La nouvelle Carthage

Georges Eekhoud · Chapitre 2 sur 4 · partie 3/3

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La nouvelle Carthage

Ombrageux comme il l’était, il remarqua un…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Elle vit qu’il portait à la casquette les couleurs des partisans de Bergmans:

— Vous faites cause commune avec eux; vous étiez de la petite expédition chez moi… Vrai, Laurent, il ne vous manquait plus que cela… C’est du propre!

— Ce n’est pas le moment de récriminer et de me dire des choses désagréables! fit Paridael avec un aplomb qu’il n’avait jamais eu de la vie en lui parlant. Venez-vous?

Frappée par son air de résolution, matée, elle se laissa entraîner et prit même son bras… Il la fit monter dans la première voiture qu’ils rencontrèrent, jeta au cocher l’adresse de M. Dobouziez et s’assit en face d’elle, sans qu’elle eût risqué une observation.

— Excusez-moi, dit-il. Je ne vous quitterai que lorsque je vous saurai en lieu sûr.

Elle ne répondit pas. Ils ne desserrèrent plus les dents.

Les genoux de Laurent frôlaient ceux de la jeune femme; leurs pieds se rencontrèrent, elle se retirait avec des soubresauts effarouchés et se rencognait dans le fond de la voiture ou affectait de regarder par la portière. Laurent retenait sa respiration pour mieux écouter la sienne; il aurait voulu que ce trajet durât toujours… Tous deux songeaient à la dernière fois qu’ils s’étaient rencontrés. Elle gagnait peur: lui se sentait redevenir l’amoureux d’autrefois.

Ils croisaient des runners ivres, brandissant des gourdins au bout desquels étaient attachés des lambeaux d’étoffes arrachés aux meubles et aux tentures des hôtels dévastés. À chaque réverbère, Laurent avait la rapide vision de la jeune femme. L’alarme qu’il causait à sa cousine le chagrinait atrocement. Il lui serait donc toujours un sujet d’aversion et d’épouvante! Arrivé à la fabrique, il descendit le premier et lui offrit la main. Elle mit pied à terre sans son aide et lui dit, par politesse: «Vous n’entrez pas?»

— Vous savez bien que votre père a juré de ne plus me recevoir…

— C’est vrai. Je n’y pensais plus… Au fait, je vous dois des remerciements, n’est-ce pas? M. Béjard compte des ennemis chevaleresques…

— De grâce, ne raillons pas, cousine… Si vous saviez combien vos sarcasmes sont injustes?… Croyez plutôt à mon inaltérable dévouement et à ma profonde… admiration pour vous.

— Vous parlez comme une fin de lettre! fit-elle, avec une tendance à reprendre son ancien ton persifleur, mais cette pointe manquait de belle humeur et de sincérité. «C’est égal… Encore une fois, merci.» Et elle entra dans la maison.

 

VII. GENDRE ET BEAU-PÈRE

M. Freddy Béjard, nouveau député, donne à ses amis politiques le grand dîner retardé par le sac de son hôtel et l’effervescence populaire.

L’émeute n’a pas duré. Dès le lendemain, les bons bourgeois, que le tumulte de la nuit empêchait de dormir et faisait trembler dans leurs lits, prenaient comme but de promenade les principales maisons ravagées par la populace. Comme les riches ne manquent pas d’imputer ces actes de sauvagerie à Bergmans, malgré les protestations et les désaveux énergiques de celui-ci, M. Freddy Béjard bénéficie de l’indignation des gens rassis et timorés.

Les gazettes persécutées par M. Dupoissy publient durant des semaines des considérations de «l’ordre le plus élevé», sur «l’hydre de la guerre civile» et le «spectre de l’anarchie», si bien que nombre de bons Anversois, détestant Béjard et les étrangers et portés pour Bergmans, craindraient, en continuant d’appuyer celui-ci, de provoquer de nouveaux désordres.

Comme il incombait à la ville de dédommager les victimes des démagogues, M. Béjard n’a rien perdu non plus de ce côté-là, et en a profité pour grossir l’évaluation des dégâts.

De sorte que c’est dans un hôtel repeint et meublé à neuf, plus cossu que jamais, où rien ne porte trace de la visite des runners, que M. le député traite ses féaux et amis; ses collègues du «banc» d’Anvers au Parlement, ses égaux, les riches: Dobouziez, Vanderling, Saint-Fardier père, les deux jeunes couples Saint-Fardier, Van Frans et autres Van, les Peeters, les Willems, les Janssens, sans oublier l’indispensable Dupoissy.

La belle Mme Béjard préside à ce dîner: plus en beauté que jamais. On l’accable de compliments et de félicitations et Dupoissy ne peut lever son verre sans s’incliner galamment du côté de Mme la représentante.

À la vérité, Mme Béjard est profondément malheureuse.

Ce mari, qu’elle n’a jamais aimé, elle le déteste et le méprise à présent. Il y a longtemps que leur ménage est devenu un enfer: mais par fierté, devant le monde, elle se fait violence et parvient à «représenter» de manière à tromper les malveillants et les indiscrets.

Elle sait que son mari entretient une Anglaise du corps de ballet; une grande fille commune et triviale, qui jure comme un caporal-instructeur, fume des cigarettes à s’en brûler le bout des doigts et boit le gin au litre.

Honnête et droite, orgueilleuse, mais d’un caractère répugnant aux actions malpropres, Gina a dû subir les confidences cyniques de cet homme. Les infamies de la vie privée ou publique des gens de son monde lui ont été révélées par cet ambitieux. Et, d’un coup, elle a vu clair dans cette société si brillante au dehors; et elle a compris l’intransigeance de Bergmans, elle l’en a aimé davantage allant jusqu’à épouser au fond du coeur, elle, la fière Gina, la cause de ce révolutionnaire, de ce roi des poissardes, comme l’appelle le député Béjard.

Et pendant les troubles, lorsqu’elle rencontra Laurent Paridael, si elle s’était montrée distante et railleuse c’était par habitude, par une sorte de pudeur, par une dernière fausse honte qui l’empêchait de paraître convertie à des sentiments de générosité qu’elle avait méprisés et blâmés chez lui.

