La pierre et le saguaro
Chapitre 2
Il n'y a pas beaucoup d'humanité dans la Pierre et le Saguaro. Sans doute parce que de l'Amérique septentrionale je n'aime que la pierre, le saguaro, les Indiens morts. (Georgia O'Keeffe, peut-être l'eussé-je aimée vivante.) J'ajoute, mais on le sait : le ciel, la pluie, l'herbe, les étoiles, Santa Fe, le roadrunner... tout ce qui relève du céleste, du sidéral, du ligneux, du minéral et de l'animal. Il n'y a même pas d'humanité du tout dans la Pierre et le Saguaro, où j'avais pensé placer longuement Edward Abbey.
Un homme, comme on le pressent. On ne le connaît pas en France – même pas une miette de sa pensée ou de son style, puisqu'il n'est pas traduit. Son œuvre ? Desert Solitaire (le Solitaire du désert), son chef-d'œuvre, dix-huit éditions et livre de poche pour quelques millions d'exemplaires. Desert Solitaire est un essai sur la merveille du Sud-Ouest par un homme qui, pour connaître le mieux possible la nature de ce pays, se fit ranger, garde (je préfère gardien) des eaux et forêts. On sait ce que veulent dire, dans le Sud-Ouest américain, les eaux et les forêts. Quelque chose comme le monde lui-même. Edward Abbey, gardien du monde. Où ? A l'Arches National Monument, près de la petite ville de Moab, dans la partie méridionale de l'Utah oriental. Un lieu emblématique, frère ou sœur de Grand Canyon, Bryce Canyon, Monument Valley... Il est aussi romancier : Black Sun (Soleil noir) et, surtout, The Brave Cowboy, titre qu'on s'épargnera de traduire : de ce roman David Miller, en 1962, a fait Seuls sont les indomptés (Lonely Are the Brave), avec, insurpassable, Kirk Douglas. Un très bon western.
Avec la pierre et le saguaro, Edward Abbey était la troisième raison de mon voyage. Nous avions échangé des lettres et il était entendu que je l'appellerais dès mon arrivée à Los Angeles, pour le rejoindre à Tucson, sa ville dans le désert, tout près des saguaros. Je l'avais photographié de mon appareil intérieur, à partir de clichés qui le représentaient et je le portais bien en moi : grand, costaud, large visage et barbe fournie. Négligé, comme tous les Américains...
A peine débarqué à Los Angeles, le temps de gagner l'hôtel, je l'appelle : il est mort la veille.
Les obsèques prévues pour le surlendemain, je bouleversai l'ordonnance de mon voyage et entrepris de rejoindre Tucson sans tarder. Un de ses amis m'attendait à son domicile, qui me proposa d'aller voir Edward (Ed, comme je ne dirai jamais) à la maison des morts. Je refusai. Je l'avais raté vivant, je ne le verrais pas cadavre. Du moins le pensais-je. Mon interlocuteur, très affable, deux heures durant pour moi évoqua le souvenir de celui que j'aimais de loin et dont, faute à la mort, je ne serais jamais l'ami. Je sentais pourtant une gêne... Comme je me levais pour prendre congé et une fois encore demandais le lieu et l'heure des obsèques, avec en moi l'étonnement grandissant de ne pas obtenir de réponse, mon hôte se décida : on enterrerait Edward dans le désert, ce qui était interdit, demain avant que le jour se lève. Rendez-vous à trois heures du matin, ici au domicile d'Edward, où on ramenait le soir même le corps.
Edward Abbey enterré dans le désert! Son désert. Son monde. J'étais convaincu que, de son nouveau séjour, il avait averti ses fidèles que je devais être du nombre, bien que néophyte.
A trois heures pile, chaudement vêtu des effets que l'on avait pensé à me prêter, je heurtai à la porte. Il y avait là l'homme qui, la veille, m'avait accueilli et tenu compagnie. Une jeune femme avec un hâle si profond et naturel que je ne doutais pas qu'elle fût née avec, puis un Indien, puis un autre. Un Navajo, et un Hopi. Des Indiens tels qu'ils sont devenus : gros, mobiles, et déjà au bourbon et à la bière. Tout le groupe, à peine étais-je arrivé et les présentations faites, pénétra dans une pièce à côté où, emprunté, j'hésitais à les suivre mais ils en ressortirent aussitôt : le Navajo en tête, le Hopi derrière, ils portaient, sanglé sur un brancard, Edward habillé de gros vêtements comme pour une expédition polaire. Ils n'avaient pas dissimulé sa tête, que je vis donc malgré moi, qui souffrais : belle, hautaine et déjà lointaine.
Nous attendait à la porte la camionnette dite pick-up, qui est le cheval des Indiens d'aujourd'hui. On plaça Edward sur le plateau, on le couvrit jusqu'à le dissimuler et on prit la route du Sonora. La cabine ne pouvant loger que deux personnes, il fallait monter sur le plateau, ce que j'entrepris de faire, bien que la courtoise compagnie insistât pour que l'étranger que j'étais se plaçât à côté du conducteur. Je gagnai : sur le plateau et, sous la bâche, je retrouvai le Hopi, le Navajo, deux Blancs (dont mon interlocuteur de la veille).
La camionnette semblait filer sur des rails, en souplesse, dans Tucson tantôt toute noire et tantôt toute en lumières. Signal convenu, deux coups forts appliqués par la jeune femme à la paroi de la cabine nous prévinrent qu'une voiture de la police allait nous croiser. Sans dommages.
La conversation s'établit, dans le grand froid de la nuit agonisante. J'appris (ou réappris) qu'Edward avait soixante-deux ans, qu'il était descendu des Appalaches à l'âge de dix-sept et qu'il n'avait plus quitté l'Ouest (ou le Sud-Ouest)... Il l'aimait de passion. Nul plus que lui, selon eux, n'avait passé de nuits à la belle étoile.
