La Puce de Mme Desroches
Traduction
De cinq vers latins signés Petrus Pithæus.
_D’une continue concorde
Phebus avecq’ ses sœurs s’accorde: Ny la Puce ne nous a fait,
Tant de Poetes, mais la Roche,
Qui du Roch d’Helicon est proche,
A produit cest œuvre parfait._
E. PASQUIER.
[Ornement]
[Ornement]
LA PUCE DE CLAUDE BINET,
Advocat en la Cour de Parlement.
MIGNARDE, _vous avez grand tort
D’appeller Hercule à la mort,
A la mort d’une pucelette,
Qui tant mignardement furette,
Comme un petit surion d’Essain
Sur les roses de vostre sein.
Je veux, je veux qu’on vous appelle Du nom de belle et de cruelle,
Qui pour si petit animal
Invoquez Hercul chasse-mal;
Animal dont la petitesse
Passe des autres la grandesse,
Soit qu’on fasse comparaison
Des parcelles de la raison,
De la souplesse ou de l’astuce
Qui recommande cette Puce._
Belle, si vous aimez le beau,
_Voyez quelle gentille peau:
Ne diriez-vous pas qu’elle est teinte Ou des couleurs de l’Hyacinthe
(Hyacinthe honneur des beaux mois), Ou de pourpre, couleur de Roys?_
_Vrayment si la trouvez gentille,
Sa proportion plus subtile
Vous doit inciter à pitié,
Pour luy porter quelque amitié,
Si comme vous mignardelette,
Elle est prompte, polie et nette._
_Laissez vous picquer un petit,
Sus, la voila en appetit,
Voyez, belle, voyez, mignarde,
Comme un éguillon elle darde,
Eguillon en long eguisé,
Et qui pourtant est pertuisé,
Pour couler la douce ambrosie,
Qu’en vostre sein elle a ravie.
Je ne la sçaurois accuser,
Sinon d’avoir l’heur de baiser
Si long temps ceste peau tendrette, Qui un tel bon-heur ne me prette._
_Mais, Puce, je t’excuse bien,
Car par toy nous goustons le bien
De mille amoureuses delices,
Quand dans un beau sein tu te glisses, Et sçais les premiers fruits ravir Des filles neuves au plaisir,
Tantost en baisottant leur face,
Or sucçotant en autre place,
Aprenant à l’homme grossier
Comme il faut l’amour varier._
_Encore que Venus s’en fache,
Je veux que tout le monde sache
Que la Puce eut l’honneur premier
D’inventer le mignard baiser,
Baiser qu’encor Amour farouche
N’alloit sucçant dessus la bouche, Et que Venus n’eut sçeu sucrer,
S’elle n’eut veu la Puce encrer
Sa petite bouche ebenine
Sur la moitte jouë Adonine.
Depuis la gentille Cypris,
Ayant le glout baiser appris
D’une larronnesse languette,
Languette mutuelle et moëtte,_
_Sceut bien à l’envie du Ciel
Coler deux bouchettes de miel._
_Que diray-je de sa saignee
Qui par elle fut enseignee?
N’en déplaise à l’antiquité,
La Puce a l’honneur merité,
Et non le cheval qui se treuve
Aux bras de l’Egiptien fleuve:
Car la Puce, tant seulement
Avec un doux chatoüillement,
Tire sans aucune ouverture
Le sang ennemy de nature._
_O petit animant heureux,
Utile aux hommes et aux Dieux,
Si or je t’ay sauvé la vie
Des mains de ma douce ennemie,
Et si je t’ay fait tant d’honneur
D’estre de deux biens inventeur,
Succe de ma maistresse belle
Ce gros sang qui la rend rebelle,
Si qu’ayant rapuré son sang
D’un courage amoureux et franc,
D’un œil semonneur elle attise_
_Le doux feu de ma convoitise,
Et qui ne se puisse appaiser
Que par la langueur d’un baiser._
A E. PASQUIER.
(Traduit du latin de Claude Binet.)
_Pourquoy louëz-vous tant Orphee?