En réalité, lors de l’élection, elle forma des voeux ardents pour Bergmans et maudit le succès de son mari. À telle enseigne que le sac de leur maison avait même répondu ce soir de furie populaire à son état d’énervement, de dépit et de déconvenue. C’est qu’elle appartient, à présent, à Bergmans, qu’elle est sienne de pensées et de sentiments. Mais comme elle ne sera jamais son épouse elle tiendra jusqu’à la mort ces sentiments renfermés au plus profond de son coeur. Elle ne vit plus que pour son fils, un enfant d’un an qui lui ressemble; et pour son père, à elle, le seul riche qu’elle aime et qu’elle estime encore. Les petites tentatrices, Angèle et Cora, continuent de perdre leur peines en voulant lui inculquer leur philosophie spéciale.

Prendre la vie comme une perpétuelle partie de plaisir, ne se forger aucune chimère, s’attacher modérément de façon à se détacher facilement, profiler de la jeunesse et du sourire des occasions; fermer les yeux aux choses tristes ou maussades, à la bonne heure. Voyez-les à ce dîner, appétissantes, décolletées, la chair heureuse, rire et bruire comme des plantes vivaces aux souffles conquérants de l’été; piailler, caqueter, agacer leurs voisins et se lancer, par moments, d’un côté à l’autre de la table, des regards de connivence. Bien naïve leur amie Gina d’héberger des diables bleus et des papillons noirs!

Mme Béjard, souffrant d’une migraine atroce, préside, avec un tact irréprochable, ce dîner qui n’en finit pas.

Combien elle voudrait relever les vilenies dont, pour flatter le maître de la maison, ses familiers, Dupoissy en tête, saupoudrent la renommée de Bergmans.

— Oh! très drôle, très fin… Avez-vous entendu?

Et le Sedanais s’empresse de répéter, à mots discrets, à Gina la petite malpropreté. Si elle n’y applaudit pas, du moins lui faut-il approuver du sourire, d’une flexion de tête.

Béjard s’essaie à son rôle nouveau. Il disserte et papote à l’envi avec ses collègues, jargonne comme eux, rapports, enquêtes, commissions, budgets.

M. Dobouziez parle encore moins que d’habitude. Savoir sa fille malheureuse, l’a vieilli, et elle a beau faire bonne figure et affecter du contentement, il l’aime trop pour ne pas deviner ce qu’elle lui cache. Veuf depuis un an, ses cheveux ont blanchi, sa poitrine ne se bombe plus si fièrement qu’autrefois, et son chef autoritaire s’incline. Il faut croire que quelques-uns de ses problèmes sont restés sans solution ou que l’algébriste a trouvé des résultats incompatibles?

Au dessert, on prie Mme la représentante de chanter. Régina a encore sa belle voix, cette voix puissante et souple de la soirée d’Hémixem, mais enrichie aussi de cette expression, de cette mélancolie, de ce charme de maturité qu’a revêtu sa physionomie autrefois trop sereine. Et ce n’est plus la valse capricante de Roméo qu’elle gazouille aujourd’hui, c’est une mélodie large et passionnée de Schubert, l’Adieu.

Assis dans un coin, à l’écart, M. Dobouziez est suspendu aux lèvres de sa fille, lorsqu’une main se pose sur son épaule. Il sursaute. Et Béjard, à mi-voix:

— Passons un moment dans mon cabinet, beau-père, j’ai un mot à vous dire…

L’industriel, un peu désappointé d’être arraché à une des seules distractions qui lui restent encore, suit son gendre, frappé par l’étrange intonation de la voix du député.

Installés l’un en face de l’autre devant le bureau, Béjard ouvre un tiroir, furette dans un casier, tend à Dobouziez une liasse de papiers.

— Veuillez prendre connaissance de ces lettres!

Il se renverse dans son fauteuil, ses doigts tambourinent les coussinets de cuir, tandis que ses yeux suivent sur la physionomie de Dobouziez les impressions de la lecture.

Le visage de l’industriel se décompose; il pâlit, sa bouche se plisse convulsivement, tout à coup il s’interrompt.

— Me direz-vous ce que cela signifie? fait-il en regardant son gendre avec plus d’angoisse que de courroux.

— Tout simplement que je suis ruiné et qu’on proclamera ma faillite avant un mois, avant quinze jours peut-être, à moins que vous ne veniez à mon aide…

— À votre aide!» Et Dobouziez se cabre. «Mais malheureux, je me suis déjà enfoncé, pour vous, dans des difficultés dont je ne sais comment sortir!… Et en ce moment même le désastre qui vous frappe m’englobe… Vous êtes fou, ou bien impudent, de compter encore sur moi!»

— Il faudra pourtant que vous vous exécutiez, monsieur… Ou bien préfèreriez-vous passer pour le beau-père d’un homme insolvable, d’un failli? … Mais vous n’avez pas fini de lire ces lettres… Je vous en prie, continuez… Vous verrez que la chose mérite tout au moins réflexion… Avouez que ce n’est pas de ma faute. La débâcle de Smithson et C°, à New-York, une banque si solide! Qui pouvait prévoir cela? … Ces mines de cuivre, de Sgreveness, dont les actions viennent de tomber à vingt, au-dessous du pair, ce n’est pas moi pourtant qui vous les ai vantées. Soyez de bonne foi et rappelez-vous votre confiance en ce petit ingénieur, votre camarade du génie, qui vint vous proposer l’affaire…

— Taisez-vous, interrompt Dobouziez… Ah, taisez-vous! Ces spéculations effrénées sur les cafés, qui ont englouti, en moins de quatre jours, la totalité de la dot de votre femme! Dites, est-ce moi aussi qui vous les ai conseillées? Et ce jeu sur les fonds publics, auquel vous employez votre Dupoissy? Croyez-vous les gens qui fréquentent la Bourse assez bêtes pour supposer un seul instant que les cent mille et les deux cent mille francs de différences payés par ce mérinos, qui n’a jamais possédé de laine pour son compte, que celle que porte sa tête cafarde, soient sortis de ses propres coffres? Et pour comble voilà que ce pied-plat qui lèche l’empreinte de vos talons est tout doucement en train de vous lâcher. Il faudrait entendre comme il vous traite en votre absence! Vous dégoûtez jusqu’à ce paltoquet. En Bourse il ne se gène pas pour dire haut ce qu’il pense de votre nouvelle… industrie, celte agence d’émigration qui pourrait bien vous valoir des démêlés avec la justice. Fi donc!

