La solitude
Chapitre VIII: Des Avantages de la Solitude pour le Cœur.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux. On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte, plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main: «Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.
Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur. Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou que le palais de Windsor.
Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet d'un triste clocher.
Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant; au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit, quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre félicité.
Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant
de fausses démonstrations et tant de haine [28].
C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi, les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux. Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse; qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à toutes les grâces des grandes dames.
C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme. Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»
La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.
Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit: «Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action dont tu redoutes le châtiment?—Non, répondit ce renard: ma conscience est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre un chameau.—Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.—Ah! ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils cherchaient.»
Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si, parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je ne porte envie à personne.
Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés. En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion d'apprécier.
Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de sages méditations.»
Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt, dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui n'existe pas en lui-même?
En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.
«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais: Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en Allemagne?»
De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit des menaces d'un essaim d'insectes.
Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire; c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la richesse, tout plaisir et toute satisfaction.
Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore d'autres avantages aussi précieux.
Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel, il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses véritables émotions.
Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même, disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille que je fis connaissance avec moi pour la première fois.
Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin.
L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux frais du voyage.
Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée, imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu, l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape. Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir, mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les autres hommes, et il s'éloigna de la cour.
En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude. Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il l'avait dédié.
Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait à son éloignement du monde et à son amour de la liberté.
C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot, quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.
«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien. Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à rester là.»
Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs, dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin. Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi.»
Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne, et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes, de la parure et des distractions frivoles du monde.
Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire apostolique et plusieurs évêchés. Pétrarque ne voulait point accepter ces fonctions. «Tu refuses tout ce que je te propose, lui dit un jour le pape; demande-moi donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux mois après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis: «Toute élévation m'est suspecte, parce que près de l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on m'accorde cette médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à l'or. Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais si l'on veut m'investir d'un emploi important, je le refuse, je secoue le joug, car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave.»
Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines de la Lombardie, où la nature répand, prodigue ses dons, sont-ils moins riches que les montagnards de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur des hommes une influence meilleure que le soleil et la température féconde. Par l'action de la liberté, le roc aride devient une terre fertile, le marais infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une riante verdure. La liberté égaye le cœur des habitants de la campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants. La liberté a abandonné les plaines fructueuses de la Lombardie, et s'est réfugiée en Suisse.»
On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et pourtant on peut reconnaître la vérité de cette observation dans les cantons helvétiques d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Glaris, d'Appenzell; car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à ses besoins est riche, et celui-là est libre qui peut penser, parler comme il lui plaît, et travailler pour soi.
Cet état de l'âme où l'on peut dire: J'ai assez! est le plus heureux terme de la philosophie pratique. N'importe que l'on n'ait pas de grandes possessions; pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le bonheur. Les rois et les princes ne sont pas satisfaits, parce que leurs désirs vont toujours au delà de ce qu'ils ont, et parce qu'ils leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on considère de bonne foi leur véritable situation, on ne peut leur reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs.
Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître plus heureux qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent comme une calamité ce qui manque à cette apparence factice. Mais, si vous éprouvez quelque bonheur véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs; et, pour éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez à tous ceux qui ne vous sont pas sincèrement dévoués les bienfaits que le sort et la fortune vous accordent.
Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche. Pétrarque écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand et de Bologne: «Je suis satisfait; j'ai borné mes désirs, et j'ai tout ce qu'il me faut. Cincinnatus, Curius, Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des nations entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes, étaient moins riches que moi. Je serais pauvre si je donnais accès aux passions. L'ambition, le luxe et l'avarice n'ont point de limites. La cupidité est un abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir, des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour me porter, des terres pour me promener, me reposer et recevoir ma dépouille après ma mort. Un empereur romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain; subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit. J'ai des livres de toutes sortes; trésors inappréciables! ils enivrent mon âme d'une jouissance dont jamais je ne me lasse. J'ai des amis que je considère comme mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je n'ai d'autres ennemis que ceux que l'envie a soulevés contre moi; mais je les méprise profondément, et peut-être même regretterais-je de ne pas les avoir; je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des gens de bien répandus à travers le monde, de ceux que je connais, de ceux que je n'ai jamais vus et que peut-être je ne verrai jamais.»
On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le poursuivait aussi dans la solitude. Il s'en est plaint souvent, mais ici il la traite comme un sage doit la traiter; il la méprise, et il ajoute même qu'il regretterait de ne pas l'avoir excitée.
La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si je ne vois ni ne sais ce que les autres désirent, je ne songerai pas à formuler le même désir. Un jour on donna un coq de bruyère à un humble pasteur de village qui demeurait près du lac de Thoun; le brave homme, qui ne connaissait pas cette espèce de gibier, consulta sa servante pour savoir ce qu'on en devait faire, et tous deux convinrent de l'enterrer.
A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme agréable et touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il dans cette composition de jeunesse, heureux celui qui sait restreindre ses désirs et borner ses soins à quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses pères, qui aime à respirer l'air natal, à vivre du produit de son champ et du lait de ses troupeaux, qui se fait un vêtement de la laine de ses brebis, et à qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années s'écoulent paisiblement et sans crainte avec la santé du corps et le repos innocent de l'âme dans le cours régulier de ses travaux! Celui qui jouit d'une telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.»
Pour l'homme qui recherche une existence tranquille, les plaisirs des sens ont un admirable caractère de simplicité. Aux yeux des gens du monde, la sensualité ne présente que des banquets tumultueux, des danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des pierres sépulcrales sur lesquelles les fleurs se flétrissent, et des bosquets où les chantres de l'amour vont chercher leur inspiration. Mais, pour celui qui repousse les voluptés grossières, les plaisirs des sens sont d'une nature douce et élevée, innocents et durables.
Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve point cette satiété qui naît de l'abondance. On y apprend à voir les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son ami, le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir dans sa retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères au tumulte des villes le calme de la campagne, viens ici jouir de ce calme, et ne t'effraye ni de la simplicité de mes repas, ni de la dureté de mes lits. Les rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus grossière; le changement leur est nécessaire; un plaisir que l'on interrompt paraît ensuite plus vif. Si tu ne penses pas de même, apporte avec toi des mets plus choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce qui flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer sur moi. Je te promets un lit de mousse à l'ombre des arbres, le chant des oiseaux, les figues, le raisin, l'eau des sources limpides, en un mot, tous les dons précieux de la nature.»
Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux de son imagination, on trouve partout des jouissances nouvelles et encore ignorées, des jouissances sans peine et des voluptés sans remords. Les sens fatigués se raniment par de nouvelles impressions. Le murmure des bois, le soupir des eaux, résonnent alors plus harmonieusement à notre oreille que les chants de l'Opéra et les accords d'une musique savante. L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus brillants. Dans la solitude, on s'occupe de tout ce qui nous a paru d'abord insupportable, et l'on renonce sans effort à tous les faux plaisirs. Pétrarque, que nous aimons à citer, écrivait encore de Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à mon corps, car il est mon ennemi; mes yeux, qui ont été pour moi la cause de tant d'erreurs, ne voient plus à présent qu'une femme sèche, brûlée et noircie par le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette physionomie, Troie n'aurait pas été réduite en cendres, ni Tarquin chassé de ses États. Mais nulle femme n'est plus fidèle, plus laborieuse et plus soumise que celle-ci; elle passe des jours entiers dans les champs, et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule. Quoique j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte plus, et, à me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un pâtre, moi qui étais jadis si occupé de ma toilette. Mais les motifs qui me donnaient tant de préoccupations de ma parure n'existent plus. Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux auxquels j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient s'ouvrir de nouveau, peut-être n'auraient-ils plus le même empire sur moi.»
La solitude dépouille les biens de la terre du prestige trompeur que l'imagination leur donne, et anéantit par là toute vaine ambition. Après avoir goûté la réalité des plaisirs champêtres, on devient indifférent à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à coup à la dignité de consul, pleurait en songeant qu'il allait passer une année entière sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ. Cincinnatus, que l'on vint enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une armée, remporta une éclatante victoire sur l'ennemi, s'empara de plusieurs provinces, rentra dans Rome en triomphe, et quinze jours après s'en retourna à sa charrue.
Certes, il est bien différent d'habiter une modeste cabane ou une vaste et élégante maison, d'avoir autour de soi tout le luxe matériel ou d'être forcé de pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on interroge ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations, et qu'on leur demande dans laquelle des deux ils ont éprouvé la plus grande satisfaction. Combien il y a dans un palais de vives et fatigantes sollicitudes qu'on ne connaît pas dans la demeure d'un simple particulier! Pas un prince ne digère les repas somptueux, mais funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme le pauvre paysan des landes de Lunebourg digère sa lourde galette de sarrasin. Un jeune gentilhomme proposait à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle, plus on s'éloigne de soi-même, plus on s'éloigne du bonheur.»
Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre cœur d'amertume. Il est des heures où l'on se lasse de soi-même et de toute son existence; on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la solitude ni pour les distractions du monde. On se sent inquiet, et l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude. Le temps est d'une longueur horrible, et on ne l'emploie pas. On ne peut jouir du présent, et l'on attend l'avenir avec impatience, car alors il nous manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie.
Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour? Oui, l'amour nous ravive, nous enthousiasme parfois, mais nous ne pouvons attendre d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous désirons. Pour que l'amour acquière une éternelle durée, il faut qu'il se transforme en une véritable et sérieuse amitié, sinon il se détruit lui-même ou il détruit ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs cœurs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher l'animation de la vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-même, qui puise dans la prolongation une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de tout ce qui l'environne.
La solitude est le plus heureux refuge des hommes d'État frappés de disgrâce, ou condamnés à l'exil. Tous les grands administrateurs n'abandonnent point leurs fonctions avec le même éclat que Necker; mais tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux orages du monde, dans le calme des champs, sous les arbres plantés par leurs aïeux, auprès de leurs troupeaux. On a dit que sur vingt ministres disgraciés ou forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux travaux de la campagne. C'est un bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en cultivant leur jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration.
Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champêtre ne sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privés de leurs hautes fonctions trouvent dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils occupaient, ils se voyaient à tout instant arrêtés par quelques entraves, forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la ruse pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils agissent en maîtres absolus. Ils peuvent créer et détruire, faire de nouvelles plantations, en abattre d'autres. Ils peuvent transformer en jardins anglais leurs vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau, aplanir des collines, percer des avenues, construire des édifices, en un mot, commander, régir et satisfaire ainsi au penchant qui porte tant de gens à l'exercice de l'autorité.
On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait une impraticable leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus heureux que les plus puissants ministres.
Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait; les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard, sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit. Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé. Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin: laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.»
La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire.
La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes distractions.
Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses.
Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud aujourd'hui.— Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours froids?»
Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir, d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre leur existence.
Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété, une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour lui toutes celles que je puis trouver.
La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain l'utile secours.
Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver, tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature. Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des villes.»