La pierre et le saguaro
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Désormais devenue l'Amérique de tout le monde, New York, banalisée, est la ville-terminus où s'accomplissent, puis se racornissent, les rêves courts de l'Européen (pareille misère affecte, avec San Francisco, l'Asiate, presque toujours japonais). Alors, aujourd'hui plus que jamais, go West, go South, chasseur de grandes merveilles (cette phrase est née en moi du souvenir de l'expression « chasseur de grands fauves » – et il faut bien admettre que la merveille, en Amérique, s'offre avec plus d'éclat, plus de force, voire d'imprévu, dans une surprise qui pour avoir été de longtemps attendue et observée n'en est pas moins absolue, à celui qui l'approche cœur battant et, circonspect, s'essaie à la sentir, le corps immobilisé et l'oreille tendue, s'en éloigne, s'en rapproche, la contourne, l'évente peut-être et, tout à coup, du canon double de son regard, tire) ! Chasseur de grandes merveilles – la merveille est qu'elles sont toujours en l'air ou, à terre, debout. Vivantes de l'éternité qui les parcourt, comme d'un sang.
Bien avant mon premier voyage, qui remonte à trente-cinq ans, je savais ce que je m'en irais chercher, un jour là-bas. Sans douter de le trouver. Mille livres de mots et, dans les livres, écartés des mots les usuels, les ordinaires, attention et dévotion aux nouveaux, aux secrets, aux étranges, tous aussitôt caressés, apprivoisés, appris, récités et, plusieurs jours à la file, leur sens dans ma mémoire vérifié, afin qu'ils devinssent à jamais de mon sang et de mes sens. Mille livres d'images et, au fil des images, écartées les banales, les muettes, attention et dévotion aux autres, examinées, scrutées, détaillées à l'œil nu, à la loupe et, jour après jour, rappelées puis, dans le livre ré-ouvert, l'image en moi comparée au modèle de sorte que ma mémoire sans cesse provoquée, aiguisée et enrichie, la restituât, au long du temps, avec le plus de fidélité possible et qu'elle devînt, à la façon du mot, elle aussi de mes sens et de mon sang.
Les mots et les images des livres, ajoutés aux images des westerns, ont découpé, dans le Nouveau Monde septentrional, le pays de ma vie intérieure. Après plus de cent voyages, l'adulte en moi n'a pas détrempé, par vieillissement et ressassement, l'enfant-chasseur des Amériques. Aujourd'hui aux aguets, comme hier. A l'écoute. La révélation d'une beauté là-bas découverte ou redécouverte, ou menacée, me tend dans la ferveur ou la révolte, me plonge dans la nostalgie et la tristesse.
Donc, New York, l'Amérique de tout le monde. Les quatre Etats du Nouveau-Mexique, de l'Arizona, de l'Utah, du Nevada, qui font le plateau du Colorado, plus le sud du Colorado (à cause de Mesa Verde) et le sud de la Californie (à cause de Death Valley), composent mon Amérique à moi, ce monde selon mon coeur. Le territoire de mon imaginaire. Les terrains de chasse sans limites, aux proies que j'ai longtemps pensées inépuisables puisqu'elles tiennent du ciel et de la terre et ne sont saisissables que par l'œil, la pensée et, pour l'exilé, par le seul rêve. Entre deux voyages, satiété venue à la fin du premier, je remise mon grand piège à merveilles. Il se repose. Un jour, qui ne tarde jamais, je vérifie ses ressorts. Il se refait, se remonte peu à peu. Se gonfle comme d'une chair. Le piège travaille. A la veille de s'accomplir, s'il était repoussé le nouveau voyage, l'engin exploserait.
Le propre de la merveille est le sentiment de jamais vu qu'elle donne à chaque vision d'elle. Quand j'arrive à Kayenta, l'un des points de départ de ce voyage toujours recommencé qui me lance tour à tour dans les quatre Etats, leurs frontières sans cesse franchies et refranchies, les ressorts du piège en moi – piège à sentir, à voir, à percevoir – sont tendus au maximum. Prêts à la détente. A jaillir. Ressorts de quelle nature ? De mes souvenirs et de mes anticipations mêlés, du passé et de l'attente. Je ne puis distinguer ce qui relève des perceptions liées aux voyages de jadis et de naguère, qui sont depuis lors mon œil intérieur, et ce qui relève de l'œil, proprement exorbité, que je porte là aujourd'hui et à cette minute sur les choses... Mes souvenirs d'Amérique, depuis qu'ils travaillent, la machine à les faire sans cesse alimentée par les voyages qui se succèdent, je ne sais pas ce qui en eux tient au pur enregistrement, aux spectacles hic et nunc, à la mécanique propre à leur formation. Il m'arrive de me découvrir le regard embué comme s'embue la ligne d'horizon au bout du désert d'Amérique, quand tombent et s'épandent les vagues de chaleur. Mes souvenirs font des petits dont ils ne sont pas les géniteurs.
Quand on le laisse faire, l'esprit, qui vieillit, en accuse les mots : ainsi de « immensité » et « à perte de vue ». Selon l'esprit, ils ont tellement servi, traîné, on les trouve sous tant de plumes, pour ne rien dire de la conversation, qu'ils ne feraient plus image(s). Mots sinon morts à tout le moins mornes, privés de souffle, de magie. Admettons.
Je ne pars jamais pour les Etats-Unis (le voyage américain, ainsi que j'aime à dire) que je ne me livre à l'opération qui consiste à plonger « immensité » et « à perte de vue » dans une espèce de tension fervente à quoi j'oblige mon esprit. Le ciel américain... L'espace américain... Les nuages d'Amérique... Les couchers et les levers de soleil là-bas... La nuit là-bas... L'eau frémissante de la fièvre me gagne et, après un temps d'incubation, je vois « immensité » et « à perte de vue » dans une sorte de jeunesse, de premier matin du monde. Ces mots désormais lavés, nettoyés, décapés du temps (de l'habitude et de l'usure)... Chacun d'eux aigu comme une lame trempée.
Alors je peux, en Amérique, bien voyager, et l'Amérique, avec « immensité » et « à perte de vue », peut-être la dire.