— Monsieur! fit Béjard en sursautant, Dupoissy est un calomniateur que je ferai traîner en prison!

Mais sans prendre garde à l’interruption, Dobouziez continuait:

— Quelle dégringolade! Tomber jusqu’à devenir trafiquant en chair blanche. Vraiment, c’est à croire aux fables qu’on raconte sur vous. D’abord la traite des noirs, ensuite celle des blancs: c’est dans l’ordre! Parole d’honneur, je ne sais qui préférer d’un négrier ou d’un agent d’émigration. Vous n’avez pas même eu la pudeur de donner un autre nom à la Gina, le navire qui emporte aujourd’hui tous ces misérables à Buenos-Ayres! Et votre politique, est-ce moi peut-être, qui puise dans votre caisse les pièces d’or et les billets de banque à l’aide desquels vous vous êtes fait élire député… Je ne vous rappellerai pas avec quel enthousiasme et quelle sincérité…

Et terrible, retrouvant son beau port de tête d’autrefois et son ton souverain et acerbe, Dobouziez jetait à la face de son gendre cette hottée de griefs…

— Et comme si cela ne suffisait pas, reprit-il, non content de vous ruiner sottement, de disposer avec une légèreté criminelle du bien de votre femme et de votre enfant, vous rendez Gina malheureuse; vous ne la sacrifiez pas seulement à vos ambitions politiques, mais vous avez des maîtresses…, il vous faut entretenir des actrices… Sous prétexte que cela pose un homme, ça! Ce n’est pas tout. Les lupanars du Riet-Dyck n’ont pas de client plus assidu et plus prodigue que le député Béjard! Ah, tenez, si je m’écoutais, dès ce soir, je reprendrais Gina chez moi avec son enfant, et je vous laisserais grimacer vos grands airs de représentant, devant votre coffre-fort vide et votre crédit épuisé…

— Votre fille! Parlons-en de votre fille! ricana Béjard qui tirait et mordillait rageusement ses favoris roux. Vous ne comptez donc pour rien les exigences et les fantaisies de Madame? Fichtre! il m’a bien fallu recourir aux spéculations et à des industries lucratives, pour faire face à son luxe de lorette. Mes bénéfices d’armateur n’y auraient pas suffi… Mais, c’était à prévoir, après la jolie éducation que vous lui avez donnée!…

— Que ne me la laissiez-vous, alors? fit Dobouziez. Si j’étais heureux et fier, moi, de la voir bien mise, rayonnante, entourée d’objets coûteux et à son goût? Ah, si je n’avais eu à solder que ses frais de toilette, qu’à la pourvoir de distractions, de bijoux, de bibelots, je ne serais pas aussi bas, entendez-vous, monsieur, que depuis qu’il m’a fallu intervenir dans les frais de votre sport politique, et couvrir de ma signature vos sottes et extravagantes entreprises. Vrai, ne me parlez pas de ce qu’elle m’a coûté; des gaspilleurs et des faiseurs de votre espèce ne me tiennent pas quitte à si bon compte, ils m’enlèveraient jusqu’à l’honneur…

Et Dobouziez se laissa tomber, épuisé, dans un fauteuil.

Béjard avait écouté presque tout le temps, en se promenant de long en large, et en opposant une sorte de sifflement aux vérités les plus cinglantes.

Au-dessus, dans les salons, la voix de Mme Béjard continuait de résonner, profonde et mélancolique. Et cette voix remuait l’industriel jusqu’au plus profond des entrailles. Car, si Dobouziez souffrait dans sa probité et sa prudence de négociant de s’être mépris à ce point sur la vertu commerciale de son gendre, il s’en voulait surtout d’avoir exposé le repos, la fortune et l’honneur de sa fille aux risques et aux accidents de pareille association.

Dobouziez avait songé au divorce, mais il y avait l’enfant, et la mère craignait d’en être séparée. En invoquant les difficultés de sa propre situation, le fabricant n’exagérait pas. À des années de prospérité, succédaient un marasme et une accalmie prolongée. Depuis longtemps, l’usine fabriquait à perte; elle n’occupait plus que la moitié de son personnel d’autrefois… Dobouziez s’était saigné à blanc, dix fois, pour remettre à flot les affaires de Béjard. La suspension de paiements de la maison américaine notifiée à Béjard, l’atteignait aussi. Comment ferait-il face à cette nouvelle complication? Il ne pourrait se tirer d’affaire lui-même qu’en hypothéquant la fabrique et ses propriétés.

Mais pouvait-il laisser mettre en faillite le mari de sa fille, le père de son petit-fils et filleul?

Béjard l’attendait à ce silence. Il l’avait laissé se débattre et expectorer sa bile, il lisait sur le visage contracté du vieillard les pensées qui se combattaient en lui. Lorsqu’il jugea le moment venu de reprendre le débat, il recourut à son ton doucereux de juif qui ruse:

— Trêve de récriminations, beau-père, dit-il. Et nous nous jetterions durant des heures nos torts réels ou prétendus à la tête, que cela ne changerait rien à la situation. Parlons peu, parlons bien. Rien n’est désespéré, que diable! Bien entendu si vous ne vous obstinez point à me plonger vous-même dans le bourbier où je me sens enfoncer. J’ai calculé sur cette feuille — et vous pourrez l’emporter pour vérifier, à loisir, à tête plus reposée, l’exactitude de mes chiffres — que ma dette et mes obligations s’élèvent à deux millions de francs… De grâce, plus de secousses électriques, n’est-ce pas?… Que j’achève au moins de vous exposer la situation… J’ai de quoi, en caisse, faire face aux quatre premières échéances, représentant près de huit cent mille francs. Cela nous mène jusqu’au premier du mois prochain…

— Et alors?