Pourquoy d’un si brave trophee
Honorez-vous, Poëtes saincts,
Le bruit de sa lyre sonante,
La voix aussi douce-coulante
Que le miel des picquans essains?_
_Pourquoy vostre chanson sacree,
Qui aux Rois et aux Dieux agree,
Sonne tant le loz d’Arion?
Pourquoy vantez-vous le miracle
De l’Ogygien habitacle
Basti par la voix d’Amphion?_
Et toy, PASQUIER, _qui par tes carmes Coulans de Permesse nous charmes,
Arrosez du Nectar des Dieux,
Pourquoy d’une docte faconde
Vas tu chantant à tout le monde
Saphon l’honneur des siecles vieux?_
_Hé! pourquoy dis-tu que sa grace
Toutes autres dames surpasse
En beauté, vertu et sçavoir:
Puis qu’en cette belle_ ROCHETTE,
_Ainçois cette belle Rosette,
Le Ciel ses tresors nous fait veoir?_
_Cette Claniene Naiade,
Cette montaignere Oreade
En sagesse, en grace, en beauté,
En vertus, en mœurs, en doctrine
Surpasse la troupe plus digne
Du mont des neuf sœurs frequenté._
_Ha! mon Dieu! le teint de sa joüe Et la tresse d’or qui se joüe
Sur son sein en flots ondoyans,
Et ses yeux deux flames jumelles,_
Me font prendre dans leurs cordelles, Et ardre en leurs rais flamboyans.
_Voy ses cheveux que l’Arabie,
Ny le baume de l’Assyrie,
N’egalent en bonnes odeurs;
Cheveux dont Venus la doree
Voudroit sa teste estre honoree,
Et non des primeraines fleurs._
_O beaux filets d’or de Minerve,
Mon ame se plaist d’estre serve
De vos nœuds mignardement tors:
Il luy plaist bien d’estre contrainte Par vous d’une si douce estrainte
Quittant la prison de son corps._
_Sur tout la neige blanchissante
Sur son front bien poly m’enchante, Et ce beau pourpre Tyrien
Qui fait vermeiller son visage,
Et ce double flambeau volage
Du petit Dieu Cytherien._
Or si ces deux levres vermeilles, Plus douces que n’est des abeilles
_Le miel, et le thim Hyblean,
Me permettoient un baiser prendre
Plus sucré que la rose tendre
Qui croist au champ Pestanean,_
_Incontinant je rendroy l’ame
Dedans le beau sein de Madame,
Et par l’air de ce baiser pris,
Pasmé sur sa levre jumelle,
Nous ferions, moy et ma rebelle,
Un doux change de nos esprits._
_Mais que diray-je de la Grace
Du reste de sa belle face,
Et de son fourchelu menton
Resemblant une poire franche
Qui va meurissant sur la branche
Sous l’abry d’un jeune bouton?_
_Ce beau col de marbre, où Zephire Entre mille rameaux soupire,
Un sang chaudement amoureux,
Par une volontaire force
Desrobe mon cueur, et l’amorce
Sous l’apast d’un mal doucereux,_
_Et fait que je porte une envie,
O Puce, au bon heur de ta vie,
Mais non plus Puce, à mon advis,
Ains Amour, qui par fine astuce
Dessous le teint noir d’une Puce
N’agueres admirer te fis,_
_Quand d’une subtile cautelle
Tu vins au sein de la Pucelle,
Qui d’un ingenieux conseil
Te permit d’y faire retraite,
Afin que ta couleur noirette
Donnast lustre à son blanc vermeil._
_Et par cette blanche campaigne,
Où poingt une double montaigne
D’Agathe blanchement douillet,
Folastrement tu te promenes
Entre les beautez sur humaines
De ce sein blanc et vermeillet._
_Ore d’un plein saut tu te jettes
Sous les amoureuses cachettes
De ses esselles mignotant,
Et entre mille fleurs escloses_
_Tu flaires ces boutons de roses
Que tu mordilles sucçottant._
_Puis d’une mignarde secousse
Ce lait qu’un Zephire entrepousse
Tu humes à longs traits goulus.