Nous approchions de Kayenta, en Arizona, et je me disais, je disais à mon attente, à mes images, à mes visions, à mon impatience : c'est pour toi que je suis venu, pour toi la pierre. Pour toi que je reviens toujours. La première fois, parce que les livres disaient que tu es sublime, qui jamais ne mentent. Et je t'ai vue comme ils te racontent : sublime. En ce mois d'avril 1989, j'ai cent raisons belles d'avoir quitté l'Europe, mais dans ce voyage-là pour toi surtout, sinon pour toi seule, suis-je ici chez toi, pour toi la pierre.
Il m'arrive de penser qu'à mon intention la pierre se prépare à moins qu'elle ne me prépare à la rencontrer, de loin, par l'obsession d'elle qu'elle répand en moi comme un fluide. Donc nous approchions, montés d'Albuquerque au Nouveau-Mexique vers Kayenta en direction de Monument Valley, par l'Interstate 25. C'est à Kayenta que se donnent à voir les premiers éléments de l'armée du sublime qui, pour l'essentiel, campe plus haut. Ici, que vous ne risquez pas de manquer, les sentinelles, la première isolée comme il sied à une sentinelle, même gradée : El Capitan, qui commande, trente kilomètres avant Monument Valley, à la vallée. Puis toute une avant-garde de pierres dans la plaine immense. La plaine à perte de vue. Piquée d'arbres rabougris et d'épineux jusqu'aux limites de l'espace, là-bas à l'horizon que semble défendre un formidable empire de nuages, limites qui ne sont pas, qui ne sont jamais, celles de l'espace, mais toujours de l'œil, qui, à un moment, ne peut plus voir (c'est trop loin) et, littéralement, s'éteint. Les limites de l'Amérique, en Amérique, sont une infirmité de l'œil.
La pierre, à Monument Valley et sur toute la plaine alentour, qui est dans son impériale mouvance. Imaginez-la bien, cette plaine (imagez-la), immense, à perte de vue où, sur l'herbe maigre à ras la terre rouge, les bergers navajos paissent leurs moutons. Ils paissent leurs moutons au pied des mégalithes, qui sont la merveille et le sublime de Monument Valley.
Mégalithe : grande pierre, selon les dictionnaires, dressée par les hommes de l'âge du cuivre ou du bronze. Dans le sud-ouest de l'Amérique du Nord, le mégalithe est à l'ordinaire gigantesque, ne doit rien à l'homme (mais au vent, à la pluie, à la neige, à la glace, à la foudre – à la géologie) et son ancienneté ridiculiserait et l'âge du cuivre et celui du bronze, bien jeunes...
Le mégalithe a un nom local : mesa, qui lui vient des Espagnols. Vrai, en effet, que cette projection de pierre ressemble souvent à une table. Si élaborée que les Hopis, les Navajos, les Apaches, les Zuñis et les Utes, qui n'avaient pas l'explication scientifique de la merveille, la croyaient œuvre divine et des tables sacrées alimentaient leur cosmogonie et leur spiritualité – mesas où le voyageur imagine des cènes...
Tantôt obèses et hautains surveillants du désert, tantôt vaisseaux conquérants avec un éperon à leur proue, les mesas. Toutes offrent un socle de matière ondulée, mélange de terre et de sable absolument impénétrable. Durci par la sécheresse et le temps. Sur le socle, un étage de pierres toujours érodées, travaillées. Les mesas portent donc calotte (ou couvercle ou chapeau ou couronne...), qui est un faîte découpé. Quelquefois, sur le premier étage de blocs striés, un deuxième, où la pierre est convulsée. Que si vous détachez votre regard de la mesa, vous retrouvez le ciel à perte de vue et découvrez, éparpillés dans l'immensité de la plaine, des hogans, qui sont les maisons-cabanes des Navajos.
Il arrive qu'une cheminée (ou une chandelle ou un poteau façon totem ou un chalumeau ou un denticule ou une demoiselle ou un tuyau d'orgue...) se dresse sur un socle plus haut qu'elle, qui à mesure qu'elle monte s'amincit, à son extrémité une tête déchirée, rongée, grinçante comme une arête. A Kayenta même, en plein Navajoland, le visiteur ne sait plus où donner du regard, tant les monolithes abondent, mais il retiendra à vie ceux qui sont des jumeaux embrassés, par le corps soudés et les deux têtes d'autant plus saisissantes qu'elles sont libres l'une de l'autre...
Il en est qui, sur leurs flancs en à-pics, portent végétation d'herbe mince ou d'arbres nains, et l'autre jour sous le soleil on eût dit le pelage soyeux de dix et vingt bêtes.
J'eusse voulu leur demander : comment c'était, que faisiez-vous, comment vous sentiez-vous au commencement du monde il y a cent cinquante millions d'années chez vous en Amérique, quand vous n'étiez que le matériau des premières montagnes Rocheuses ? Il me semblait entendre la réponse : humbles, anonymes, comme écrasées et prisonnières, pierres dans la pierre, pierre de la pierre, avant de vivre l'orgueil de l'érection, de l'ascension, de la solitude et, le temps pour nous passant si lent, de l'éternité...
Moi, ému aux larmes...
J'ai vu des mesas bleues, d'un bleu des mers du Sud (mesas qui résolvaient l'antinomie de la terre et de l'eau), des mesas noires, et j'ai redécouvert, ailleurs que sur le papier et ailleurs que dans le dessin, la splendeur sombre de l'encre de Chine.
J'ai vu, une fois à un carrefour de routes dont l'une menait à Santa Fe, dans la brume montée de l'herbe ici au désert insolitement humide, des montagnes hérissées de cheminées semblables à des sexes dressés et des bougies gigantesques et des chandeliers gigantesques aussi, à trois et six branches, et si dépouillés dans leur élancement qu'ils semblaient l'œuvre d'une machine-géologue.
