La Sonnette De Madame

Edith Wharton · Chapitre 2 sur 4

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La Sonnette De Madame

Chapitre II

 

 

Il y avait déjà près d'une semaine que j'étais à Brympton Place quand je vis Monsieur pour la première fois. Un après-midi le bruit courut qu'il était de retour, et l'humeur des domes-tiques s'en ressentit aussitôt. Bien évidemment l'office ne l'ai-mait pas. Mme Blinder soigna tout spécialement le dîner de ce soir-là, mais elle morigéna la fille de cuisine d'une façon qui n'était pas dans sa nature. Quant à M. Wace, le maître d'hôtel, il fit son service avec une mine d'enterrement. Grand lecteur de la Bible, il disposait en tant que tel d'un choix superbe de citations et d'épithètes ; mais ce soir-là, il usa d'un langage si épouvan-table que j'étais sur le point de me lever de table, lorsqu'il affir-ma qu'il avait tiré tout cela du prophète Isaïe. Je ne devais pas tarder à remarquer qu'à chacun des retours de M. Brympton, et quel qu'en fût le jour, M. Wace avait toujours recours aux pro-phètes.

Vers les sept heures du soir, Agnès vint me dire que Ma-dame me réclamait. Je me rendis aussitôt dans sa chambre, et j'y trouvai Monsieur debout devant la cheminée. C'était un grand blond, avec un cou de taureau, un visage haut en couleur et de petits yeux bleus méchants : tout à fait le genre d'individu qu'une jeune bêtasse aurait sûrement trouvé bel homme, mais pas moi, même si l'on m'avait payée très cher.

Il se retourna en m'entendant entrer et me dévisagea l'es-pace d'une seconde. Je savais ce qu'un tel regard voulait dire pour en avoir fait une ou deux fois l'expérience dans mes précé-dentes places. Puis il me tourna le dos et se remit à causer avec sa femme ; mais cela aussi je savais ce que ça signifiait. Je n'étais pas son genre de gibier. La typhoïde venait de me rendre

 

– 12 – un fier service : elle m'évitait d'avoir à me défendre des avances de ce bellâtre.

– C'est Mlle Hartley, ma nouvelle femme de chambre, dit gentiment Madame.

Il acquiesça d'un bref signe de tête et poursuivit sa conver-sation. Puis il quitta la pièce, au bout d'une minute, afin de lais-ser Madame s'habiller pour le dîner. Je remarquai en l'aidant qu'elle était très pâle et qu'elle frissonnait quand ma main l'ef-fleurait.

M. Brympton repartit le lendemain, et toute la maisonnée poussa un profond soupir de soulagement. Quant à Madame, elle mit son chapeau, ses fourrures (c'était une très belle mati-née d'hiver) et sortit faire une promenade dans le parc. Lors-qu'elle rentra, son visage me parut si frais, si éclatant, qu'avant qu'il ne redevienne au bout d'une minute tel qu'il était ordinai-rement, il me fut loisible d'imaginer quelle jolie jeune femme elle avait dû être il n'y avait pas si longtemps.

Elle avait rencontré M. Ranford dans le parc, et ils revin-rent ensemble – je les revois encore – bavardant et riant tout au long de la terrasse qui se trouvait sous ma fenêtre. Ce fut la première fois que je vis M. Ranford, bien que j'eusse souvent entendu parler de lui à l'office. Je savais ainsi que c'était un voi-sin, qu'il habitait à un mille ou deux, à la sortie du village, et que, du fait qu'il avait coutume d'y passer tous ses hivers, il était l'unique compagnie de Madame durant cette saison. C'était un grand jeune homme mince d'environ trente ans, et que je trou-vai plutôt mélancolique jusqu'à ce que je visse son sourire, le-quel était assez surprenant et me fit penser, je ne sais trop pourquoi, aux bouffées de chaleur des premiers beaux jours de printemps. J'appris qu'il était aussi grand liseur que Madame l'était, que tous deux passaient leur temps à se prêter des livres et que M. Ranford (comme me le dit M. Wace) faisait même

 

– 13 – quelquefois une bonne heure de lecture à ma maîtresse, dans la grande bibliothèque sombre où ils se tenaient souvent durant l'après-midi. Toute la domesticité l'aimait beaucoup, et cela a peut-être bien plus d'importance que les maîtres ne le pensent. Il avait un mot aimable pour chacun, et nous étions ravis qu'un homme aussi sociable, plaisant et distingué tînt compagnie à Madame pendant les absences de son mari. Au reste, M. Ranford paraissait être également en excellents termes avec M. Brympton, mais je m'étonnais tout de même que deux hommes à ce point dissemblables pussent s'entendre si bien. Il est vrai que, quand il le faut, un homme de qualité sait toujours commander à ses sentiments.