O Puce, que tu fus heureuse
Lors que d’un tel bien desireuse
Loger en ce sein tu voulus!_
_Ha Dieux! un enfant de sa mere
Ne peut avoir chose plus chere
Que le lait de ses deux tetins.
Jamais Venus dedans Gargaphe
N’en fit plus au mutin de Paphe
En ses tendres mois enfantins._
_Mais puis que d’une pudeur vierge, De ses chastes beautez concierge,
La robe ne doit à nos yeux
Permettre de voir, ny qu’on sache
Ce que jalouse elle nous cache,
Compaigne du bon heur des Dieux,_
Il ne faut, PASQUIER, _que la plume Represente dans ce volume
Ce que l’habit ne laisse hors:
Car la mesme pudeur honneste
Doit voiler le front du Poete
Comme l’habit couvre le cors._
_Quant à moy, brulant de la flame
Dont son bel œil mon cœur entame,
Je n’en puis longuement parler;
Mais toy en qui le Ciel assemble
Les Graces et vertus ensemble
Pour les Dieux mesmes esgaller,_
_Tu peux mieux les Graces connoistre D’elle, que Minerve a fait naistre Merveille unique de ce temps:
Il suffit, pourveu qu’elle entende Que, mourant d’une amour trop grande, Je n’ay peu alonger mes chans._
FRANÇOIS DE LA COULDROVE.
C. DES ROCHES A CL. BINET,
Sur ses vers latins.
_Dy moy, Rochette, que fais tu?
Ha, tu rougis: c’est de la honte
De voir un portraict qui surmonte
Ta foible et debile vertu._
BINET _a voulu dextrement
Representer une peinture,
Qui est de celeste nature,
Et la nommer humainement._
_Ayant pillé dedans les Cieux
Le pourtraict d’une belle idee,
Ne voulant comme Promethee
Irriter le courroux des Dieux,_
_D’un artifice nompareil
Il a voilé son beau visage
D’un nom obscur, comme un nuage
Qui cache les rais du Soleil._
_C’est afin de n’estre repris,
Rendant aux hommes manifeste
Une beauté toute celeste,
Digne des immortels espris._
ROCHE, _tu ne sçaurois user
D’un autre plus evident signe,
D’estre de tant d’honneurs indigne, Que ne pouvoir t’en excuser._
C. DES ROCHES.
MACEFER A CL. BINET.
SONET.
Ne croy pas, mon BINET, qu’un baiser de Charite Face que son esprit, laissant si beau sejour, Se place dedans toy, et que d’un mesme tour Ton ame s’envolant, dedans son cors habite;
Mais crain que ton esprit, par une sage eslite Amorcé du baiser nourrisson de l’amour,
Choisissant ce beau cors, sans espoir de retour, Pour mieux s’habituer sa demeure ne quitte.
Ou bien crain que l’esprit de l’une des neuf Sœurs, L’esprit de ma Charite aymé de tant de cueurs N’attire à sa beauté ton ame enamouree:
Ainsi, mon cher BINET, l’aimant Magnesien Attire à soy le fer d’invisible lien, Qui le suit amoureux de sa force admiree.
MACEFER.
AMOUR PIQUÉ.
_Amour, ce méchant petit Dieu,
Un jour s’en vint aupres du lieu
Où les Poitevines Nymphettes
Aux rives du Clain doux-coulant
Chantoient de l’Amour nonchalant
Les presque inutiles sagettes._
_Si tost que Cupidon entend
Des Nymphes le plaintif accent,
Ha, dict-il, voicy belle prise:
Ainsi d’un amoureux desir
La bergere de trop dormir
Son amy reprend et mesprise:_
_Alors l’oiseau Cytherien,
Oubliant son vol ancien,
Se vint parquer au milieu d’elles.
C’est icy, dict-il, où il faut
Esprouver si le cœur me faut
Et l’effet à mes estincelles._
_Les Nymphes l’aiant aperceu,
Comme un enfançon l’ont receu,
Egaré de sa triste mere.