— Alors je compte sur vous…

— Vous comptez sérieusement que je vous procure plus d’un million?

— On ne peut plus sérieusement.

Le même mortel et crispant silence, pendant que Gina chantait là-haut, en s’accompagnant, les nobles mélodies des classiques allemands. Dobouziez se prend le front à deux mains, l’étreint comme s’il voulait en exprimer la cervelle, puis il le lâche brusquement, se lève, ferme les poings, et sans s’ouvrir autrement auprès de Béjard d’une résolution extrême qu’il vient de prendre, il lui dit:

— Laissez-moi quinze jours pour aviser… et ne vous empêtrez pas davantage d’ici là…

L’autre comprend que le beau-père le sauve, et marche vers lui, la main tendue, confit en douceâtres formules de gratitude…

Mais Dobouziez se recule, porte vivement les mains derrière le dos:

— Inutile!… Si vous êtes réellement capable de quelque reconnaissance, c’est à Gina et à l’enfant que vous la devrez… S’ils n’étaient pas en cause!…

Et il n’achève pas; Béjard ne manquant pas d’entendement n’insiste plus.

Tous deux remontent dans les salons et feignent de poursuivre une conversation indifférente.

M. Dobouziez va se retirer. Gina l’accompagne dans le vestibule et l’aide à endosser sa pelisse, puis, elle lui tend le front. Dobouziez y appuie longuement les lèvres, lui prend la tête dans les mains, la contemple avec orgueil et tendresse:

— Serais-tu heureuse, mignonne, de demeurer encore avec moi?

— Tu le demandes!

— Eh bien, si tu te montres bien raisonnable, surtout si tu reprends un peu de ta gaieté d’autrefois, je m’arrangerai pour venir m’installer chez toi… Mais garde-moi le secret de ce dessein. Bonsoir, petite…

 

VIII. DAELMANS-DEYNZE

À rentrée d’une des rues riveraines du Marché-aux-Chevaux, où des hôtels un peu froids, habités par des patriciens, voisinent, comme en rechignant, avec des bureaux et des magasins de négociants, théâtre d’un va-et-vient continuel de ruche prospère, — court, sur une quarantaine de mètres, un mur bistré, effrité par deux siècles au moins, mais assez massif pour subsister durant de longues périodes encore.

Au milieu, une grande porte charretière s’ouvre sur une vaste cour fermée de trois côtés par des constructions remontant à l’époque des archiducs Albert et Isabelle, mais qui ont subi, depuis, des aménagements et des restaurations en rapport avec leurs destinées modernes.

Un des solides vantaux noirs étale une large plaque de cuivre, consciencieusement astiquée, sur laquelle on lit en gros caractères: J.-B. Daelmans-Deynze et Gie. Le graveur voulait ajouter: denrées coloniales. Mais a quoi bon? lui avait-on fait observer. Comme deux et deux font quatre, il est avéré, à Anvers, que Daelmans-Deynze, les seuls Daelmans Deynze, sont commerçants en denrées coloniales, de père en fils, en remontant jusqu’à la domination autrichienne, peut-être jusqu’aux splendeurs de la Hanse.

Si l’on s’engage sous la porte, profonde comme un tunnel de fortifications, et qu’on débouche dans la cour, on avise d’abord un petit vieillard alerte, quoique obèse, rouge de teint, monté sur de petites jambes minces et torses, arc-boutées plus que de nécessité, mais qui sont en mouvement perpétuel. C’est Pietje le portier. Pietje de kromme — le cagneux — comme l’appellent irrévérencieusement les commis et les journaliers de la maison, sans que Pietje s’en offusque. Aussitôt qu’il vous aura aperçu, il ôtera sa casquette de drap noir à visière vernie et, si vous, demandez le patron, le chef de la firme, il vous dira, suivant l’heure de la journée: «Au fond, dans la maison, s’il vous plaît, monsieur», ou bien: «à droite, sur son bureau, pour vous servir…»

La cour, pavée de solides pierres bleues, s’encombre généralement de sacs, de caisses, de tonnes, de futailles, de dames-jeanne, d’outres et de paniers de toutes couleurs et dimensions.

Mais Pietje, jouissant de votre surprise candide, vous apprendra que ceci ne vous représente qu’un dépôt infime, un stock d’échantillons.

C’est à l’entrepôt Saint-Félix, ou dans les docks, aux Vieux-Bassins, que vous en verriez des marchandises importées ou exportées par Daelmans-Deynze!

De lourds chariots, attelés de ces énormes chevaux de «Nations» aux croupes rondes et luisantes, attendent, dans la rue, qu’on les charge ou qu’on les allège. M. Van Liere, le magasinier, en veston, fluet, rasé de près, l’oeil douanier, le crayon et le calepin à la main, prend des notes, aligne des chiffres, remplit les formules, empoigne des lettres de voiture, parcourt les factures, saute parfois, agile comme un écureuil, sur le monceau des marchandises dont il constate la condition en poussant des cris et des interpellations, gourmandant ses aides, pressant les charretiers dans une langue aussi inintelligible que du sanscrit pour qui n’est pas initié aux mystères des denrées coloniales.

Les débardeurs, de grands diables, taillés comme des dieux antiques, avec leur tablier de cuir, leurs bras nus où les muscles s’enroulent comme les fibres d’un câble, rouges, empressés, soulèvent, avec un «han!» d’entrain, les lourds ballots et, le poids assis sur leurs épaules, ne semblent plus supporter qu’un faix de plumes. Le charretier en blouse bleue, en culotte de velours brun à côtes, le feutre rond déformé et déteint par les pluies, son court fouet à large corde sous le bras, écoute respectueusement les observations de M. Van Liere.

— Minus, dérangez-vous un peu! Laissez passer monsieur, dit ce potentat avec un sourire de condescendance, en comprenant, d’un coup d’oeil, l’embarras de votre situation alors que vous enjambez les sacs et les caisses sans savoir comment cette gymnastique finira.

