La passagère

G. Chantepleure · Chapitre 13 sur 31

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La passagère

Deuxieme Partie

— Nous serons heureux, Bon-géant… L'amitié, c'est la plus belle et la meilleure des choses… Nous nous moquerons bien de l'amour!

 

DEUXIEME PARTIE

 

JOURNAL DE PHYLLIS

 

I

 

Bruges, 10 décembre 191…

Aller à Bruges, voir Bruges, c'était mon souhait ardent! Pourquoi? Je n'ai point à le confesser ici… Un mystérieux sortilège m'y attirait… Et voici: depuis deux heures, je suis à Bruges!

Il me semble que je rêve, il me semble que c'est une ombre qui va me guider à travers les vénérables petites rues, le long des eaux calmes et tristes.

Je suis à Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout à coup dévastée par la disparition de ma bien-aimée marraine, puis par un autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers désirs se trouvent encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent… Et que je sache encore en être contente!

Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine? Patain m'offrait quelques jours de congé, à l'occasion de mon mariage… Je n'ai pas osé refuser… Nous irons où vous voudrez…"

J'ai battu des mains et j'ai répliqué:

— Quel bonheur! Nous irons à Bruges!

Kerjean a paru contrarié.

— A Bruges? Ce n'est guère la saison. Ne vous semblerait-il pas plus agréable de lézarder au soleil de quelque plage bleue, Cap-Martin ou San-Remo?

— Le soleil m'énerve et je déteste le bleu… Bruges est l'unique lieu du monde où je me soucie d'aller.

Il a dit simplement:

— Ah!

Et il n'a pas demandé pourquoi. Il n'a vu là qu'une toquade de la petite princesse… Je suis toujours la petite princesse pour Kerjean…

Avant-hier, quand on nous a mariés dans la petite chapelle du couvent, j'étais triste, très triste… Je pensais à ma chère marraine, je pensais à l'homme que, tant de fois, mes rêves m'avaient montré agenouillé à mes côtés sous la bénédiction du prêtre… Je pensais à tout "ce qui aurait pu être…" et ne serait jamais.

Et je me disais: "Puisque j'ai renoncé à l'amour, puisque mon roman est fini… à quel être plus sûr, plus fidèle, plus noble eussé-je pu confier ma vie?"

Un moment, comme nous étions debout, j'ai levé les yeux vers Kerjean, si grand près de moi. Il était pâle. Rien de sa pensée ne transparaissait sur ses traits un peu raidis. Mais je devinais. Il disait à Dieu: "Mon Dieu, aidez-moi, dans la tâche que j'accepte sincèrement, bien que je la juge folle…Bénissez ma précieuse petite Phyl, ma petite soeur choisie… Faites qu'elle soit heureuse, quand même… Je serai pour cette enfant l'ami fidèle, le frère dont elle a besoin; je la conduirai par la main, je la garderai du mal… Je prends la responsabilité de sa vie."

Et voilà, c'est une petite princesse qui est partie pour Bruxelles.

Nous avons dîné dans le wagon-restaurant. C'est si follement amusant!

L'hôtel où nous sommes descendus, à Bruxelles, donne sur le parc, dans la partie haute de la ville.

J'ai dormi comme une marmotte toute la nuit et presque toute la matinée. Aussitôt prête, j'ai frappé à la porte de Kerjean. Il m'a demandé de mes nouvelles.

— Je vais très bien, je me sens heureuse de vivre… Comme tout est amusant! Ce matin, en m'éveillant, je me suis tout à coup rappelé que nous sommes mariés… et je me suis mis à rire toute seule…. Et vous, Kerjean?