Pour ce qui était de Monsieur, il allait et venait, ne restait jamais plus d'un jour ou deux, maudissant l'ennui et la solitude, grognant contre tout et tous et (ainsi que je devais bientôt le découvrir) buvant plus que de raison. Quand Madame se levait de table, il y demeurait assis et passait là une bonne partie de la nuit à boire le madère et le porto de la vieille réserve de Brymp-ton Place. Un soir que j'avais quitté la chambre de ma maîtresse plus tard que de coutume, je le croisai montant l'escalier dans un tel état d'ébriété que je plaignis de tout mon cœur les femmes qui doivent endurer de pareilles choses et n'en jamais rien dire.

Les autres domestiques ne parlaient guère de Monsieur ; mais du peu qu'ils en disaient, je compris qu'il était mal marié, ou plutôt que leur union, à Madame et à lui, n'était point heu-reuse. M. Brympton était commun, grossier, bruyant et jouis-seur, alors que sa femme était calme, distinguée, réservée et peut-être même un peu froide. Malgré cela, elle lui parlait tou-jours aimablement ; et je la trouvais on ne peut plus patiente avec lui, quoique pour un homme aussi désinvolte, aussi sans façon que l'était Monsieur, elle me semblât quelque peu dis-tante.

 

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Les choses continuèrent d'aller calmement leur petit train-train durant plusieurs semaines. Madame était gentille avec moi, mon travail pas trop fatigant, et je m'entendais fort bien avec les autres domestiques. Bref, je n'avais aucun sujet de me plaindre ; mais j'étais toujours comme oppressée. Je ne saurais dire à quoi cela tenait, mais j'étais sûre que l'isolement n'avait rien à voir là-dedans. Je m'y étais habituée très vite ; et, du fait de ma convalescence, je ne pouvais que me louer de la tranquil-lité qui était la mienne et du bon air que je respirais. Malgré ce-la, je ne me sentais pas vraiment à mon aise. Sachant que je re-levais de maladie, Madame insistait beaucoup pour que je fasse régulièrement des promenades, et elle allait même souvent jus-qu'à m'inventer des courses à faire : un mètre de ruban à ache-ter au village, une lettre à poster ou bien encore un livre à rap-porter à M. Ranford. Dès que j'étais dehors, j'avais meilleur mo-ral ; et je me réjouissais à l'idée de traverser le bois dénudé et qui sentait bon la terre humide, mais à l'instant que je revoyais la maison le cœur me manquait presque. Ce n'était pas qu'elle fût vraiment triste ; pourtant à chaque fois que j'en franchissais le seuil, les idées noires m'y assaillaient.

Madame ne sortit guère de tout l'hiver, à l'exception de quelques rares beaux jours qui la virent se promener longue-ment à midi sur la terrasse du sud. Il n'y eut jamais d'autres vi-siteurs que M. Ranford et le docteur qui venait en voiture de D…, une fois la semaine ou presque. Il m'envoya chercher une ou deux fois afin de me donner des instructions au sujet de Ma-dame ; et bien qu'il ne m'ait jamais dit de quoi elle souffrait, j'ai souvent pensé – à voir le teint qu'elle avait parfois le matin – qu'elle devait être atteinte d'une maladie de cœur. Le temps était humide et malsain, et janvier nous amena une longue pé-riode de pluie. Ce furent là des moments bien pénibles pour moi, car je ne pouvais pas sortir. Passant toutes mes journées assise à coudre et à écouter la pluie tomber goutte à goutte du rebord du toit, je devins si nerveuse que le moindre bruit me faisait sursauter. Au surplus, la pensée de cette chambre fermée

 

– 15 – de l'autre côté du couloir commençait à me peser. Une ou deux fois, durant les longues nuits de pluie, je m'imaginai y entendre du bruit ; mais c'était évidemment absurde, et la lumière du jour parvenait à chasser cette inquiétante idée fixe.

Bref, un matin Madame me causa un réel plaisir en me di-sant qu'elle désirait que j'aille à la ville pour y faire des em-plettes. Je ne savais pas jusqu'à cet instant combien mon moral était bas. Je partis toute joyeuse, et à peine avais-je vu les rues pleines de monde et les vitrines si joliment attrayantes que tous mes soucis s'envolèrent d'un coup. Toutefois, dans l'après-midi, le bruit et l'animation commencèrent à me fatiguer ; et je me mis à penser au calme de Brympton Place et au plaisir que j'au-rais à rouler vers la maison à travers les bois sombres, quand je me trouvai nez à nez avec une vieille connaissance, une femme de chambre avec qui j'avais été en place. Cela faisait déjà quelques années que nous nous étions perdues de vue, et il me fallait la retenir et lui raconter tout ce qui m'était arrivé depuis notre dernière rencontre. Quand je lui eus dit où j'étais alors placée, elle ouvrit de grands yeux et fit la grimace :

– Quoi ! vous voulez parler de cette Mme Brympton qui vit toute l'année dans sa maison près de l'Hudson ? Mais, ma chère, vous n'y resterez pas trois mois.