Dans ce nouveau voyage au pays de la pierre au cœur de l'Arizona (aujourd'hui), de l'Utah (demain) pétrés, pétrifiés, nous les avons regardées surgir, les mesas, comme en rafales, mégalithes à donner le tournis, dans un fond de ciel lumineux et bleu, que baignait une rose lumière et nous avons éprouvé là, qui nous ferait longtemps silencieux, le sentiment cosmique de la grandeur et du sublime. Celui de la pureté aussi, car il semblait que sur leurs flancs la brosse du polisseur était passée, après la gouge et les ciseaux du sculpteur. Mesas comme des tombeaux pour géants dans le voisinage de cheminées et de doigts, quelquefois là encore jumeaux, rien que des projections frêles, et chacun de se dire conquis par le compagnonnage de l'énorme, du pansu, du bien assis et du mince, du tubulaire...
Il est des mesas de pierre ronde, comme des oeufs posés sur la terre, ou bien la terre les avait expulsées d'elle... La terre-parturiente où tout pousse, qui aurait ici poussé d'elle et d'elle extirpé, dans un violent accouchement géologique vieux de millions d'années, ces monstres à jamais frappés d'immobilité à la seconde même de leur naissance dans la stupeur muette de la pierre.
Mesas jusqu'à l'obsession. Celles qu'on découvre à l'entrée de la réserve d'Acoma, le plus haut village (pueblo) indien de l'Amérique septentrionale : avec des flancs de murailles d'un rouge par le temps pâli, évocateurs de la couleur des squelettes que le soleil du désert a blanchis. Découpées en stries si régulières qu'elles semblaient, là encore, de la main de l'homme, quand elles relèvent des seuls éléments acharnés.
La mesa, on l'a compris, est de nature tragique. A cause de ses pierres toujours à vif de leurs veines, qui saignent. Sur leurs surfaces plissées, crevassées, lacérées, le couteau du temps a marqué rouge et la pierre coupée pleure un invisible sang. Chez les Hopis de la Deuxième Mesa (Second Mesa), à Shongovopi, spectacle d'un cirque convulsé de mesas faites de rocs, blocs, lames, cailloux, caillasses, monolithes qui fendent l'espace d'un rostre agressif de pierres griffées.
Mesas qui, entamées, effritées, attaquées sur leurs flancs, dégringolées, millénaire après millénaire, de leurs trois cents, quatre cents, cinq cents et jusqu'à six cents mètres de hauteur, épierrées par le gel, ne méritent plus de porter le nom flamboyant de mesa et, misère de la dégradation, résignation à la déchéance, se nomment « buttes » (buttes).
Celles qui, brisées depuis peu (quelques millions d'années à compter sur les doigts d'une main...), par la foudre frappées ou par l'érosion minées, évoquent des épouvantails douloureux, dans un corps de pierre amaigri.
Celles qui sont, dans le désert de sable plissé comme vagues, des amers.
Celles qui, près de Chama à la frontière du Colorado, s'écartent pour que le voyageur découvre des prairies de soleil inondées, où paissent des vaches agrestes, et vous traversez alors, dans l'Amérique soudain abolie, un tableau de Daubigny...
Celles qui vont, drôlement, en file indienne... Celles qui sont plissées comme de vieilles Indiennes. Près de Chinle, passé Canyon de Chelly, il est un monolithe, comment dire, si compact, si serré, si fermé sur lui-même, qu'il rend d'autant plus voyante la cheminée qui le précède – comme un nez vertical. Celle qu'une route sacrilège a coupée en deux, du côté de Window Rock : la route monte et, un jour de 1976 ou de 1989, devant nous un nuage posé au sommet de la côte, exactement au milieu de la mesa mutilée, comme si, pour punir la route, il avait voulu la boucher... Celle qui, à Mexican Hat, premier bourg de l'Utah après qu'on a quitté la Monument Valley de l'Arizona-Utah, monte dans le ciel en s'amincissant de son socle à son corps, et d'un sombrero coiffe son invisible tête.
Celles qui, dédaigneuses du mica et chargées de calcaire, n'ont pas besoin, pour briller, du soleil. Celles qui, encore plus travaillées, érodées, tailladées, sculptées, trouées, charcutées, amputées que les autres, souffrent pour toutes. Celle qui, à Bryce Canyon et selon un rapport que j'ai lu, connaît depuis si peu (1986!) la misère du démembrement (sa pierre multiple éclatée comme des os) qu'elle s'offre, dans le champ résigné d'un millénaire et fauve chaos où le soleil n'a pas eu le temps de la patiner, en jeune victime ; celle qui, trop ambitieuse, trop haut montée alors que sa colonne ne faisait pas le poids, a subi la honte de la mutilation et projette désormais dans le ciel une silhouette si menue, et frêle et dégingandée, qu'on doute qu'elle résiste au prochain assaut des éléments ; celle qui, au parc national de Zion, se présente en damier, belle d'une netteté de géométrie, avec ses lignes horizontales coupées à la verticale par des fissures ; celle qui, à San Ildefonso, au Nouveau-Mexique, juste derrière le pueblo de ce nom, se dresse soudain grandiose sur le chemin du visiteur, et, dans la plaine qui s'étend immense et vide à perte de vue, tire de sa solitude une majesté géologique.
Les mesas – toutes les mesas – qui, avec l'incendie du ciel qui s'éteint dans le soir deviennent toutes roses, puis toutes bleues, puis toutes violettes, puis toutes noires sur toute l'étendue et toute la hauteur de leurs masses, bientôt indistinctes, bientôt une seule barrière à quoi se réduisent l'espace et l'horizon, proprement happés – la nuit et le jour et le monde qui aboutissent là, dans la disparition des mesas pour la gloire des mesas ! – puis, le matin suivant, elles, toujours elles qui accomplissent, rebroussant couleurs en rebroussant chemin, le trajet inverse. Avec, s'il se peut, d'autres couleurs, comme si le jour était plus riche que la nuit : des bruns, des beiges, des rose-jaune, des oranges, des bleus sourds à différents endroits de la palette, à différentes encoches du temps. Il suffit d'un nuage et même, s'il se peut, de l'ombre d'un nuage, pour que change de couleur la mesa, là, au plus près de nous. Et qu'elle en change encore, cinq minutes plus tard, provoquant notre extase. Il nous semble que la lumière est plus forte tout à coup et qu'elle introduit des nuances dans la marée dont elle submerge le monolithe. Un autre nuage qui passe et c'est comme un phare qui tourne : un monolithe s'éclaire, un autre s'assombrit, un troisième est touché aux arêtes de sa masse. La lumière joue dans un ballet dont les mesas figurent d'immobiles danseurs. Et cette merveille de spectacle là-bas en Arizona tous les matins et tous les soirs puisque le jour là-bas, c'est à peine croyable, se lève tous les jours et que, tout aussi incroyable, la nuit là-bas tombe toutes les nuits ! Comment, je le demande, le monde en Arizona peut-il aller son vieux, immuable chemin cosmique, dans la succession du soleil qui se lève et du soleil qui se couche, depuis le commencement du monde et jusqu'à la fin du monde, alors que l'Arizona est unique ? Je le dis, je le crie : dans la lumière et sans lumière, la géologie est la beauté.
