La Sonnette De Madame

Edith Wharton · Chapitre 3 sur 4

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La Sonnette De Madame

Chapitre III

 

 

Je ne fermai pas l'œil de la nuit, et ce fut avec soulagement que je vis arriver le matin.

Bientôt après, Agnès vint me dire que Madame me récla-mait. J'eus peur qu'elle ne fût encore souffrante, car il était rare qu'elle m'envoyât chercher avant neuf heures. Je la trouvai as-sise dans son lit, pâle, les traits tirés, bien sûr, mais telle qu'elle était d'ordinaire.

– Alice, me dit-elle vivement, voudriez-vous vous habiller tout de suite et aller jusqu'au village ? Il faudrait que cette or-donnance soit exécutée au plus tôt, et… (elle hésita et rougit un peu) j'aimerais que vous soyez de retour avant que Monsieur ne se lève.

– Entendu, Madame, répondis-je.

– Et… attendez un instant… (elle me rappela comme si une idée venait subitement de lui traverser l'esprit) pendant qu'on vous préparera la potion, allez donc porter ce mot chez M. Ranford.

Il y avait deux milles de Brympton Place au village, et ce-pendant que je m'y rendais j'eus tout loisir de tourner et de re-tourner pas mal d'idées dans ma tête. Ce qui me paraissait le plus étrange, c'était que Madame désirait que je lui rapporte sa potion à l'insu de son mari. Ce fait, rapproché de la scène de la nuit précédente, comme aussi de beaucoup d'autres choses que j'avais remarquées ou pressenties, me fit me demander si Ma-dame n'était point lasse de la vie et n'avait pas décidé d'en finir.

 

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Cette idée m'affola à ce point que je pris le pas de course jus-qu'au village et m'y laissai tomber à bout de souffle sur une chaise, devant le comptoir du pharmacien. Ce brave homme achevait tout juste d'ôter les volets de sa devanture. Il me regar-da avec une telle insistance que mon exaltation tomba.

Monsieur Limmel, dis-je d'un ton qui se voulait indifférent, pourriez-vous jeter un coup d'œil là-dessus et me dire si ça vous paraît régulier ?

Il mit son lorgnon et étudia fort attentivement l'ordon-nance.

– Eh bien, dit-il, mais elle est signée du Dr Walton. Qu'est-ce qui vous chiffonne donc tant ?

– Rien, rien !… La potion n'est pas dangereuse à prendre, des fois ?

– Dangereuse ?… Que voulez-vous dire ?

Je l'aurais battu.

– Je veux dire… si quelqu'un forçait la dose… par erreur, bien sûr…, expliquai-je, la gorge serrée.

– Vous voulez rire, ce n'est que de l'eau de chaux. Un nour-risson pourrait en boire une pleine bouteille.

Je poussai un grand soupir de soulagement et me dépêchai d'aller chez M. Ranford. Mais chemin faisant une autre idée me traversa l'esprit : s'il n'y avait rien à cacher de ma visite au pharmacien, n'était-ce pas plutôt mon autre course que Ma-dame désirait demeurer secrète ? Cette idée m'effrayait plus que l'autre encore, bien que les deux hommes semblassent fort amis et que Madame, j'en aurais mis ma tête à couper, n'eût point

 

– 23 – failli. J'eus honte de mes soupçons, et je les mis sur le compte du trouble où m'avaient jetée les événements de la nuit. Je re-mis le mot à M. Ranford, courus chercher la potion et regagnai en toute hâte Brympton Place où j'entrai par une porte dérobée, certaine que nul ne m'avait vue.

Une heure plus tard, alors que je portais son petit déjeuner à Madame, je fus arrêtée par M. Brympton dans le vestibule.

– Qu'êtes-vous donc allée faire dehors de si grand matin ? me demanda-t-il méchamment.

– De si grand matin ?… Moi, monsieur ? dis-je en trem-blant.

– Allons, allons, s'écria-t-il (et une bouffée de colère em-pourpra son front), ne vous ai-je point vue, cela fait déjà une bonne heure, vous glisser au travers des bosquets pour rentrer en cachette ?

Je n'ai pas pour habitude de mentir ; mais à cette question, un mensonge me vint tout naturellement à l'esprit.

– Ce n'était pas moi, monsieur, dis-je en le regardant droit dans les yeux.

Il haussa les épaules et fit entendre un rire sardonique.

– Vous pensez que j'étais ivre la nuit dernière, n'est-ce pas ? me demanda-t-il brusquement.

– Non, monsieur, répondis-je, disant cette fois la vérité.

Il me tourna le dos, haussa de nouveau les épaules et s'éloi-gna.

 

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– Décidément, l'entendis-je maugréer, mes domestiques se font une belle idée de moi !

Ce ne fut seulement que l'après-midi, alors que je m'étais mise à coudre, que je compris vraiment à quel point les événe-ments de la nuit m'avaient secouée. Je ne pouvais passer sans un frisson devant la chambre close. J'étais sûre d'avoir entendu quelqu'un en sortir et se hâter dans le couloir. Je pensai en par-ler à Mme Blinder ou à M. Wace, les deux seules personnes de la maison à avoir une idée de ce qui s'y passait ; mais j'avais le sen-timent que, si je les questionnais, ils nieraient tout et que je pourrais en apprendre bien davantage en tenant ma langue et en ouvrant les yeux. La seule pensée de passer une nouvelle nuit en face de cette chambre me rendait malade, et je fus un instant tentée de faire mes malles et de prendre le premier train pour la ville. Mais il n'était pas dans ma nature d'abandonner de la sorte une aussi gentille maîtresse, et je m'efforçai de continuer à coudre comme si de rien n'était. Il y avait à peine dix minutes que je travaillais quand la machine à coudre se détraqua. C'était une machine que j'avais trouvée dans la maison, une bonne ma-chine, mais qui n'était pas en parfait état de marche : Mme Blinder m'avait dit que personne ne s'en était plus jamais servi depuis la mort d'Emma Saxon. J'essayai de voir ce qui n'allait pas ; et cependant que je me livrais à cet examen, un ti-roir que je n'avais encore jamais pu ouvrir glissa de mon côté. Une photographie en tomba. Je la ramassai, m'assis et la regar-dai, interdite. Elle représentait une femme dont je savais que j'avais déjà vu le visage quelque part et de qui le regard implo-rant avait déjà croisé le mien. Je me ressouvins brusquement de la grande femme pâle du couloir.

Je me levai, glacée des pieds à la tête, et sortis en courant de ma chambre. Mon cœur me semblait battre la chamade sous mon crâne, et je sentais que je ne pourrais jamais échapper à ce regard. Je me rendis tout droit chez Mme Blinder. Elle était en train de faire sa sieste et sursauta en m'entendant entrer.

 

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– Qui est-ce, madame Blinder ? lui demandai-je en lui montrant la photographie.

Elle se frotta les yeux et regarda, stupéfaite.

– Mais… c'est Emma Saxon ! s'exclama-t-elle. Où avez-vous trouvé ça ?

– Madame Blinder, j'ai déjà vu cette femme ailleurs que sur cette photographie, dis-je en la regardant bien en face.

Mme Blinder se leva d'un bond et s'approcha d'un miroir.

– Mon Dieu ! s'écria-t-elle, je dois avoir dormi. Je suis toute bouffie. Sauvez-vous vite maintenant, chère mademoiselle Hartley, car voilà que quatre heures sonnent, et il faut que je descende tout de suite mettre à cuire le jambon de Virginie pour le dîner de M. Brympton.

 

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