– Oh ! la campagne ne me fait pas peur, répondis-je quelque peu vexée du ton qu'elle avait pris. Depuis ma typhoïde, je suis bien contente d'être aussi tranquille.

Mon amie hocha la tête :

– Ce n'est pas à la campagne que je pensais. Tout ce que je sais, c'est qu'elle a eu quatre femmes de chambre ces six der-niers mois ; et celle qui était à Brympton Place juste avant vous – c'est une de mes amies – m'a dit que personne ne pouvait res-ter dans une pareille maison.

 

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– Vous a-t-elle dit pourquoi ? demandai-je.

– Non… Elle n'a pas voulu me donner ses raisons. Mais elle m'a dit : Madame Ansey, si jamais une jeune femme de votre connaissance parle d’aller là-bas, dites-lui que ce n'est pas la peine qu'elle défasse ses malles.

– Est-elle jeune et jolie ? demandai-je en pensant à M. Brympton.

– Oh ! non. Elle est plutôt de celles que les mères engagent quand elles ont pour fils de grands polissons de collégiens.

Bien que je la connusse pour aimer les commérages, ce qu'elle venait de me dire ne laissa pas de m'impressionner, et je me repris à broyer du noir cependant que je faisais route vers Brympton Place à la tombée de la nuit. Il y avait quelque chose qui n'allait pas dans cette maison, – j'en avais maintenant la certitude.

J'appris en prenant le thé que Monsieur était de retour, et je vis au premier coup d'œil qu'il s'était passé quelque chose. La main de Mme Blinder tremblait si fort qu'elle n'arrivait pas à servir le thé, et M. Wace citait d'abondance les textes sacrés les plus terribles et les plus virulents. Mais personne n'osa rien me dire ; toutefois, quand je montai à ma chambre, Mme Blinder m'y suivit.

– Oh ! chère mademoiselle Hartley, dit-elle en me pressant la main, si vous saviez combien je suis heureuse que vous soyez revenue, combien je vous en suis reconnaissante !

Ces mots me frappèrent plus que je ne saurais dire.

 

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– Comment, m'exclamai-je, vous pensiez donc que j'étais partie pour de bon ?

– Non, non, bien sûr, dit-elle un peu confuse, mais je ne peux supporter de voir Madame demeurer seule toute une jour-née. (Elle me pressa de nouveau la main et ajouta :) Oh ! ma-demoiselle Hartley, soyez bonne pour votre maîtresse comme une vraie chrétienne que vous êtes.

Puis elle se sauva, cependant que je la regardais avec éton-nement.

Un peu plus tard, Agnès vint m'appeler pour aller chez Ma-dame. En entendant la voix de son mari alors que j'approchai de sa porte, je préférai passer par le cabinet de toilette pensant en profiter pour y prendre sa robe de dîner, avant d'entrer dans sa chambre. Le cabinet était une grande pièce avec une fenêtre qui s'ouvrait au-dessus de la terrasse qui donnait sur le parc. Les appartements de M. Brympton se trouvaient de l'autre côté. Quand j'entrai, la porte qui communiquait avec la chambre était entrebâillée et j'entendis que Monsieur disait avec colère :

– On pourrait croire que c'est la seule personne que vous jugiez digne de vous tenir compagnie.

– C'est que c'est l'hiver et que je n'ai pas tellement le choix, répondit calmement Madame.

– Vous m'avez ! lança sarcastiquement M. Brympton.

– Vous êtes si rarement là, dit Madame.

– Ouais ! À qui la faute ? Vous avez fait de cette maison quelque chose d'aussi joyeux qu'un caveau de famille…

 

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Craignant que cela ne finît mal, je fis du bruit en déplaçant des objets de toilette afin de signaler ma présence à Madame. Elle se leva et vint me dire d'entrer.