Ne cognoissant pas qu’il estoit,
Chacune à tour le baisottoit
D’une faveur non coutumiere._
_Amour s’apprivoise, et soudain
Il cache en sa petite main
Une flamme vive et segrette,
Il se mire au sein le plus beau
Et range son petit flambeau
En vain sur le cœur de Rochette._
_De fortune, entre le destour
De son teton franc de l’amour
Une Puce faisoit son giste,
Qui pour son hostesse vanger
Piqua le bras porte danger,
Y traçant sa marque petite._
_Soudain Amour, remply de dueil,
La plaie au bras, la larme à l’œil, S’envolle au secour de sa mere,
Disant, un petit chose noir
M’a piqué, vous y pouvez voir
La flamme et la place meurtriere._
_C’est, dict-il, c’est un Serpenteau Qui va sautellant sur la peau,
Puce est nommé par les Pucelles.
Las! je n’eusse jamais pensé
D’un si petit estre offensé
Si pres de mes flammes mortelles._
_Lors Venus, souriant, voy-tu,
Vois-tu, dit-elle, sa vertu
A la tienne du tout semblable?
Sinon que petit, aux grans dieux
Et aux humains dardant tes feux,
Tu fais une plaie incurable._
CL. BINET.
A ANTHOINE LOISEL.
J’ay dit que c’est Amour, le plus rusé des Dieux, Qui, surpris des beautez de ma belle Charite, Se vint loger au sein, où la chaleur subite Brula ses ailerons et son cœur Amoureux.
De fait sentant griller ses plumes et cheveux, Et voyant basaner sa peau à demi cuite, Petit Puceau prent forme en la Puce petite, Par la mesme couleur voulant tromper nos yeux.
Las il estoit à nous, sous un ongle severe Je me fusse vangé de ma longue misere: Mais le finet sauta sur toy, Docte LOISEL.
Ainsi que Ganymede eslevé dessus l’aile De l’aigle genereux, par ta plume immortelle,
SOLEIL, tu l’as conduit avec toy dans le Ciel.
CL. BINET.
A MADAME DES ROCHES.
Je ne m’esbahi plus des murs de la Rochelle Obstinez contre un Roy, ni du Roc Melusin, Puisque contre Amour mesme au pays Poitevin Une autre Roche encor se declare rebelle.
La Rochelle à son Roy se monstre ore fidelle, Lusignan a ployé sous le joug du destin: Et vous osez tenir encontre un Roy divin, Deffiant jusqu’icy sa puissance immortelle.
Amour ayant en vain vostre Roc assiegé, Ainsi qu’un espion en Puce s’est changé, Pour surprendre le fort de vostre tour jumelle.
Mais il fut descouvert par maints doctes esprits.
ROCHE, ne craignez plus que vostre fort soit pris, Quand les enfans des Dieux font pour vous sentinelle.
CL. BINET.
[Ornement]
[Ornement]
LA PUCE D’ODET TOURNEBUS,
Advocat en la Cour de Parlement.
PUCE, _qui se fut advisé
Que tu deusse estre tant redite
Par un vers si favorisé
Du troupeau qui Parnasse habite?
Et qu’un animal si petit
Eut peu espoindre les courages
De tant de sçavans personnages
Quy de toy ont si bien escrit?_
_C’est à bon droit que l’on peut croire Que Poictiers est le vray sejour
Des doctes filles de Memoire,
Du jeu, des Graces et d’Amour.
Si quelqu’un ne le croit, qu’il voye Ces deux_ ROCHES _qui jusqu’aux Cieux Elevent leur chef sourcilleux,
Qui comme deux astres flamboye._
_Qu’il oye l’armonieux chant
De leurs poësies divines,
Et il cognoistra à l’instant
Que les Muses sont Poetevines.
Il verra que les vers chantez
Des Muses qui Poictiers habitent
Plus que ceux la des Grecs meritent Estre par dessus tous vantez._
_Il cognoistra que ceste troupe
De deux Muses vaut beaucoup mieux
Que celle qui loge en la croupe
De ce mont qui se fend en deux.
