. Il était là. Aussi décharné qu’une vache sacrée. Les joues creuses. Une barbe immense lui mangeait le visage. Il était sale. Mais il se tenait droit, de toute sa taille de rampant. Il s’était nourri, durant toutes ces années, des singes qui s’étaient aventurés jusqu’à lui. Sans jamais bouger. Restant au chevet du cadavre. Souba sentit une joie profonde l’étreindre. Il restait un homme. Un homme qui connaissait le monde où il était né. Qui se souvenait du visage de ses frères, savait comme Samilia était belle et ce qu’étaient les fontaines de Massaba. Il restait cela. Ici. Au milieu des os de singe rongés et de l'obscurité, il restait un homme qui l’avait attendu et pouvait prononcer son nom.
Ils s’acquittèrent à deux de la promesse faite à Tsongor. Avec précaution, ils s’emparèrent du cadavre du roi et le remontèrent à la surface. Là, ils construisirent une sorte de brancard en bois qu’ils attelèrent à la vieille mule. Et à nouveau Souba reprit la route.
Ils quittèrent à jamais la cité reine d’autrefois, l’abandonnant au lichen et aux singes. Ils marchaient aux côtés de la mule. Sans parler. Chacun veillait sur le corps du roi mort. Soudain, à l'instant où ils furent sur la cime de la colline, ils entendirent le grand chœur plaintif des singes hurleurs. C'était comme un dernier salut de la ville. Ou comme le rire moqueur du destin qui élevait son cri de victoire, dans un pays de silence.
Souba emmena le cadavre de son père vers les montagnes pourpres du Nord. Durant le voyage, Katabolonga lui raconta ce qu’il s’était passé à Massaba. La mort de Liboko. La disparition de Samilia. L’inexorable destruction de la cité. Souba ne posait aucune question. Il n’en avait pas la force. Il pleurait simplement. Le rampant suspendait son récit, puis, lorsque les larmes avaient séché, il reprenait. Souba, ainsi, vécut l’agonie de Massaba et des siens, par la voix du vieux serviteur de Tsongor.
Arrivés aux montagnes pourpres, ils se frayèrent un chemin à travers les étroits défilés de pierre. Katabolonga regardait ce labyrinthe rocheux, ces couloirs accidentés où le soleil perçait à peine, comme il aurait regardé un lieu saint. Il y avait dans la haute silhouette des roches quelque chose d’une éternité suspendue. Personne ne vivait ici que quelques chèvres sauvages et de gros lézards qui se glissaient d’une pierre à l'autre.
Après une heure de marche dans le défilé, ils atteignirent enfin le tombeau. La façade somptueuse du palais se dressait devant eux, creusée dans la pierre ocre. Elle semblait être la porte silencieuse qui mène au cœur des montagnes.
Ils disposèrent le cadavre illustre de Tsongor dans la dernière salle du palais. Souba ajusta la tunique royale du mort, avec des gestes attentionnés de fils. Il se recueillit un temps, la main posée sur le torse de son père. Il appelait son esprit. Puis lorsqu’il sentit que le roi Tsongor était là, à nouveau, tout autour de lui, il prononça à l’oreille du mort cette phrase qu’il avait gardée en mémoire durant toutes ces années :
“C’est moi, père. C’est Souba. Je suis près de toi. Entends ma voix. Je vis. Repose en paix. Tout est accompli."
Et il embrassa le front du roi Tsongor. Alors le cadavre, doucement, sourit. Il entendait la voix de son fils. Il comprenait, au grain de celle-ci, plus mûre, plus grave qu'autrefois, que les années avaient passé. Que malgré la guerre et les massacres, une chose, du moins, s’était produite comme il l’avait espérée. Souba vivait. Et avait tenu parole. Il était temps, enfin, de disparaître. Katabolonga, lentement, s’approcha. D’une des petites boîtes en acajou qu'il portait autour du cou, il sortit la vieille pièce rouillée de Tsongor. Et délicatement, sans dire un mot, il la glissa entre les dents du mort. Tout était achevé. Au terme de sa vie, Tsongor mourait avec pour seul trésor la pièce de monnaie qu’il avait emportée la veille de sa vie de conquêtes. Ainsi prit fin la lente agonie du roi Tsongor. Il sourit avec tristesse, comme un supplicié. Il sourit en contemplant les visages de son fils et de son vieil ami et mourut pour la seconde fois.
Souba resta longtemps au chevet du cadavre. Il conservait en son esprit la dernière expression de son père. Ce sourire triste et lointain qu’il ne lui connaissait pas de son vivant. Il comprenait que pour Tsongor, il ne pouvait y avoir de soulagement. Malgré le retour de son fils et la pièce de Katabolonga, le vieux roi mourait en pensant à Samilia. Et ce souvenir le tourmentait jusque dans sa mort.
Souba souleva la dalle puissante de marbre et scella le tombeau. Tout était fini. Il avait fait ce qu’il devait. C’est alors que Katabolonga se tourna vers lui et lui dit, avec douceur :
“Va maintenant, Souba, vis la vie que tu dois et ne crains rien. Je reste auprès de Tsongor. Je suis là. Je ne bougerai pas."