Un des colosses déplace, comme d’un revers de sa main calleuse, un des barils persécuteurs et avec un «Merci» de naufragé recueilli, vous poussez, enfin, dans l’angle du mur de la rue et du corps de bâtiment à droite, une porte vitrée sur laquelle se lit le mot: Bureaux.

Mais vous n’entrez encore que dans l’antichambre.

Une nouvelle poussée. Courage! La porte capitonnée de cuir à l’intérieur glisse sans bruit. Vingt plumes infatigables grincent sur le papier épais des registres ou frôlent la soie des copies de lettres; vingt pupitres adossés, deux à deux, se prolongent à la file sur toute la longueur du bureau éclairé du côté de la cour par six hautes fenêtres; vingt commis juchés sur un nombre égal de tabourets, les manches en lustrine aux bras, le nez penché sur la tâche, semblent ne pas s’être aperçus de votre intrusion. Vous toussez, n’osant recourir à une interpellation directe… — Artie étrangère? M’sieur?… — Correspondance? Caisse?… L’article corinthes… Dattes… Pruneaux… Huile d’olive?… vous demandent machinalement, sans même vous dévisager, les ministres de ces départements divers, jusqu’à épuisement de la liste. — Non! dites-vous au moins imposant de ce personnel… un jeune homme à l’air doux et novice, saute-ruisseau, vêtu de chausses trop courtes pour son long corps, ses bras en steeple-chase continuel avec la manche de sa veste battant de la longueur d’une main, d’un poignet, d’une partie d’avant-bras, l’étoffe poussive. — Non! dites-vous, je désirerais parler à M. Daelmans… — Daelmans-Deynze! rectifie le jeune homme effaré… M. Daelmans-Deynze… la porte du fond devant vous… Permettez que je vous précède… Il peut être occupé… Votre nom, monsieur?…

Enfin, la dernière formalité étant remplie, vous avancez, longeant la file des pupitres, passant pour ainsi dire en revue, et de profil, les vingt commis gros ou maigres, chlorotiques ou couperosés, lymphatiques ou sanguins, blonds ou noirs, variant de soixante à dix-huit-ans — l’âge du jeune homme effaré — mais tous également préoccupés, tous profondément dédaigneux du motif profane qui vous amène, vous, simple observateur, artiste, travailleur intermittent, dans ce milieu d’activité incessante, un des sanctuaires de dilection du Mercure aux pieds ailés.

Et c’est à peine si M. Lynen, le vieux caissier, a relevé vers vous son front chauve et ses lunettes d’or, et si M. Bietermans, son second en importance, le correspondant pour les langues étrangères, a campé pour vous lorgner un instant, son pince-nez japonais sur son nez au busc diplomatique.

Mais ces comparses comptent-ils encore lorsque vous êtes en face du chef suprême de la «firme»? — Entrez, a-t-il dit de sa voix sonore. Il est là devant vos yeux, cet homme solide comme un pilier, un pilier qui soutient sur ses épaules une des maisons-mères d’Anvers. Il vous a dévisagé de ses yeux bleuâtres, gris et clairs; cela sans impertinence; d’un seul regard il vous jauge aussi rapidement son homme qu’il combinera une affaire en Bourse; il a non seulement le compas, mais la sonde dans l’oeil; il devinera de quel bois vous vous chauffez, et éprouvera, avec une certitude aussi infaillible que la pierre de touche, si c’est de l’or pur ou du doublé que porte votre mine.

Un terrible homme pour les consciences véreuses, les financiers de hasard, que Daelmans-Deynze! Mais un ami de bon conseil, un aimable protecteur, un appui intègre que Daelmans-Deynze pour les honnêtes gens, et vous en êtes, car c’est avec empressement; qu’il vous a tendu sa large main et qu’il a serré la vôtre.

La plume derrière l’oreille, la bouche souriante, la physionomie ouverte et cordiale, il vous écoute, scandant vos phrases de politesse de «très bien!» obligeants, en homme sachant qu’on s’intéresse à ce qui le concerne. Sa santé? Vous vous informez de sa santé. Pourrait-on porter plus gaillardement ses cinquante-cinq ans! Ses cheveux correctement taillés et distribués des deux côtés de la tête par une raie irréprochable, grisonnent quelque peu, mais ne désertent pas ce noble crâne; ils lui feront plus tard une auréole blanche et donneront un attrait nouveau à ce visage sympathique. Les longs favoris, bruns, que sa main tortille machinalement, s’entremêlent; aussi de fils blancs, mais ils ont grand air, tels qu’ils sont. Et ce front, y découvre-t-on la moindre ride; et ce teint rose, n’est-il pas le teint par excellence, le teint de l’homme sans fiel, au tempérament bien équilibré, aussi foin de la phtisie que de l’apoplexie?… Il ne porte même pas de lunettes, Daelmans-Deynze. Un binocle en or est suspendu à un cordon. Simple coquetterie! il lui rend aussi peu de services que le paquet de breloques attaché à sa chaîne de montre. Son costume est sobre et correct. Le drap très noir et le linge très blanc, voilà son seul luxe en matière de toilette. Grand, large d’épaules, il se tient droit comme un I, ou plutôt, comme nous l’avons dit, un pilier, un pilier sur lequel reposent les intérêts d’une des plus anciennes maisons d’Anvers.

Digne Daelmans-Deynze! À la rue, ce sont des coups de chapeau à chaque pas. Depuis les écoliers qui se rendent en classe, jusqu’aux ouvriers en bourgeron, tous lui tirent la casquette. Et jusqu’au vieux et hautain baron Van der Dorpen, son voisin, qui le salue, souvent le premier, d’un amical «Bonjour, monsieur Daelmans»… C’est que son écusson de marchand n’a jamais été entaché. Réclamez-vous de cette connaissance et pas une porte ne vous sera fermée dans la grande ville d’affaires, depuis la Tête de Grue jusqu’à Austruweel.

