La solitude

Johann Georg Zimmermann · Chapitre 10 sur 11 · partie 3/3

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La solitude

Chapitre VIII: Des Avantages de la Solitude pour le Cœur.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir plus doux et meilleur par l'effet de la solitude.

L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une fraîche nuit d'été.

Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans un jardin.

Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour! C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à leur rêverie et épancher le secret de leur âme.

Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour.

C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils

reconnaissaient leur mutuel amour [29].

Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois quatre ans après m'avoir connue.»

La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle solitairement. Qui ne se souvient du passage des Confessions de Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante à dire.

Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une quatrième, celle des convenances.

Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine,

c'est un dieu [30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale.

Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre, quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a blessés, comme la biche dont parle Virgile.

Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois, jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et je ne savais que devenir.»

La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable; car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi que la passion devient dangereuse.

Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante expression.

On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre. Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore; vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon.

Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui, prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit, dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté dans toute l'Italie.

L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux. Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de distinction.

Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux, loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme. Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue; jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive à l'un ou à l'autre.»

C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction. L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur, élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit dans la pratique de la vertu.

La solitude change parfois une tristesse profonde en une douce mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation.

La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève. «Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau.»

Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau. L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous

les frais ombrages du lac de Genève [31]! On aime ce vague état de tristesse, et l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos émotions.

Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent. L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la vie champêtre.»

Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites, et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon, le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande affection et d'une cordiale condescendance.

Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils ont perdus.

Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui, frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante.

Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd celui qu'elle doit protéger.

Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la solitude.

Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire.

Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question: Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde?

Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.

Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux: on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade, parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi: «Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon par vertu, et non par une des obligations de ma position?

Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige.

On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus de toutes les autres grandeurs.

La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour. Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations, que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi, lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de dangers, elle a par là moins de mérite.

Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence. Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»

Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres.

Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle force dont il nous doue.

La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et cette félicité il la répand autour de lui.

Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs, avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure.

Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule. Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude.

Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire? Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma femme et mes enfants?»

En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout. Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer, occupé à faire cuire ses navets.

La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été, peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.»

Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude. Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour

s'attacher à des plaisirs plus réels [32], et inventant mille innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.

Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs, tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»

Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style. L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents, qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir radicalement.

Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde, allait en exil.

Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état d'anarchie et d'une république expirante.

Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect; et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa patrie, il s'en éloigna encore plus.

Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux sous une ombre sinistre.

Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute que dans sa prospérité.

Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.

Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre; mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens, d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse, et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la vieillesse!

Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont réellement.

«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front cet axiome de l'antiquité: «Odi profanum vulgus et arceo;» et alors, au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait un prosélyte.

Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial. Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach.

Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années. La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que comme de faibles productions de son esprit.

C'est dans la vieillesse qu'on est le plus porté à la méditation. L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence du midi de la vie est calmée; le soir arrive avec sa douce tranquillité et son calme rafraîchissant. Il est donc utile de consacrer à la méditation les derniers instants que l'on a à passer en ce monde, et après les sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient à conquérir quelque repos. La pensée de ces paisibles loisirs nous réjouit, comme la perspective d'un heureux jour de printemps après un long hiver. Qu'on se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux; mais qu'on n'écrive pas; car, à cet âge-là, on n'a plus de chaleur, l'imagination est éteinte, et le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être, répond le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les sensations que j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense, voilà ma joie à présent comme dans ma jeunesse. L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière activité ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation.

Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse. Il savait animer sa solitude par le mouvement de son esprit, et ses années s'écoulaient doucement. D'une maison de campagne située dans le voisinage d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait à Settimo avec une aimable naïveté: «Comme un voyageur fatigué, je double le pas à mesure que j'approche du terme de ma route. Je lis, j'écris jour et nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille et je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je rencontre de difficultés, plus mon ardeur augmente. La nouveauté m'aiguillonne, les obstacles m'excitent. Le travail est chose sûre, et le mien est incertain. Mes yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est lasse de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me connaisse, et si je ne parviens pas à occuper son attention, mon siècle du moins, mes amis m'auront connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si bonne, mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux, que l'âge, les occupations sérieuses, la continence et la macération ne peuvent vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je n'avais foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà succombé plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver, il faut que je reprenne les armes contre la chair, que je combatte, pour ma liberté, contre ses plus cruels ennemis.»

Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse la solitude, a acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas à un autre âge. «C'était, a dit Pope, dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de mort, que les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant aux autres leurs lumières.»

«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite. Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je dois agir?»

Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années, reçoit dans ce monde la récompense du bien qu'il a fait, et emporte les bénédictions de ceux qui l'entourent! Celui qui a vécu honnêtement et honorablement ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue, et les grandes âmes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau. L'impératrice Marie-Thérèse fit elle-même construire le sien: elle s'arrêtait souvent auprès de ce monument de deuil, et le montrait à ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit d'être fiers? Voilà le dernier asile qui reste aux empereurs.»

Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun peut se retirer du monde, ne pas attacher au passé une importance outrée, et, dans les moments qui lui appartiennent encore, entretenir, développer les pensées qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la tombe ne lui présentera plus un si lugubre aspect, et il ne regardera la fin de la vie que comme le soir d'un beau jour.

Les jouissances du cœur que nous procure la retraite augmentent souvent pour les idées religieuses qu'elle enfante. Une vie simple, paisible, innocente, porte notre cœur vers Dieu. La vue de la nature nous ramène à la religion, et la religion, par un de ses sublimes effets, nous donne la tranquillité.

Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux n'attribue plus au monde la même valeur et ne ressent plus aussi vivement les misères de l'humanité. On se trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions. Quand le célèbre Addison, abandonné des médecins, sentit sa fin approcher, il fit appeler un de ses jeunes parents, qui lui était profondément attaché. Après quelques moments d'attente, le jeune homme désolé lui dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres, je les accomplirai religieusement.» Addison lui prit la main et lui répondit: «Vois comme un chrétien meurt tranquillement.»

S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui s'opposent à cette paix intérieure, et de remporter dans toutes les circonstances une pleine victoire sur les étreintes du monde, l'idée de tout sacrifice à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents de notre situation? Pourquoi nous plaignons-nous de ne connaître ni la joie ni le bonheur? C'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence des choses, parce que nos sens gouvernent notre raison, parce que, dans mainte et mainte occasion, nous préférons des biens trompeurs aux jouissances réelles et durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute la piété que nous devrions avoir.

Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses réflexions une partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines distractions. Mais il ne faut pas que cette piété dégénère en fanatisme, qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des pensées lumineuses, qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne faut pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré, qu'elle nous fasse renoncer à des plaisirs innocents. Une joie honnête augmente notre force, et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction.

Pour un homme qui a contracté l'habitude de se recueillir dans le calme, les heures qu'il consacre à de religieuses méditations sont les meilleurs instants de sa vie. De même que, lorsque nous allons à l'église accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons nous examiner sérieusement, scruter notre conduite et nous affermir dans la résolution de vivre selon la voie de Dieu, de même, chaque fois que dans la retraite nous élevons notre pensée vers le ciel, nous devons porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous apprendrons ainsi à reconnaître nos fautes, à rectifier nos idées, à réfléchir utilement au terme et au but de notre existence.

Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut encore discerner le motif de ces actions. N'avons-nous pas, en les faisant, cédé à quelque considération mondaine ou à quelque enthousiasme passager? N'avons-nous pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que par l'amour du prochain? Dans nos heures solitaires, en élevant notre cœur vers Dieu, nous apprécions plus facilement et plus judicieusement la nature et le motif réel de ces actions.

La solitude nous conduit de la faiblesse à la force, de la séduction à la résistance, du présent à l'avenir, des contraintes du monde d'ici-bas à la contemplation d'un monde meilleur. Aux heures de retraite et de silence, nous sommes plus près de celui à qui nous devons par-dessus tout être désireux de plaire, et qui veille près de nous dans les ombres de la nuit.

Les apologistes de la société répètent sans cesse qu'il y a de grandes choses à faire dans le monde. Mais, d'une part, nous ne faisons pas dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que dans la solitude et par la religion l'énergie nécessaire pour accomplir des actions de mérite et l'élévation de caractère que nous devons tous ambitionner.

La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au sein de la solitude a déjà quelque analogie avec les joies de l'éternité, et c'est dans ces moments de félicité intérieure qu'on aime à s'abandonner aux désirs et aux espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie.

Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et d'inquiétude, la liberté, le loisir, le repos, sont des biens inappréciables auxquels chacun aspire, comme le navigateur fatigué des orages de la mer aspire à la terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un pareil bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des plages maritimes qui ne se représente pas les anxiétés, les angoisses et les désirs du matelot. Pour moi, j'aime à croire que nous jouirons dans l'éternité d'une tranquillité constante, inaltérable et exempte de tout mouvement sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure est déjà sur cette terre un commencement de béatitude, il peut être utile de croire qu'un sage éloignement du tumulte du monde est un moyen de développer dans l'âme des facultés qui deviendront un des éléments de notre félicité pour la vie future.

Je termine ici mes réflexions sur les avantages que la solitude présente au cœur. Puissent-elles propager quelques pensées salutaires, quelques vérités consolantes, et contribuer à répandre parmi les hommes l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est tout ce que je désire.