Et avant que Souba ait pu répondre quoi que ce soit, le grand rampant au visage creusé le serra contre lui et lui fit signe de partir. Il n’y avait plus rien à dire. Souba le sentit. Il se retourna et marcha vers la porte du tombeau. Katabolonga contempla sa silhouette de dos, en récitant entre ses dents des prières pour recommander Souba à la vie. Il sentit la mort monter en lui.
“Voilà, pensa-t-il, c’est mon tour maintenant. Je n’irai pas plus loin. Je suis le dernier du vieux monde. Le temps du roi Tsongor et de Massaba est révolu. Le temps de ma vie aussi. Je n’irai pas plus loin."
Il s’accroupit devant le tombeau, comme un garde, prêt à bondir. Une main sur le pommeau de son poignard, l’autre tenant le tabouret d’or sacré. Et il mourut. Son corps se figea comme la pierre et il resta ainsi pour l’éternité. Telle une statue vigilante qui interdit l’accès de ce lieu sacré aux intrus. Il était là, Katabolonga. A jamais. La tête fière et droite. Les yeux fixés sur la porte du tombeau et sur Souba qui disparaissait.
Le fils du roi Tsongor sortit des vastes salles creusées dans la roche, retrouva la lumière du jour et monta sur sa mule éternelle. Il refit le trajet en sens inverse à travers les hautes roches qui l’observaient en silence. Durant toutes ces nuits de voyage, il n'avait cessé de se poser la même question. Pourquoi son père lui avait-il confié cette tâche ? Pourquoi l'avait-il condamné à l'exil et à la solitude ? Loin des siens. Contraint à ne plus rien savoir du sort de Massaba. Pourquoi l'avait-il désigné lui, Souba, le plus jeune d'entre tous ? Lui qui rêvait d’une tout autre vie. Lui qui, tant de fois, avait voulu renoncer aux sept tombeaux pour aller secourir Massaba. Ces questions l'avaient souvent agité et jamais il n'avait su y répondre. Il avait vieilli. Et il avait fini par prendre cette tâche comme une malédiction qui l'avait banni du monde et de la vie. Mais à cet instant, brusquement, il comprit que son père, sur la terrasse de Massaba, durant sa grande nuit blanche, avait tout entrevu. Il avait vu la guerre terrifiante qui se préparait. Il avait vu le siège sanglant de Massaba et les massacres infinis qui couvriraient la plaine de sang. Il avait senti que le monde allait vaciller. Que tout disparaîtrait. Qu'il ne resterait plus rien et que ni lui ni personne ne pourrait s'opposer à ce vent sauvage qui emporterait tout. Alors il avait fait venir Souba et l'avait condamné à des années d'errance et de travaux. Pour que, durant tout ce temps, il se tienne éloigné du malheur qui mange tout. Pour qu'au terme de tout cela, il reste au moins un homme. Et il avait eu raison. Il en restait un aujourd'hui. Le dernier survivant du clan Tsongor.
Souba s'était acquitté de sa promesse, mais le sourire triste de Tsongor l'obsédait. Il restait Samilia que tous avaient oubliée et que la vie avait saccagée. Il pensa, un temps, partir à sa recherche. Mais il connaissait l'immensité du royaume et il savait qu'il ne la retrouverait jamais. Cette quête-là était vaine. Il réfléchit longtemps sur sa mule. Jusqu'à atteindre le dernier défilé des montagnes pourpres. Il leva alors la tête et regarda le paysage autour de lui. Les montagnes étaient dans son dos. Face à lui l'immensité du royaume. Il était le dernier d’un monde englouti. Un homme mûr dont la vie n’avait pas encore commencé. Il lui restait à vivre. Il sourit. Il savait maintenant ce qu’il devait faire. Il allait construire un palais. Jusqu’à ce jour il avait obéi à son père et érigé les tombeaux, un à un. Aujourd’hui, c’était à Samilia qu’il fallait penser. Il construirait un palais. Le palais de Samilia. Un édifice austère et somptueux qui serait le couronnement de ses travaux. Il essaierait d’égaler la beauté de sa sœur. Il ferait en sorte que le palais dise à la fois le faste de sa vie et le gâchis de cette existence mangée par le malheur. Oui, il lui restait cela à faire. Les tombeaux de Tsongor, nul n’y pénétrerait jamais. Il les avait tous scellés un à un pour que n’y règnent que le silence et la mort. Le palais de Samilia resterait ouvert. Un abri princier pour les voyageurs. Les hommes y viendraient de partout pour s’y reposer. Les femmes y déposeraient des offrandes pour honorer le souvenir de la fille du roi Tsongor. Un palais ouvert aux vents du monde. Comme un caravansérail résonnant de bruits et de rumeurs. Il construirait ce palais et peut-être, un jour, Samilia entendrait-elle parler de ce lieu qui porterait son nom. C’était le seul espoir qu’il lui restait. Qu’elle en entende parler et vienne à lui. Il construirait un palais pour appeler sa sœur. Et tant pis si elle était déjà trop loin. Hors des limites du monde. Tant pis si elle devait ne jamais revenir. Le palais serait là. Pour dire à tous la faute des Tsongor. Pour honorer le souvenir de Samilia et offrir, à jamais, à ses sœurs errantes, l’hospitalité.
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Laurent Gaudé