Monsieur et Madame dînèrent en tête-à-tête comme à l'ac-coutumée ; et je compris à l'attitude de M. Wace, quand nous dînâmes à notre tour, que les choses avaient dû mal aller. Les citations des prophètes furent plus épouvantables que jamais et impressionnèrent tellement la fille de cuisine qu'elle déclara qu'elle n'irait point porter seule la viande froide à la glacière. J'étais moi-même très nerveuse ; et après avoir couché Ma-dame, je fus presque tentée de redescendre pour demander à Mme Blinder de bien vouloir me tenir compagnie un moment en jouant aux cartes avec moi. Mais en l'entendant refermer sa porte, je compris qu'elle était déjà montée et gagnai ma chambre à mon tour. La pluie s'était remise à tomber, et il me semblait que chacune de ses gouttes me vrillait le crâne. Je de-meurai éveillée à l'écouter, tout en tournant et retournant dans ma tête ce que m'avait dit l'amie que j'avais rencontrée à la ville. Ce qui m'intriguait le plus, c'est que c'étaient toujours les femmes de chambre qui partaient…

Je finis cependant par m'endormir, mais un bruit retentis-sant me réveilla d'un coup. Ma sonnette venait de sonner. Je m'assis dans mon lit, terrifiée par cette sonnerie anormale que les ténèbres paraissaient amplifier encore. Mes mains trem-blaient tellement que je n'arrivais pas à trouver mes allumettes. Je parvins tout de même à donner de la lumière, et je sautai à bas du lit. Je commençais à penser que j'avais dû rêver ; mais en jetant un coup d'œil du côté du mur, je vis que le petit battant de la sonnette continuait de vibrer doucement.

Je venais tout juste de commencer à m'habiller quand je perçus un autre bruit. Cette fois, c'était la porte fermée à clef de la chambre d'en face qui s'ouvrait et se refermait furtivement. Puis j'entendis des pas qui se hâtaient au long du couloir vers

 

– 19 – l'étage des maîtres. Malgré que le tapis qui recouvrait le parquet les amortît sensiblement, j'étais sûre que c'étaient des pas de femme. Ce bruit me fit frissonner, et je demeurai une minute ou deux sans respirer ni bouger. Mais il me fallait me reprendre.

« Alice, me dis-je, quelqu'un vient de sortir de cette chambre et t'a devancée. Je t'accorde que cela n'est pas drôle, mais le fait est là. Madame t'a sonnée, et tu te dois de prendre le même chemin que cette femme pour répondre à son appel. »

C'est ce que je fis. Je n'ai jamais marché aussi vite de ma vie, ce qui ne m'empêchait pas de penser que je ne pourrais ja-mais atteindre le bout du couloir non plus que la chambre de ma maîtresse. Je ne vis ni n'entendis rien sur mon chemin : c'étaient et les ténèbres et la paix du tombeau. Quand enfin j'at-teignis la porte de Madame, le silence était si profond que je commençais à croire que j'étais en train de rêver et que je fus presque tentée de revenir sur mes pas. Mais la panique me sai-sit, et je frappai.

On ne me répondit pas. Je frappai de nouveau, et plus fort. La porte s'ouvrit, et je vis avec stupéfaction que c'était M. Brympton qui se tenait derrière. En me voyant, il eut un sur-saut et se recula. À la lueur de ma bougie, son visage me parut furieux et cramoisi.

– Vous aussi ! s'exclama-t-il d'un ton bizarre. Bon Dieu ! combien êtes-vous donc ici cette nuit ?

À ces mots, je sentis le parquet vaciller sous mes pieds ; mais je pensai qu'il avait dû boire et dis le plus calmement que je pus :

– Puis-je entrer, monsieur ? Madame m'a sonnée.

 

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– Pour ce que ça me fait, répliqua-t-il, vous pouvez bien toutes entrer.

Puis, m'écartant d'un geste, il traversa le palier en direction de sa propre chambre. Je le suivis du regard tandis qu'il s'éloi-gnait et, à ma grande surprise, je vis qu'il marchait aussi droit qu'un homme qui n'aurait pas bu.

Je trouvai Madame couchée, visiblement très faible, mais aussi très calme. Elle se força à sourire en me voyant et me fit signe de lui donner quelques gouttes d'une de ses potions. Puis elle s'allongea de nouveau, sans rien dire, ferma les yeux et re-prit son souffle.

Soudain, elle étendit la main et sembla chercher quelqu'un ou quelque chose à tâtons.

– Emma, appela-t-elle faiblement.

– C'est Alice, Alice Hartley, Madame, dis-je. Avez-vous be-soin de quelque chose ?

Elle ouvrit ses yeux tout grands, sursauta et me regarda d'un air étonné.

– Je rêvais, murmura-t-elle. Laissez-moi maintenant, Alice. Je vous remercie de tout cœur. Vous voyez, c'est passé, je vais mieux.

Et elle me tourna le dos.

 

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