Dans les cas litigieux, c’est lui que les parties consultent de préférence avant de se rendre chez l’avocat. Combien de fois son arbitrage n’a-t-il pas détourné des procès ruineux et son intermédiaire, sa garantie, des faillites désastreuses. Vous vous informez de sa femme?… Elle se porte très bien, grâce a Dieu, Mme Daelmans… Je vous conduirai auprès d’elle… Vous déjeunerez avec nous, n’est-ce pas?… En attendant, nous prendrons un verre de Sherry.

Il vous met sa large main sur l’épaule en signe de possession; vous êtes son homme, quoi que vous fassiez. On ne refuse pas, d’ailleurs, une si cordiale invitation. Il pourrait vous conduire directement du bureau dans la maison par la petite porte dérobée, mais il a encore quelques ordres à donner à MM. Bietermans et Lynen. — Une lettre de notre correspondant de Londres? dit Bietermans en se levant. Ah! De Mordnunt-Hackey… Très bien… Très bien…! L’affaire des sucres, sans doute… Écrivez-lui, je vous prie, que nous maintenons nos conditions… Messieurs, je vous salue… Qui fait la Bourse aujourd’hui? Vous, Torfs? N’oubliez pas alors de voir M. Berwoets… Excusez-moi, mon ami… Là, je suis à vous…

Ô l’aimable homme que Daelmans-Deynze!

Ces ordres étaient donnés sur un ton paternel qui lui faisait des auxiliaires fanatiques de son peuple d’employés.

Une remarque à faire, et ce n’était pas là une des moindres causes de la popularité de Daelmans à Anvers, c’est que la firme n’occupait que des commis et des ouvriers flamands et surtout anversois, alors que la plupart des grosses maisons accordaient, au contraire, la préférence aux Allemands.

Le digne sinjoor ne voulait même pas accepter les étrangers comme volontaires, il ne reculait pas devant une augmentation de frais pour donner du pain aux «gars d’Anvers», aux jongens van Antwerpen, comme il disait, heureux d’en être, de ces gars d’Anvers.

Les autres négociants trouvaient originale cette façon d’agir. Le banquier rhénan Fuchskopf haussait les épaules et disait à ses compatriotes résidant à Anvers: «Ce ger Taelman vé té la boézie!», mais le digne Flamand «faisait bien et laissait dire», et les Tilbak parlaient avec attendrissement du patriotisme du millionnaire du Marché-aux-Chevaux, et Vincent faisait miroiter aux yeux de son petit Pierket, bon écolier, cette perspective: «Toi, tu entreras un jour chez Daelmans-Deynze.»

Il vous a entraîné au fond de la cour dans la maison dont la façade antique est tapissée d’un lierre pour le moins contemporain de la bâtisse. À gauche, en face du bureau, sont les écuries et la remise. On gravit quatre marches, on pousse la grande porte vitrée précédée d’une marquise.

— Joséphine! voici un ressuscité…

Et une bonne tape dans le dos, de la main de votre hôte, vous met en présence de Mme Daelmans.

Celle-ci, qui travaillait à un ouvrage au crochet, jette une exclamation de surprise et s’extasie sur l’heureuse inspiration à laquelle on doit votre visite.

Si le mari a bonne mine et l’abord sympathique, que dire de sa «dame»? Le type par excellence de la ménagère anversoise, soigneuse, proprette et diligente.

Elle a quarante ans, Mme Daelmans. Des bandeaux bien lisses de cheveux noirs encadrent un visage réjoui, où brillent deux yeux bruns affectueux et où sourient des lèvres maternelles. Les joues sont fournies et colorées comme la chair d’une pomme mûrissante.

Elle est petite, la bonne dame, et se plaint de devenir trop épaisse. Cependant, ce n’est pas la paresse qui est cause de cette corpulence. Levée dès l’aube, elle est toujours sur pied, active et remuante comme une fourmi. Elle préside à toutes les opérations du ménage, avoue-t-elle, mais ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle met elle-même la main à toutes les besognes. Rien ne marche assez vite à son gré. Elle en remontre à sa cuisinière dans l’art de bouillir le pot au feu, et au domestique dans celui d’épousseter les meubles. Elle court de l’étage au rez-de-chaussée. À peine a-t-elle l’envie de s’asseoir et mis la main sur le journal ou le: tricot entamé, que lui vient une inquiétude sur le sort du ragoût qui mijote dans la casserole, ou de la provision de poires du cellier: Lise aura fait trop grand feu et Pier négligé de retourner les fruits qui commençaient à se piquer d’un côté. Avec cela pas d’humeur; la bonne dame est vigilante sans être tatillonne. Elle fera largement l’aumône aux pauvres de la paroisse, mais ne tolérera pas qu’on perde un morceau de pain, petit comme le doigt.

Aussi comme elle est tenue, la vieille maison de Daelmans-Deynze! Dans la grande chambre où l’on vous a introduit, vous ne serez pas frappé par un luxe de la dernière heure, un mobilier flambant neuf, des peintures auxquelles un décorateur à la mode vient de donner un coup de pinceau hâtif. Non, c’est l’intérieur cossu et simple dont vous avez rêvé en voyant les maîtres. Ces meubles ne sont pas les compagnons d’un jour achetés par un caprice et remplacés par une lubie, ce sont de solides canapés, de massifs fauteuils en acajou, style empire, garnis de velours pistache. On en renouvelle les coussins avec, un soin jaloux; on polit consciencieusement le bois séculaire; on les entretient comme de vieux serviteurs de la maison: on ne les remplacera jamais.

La dorure des glaces, des cadres et du lustre a perdu, depuis longtemps, le luisant de la fabrique, et les couleurs de l’épais tapis de Smyrne ont été mangées par le soleil, mais les vieux portraits de famille gagnent en intimité et en poésie patriarcale dans ces médaillons de vieil or, et le tapis laineux a dépouillé ses couleurs criardes; ses bouquets éclatants ont pris lès tons harmonieux et apaisés d’un feuillage de septembre. Il y a bien des années que ces grands vases d’albâtre occupent les quatre encoignures de la vaste pièce; que ce cuir de Cordoue revêt les parois; que la table ronde en palissandre trône au milieu de la salle, que la pendule à sujet, au timbre vibrant et argentin, sonne les heures entre les candélabres de bronze à dix branches. Mais ces vieilleries ont grand air; ce sont les reliques des pénates. Et les housses ajourées, oeuvre du crochet diligent de la bonne dame Daelmans, prennent sur ces coussins de velours sombre des plis sévères et charmants de nappe d’autel.