Que donques plus on ne s’estonne
Si l’on te chante volontiers,
Puisque dans tes murs de Poictiers Les Muses logent en personne._
_Je sçay bien que quelque envieux
Voudra incontinant reprendre
Les Poëmes ingenieux
Par lesquels on a fait entendre
Tes plaisirs et tes passetemps,
Disant que chose si petite
Comme une Puce ne merite
Que l’on employe tant de temps._
_Ce n’est d’aujourd’huy que l’envie Vomit sur les bons son venin:
Elle fit bien perdre la vie
A ce grand Socrate divin:
Quand d’une semblable imposture
Elle disoit qu’il employoit
Tout son temps lors qu’il mesuroit Tes sauts et cherchoit ta nature._
_Virgile l’ame, le soleil
Et l’honneur de la Poësie,
Auquel n’y a rien de pareil,
Des mouches chanta bien la vie.
Belleau chanta le papillon,
Et Ronsard, ce divin Poëte,
A chanté l’huitre, l’alouëtte,
Le fourmy, le chat, le freslon._
_Petite Puce, ta fortune
Surpasse celle des oyseaux,
Des troupeaux nageans de Neptune
Et des terrestres animaux,
Pour avoir eu des Cieux la grace
De te loger en si beau lieu,
En ce sein le temple d’un Dieu,
Ce sein qui tous les seins surpasse._
_As-tu bien peu sans te brusler
Fureter entre ses mamelles?
As-tu bien osé te couler
Dessus ces deux fraises jumelles
Qui, comme charbons allumez,
Pourroient soudain reduire en cendre La main qui voudroit entreprendre
De taster ses doux bouts aymez?_
_As tu bien esté si osée
De te pendre à ses beaux cheveux,
Sans t’y prendre et estre enlacée
De mille las, de mille neus?
Veu que le plus brave courage,
S’il veut tant soit peu s’hazarder De les vouloir bien regarder,
S’empestre en un si beau cordage?_
_As-tu approché de ses yeux,
Dedans lesquels amour se jouë,
Et dont il emprunte ses feux?
As tu peu baiser ceste joue,
Sans sentir une vive ardeur
Approchant ses flammes cruelles,
Qui de leurs vives estincelles
Consument le plus brave cœur?_
_Ha vrayment tu es amoureuse,
Car toujours tu cherches les lieux Que cache la vierge honteuse,
Et qu’elle ne monstre à nos yeux.
Tu as ce bon heur que de boire
Du sang de ces membres polis,
De ce ventre plus blanc que lis,
De ces cuisses et flancs d’ivoire._
_Tu as cet heur que de nicher
Sous les replis de sa chemise;
Quand tu veux, tu te viens coucher Dessus elle en toute franchise.
Las! que d’hommes souhaiteroient
De ces faveurs la plus petite:
Mais tel bien passe leur merite,
Car par là Dieux ils deviendroient._
_Puce, je me pers quand je pense
A tes plaisirs, à tes esbas,
Lors que doucement tu offense
Cette Nymphe or’ haut, ore bas.
Je conçoi telle jalousie
Quand je pense à la privauté
Que tu as à ceste beauté
Que je reste quasi sans vie._
_Puce, je sens un petit feu
S’eprandre au dedans de mon ame,
Qui tousjours croissant peu à peu, En fin me mettra tout en flamme,
Par l’erreur de ce souvenir
Qui m’a si fort l’ame offensee,
Que je n’ay plus d’autre pensee
Que vouloir Puce devenir._
_Mais ay-je bien la hardiesse
De vouloir seulement songer
De voir à nu telle Deesse,
Qui encor pourroit bien changer
Ma forme en celle d’une pierre,
Tout ainsi que Meduse fit
Au pauvre Phiné qui la vit,
Eschangeant les noces en guerre._
_Un party si avantageux
N’est pour creature mortelle,
Il appartient sans plus aux Dieux
De jouyr de chose si belle.
Anchise baisa bien Venus,
Mais aussi tost la repentance
Talonna de pres son offense,
Quand il se vit estre perclus._
_Puce, tu as cet avantage
Que l’homme ne sçauroit avoir,
De jouyr de ce beau corsage
Et le regarder nu au soir:
Puis, lors que plus elle sommeille Estendue dedans son lit,
La pinçotant un bien petit,
Tout doucement tu la reveille._
_Sous le silence de la nuit,
Lors que reposent toutes choses
Et que l’on n’entend aucun bruit,
Tu tastes ses lis et ses roses.