Ainsi s'accomplissent, par la pierre reine, le Nouveau-Mexique, l'Arizona, l'Utah, sur des milliers de kilomètres immenses et à perte de vue – s'il est vrai que les mégalithes ne sont jamais plus beaux qu'à Monument Valley, qui est leur berceau, leur royaume, et où ils composent, peut-être l'a-t-on dit, une merveille. Ces trois Etats avant le Nevada, avant ce désert absolu, de pierre encore, qui est la Vallée de la Mort. On la gagne par les badlands, ou mauvaises terres, comment dire, immenses, à perte de vue, de l'Arizona Nu (Arizona Strip), domaine de la sauge, du genièvre et de cette petite splendeur qui porte le nom intraduit et peut-être intraduisible de tumbleweed: une graminée inconnue ailleurs qu'aux Etats-Unis. Encore que le tumbleweed soit originaire de Russie et qu'il ait gagné les Etats-Unis et le Mexique en descendant du Canada, où il s'est retrouvé par inadvertance, voilà un siècle. Graine perdue, exilée, déportée, si américaine aujourd'hui. Exemple parfait d'intégration. Au point que le tumbleweed n'a plus rien à voir avec son ancêtre, la soude russe. Sèche, la graminée fait la boule et la roue et roule à toute vitesse, ne s'arrêtant que lorsqu'elle est accrochée. Dans les westerns, quand le vent souffle, le tumbleweed affole les chevaux.
Dans ma mythologie, le tumbleweed.
Puis, franchissant la frontière du Nevada, toujours plus haut, par une route qui traversait des étendues salifères hérissées de buissons d'arroches à l'infini, nous pénétrâmes en Californie, en direction du désert Mohave, non pas pour lui, que cette fois nous négligerions, mais, au pied des monts Amargosa, pour la Vallée de la Mort...
Comme presque partout ailleurs en Amérique septentrionale j'ai été, bien avant de découvrir la Vallée de la Mort, dans sa légende, qui multipliait en moi des signaux de danger, des images de stérilité, d'isolement, de solitude, de mort. Des images d'impuissance. Et voilà que je me trouvais au fond de la cuvette, énorme foyer brûlant et sans flammes, au-dessus de moi les dix mille pics qui l'encerclent et préviennent l'humidité. Je m'exaltais à l'idée d'entrer, quelques minutes plus tard, dans Badwater et de plonger, à quatre-vingt-six mètres au-dessous de la mer, dans le lieu le plus bas du monde américain. Où l'on arrive à travers un univers minéralisé qui est le cœur du silence, à ceci près que la voix porte à distances et qu'elle engendre un écho qui, se heurtant au cercle incorruptible des falaises, ne cesse de se répercuter, de rebondir, de sorte que j'ai cru, une fois en chair et en os dans la Vallée de la Mort, sans que sa légende eût cessé de m'occuper, que ma voix, là-bas au loin repoussée par la montagne, se brisait en une plainte... Je ne me lassais pas de regarder les dunes de sable par le vent accumulées et les étranges dessins qu'il imprime sur elles, renouvelés tous les jours où il souffle... Là où le sable était absent, la terre nue montrait de grandes surfaces aux tracés en forme de veines, exposant ainsi une misère dont la cause est le soleil, qui décharne... A un moment, il m'a semblé qu'un coyote traversait la route, à toute allure. Peut-être un fantôme, qui s'ajoutait à tous ceux qui surpeuplent l'Amérique – et j'ai regardé défiler, s'il se peut plus fantômes que les vrais (ou les faux), les chariots de l'expédition de pionniers qui, en 1849, au nombre de vingt-six sur vingt-sept, ne ressortirent pas de la Vallée de la Mort où ils étaient entrés de confiance, les vingt-six chariots faisant la légende du lieu maudit, avec les pionniers jour après jour un peu plus morts, chacun d'instinct happant du bout de sa langue gonflée les deux, trois larmes de misère qui apaiseraient la soif... Légende, légende... Visionnaire vision d'une réalité qui a dû ressembler, peu ou prou, à celle-là. Le vent du désert s'étant levé, qui projetait sur le pare-brise de l'auto des milliers de grains de sable et poussait au noir les falaises rouges des canyons où nous étions engagés, nous languîmes soudain de sortir du Désert de la Mort.
Retour à la pierre : le voyageur ne s'en éloigne, dans le Sud-Ouest, que brièvement, de sorte que nous ne serons jamais à distance d'elle, dans ce livre. Loin de la pierre en France, je ne pense jamais à elle que ne m'envahissent, ne m'illuminent et ne m'embrasent des images qui empruntent au feu, aux foyers, aux antres (boulanger, maréchal-ferrant...) à défaut d'elle et par manque du soleil du désert. Sans doute nulle part plus que dans la Forêt Pétrifiée ne manifeste-t-elle son omniprésence et sa puissance. Passe qu'elle ait essaimé ses monstres sur une grande partie des quatre Etats. Pierre tueuse, elle s'en est prise au bois, et la Forêt Pétrifiée offre le spectacle de milliers de billes, billots, troncs, écots, fragments, éclisses, hier de bois (hier : très loin dans le temps passé), de pierre aujourd'hui (aujourd'hui : très loin dans le temps présent), avec ce fascinant paradoxe que le bois, par la pétrification déjouant la mort, assure son éternité dans la pierre.
