La Rencontre du loup (French Edition)

Eve Langlais · Chapitre 3 sur 29

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La Rencontre du loup (French Edition)

Chapitre 2

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CHAPITRE 2

 

FRANCIS, LE RÉCEPTIONNISTE D’HONEY, AVAIT ESSAYÉ DE LA PRÉVENIR. IL l’avait prise à part pour lui murmurer :

— Il a un chat coincé dans la barbe.

Mais entre l’entendre dire et le voir, il y avait un monde.

Quand elle entra dans la salle d’examen de la clinique vétérinaire — sa clinique, si l’on ne tenait pas compte des grosses sommes qu’elle remboursait à la banque chaque mois — Honey fit de son mieux pour ne pas glousser, et échoua.

Elle ne put s’empêcher de rire en voyant cet authentique Viking avec un chaton endormi dans son impressionnante barbe. La toison sur son menton était aussi blonde que celle qui poussait sur son crâne, mais ses sourcils étaient sombres, ce qui formait un contraste épatant. Et il était balèze. Pas gros, mais grand et large, les épaules assez carrées pour qu’Honey se sente menue. Ce qui ne lui arrivait pas souvent.

Elle dépassait le mètre quatre-vingt et elle avait du mal à trouver des partenaires qui ne seraient pas intimidés par sa taille. Elle était prête à sortir avec un homme de n’importe quelle taille tant que ce n’était pas un connard, mais elle avait eu des soucis tant avec les grands que les petits. Tu n’es pas délicate, avait dit Jérôme, un mètre quatre-vingt-treize. Ça m’énerve que tu n’aies pas besoin d’un escabeau pour atteindre les étagères du haut, s’était plaint Hugh, un mètre soixante-dix-sept.

Il n’y avait eu qu’un seul homme à la regarder en appréciant vraiment sa taille. Malheureusement, son cher Rocko était mort jeune.

Mais voilà qu’elle en avait trouvé un autre qui la contemplait avec intérêt. Il la balaya du regard, des pieds à la tête, jusqu’à ce qu’il aperçoive la bague à son doigt. Cela sembla le freiner net.

Elle aurait pu expliquer qu’elle était veuve. Cependant, elle ne sortait jamais avec des clients, et c’était pour cela qu’elle portait toujours son alliance au travail.

Il se remit de sa déception et lui adressa un grand sourire.

— Docteur, je suis heureux que vous ayez pu me prendre en urgence.

— Mon réceptionniste disait que vous aviez l’air très pressé et je vois pourquoi. Je peux ? demanda-t-elle en désignant sa barbe.

— Vous ne ferez pas de mal à mon chaton, hein ?

— Je vais faire comme si je n’avais pas entendu ça : mon travail c’est de les soigner.

Il s’excusa aussitôt.

— Je suis désolé, Docteur. Je suis juste inquiet. Comme vous voyez, elle est toute petite et fragile.

— Et apparemment, elle vous aime beaucoup.

Honey n’était pas surprise de voir un tel spécimen de masculinité avec un chaton minuscule. L’amour ne choisissait pas. Cependant, elle devait bien admettre qu’elle trouvait ça marrant de voir que dans ces couples désassortis, le proprio était souvent complètement gaga.

— Ça fait même pas vingt-quatre heures et l’on a déjà créé un lien.

Il eut un grand sourire un peu neuneu, mais ça ne le rendait pas moins beau gosse.

Elle toucha sa barbe, les longs poils bouclés étaient plus doux qu’elle ne s’y attendait. Et costauds. Tirer gentiment dessus ne les cassa pas.

Il s’arrêta de respirer alors qu’elle caressait le chaton qui dormait toujours, mais se mit à ronronner, petit moteur de bonheur.

Elle retira sa main.

— Vous voulez la bonne ou la mauvaise nouvelle ?

— Allez-y avec la mauvaise.

Il ferma les yeux et se prépara. Elle se mordit l’intérieur de la joue pour s’empêcher de glousser à nouveau et annonça :

— On va devoir tailler votre barbe.

— Par tailler, vous voulez dire, quelques centimètres ?

Il avait l’air plein d’espoir. Peut-être qu’il comptait passer un casting pour la télé-réalité avec les barbus en treillis, Duck Dynasty, ou bien celle avec les motards ?

— Vu la hauteur à laquelle le chat est coincé, si l’on veut avoir un peu de mou, il vaut mieux qu’on coupe près de votre peau.

— On ne peut pas la démêler de façon à sauver ma barbe ?

— C’est vous qui m’avez dit qu’elle était fragile.

Il soupira.

— Très bien. S’il le faut. Et moi qui avais presque battu mon record de la faire pousser plus de six mois.