Puis, te coulant d’un pas larron
Sur sa poitrine et sur ses cuisses, Enyvrée de ces delices,
Tu t’endors dedans son giron._
_Et puis, quand l’Aurore vermeille Encourtine le Ciel de feux,
Et que cette Nymphe s’eveille,
Tu ne pers pour cela tes jeux.
Mais si l’obscurité nuitale
A esté propre à tes desirs,
Le jour tu sens mesmes plaisirs
Et une volupté egale._
_Pleut à Dieu que j’eusse la voix
Assez forte pour entreprendre
De te chanter, je ne craindrois
Apres tant d’autres faire entendre Quel est ton plaisir et ton bien,
Quelles les douceurs de ta vie,
Qui font que je te porte enuie,
Pour n’avoir tel heur que le tien._
_Mais aurois-je bien telle audace, Serois-je bien si mal appris,
De vouloir imiter la grace
Des vers de ces braves espris,
Lesquels par leur muse divine
Et par leurs vers plus doux que miel T’ont eslevée jusqu’au Ciel,
Pour t’y faire luire un beau signe?_
_Serois-ie bien tant hors du sens, Serois-je bien si temeraire,
De vouloir par mes rudes chants
Les belles chansons contrefaire,
Que tant de chantres plus qu’humains Ont à qui mieux mieux fait rebruire Dessus une plus douce lyre
Que celle des sonneurs Thebains?_
_Qui oseroit suivre les traces
Du grand_ BRISSON, _en qui les Cieux Ont respandu toutes leurs graces
Jusqu’à rendre jaloux les Dieux?
Et toy, belle et docte pucelle
Qui estonnes tout l’univers,
Qui oseroit suivre les vers
Que nous trace ta main si belle?_
_Oserois-je suivre les pas
D’un_ PASQUIER, _honneur de la France?
Oserois-je d’un stile bas
Imiter la grave cadance
Des doctes chansons de_ CHOPIN,
De LOYSEL, _honneur de nostre âge, Qui a les Muses en partage,
Et du_ SAINTE MARTHE divin?
_O Puce, que tu es heureuse
Si tu pouvais sentir ton heur!
Que tu dois estre glorieuse
D’avoir_ L’ESCALE _pour sonneur,
Et mon_ BINET, _ausquels la Muse
A donné ses riches presens,
Qui vaincront l’envie et les ans,
Et le temps qui toute chose use._
_Je ne suis pas si glorieux
Ni outre cuidé, que je tente
Imiter les vers doucereux
Que_ MANGOT _si doctement chante.
Je laisse à un meilleur que moy,
Comme à ce gentil_ LACOUDRAYE,
_Dire d’une chanson plus gaye
L’heur de ta maistresse et de toy._
_Et moy cependant en silence
J’ecouteray les doux accors
Que ces doctes maistres de France
Chantent pour un si petit corps:
Puis que mes chansons ne sont dignes De mesler leurs sons discordans
Parmy les tons si accordans
De ces belles gorges divines._
LE MESME A LA MESME.
(Traduit de l’italien et de l’espagnol.) J’ay cent fois contemplé les beaux yeux amoureux De celle qu’on jugeoit en France la plus belle, J’ai veu les bors pourprez de sa levre jumelle, Qui eust de son baiser mesme tenté les Dieux.
J’ay veu mille beautez dont l’appas doucereux Eut peu ensorceler l’ame la plus rebelle, Mais jamais je n’en vi qui fut égale à celle Qui rend de ses vertus Poictiers si orgueilleux.
J’ay ouy les propos d’une Dame sçavante, J’ay gousté les accors d’une voix qui enchante, Mais jamais je n’ouy rien qui peust approcher
Des discours excellens et de la voix mignarde De DES ROCHES, qui peut transformer en rocher Celui la qui l’escoute ou bien qui la regarde.