Je regardais (je ne cessais pas de regarder...) les arbres couchés sur le sol, leur bois transformé en agate ou améthyste, et je me disais, chaviré : des arbres qui ont vu les dinosaures passer...
Le voyageur ressasse son savoir : ce mégalithe, ici, présente dix pyramides d'Egypte miniaturisées ; ceux-là, de forme oblongue, par leur sommet évoquent des couvercles de sarcophages ; ailleurs, sur des vaisseaux vert-de-gris, des tourelles, des donjons, des chemins de garde, moyenâgeuse apparition où des châteaux forts ne manquent ni les tourelles ni les poivrières.
Ailleurs encore, un pignon à pas de moineaux comme à Arras, France, mais à cause des moineaux, trop banals, je n'appelai pas ainsi ce gothique en quelque sorte naturel et vouai à l'escalade sautillée de ses marches de plus prestigieux oiseaux : le grand aigle, le faucon des moineaux (inconsciente cruauté de ma part – et pardon aux moineaux d'Arras, France), le rouge-gorge bleu d'Amérique, le merle moqueur de la Caroline. A Bryce Canyon la sublime, le point de vue dit Inspiration Point : une masse dont les murailles étagées sont d'un dessin si net, d'une entame si assurée, que leurs rebords qui serpentent semblent dessiner d'irrésistibles chemins. Inspiration Point lève en nous la vignette qui dort depuis l'enfance, celle du château de la Belle au bois dormant. Ailleurs et enfin (mais « enfin » ne vaut que pour cette page et ne vaudra que pour ce livre...), une mesa qui suscite en nous la vision d'un mur de temple formé de colonnes, oeuvre aztèque insculpée des signes mystérieux de la géologie. Incroyable : à Bryce Canyon, la Nature avait, bien avant l'homme, sa main.
Pays de la plus grande concentration au monde de pierres debout, de mégalithes minces..., Bryce Canyon. On pourrait croire qu'il fait dans la dentelle. Non, dans le militaire. Regardez ces amorces de statues comme, à Waterloo dans le défi à l'ennemi, les grognards en carré. Une nation de pierres à l'instinct grégaire, bien loin de la dispersion propre aux mesas de Monument Valley et de chacune d'elles la hautaine solitude, et on se disait que la neige quand elle les mouille, le froid quand il les mord, la glace quand elle tente de les gélifier, alors les pierres doivent serrer les rangs encore plus. Cette impression de famille qu'elles donnent, ce goût d'être ensemble, toutes à côté de toutes, collées l'une à l'autre, je les ai éprouvés avec une telle force que lorsque je découvris le rare spectacle d'un couple d'aiguilles l'une de l'autre écartées, j'eus le sentiment incongru qu'elles avaient ouvert les jambes quand je ne le désirais pas et, pour l'obscénité qu'elles affichaient, à quoi rien ne m'avait préparé, je me détournai d'elles.
Nous allions, au cours de ce voyage comme lors des précédents, dans l'ocre aréneux des paysages, or c'était toujours le premier voyage, une même ferveur pour une même merveille toujours neuve, nous allions et, dans le silence brûlé du désert, nous ne pouvions imaginer que l'univers fût autre chose que ce spectacle – je vous entends dire : dantesque – de projections, tuyaux d'orgue, chandelles, cheminées, pitons, dents et dents de scie, denticules, massifs d'orgues, doigts, aiguilles, pics, pinacles, clochetons, dentelles, épines, flèches, rudentures, le ciel pourtant, malgré la richesse aérienne de ses sujets et leur nombre, ne l'emportant pas sur la terre qui, le long de ses pistes cahotantes, ne s'ouvrait à nous que par des béances à sec, des rios à sec, des arroyos à sec, des canyons, des entonnoirs, des marmites, des chaudrons, mille plaies, balafres et cicatrices : au ciel où tout s'élance répondait la terre où tout se creuse pour une soif jamais étanchée.
J'ai vu, près de Mexican Hat, une surface de mille chevrons de grès qui barraient un arroyo. J'ai vu, à Ship Rock, le « Rocher qui a des ailes » – le Tsé Bit'a'i des Navajos –, comme des vagues qui se seraient élancées et, parvenues au nécessaire moment de leur reflux, l'auraient suspendu, crêtes de pierre en l'air pour l'éternité.
Un soir, dans les remous de chaleur qui semblaient tirer leur scintillement des hautes pierres brillantes de leur mica surchauffé, à Monument Valley, nous avions décidé de descendre sur Tuba City, dans l'Arizona toujours, au lieu de monter vers Bryce Canyon, dans l'Utah au nord – et pour quelles raisons? Encore les mesas. Jamais rassasiés d'elles et parce que celles que nous reverrions nous semblaient le complément antagoniste de celles que nous quittions, comme l'eau du feu.
Les mesas des Hopis, entre Grand Canyon et Canyon de Chelly. Aussi emblématiques que les mégalithes de Monument Valley – mais si différentes ! Sans doute parce que des hommes les habitent, elles paraissent plus austères, plus rudes, plus dures, plus violentes, comme si la présence des Hopis, qui se donnent à voir ainsi : lourds, lents, accablés, massivement (comment dire, ici : charnels ? charnus ? les deux) charnels et charnus, accroissait par comparaison leur insensible matière de pierre.
D. H. Lawrence a fait le voyage en pays hopi voilà quelque soixante ans. Avant de quitter l'Europe, nous n'avions pas manqué de relire ce qu'il en a écrit : « Un monde pâle, desséché, inégal, où une automobile tangue, cahote et piétine dans le sable. Une terre malade de sécheresse, inhumaine, exsudant une vague odeur d'alcali. »
Gris. L'adjectif revient sans cesse sous la plume de D. H. Lawrence : gris le pays, les mesas, les pueblos (le mot désigne aussi bien les villages que les habitants – Zunis et Hopis). Oui, grise aussi cette humanité (des Hopis qui dansent la danse du Serpent) :
« A la fin, ces hommes de cendre tiraient des brassées de serpents qui retombaient sur eux comme du linge mouillé. » Cendreux le Hopi, éblouissante la comparaison. Et même admirable.