Elle cligna des yeux.

— Elle pousse si vite que ça ?

Il lui fit un grand sourire Colgate.

— C’est de famille.

Elle secoua la tête.

— La chance. Mon père est complètement chauve, et ce depuis que je suis gamine.

— Mes condoléances, déclara-t-il d’un air sombre.

Elle secoua la tête et ravala un sourire. Il était vraiment drôle.

— Je vais vous demander de vous pencher pour que votre barbe et le poids du chaton soient sur la table.

Elle sortit des ciseaux d’un tiroir. Il se pencha, déploya sa lourde barbe sur la surface en inox et blagua :

— J’ai l’impression de me préparer pour la guillotine.

Elle fit claquer ses ciseaux.

— Eh bien, vous perdez un morceau.

Son rire la fit se sentir toute chose. Elle fit comme si de rien n’était et se pencha assez pour murmurer :

— Ne bougez plus.

Elle coupa avec précaution près de sa peau, en taillant les mèches du devant pour donner du mou. Quand elle fut assez loin, il tourna le menton pour qu’elle puisse continuer.

Quand la dernière section fut tranchée, il se redressa et frotta son menton broussailleux.

— Je me sens tout léger.

Il avisa la masse de poils où nichait une plus petite boule de poils.

— Où est-ce qu’elle va se blottir maintenant ?

— Ne craignez rien, elle viendra vous embêter ailleurs. C’est ce que les chats font.

Allergique ? Une garantie que le chat qui n’aimait personne viendrait s’asseoir sur vos genoux. Envie de dormir ? Il choisirait votre tête comme matelas.

— J’espère. C’est ma première. Je veux bien faire les choses.

— Tout ira bien. Les chats savent se faire comprendre.

Parfois avec un coup de dent sur le nez si vous aviez trente secondes de retard sur l’horaire de leur repas. Honey aimait les animaux, mais le chat de sa mère, Précieuse, était un démon.

— Bon, on démêle votre félin maintenant ?

Honey pointa ses ciseaux et s’interrompit parce que le chaton s’agitait dans son nid de barbe. Elle s’étira et se retourna. Et puis elle émergea de la boule de poils avec une parfaite aisance.

Honey cligna des yeux. Elle attendit que le géant dise quelque chose. Genre, qu’il pète un câble parce qu’elle avait coupé sa barbe pour rien, apparemment. Elle s’était fait ridiculiser par un chat.

Il n’avait pas l’air en colère du tout, plutôt amusé.

— Quelle peste ! Désolé de vous avoir fait perdre votre temps, mais, bon, puisque je suis là, vous lui feriez un petit examen rapide ? L’animalerie où je l’ai achetée dit qu’elle est en bonne santé et tout, mais bon, mieux vaut être sûr.

— Est-ce qu’ils vous ont donné son âge, ses papiers ?

Il plongea la main dans sa veste et en sortit son téléphone. Il l’alluma et le retourna pour lui montrer l’écran.

— C’est l’email qu’ils m’ont envoyé avec le reçu et tout.

D’après l’email, le chaton avait quatorze semaines. Il avait eu sa première série de vaccins, mais pas les rappels. Il était né dans une portée de sept et… oh. Elle absorba l’intéressante information en faisant défiler le reste de l’email, où était affichée la somme qu’il avait payée, pas juste pour les fournitures hors de prix, mais aussi pour le chat en lui-même.

— Vous avez sorti cinq cents dollars pour un chat qui n’a eu qu’une seule série de vaccins ?

Ce n’était pas un chat de race : il s’était fait plumer.

— Je sais, j’ai fait une affaire, vous avez vu comme elle est mignonne ? Et c’était la dernière. J’ai eu de la chance.

Complètement à côté de la plaque, mais c’était assez adorable. Honey attrapa le chaton et le souleva pour l’examiner avant qu’il parte vers le bord de la table. Elle lui palpa le ventre, les pattes, examina son entrejambe et se racla la gorge.

— C’est important, pour vous, que ce soit un mâle ou une femelle ?

Il fronça enfin les sourcils.

— Comment ça ?

— Votre chatte est un chat.

Ses sourcils se retrouvèrent au milieu de son front.

— De quoi ? Un mâle ? Impossible. J’ai regardé entre ses pattes. Il n’y a rien par là.

— Pour le moment. Les testicules ne sont pas encore descendus.

— Ma princesse est un prince ?

Sa stupéfaction faillit la faire rire.

— Peut-être. Moi, je constate juste les testicules.

— Un garçon. Mmh. Bon, je suppose que pour la nourriture c’est pareil ?

Elle hocha la tête.