La jeune femme était la dernière des cinq femmes qu'il avait épousées et dont il avait eu cinq enfants.
Je sentis, à un moment, que nous quittions la route. Sans doute pour une piste. La camionnette dut ralentir son allure. Nous montions, descendions. Nous étions balancés à droite, à gauche, projetés en avant, ramenés en arrière. Le véhicule cahotait depuis longtemps quand enfin il s'arrêta.
On m'aida à sauter de la cabine. Il était cinq heures exactement. La lumière, encore cachée, n'en avait pas moins entrepris son travail de dissolution des ombres et je pus me rendre compte que nous étions sur une immense surface plate en plein désert. Je devinai les montagnes et les mesas autour et au loin.
Désert solitaire.
Je fis quelques pas, qui me placèrent devant la camionnette, et je vis deux autres hommes, sans doute ceux qui avaient creusé le trou qui s'ouvrait devant nous, profond, lugubre, le sable rejeté montant en gros tas, à côté d'un autre grand tas, de pierres celui-là.
Je levai d'instinct les yeux et aperçus, qui me fit chaud au cœur par ce froid vif, une grande serpe de lune dans le ciel si clouté d'étoiles et les étoiles si proches les unes des autres qu'il semblait que le ciel fût à lui tout seul une étoile qui aurait éclaté en millions de confettis blancs et brillants. Je ramenai les yeux à terre au moment où deux Blancs descendaient Edward. La jeune femme sanglotait.
J'avisai le Navajo qui portait ce qui me parut être un pot. C'en était un. Tout le monde avait les yeux fixés sur lui, qui ouvrit le pot, plongea les mains, les ressortit dégoulinantes et, se penchant, les passa sur le visage, qui devint aussitôt noir, d'Edward. J'apprendrai plus tard qu'Edward avait demandé qu'on observât à son endroit ce rite apache, comme pour Cochise cent ans plus tôt.
Le Hopi était remonté dans la cabine. A un moment il fit donner les phares et dans la lumière soudain déversée je découvris deux coyotes qui s'étaient avancés en silence dans la nuit troublée par les seuls zézaiements de noctiluques. Ils s'enfuirent aussitôt en aboyant une note aiguë qui me sembla se détacher et durer, sur le fond grave de leur voix. Edward m'avait révélé, dans une de ses lettres l'année précédente, que, pour tromper sa solitude de gardien, au Grand Canyon, il avait appris à imiter (jouer?) sur sa flûte les cris en staccato des coyotes. Descendu dans la fosse, le Hopi recevait Edward des mains des Blancs et du Navajo.
Je me tenais un peu à l'écart, comme un qui n'est pas vraiment, pas encore et pas tout à fait du désert.
Puis le Hopi remonta. Nous restâmes un bon moment, embarrassés, à regarder, dans le jour qui se levait, Edward étendu au fond du trou – jusqu'à ce que l'un des Blancs ramassât une poignée de terre et fît signe à la jeune femme de l'imiter. Elle jeta dans la fosse le sable du désert et, après elle, chacun fit de même.
Nous n'avions pas prononcé un seul mot depuis notre arrivée et je sursautai quand j'entendis : « It's time. »
Le Navajo, le Hopi, un des Blancs, prirent des pelles et en un rien de temps la terre recouvrit le trou, puis les pierres la terre. Il semblait qu'elle n'eût pas été remuée.
Les trois hommes se redressèrent, nous nous regardions tous et je sus que quelque chose venait de s'achever, qui était grand et beau et noble et dont le sens ne m'était pas complètement donné.
Pour la première fois, j'avais une pleine vision de l'endroit. Des ocotillos, des cactus partout dressés à côté des rochers sur la terre rouge et plate qui s'en allait, immense, mourir jusqu'au pied des mesas là-bas à perte de vue. Sans que je l'eusse cherché, mes pas me portèrent à la hauteur du Hopi qui, à genoux, regardait sur le sable. Il pensa que m'intéressait le spectacle des traces et, me les montrant une à une, il énuméra, sa main effleurant la terre, le lièvre de Californie, le renard à grandes oreilles, le lapin à queue de coton (il distinguait entre les empreintes d'un lièvre et celles d'un lapin !), le crotale diamantin, le rat-kangourou, un lézard dont j'ai aussitôt imaginé la course préhistorique et, pour mon bonheur, le roadrunner. Edward ne serait pas seul.
Je me hissai à l'arrière de la camionnette, le chauffeur mit le contact et, comme s'ils saluaient ou maudissaient notre départ, les coyotes lancèrent quelques jappements puis une longue plainte qui couvrit le bruit du moteur, fit plus lourd encore mon cœur lourd et soudain saisi par l'angoisse. Le soleil, là-bas à l'extrémité orientale du ciel, était une énorme boule incandescente et gorgée de sang qui, grandiose et pour le moment immobile, menaçait de rouler ou de tomber et je savais que si l'un ou l'autre de ces événements survenait, le monde brûlerait jusqu'à la mort, dans la pierre éclatée, le saguaro consumé. Je m'étais placé de façon à voir jusqu'au dernier moment la tombe d'Edward, ce trou dans le désert de pierre et de saguaros et à l'instant où je le perdis de vue j'entendis Kathleen Lloyd demander à Jack Nicholson, dans Missouri Breaks : « Si nous allions nous promener ? », ajoutant : « Nous parlerions de l'Ouest et de la façon d'en sortir » – et je sus que, comme Edward Abbey désormais, et pour mon bonheur de vivant, je n'en sortirais pas jusqu'à la mort.
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