Le coeur serré, nous admirions. Comment tant de solitude, d'aridité et de sauvagerie, de résignation à l'empire écrasant de soleil, de pauvreté et de misère (ah ! le pétrole dont regorgerait le sol des réserves indiennes – mais c'est chez les Shawnees, loin à l'est en Oklahoma...), comment tant d'espace à jamais infranchissable, immuable tel le destin d'un Hopi des plateaux, comment ce que nous connaissions de l'été violent, de l'hiver âpre et comment la vision de rares silhouettes sorties sans raison de leur cabane et perdues là-bas dans le lointain de la plaine, gorges de l'enfer et trous d'espace surchauffés par les mesas rassemblées pour un encerclement des hommes et des choses, pour un étouffement de l'air, oui comment ce spectacle pouvait-il susciter en nous, avec la tristesse et l'admiration, une espèce de paix ? C'était ainsi.
Sur les trois mesas déchiquetées du pays hopi (Lawrence encore : « Tout y est pierre et poussière grise, sèche, livide »), où même l'imagination a capitulé puisqu'elles se nomment, en une espèce d'anonymat morne, First, Second, Third, nous avons traversé en voiture ou à pied le long des sentes monstrueuses, boursouflées de roches éclatées, creusées de tranchées laminées, ces villages perchés qui ont nom (je cite dans le désordre des trois mesas confondues) : Old Oraibi, Polacca, Hano, Shipaulovi... J'ai dit « traversé » mais quelquefois approché seulement : je portai cette année-là à Old Oraibi une tête qui ne revint pas au chef du village, et au Blanc que je suis on refusa la permission d'entrer. Accolées, les maisons de la mesa ne sont pas d'adobe, ce pisé que les Indiens inventèrent pour bâtir, géniaux, et que les Espagnols ont amélioré – mais de pierres empilées. D'étroites cabanes servent de cabinets, qui se succèdent, en surplomb : l'Indien Hopi, cul à l'air, défèque à flanc de mesa, souillant de ses excréments la pierre qui scelle son destin.
Dix fois au moins, en trente ans, serai-je monté, par un même chemin escarpé, immuable et dangereux, le même à travers les trois mesas brillantes comme des charbons attisés, moins un chemin qu'un refus, celui du monde des Blancs, moins un chemin qu'un symbole, celui de la misère indienne, vers Walpi qui, sur la Première Mesa, domine Hano et Simchomoui, les deux autres villages. A Walpi, à cause de D. H. Lawrence et de la danse du Serpent qu'il a regardée, là, et qu'il a peinte de son gris halluciné – non pas une couleur de fin du monde malgré la sévérité définitive des mesas, mais la résignation à un monde qui sera toujours gris (la vie relevant aussi du symbole, on apprendra peut-être avec intérêt que Walpi n'a ni l'électricité ni l'eau). Walpi, si aride que même la mauvaise herbe a renoncé à pousser. Walpi dont il ne faut pas manquer de gagner, à ses risques et périls, une extrémité, bien sûr la plus étroite. Celle qui, dans la mer aérienne de l'espace, s'avance en une péninsule. Si mince le bord, et Walpi si près du bord, qu'il m'a toujours semblé que ma chute entraînerait la sienne. Walpi gris ou bien c'est une trop blanche lumière. Sauf une fois, et ma vue portant aussi loin que les monts San Francisco, là-bas près de Flagstaff, j'ai longtemps regardé la terre sans fin autour et en bas de moi et plus longtemps encore la chaîne des montagnes, impatient de vivre l'événement dont la cosmogonie des Indiens, aussi sûre que la Bible, fonde la vérité : la descente des esprits de leur repaire-royaume des monts San Francisco et leur surgissement à Walpi. Par chance, je me trouvais là à la bonne époque entre le solstice d'hiver et celui de l'été.
Les esprits ne sont pas venus, je ne les ai pas vus, fût-ce au loin, je ne les ai même pas pressentis, et cette déception ajouta à mon sentiment désolé des mesas hopis.
Lawrence : « Walpi... est presque en ruine et s'élève sur une roche étroite où nulle pousse de vie ne fut jamais tendre. Tout y est pierre et poussière grise, sèche, livide. » Phrase-écho pour, de lui et des mesas hopis, prendre congé.
***
Puis, lors de ce voyage ou au cours d'un autre, nous montons vers l'Utah, au nord des mesas hopis et de Monument Valley, vers ces hauts lieux de la pierre et de la forêt que composent Capitol Reef, Bryce Canyon, les Canyonlands et Moab – au nord-ouest Salt Lake City, au nord-est Denver... Nous avions remis à plus tard le désert sans la pierre, le sable pur, en quelque sorte. Et tout ce qu'il entraîne chez l'animal, le végétal, chez l'humain aussi. Partis de Monument Valley dans le jour qui se levait, nous avions croisé beaucoup de grumiers, promesse de hauteurs, de crêtes, du ciel à portée de la main, d'un air plus vif. Dans la brume devant nous au loin, nous devinions des canyons et des mesas et nous montions, descendions, remontions vers des plateaux où la lave blanche des nuages s'étirait, trouée, hérissée de blocs erratiques, et c'était comme si nous portions avec nous le désert tout là-haut, de la plaine en altitude. Au-delà des pentes hérissées de peupliers dorés, je tentais de découvrir, plus haut encore, les sapinières.
S'il me fallait donner une seule réponse à la question (un peu bête) : pourquoi aller dans l'Utah ? je dirais : à cause des pins Bristlecone. Sans doute parce que nous les aimions entre tous les arbres, nous les reconnaissions : survivants des millénaires, arbres antédiluviens, réduits aux vieux os décharnés de leurs ligneux squelettes, tout en éperons, formes torturées, voltes et torsades, ils ont défié le temps – mais dans la mort, arbres-momies. Sur les hauteurs qui sont le royaume de leur éternité, nous sommes allés les regarder : pas seulement dans l'Utah, mais aussi au Colorado, au Nevada et jusqu'en Californie où, dans le bosquet de Mathusalem, s'élève (un peu raide...) le plus vieux des pins Bristlecone, celui qui le plus m'émeut : cinq mille six cents ans, et je me vois lui dire, quand j'étais un Ute, avant l'arrivée des Blancs, « Grand-père... », avec tant de ferveur... D'autres arbres à l'essence pour nous inconnue, d'évidence morts, leur écorce détachée et à jamais perdue, montraient une grise surface de veines fuselées, de gouttières, pour un temps (le temps que le temps les détache et les émiette) montées en torsade. Il y en avait qui, renversés sur le flanc, offraient un énorme ventre ouvert avec des entrailles, depuis toujours de bois et à jamais de bois, où je distinguais des cordons, des vessies, des tumeurs, des verrues, tout un grouillis excroissant et serpentin et viscéral, tout ce qui chez l'homme le ronge et le mange et qui ici semblait, dans la mort, saisi à un moment de sa manducation.