— La seule vraie différence, c’est l’opération pour les stériliser. On ligature ou l’on coupe.

Sa main se porta à son entrejambe. Une réaction que beaucoup d’hommes avaient au moment de cette conversation.

— On est obligés de les couper ?

— Votre petit chéri se transformera en matou qui urine partout en feulant si vous ne le faites pas. Passer outre la stérilisation, c’est signer pour une maison qui sent la pisse de chat en permanence, sans mentionner que vous serez le grand-père de tout un tas de chatons.

Son client écarquilla les yeux.

— Désolé, mon grand. On dirait qu’on va devoir faire coupe-coupe.

— La bonne nouvelle, c’est qu’il a l’air en bonne santé. Pas de signes de puces ou de vers, mais pour être sûr, il faudrait que vous me donniez un échantillon de matière fécale.

— Vous voulez que je fasse caca dans un bocal ?

Il avait l’air complètement choqué. Et à raison. Elle resta bouche bée.

— Heu, pas votre caca à vous, celui du chat !

— Oh !

Il rougit, mais sourit.

— C’est un peu plus logique.

Mignon, mais abruti. Dommage.

— Est-ce que vous voulez que je lui fasse ses rappels aujourd’hui ?

— Ça fait mal ?

— Ça pince un peu et puis après, il fera un gros dodo.

Le Viking posa les yeux sur la dépouille de sa barbe. Il s’en saisit et la fourra dans sa poche.

— Au cas où il veuille dormir dessus.

— Vous pouvez le tenir contre vous pendant que je fais la piqûre, proposa-t-elle.

Le grand type serra la petite boule de poils dans ses bras pendant qu’elle lui faisait les deux vaccins, un dans le jarret, l’autre dans l’épaule. Le chat s’en aperçut à peine, mais son propriétaire tressaillit à chaque fois.

Elle jeta les aiguilles avant de retirer ses gants.

— Et voilà pour aujourd’hui. Je vous laisse payer et trouver une date pour le prochain rendez-vous ?

Ils passèrent à l’accueil et elle se glissa derrière le comptoir pour s’installer à l’ordinateur.

— Où est passé le réceptionniste ? demanda-t-il en regardant autour de lui.

Le chaton dormait dans la poche de devant de sa chemise de bûcheron.

— Francis ? Il a fini sa journée.

Il était parti après l’avoir informée que son prochain client avait un chat dans la barbe.

— Vous êtes toute seule ? De nuit ?

Il avait l’air scandalisé.

— Oui. Je ne risque rien, je vous assure. Même les vampires m’évitent, j’aime trop l’ail.

— L’ail, c’est ce qu’il y a de meilleur, acquiesça-t-il. Mais ça ne vous protégera pas si quelqu’un décide de s’en prendre à votre commerce quand vous êtes seule. J’ai une amie qui travaille dans une clinique à quelques rues d’ici qui s’est fait agresser récemment.

— J’apprécie que vous vous en souciiez, mais ne vous en faites pas pour moi. Je suis une grande fille.

Elle était en mesure de faire face à la plupart des gens. Elle prit la feuille qu’elle avait imprimée et la lui tendit.

— Voici votre facture.

Il la lut et prit une mine de plus en plus choquée.

— La vache, siffla-t-il. Je n’ai pas choisi la bonne carrière.

Il sortit sa carte de crédit et elle vit enfin son nom. Ulric Bradbury. Francis ne lui avait pas fait de dossier vu qu’ils pensaient que ce serait juste une consultation unique.

— Vous devriez voir ce que je rembourse pour la fac.

Entre ça et le coût pour ouvrir sa propre clinique, elle allait devoir bosser comme une tarée pendant encore quelques années avant de pouvoir imaginer ralentir.

— Je me suis arrêté au DEUG. Et c’était jeter de l’argent par les fenêtres parce que mon diplôme de gestion forestière ne me sert à rien en tant que vigile.

— Une carrière dans l’environnement aurait sûrement été plus lucrative.

— Pas forcément, mon patron m’offre de sacrés avantages.

— Voyons la date de votre prochain rendez-vous.

Elle garda un ton professionnel pour finir sa visite. Elle imprima le reçu et le lui tendit.

— Merci d’avoir choisi la Clinique Vétérinaire d’Honey pour votre animal. Bonne soirée, monsieur Bradbury.

— On va faire au mieux.

Il marcha jusqu’à la porte, mais s’arrêta et se retourna comme pour dire quelque chose.

— Vous avez oublié quelque chose ?

— Je… heu… non, balbutia-t-il avant de partir.

Mais il reviendrait.

Dans quatre semaines, pour faire les rappels du chat.

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