C’est devant ce Daelmans-Deynze que Guillaume Dobouziez se présente, le lendemain du dîner politique chez M. Freddy Béjard.

Ces deux hommes, camarades de collège, s’estimaient beaucoup et se fréquentaient assidûment il y a des années; et c’est le luxe trop ostensible, le train de maison tapageur et surtout les relations remuantes et cosmopolites de l’industriel qui ont éloigné M. Daelmans d’un confrère dont il apprécie les connaissances solides, l’application et la probité. Autrefois même, il fut sérieusement question entre eux d’une association commerciale. Daelmans comptait mettre ses capitaux dans la fabrique. Mais c’était à l’époque de la pleine prospérité de cette industrie et Dobouziez préférait en demeurer propriétaire principal. Aujourd’hui il vient proposer humblement au négociant de reprendre ses actions.

Daelmans-Deynze sait depuis longtemps que l’usine périclite, il n’ignore pas moins les sacrifices auxquels se résigna Dobouziez pour établir sa fille et venir en aide à Béjard; il pourrait manifester à son interlocuteur un certain étonnement devant une pareille proposition, et ravaler l’objet offert afin de l’obtenir à des conditions léonines; mais Daelmans-Deynze y met plus de discrétion et moins de rouerie. Au fond, il ne nourrit pas grande envie de s’embarrasser d’une affaire nouvelle par ce temps de crise et de stagnation, mais il a deviné, dès les premiers mots de l’entretien, voire par la démarche même à laquelle s’est décidé Dobouziez, que celui-ci se trouve dans des difficultés atroces, et Daelmans appartient à la classe de plus en plus restreinte de commerçants qui s’entraident. Non, admirez le tact avec lequel M. Daelmans débat les conditions de la reprise. Afin de mettre M. Dobouziez à l’aise, il ne feint aucune surprise, il ne prend pas ce ton de compassion qui offenserait si cruellement un homme de la trempe du fabricant; il ne lui insinue même pas que s’il consent a racheter la fabrique, de la main à la main, c’est uniquement pour obliger un ami dans la détresse. Pas une récrimination, pas un reproche, aucun air de supériorité!

Oh! le brave Daelmans-Deynze! Et ces bons sentiments ne l’empêchent pas d’examiner et de discuter longuement l’affaire. Il entend concilier son intérêt et sa générosité; il veut bien obliger un ami, mais à condition de ne pas s’obérer soi-même. Quoi de plus équitable? C’est à la fois strictement commercial et largement humain. Cependant ils vont conclure.

Reste un point que ni l’un ni l’autre n’osent aborder. Il faut bien s’en expliquer cependant; tous deux l’ont au coeur. Mais Dobouziez est si fier et Daelmans si délicat! Enfin, Daelmans se décide à prendre, comme il dit, le taureau par les cornes:

— Et, sans indiscrétion, monsieur Dobouziez, que comptez-vous faire à présent?

L’autre hésite à répondre. Il n’ose pas exprimer ce qu’il souhaiterait.

— Écoutez, reprend M. Daelmans, voua accueillerez mes ouvertures comme voua l’entendrez et il est convenu d’avance que vous me les pardonnez, au cas où elles vous paraîtraient inacceptables… Voici. La fabrique changeant de propriétaire, il serait désastreux qu’elle perdit du même coup son directeur… Vous me comprenez? Je dirai même que cette éventualité suffirait pour faire hésiter l’acquéreur. Des capitaux se remplacent, monsieur Dobouziez, l’argent se gagne, se perd — se gaspille, allait-il dire, mais il se retint — se regagne. Mais ce qui se trouve et ce qui se remplace difficilement, c’est un homme de talent, un homme instruit, actif, expérimenté, un homme du métier… C’est pourquoi je vous demande, monsieur Dobouziez, si vous verriez quelque inconvénient à demeurer à la tête d’une industrie que vous avez édifiée et que vous seul pouvez maintenir et perfectionner… Nous comprenons-nous?

S’ils se comprenaient! Ils ne pouvaient mieux se rencontrer. C’était précisément la solution qu’espérait M. Dobouziez.

Entre gens si honnêtes et si droits, on convint avec tout autant de facilité du chiffre des appointements du directeur; sauf ratification par Saint-Fardier et les petits actionnaires: une simple formalité. Il va sans dire que M. Daelmans mit vos appointements à un chiffre très respectable. Il voulait même que le directeur continuât d’occuper la somptueuse maison attenante à la fabrique. Mais le père esseulé désirait retourner auprès de son enfant.

Ah! personne comme Daelmans-Deynze n’aurait pu adoucir à Dobouziez l’amertume et l’humiliation de ce sacrifice! Qui s’imaginerait pareille délicatesse et pareilles nuances de procédés chez cet homme de négoce! Dobouziez dut se l’avouer au fond de son coeur si blindé, si fier, si peu accessible aux émotions. Et, au moment de prendre congé de M. Daelmans — son patron — comme il articulait quelque correcte formule de remerciements, il sentit se fondre brusquement comme des glaçons dans sa poitrine, et, se ravisant, se précipita dans les bras de son ami, son sauveur.

— Courage! lui dit l’autre avec sa simplicité et sa rondeur habituelles.

 

IX. LA BOURSE

Une heure! l’heure réglementaire de l’ouverture de la Bourse sonne à l’horloge, dernier vestige de l’ancien édifice incendié, à la diligente horloge qui, lorsque les flammes la serraient de près et avaient tout dévoré autour d’elle, s’obstinait, servante féale, à mourir au champ du devoir en donnant l’heure officielle à la ville marchande[7]…

Une heure! Dépêchez, retardataires! Expédiez votre lunch, n’en faites qu’une bouchée, hommes d’affaires, hommes d’argent! Joueurs de dominos, d’autres combinaisons vous réclament! Achevez de siroter votre café, de sabler la fine champagne. Plantez là le journal pourtant si concis et rédigé, en nègre, à votre intention. Réglez et filez, ou gare l’amende.