Une fois, nous allâmes si loin vers les cimes que, descendus de la voiture, nous reconnûmes l'odeur amère du tremble. Nous découvrîmes, sur la carte, que nous étions parvenus à l'ouest du 115e méridien, en un pays de plateaux qui ondulaient entre des plaines basses semées de trembles et de pinderosas. Les canyons prenaient de la hauteur, comme tranchés à la hache, et s'élevaient à partir de cônes d'éboulis dont les alluvions étaient couverts de sauges et d'immortelles. Nous revenions sans cesse au spectacle d'une chaîne plissée, pliée, ciselée et repoussée en cirques, moraines, falaises, ensellements et pics qui, le long d'une crête déchiquetée, semblaient devoir toujours se succéder. Les crêtes marquées du fer rouge du grès, où le lichen faisait des taches bleues, nous dissimulaient des étendues de désert que, franchies leurs hautes portes, nous retrouvions avec un bonheur sans surprise, le désert égal à lui-même, plat et nu dans l'immensité de son espace à perte de vue, où il s'enfonçait à travers des murs cordés de grès – et toujours la terre par le vent labourée profond en sillons monstrueux. Quelques rares fois, la coupure abrupte d'escarpements et de canyons. Puis, dans la brume petit à petit effilochée, bientôt dissipée, surgit une couverture de cirrus au-dessus des crêtes de la Sierra Nevada et il nous sembla, au brusque abaissement de la température, qu'ils s'étaient saisis de la chaleur. Des nuages voleurs ! Partout dans la plaine se dressaient des mégalithes dont on eût cru qu'ils se termineraient en pointe mais, à une certaine hauteur, comme si le ciel eût pesé sur eux pour repousser leur invasion dans l'espace, ils s'étaient écrasés en surfaces de tables : la plus exacte définition de la mesa. Une fois, près de Hearnut Desert, nous sommes tombés sur d'interminables étendues grumeleuses d'une matière qui se révéla, après explication de notre hôte le soir à l'étape, de la bentonite et que j'appelai aussitôt – comme on dit du gros sel – du gros sable.
Sur cette route cet après-midi-là, nous remarquâmes, et dans l'extase nous avons commenté une masse de nuages d'un blanc immaculé, des cumulus dans le bleu profond du ciel derrière une haute chaîne de montagnes, masse qui donnait le sentiment d'être, si je puis dire, en l'air, accrochée à rien et tenue à rien, indépendante des montagnes, et du ciel et de la pesanteur, et je me suis rappelé (je ne l'ai jamais oublié) ce que m'avait dit le gros Alex, un Zuñi rencontré dans son pueblo de la plaine : « Nous les Zuñis nous pensons que ceux que nous aimons nous reviennent, quand ils sont morts, sous l'apparence des nuages – à l'occasion d'une pluie d'été, de la neige en hiver... » Il avait ajouté : « Le matin qui était celui de mon anniversaire, j'ai vu un beau nuage pourpre, ses extrémités toutes marquées d'un blanc d'argent, et je me suis dit : " Hé, peut-être es-tu ma mère et tu es venue me voir pour mon anniversaire. " »
Moi, l'Occidental, sans doute les yeux ronds mais quelque chose aussi, en moi, qui ne demandait qu'à croire, qui voulait croire, qui aurait tant aimé croire, qui peut-être a cru, qui peut-être croit...
Le voyageur en Amérique ne se déplace pas que des nuages ne l'accompagnent, les uns à rebrousse-ciel, les autres dans le même sens que lui et une fois, à trente kilomètres de Santa Fe, dans l'attente de Santa Fe que je ne connaissais pas et dans le pressentiment de la merveille qui a nom Santa Fe (je ne prononce pas ce nom que ne coure sur ma peau une fièvre...), j'ai vu, lents, majestueux, assurés du temps et à la queue leu leu, des nuages qui étaient les wagons d'un grand train voyageur et j'ai aussitôt pensé à la Santa Fe Railway et à son train, le Santa Fe, qui, comme on sait, est plus qu'un train – une mythologie.
Dans ma mythologie, le chemin de fer de Sante Fe.
Le paysage que nous traversions, à présent, était gonflé de ces pains de sucre comme on en voit des milliers en Arizona, au Nouveau-Mexique, dans l'Utah et qui sont les cousins pauvres (très pauvres) des mesas. Pour le géologue, des cônes d'argile. Ils font, dans les badlands, la terre dégénérée. Sans doute à cause de leur misère monotone ai-je éprouvé le besoin d'une belle vision et, dans le train de Santa Fe dont j'avais sans peine accroché un wagon en plein ciel, je me suis laissé transporter à six cents kilomètres de là, jusqu'à exactement six kilomètres de la ville, à l'hôtel qui offre en plein maquis de mesquite une beauté de ranch : le Rancho Encantado. Là, un soir, j'avais compté, à l'horizon, trois chaînes de collines, la deuxième au-dessus de la première, la troisième au-dessus de la deuxième, chacune d'entre elles composée de dix collines, mais cet ensemble de trente élévations n'était uniforme ni dans les masses ni dans les hauteurs et dans une trouée de la chaîne la plus basse, par exemple, se profilait une colline de la deuxième chaîne... Le phénomène caractérisant l'ensemble des trente, j'éprouvais le sentiment d'un gigantesque jeu de saute-mouton ou saute-colline sur place, et des nuages avaient déversé une opaque encre de Chine sur certaines cependant qu'une claire, douce lumière enjouée inondait les autres...
D'ailleurs, celui qui n'a pas vu le soleil s'amuser, celui-là sans doute a-t-il raté sa vie. Une fois sur la route de Taos, un peu après l'emplacement qui mène au D. H. Lawrence Shrine (bizarre autel fait de ses cendres – en quelque sorte un reliquaire), j'ai vu, dans un grand désert jaune, espèce de cirque entouré des montagnes noires et bleues, le soleil en veine de tendresse prodiguer, sous forme de flaques dont il inondait l'herbe maigre, des câlineries, puis, à l'aide de minces et rapides nuages, ses sicaires-joueurs, les reprendre pour les relancer peu après, un peu plus loin, et les graminées en semblaient, avec la brise qui les traversait, tout émoustillées...
Et moi, tout au bonheur de l'herbe dans la lumière...
Puis nous gagnâmes Canyon de Chelly, Arizona, que le voyageur dans le Sud-Ouest ne peut éviter, n'évitera pas, sous peine de délit d'indifférence, de crime de lèse-beauté, sans doute l'un des canyons qui creuse le plus loin vers le cœur improbable de la terre, d'où montent jusqu'à plus de trois cents mètres des murailles, les unes absolument lisses, d'autres à demi éboulées, austère et grandiose écrin pour cette merveille de surface verte, fraîche et sans fin, au fond de la béance, où jadis les Indiens Pueblos habitaient, cultivaient – jusqu'à des labours, là, au fond du canyon ! Des chemins de crêtes que nous parcourions à pied nous n'avions de cesse de nous pencher pour découvrir le fond du trou avec son herbe, ses arbres, et le regard, en remontant, accrochait les rouges flancs de la montagne, pleins d'à-pics, d'avancées et de creux, de caches, de colonnes de grès orange qui font l'ordinaire variété de cette mesa en surplomb du canyon. Parfois aussi, des femmes navajos avec des chevaux et des moutons – car quelque cinquante Navajos vivent aujourd'hui dans cette oasis, oasis à ciel ouvert, mais le ciel, si haut... Curieux de l'histoire des Anasazis, « les Anciens » selon le nom que leur donnent les Navaios, comment n'aurions-nous pas cherché, dans ce qui fut leur royaume plusieurs siècles durant, dont témoignent leurs maisons-fosses et des habitations de pisé jusqu'à cinq étages riches de centaines de pièces (quand les Européens, à cette époque, vivaient pour la plupart dans des cabanes...), le mystère de leur disparition – au sens plein du mot : leur évanouissement, à la fin du XIIIe siècle, les Anasazis se dispersant, et, dans cette fuite, tuant en eux leur identité, ruinant en eux le vieil homme qu'ils étaient, l'Anasazi soi-même, peuple qui provoque sa mue, se dépouille de sa peau sur les pistes de l'exode et trouve enfin, les uns dans la haute et la moyenne vallée du Rio Grande, les autres au sud du canyon qu'ils ont rejeté, la géographie, la géologie, l'histoire (un tout petit peu d'histoire, la leur, qu'ils recommencent) qui lui conviennent, où ils vont, oublié l'Anasazi qu'ils furent, fonder leur identité nouvelle et peut-être un homme nouveau, le Hopi dans les mesas, le Zuñi dans la plaine ? A ce point fasciné par le destin anasazi, par la vision de ce grand dépeuplement (sans doute provoqué par une sécheresse persistante), peu de doute que j'eusse pris pour une peau d'homme rejetée celle d'un serpent.
Nous allions dans leurs anciens villages, Sliding House Ruins ou White House Ruins, deux des grains qui font le long chapelet des villages anasazis perdus, rien que des mesas à pic jusqu'au vertige, avec des restes de kivas, leurs lieux de culte, chambres rondes creusées dans le sol. Nous descendions jusqu'au fond sableux du canyon, nous parcourions à cheval des kilomètres dans cet espace inconcevable si l'on songe à la représentation mesquine que suggèrent les mots trou, canyon... et, levant les yeux, nous ne doutions pas de parcourir les entrailles de la terre, où le ventre monstrueux de la géologie pousse des toupies géantes, des entonnoirs, des arches, toutes sortes de mégalithes. Souvent, d'une année à l'autre, avons-nous ainsi roulé jusqu'à la nuit dans un voyage que nous avions entrepris à l'aube, perdus dans ce trou sans fin – non pas perdus par rapport à la boussole mais perdus dans le temps (nous, une année : six cavaliers, silhouettes conscientes de leur insignifiance et de leur fragilité, minuscules non pas pour un observateur qui nous eût regardés à partir de la surface de la terre, ce qui serait banal, mais minuscules selon notre sentiment à nous, qui nous déplacions au fond du monde...), perdus donc dans le temps immémorial qui imposait de toutes ses formes, de toutes ses masses, de tout son labeur multiple, divers, excentrique et dément, une géologie au travail depuis des centaines de millions d'années, acharnée, obstinée, et dans une apparente obscurité et modestie s'adonnant, à présent que sa grande œuvre de formation, découpe, répartition du monde était depuis longtemps achevée, à des travaux de détail relevant du modelage, de la ciselure, de l'affinage, hier Titan, fourmi aujourd'hui. Sauf, faut-il le dire, dans ses grandes colères qui sont tremblements de terre et éruptions volcaniques, mais ici dans le Sud-Ouest la terre ne bouge pas, selon moi trop lourde et assise – les volcans, eux, depuis belle lurette et à jamais éteints.
Puis nous fûmes à Spider Rock Overlook, qui est, à Canyon de Chelly, la merveille. Du canyon à cet endroit profond de plus de trois cents mètres montent deux cheminées jumelles, l'une plus haute que l'autre. Epoustouflant : elles viennent de si bas, elles ont une telle finesse, que le voyageur, leur prêtant de confiance un rythme, éprouve qu'elles continuent leur ascension ! Derrière les jumelles, au loin dans le trou sans mesures, une rivière qui flâne. Les flancs du canyon sont hérissés d'arbustes. Sur le côté gauche, la falaise descend en étages. A hauteur de l'endroit où la terre s'abaisse en canyon, on voit la montagne s'ordonner. Plus loin, à l'horizon, deux mesas bleues.