Une heure! Ils affluent de tous les points de la ville et de la Cité. Riches d’aujourd’hui, riches de demain et aussi riches de la veille, qui s’évertuent et luttent contre la débâcle, millionnaires dont l’herbe a fait du foin qu’ils engrangent dans leurs bottes, ou encore millionnaires dont le foin a flambé comme un simple feu de paille!

Va, cours, vole — parfois dans les deux sens du verbe — misérable suppôt de la Fortune! La roue tourne, accroche-toi à ses rais, essaie d’en régler le mouvement! Voyez-les se bousculer, se passer sur le corps, pour agripper la roue fatale, pour s’y cramponner avec l’opiniâtreté des rapaces; aujourd’hui au-dessus, demain en dessous! La roue tourne et tourne, et l’essieu grince et craque… Et ses craquements ont de sinistres échos: Krach!

Depuis le matin, boursiers, boursicotiers, vont et viennent, se croisent dans les rues, affairés, fiévreux, sans s’arrêter, échangeant à peine un bonjour sec comme le tic-tac de leur chronomètre: Time is money! Avant la soirée les meilleurs amis ne se reconnaissent plus. To buy or not to buy? That is the question! monologue le sordide Hamlet du commerce. Il n’envisage plus l’univers qu’au point de vue de l’offre et de la demande. Produire ou consommer: tout est là!

Une heure! Allons, que la meute avide de curée s’engorge par les quatre portes de l’élégant palais. Avec ses voûtés magnifiques, décorées d’attributs, de symboles et d’écussons de tous les pays, sous ses nervures de fer, contournées en arceaux, ce monument d’un gothique panaché de réminiscences mauresques et byzantines, mi-partie aryen, mi-partie sémite, présente un compromis bien, digne de ce temple du dieu Commerce, par excellence le dieu furtif et versatile.

Les rites commencent. Le bourdonnement sourd des incantations s’élève parfois jusqu’au brouhaha. Debout, chapeau sur la tête comme à la synagogue, les fidèles s’entassent et jabotent. Et, graduellement l’atmosphère se vicie. On distingue à peine les métaux et les couleurs des peintures murales; les élégants rinceaux se noient dans un brouillard d’haleines et de fumées opaques! Le pouacre encens! Les têtes ont l’air détachées du corps! et flottent au-dessus des vagues.

À première vue, en tombant dans cette assemblée, on songe aux conventicules et aux sabbats. Jamais grenouillère altérée ne coassa avec pareil ensemble pour demander la pluie. Mais ces batraciens-ci réclament force pluie d’or.

Peu à peu, on parvient à démêler les uns des autres ces groupes de gens d’affaires et de mercantis.

Voici le coin des gros négociants se rendant encore à la Bourse par habitude. Ils traitent les affaires en affectant de parler d’autre chose, ou se déchargent de ces soucis sur quelque coadjuteur qui, de temps en temps, s’approche du patron pour prendre le mot d’ordre, la consigne. Ainsi le plénipotentiaire consulte le potentat. Là trônent, pontifient, les mages billionnaires, les grands prêtres. Piliers mêmes du négoce, aussi solides que les colonnes de leurs temples. Colonnes philistines, hélas, contre lesquelles l’honnête Samson ne prévaudrait jamais! Commettants, propriétaires, armateurs, courtiers de navires, banquiers, se prélassent dans leur importance, mains en poches ou sur le dos, et parlent peu, et parlent’ d’or — au propre et au figuré. Ploutocrates ventripotents, augures redoutables, leurs oracles sybillins entament ou rehaussent le crédit du faiseur subalterne. Un mot de leur bouche vous enrichit ou vous ruine. Les girouettes de la chance tournent à leur haleine. De leur fantaisie dépendent les fluctuations du marché universel. Ce sont leurs lunes qui règlent ces marées. Avec leurs affiliés des autres grands ports, ils sont de force à livrer, le pauvre monde à la famine et à la guerre.

Successeurs des Fugger et des Salviati, de ces Hanséates hautains qu’un cortège de hérauts et de musiciens richement costumés précédait chaque jour à l’heure de la Bourse, ils trafiquent des empires et des peuples comme d’une simple partie de riz ou de café; mais, s’ils leur arrive encore de prêter de l’argent aux rois, moins fastueux et moins artistes que ces Focker légendaires, ils ne jetteraient plus aux flammes d’un foyer, alimenté de cannelle la créance d’un César, leur débiteur considérable, mais leur hôte glorifié! Les autres étaient des patriciens, ceux-ci ne sont que des; parvenus.

Spéculateurs à la hausse et à la baisse consultent comme un infaillible baromètre les rides de leurs fronts, le pli de leur bouche et la couleur de leur regard. Ils sont les vicaires de la divinité que symbolise la pièce de cent sous. Ainsi, lorsqu’un interlocuteur candide se méprend jusqu’à parler au juif rhénan Fuchskopf, d’un noble caractère, d’un génie, d’un saint médiocrement pourvu de ducats ou jusqu’à solliciter l’appui de cet Iscariote en faveur d’une infortune digne d’émouvoir tout mortel à figure plus ou moins humaine, l’affreux pressureur, le marchand d’urnes, le fournisseur de souliers sans semelles aux massacrés des récentes guerres, l’actionnaire insatiable que les bouilleurs brûlés par le grisou, affamés par la grève ou fusillés par la troupe ont maudit en agonisant, le youtre tire de son porte-monnaie un luisant écu de cinq francs et au lieu de le consacrer à une exceptionnelle aumône, le passe à deux ou trois reprises sous le nez du solliciteur, puis le presse amoureusement entre ses doigts crochus et moites comme des ventouses, l’approche même de ses lèvres comme s’il baisait une patène et, fléchissant à moitié le genou, adresse cette intraduisible oraison au fétiche: