La Sonnette De Madame

Edith Wharton · Chapitre 4 sur 4

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La Sonnette De Madame

Chapitre IV

 

 

Au moins en apparence, les choses continuèrent d'aller comme à l'ordinaire durant une semaine ou deux. Sauf que Monsieur restait là, au lieu de repartir au bout de quelques jours comme il en avait l'habitude, et que M. Ranford ne se montrait plus. J'entendis M. Brympton en faire la remarque alors qu'il se trouvait un soir dans la chambre de Madame, juste avant dîner :

– Où est donc passé Ranford ? demanda-t-il. Il y a une bonne semaine qu'on ne l'a plus vu. Ma présence le gênerait-elle par hasard ?

Madame lui répondit si bas que je n'entendis rien de ce qu'elle lui dit.

– Ouais, poursuivit Monsieur, je vois : deux c'est parfait, trois c'est un de trop. Je suis au regret de me trouver en travers du chemin de notre cher Ranford, et j'imagine qu'il me faudra repartir encore d'ici un jour ou deux pour lui laisser la voie libre.

Et il éclata de rire, ravi de sa plaisanterie.

Or M. Ranford revint précisément le lendemain. Le valet de chambre nous dit que Madame et les deux hommes semblaient fort gais quand il leur avait servi le thé dans la bibliothèque, et que Monsieur avait même fait quelques pas dans le parc avec M. Ranford en le raccompagnant.

J'ai dit que les choses continuèrent d'aller comme à l'ordi-naire, et c'était vrai pour les autres domestiques. Mais, pour moi, depuis cette nuit où la sonnette avait retenti dans ma

 

– 27 – chambre, rien ne fut plus jamais comme avant. Nuit après nuit, je demeurais éveillée, guettant le bruit de la sonnette et celui de la porte de la chambre close qui s'ouvrirait furtivement. Mais la sonnette ne se fit plus entendre, pas plus, du reste, que les pas qui se hâtaient dans le couloir. À la longue, le silence finissait par me sembler plus terrifiant encore que les bruits les plus mystérieux. Je sentais que quelqu'un se tenait embusqué der-rière cette porte fermée, guettant et écoutant comme je le faisais moi-même ; et j'avais presque envie de lui crier : « Qui que vous soyez, sortez, sortez, et laissez-moi vous regarder en face, mais ne restez pas là à m'épier dans les ténèbres ! »

Cela étant, vous devez vous étonner que je n'aie pas donné ma démission. Je fus, une fois, sur le point de le faire, mais quelque chose me retint au dernier moment. Que cela ait été la pitié que m'inspirait Madame, qui avait de plus en plus besoin de moi, ou l'ennui d'avoir à chercher une autre place, ou bien encore quelque autre sentiment que je ne saurais dire, je m'at-tardais à Brympton Place, comme sous l'effet d’un mauvais charme, bien que chaque nuit m'y fût terrible et les journées à peine meilleures.

Autre chose : l'aspect qu'avait alors Madame m'inquiétait. Elle n'était plus la même depuis cette fameuse nuit, encore qu'à vrai dire je ne le fusse pas davantage. Je pensais qu'elle rede-viendrait un peu plus vivante avec le départ de son mari ; mais bien qu'elle parût avoir retrouvé quelque équilibre, ni ses forces ni son entrain ne revinrent. Elle s'était beaucoup attachée à moi, semblait aimer me sentir auprès d'elle, et Agnès me dit un jour que, depuis la mort d'Emma Saxon, j'étais bien la seule femme de chambre à laquelle Madame tenait vraiment. Cela me récon-forta quelque peu, car tout ce que je pouvais faire pour l'aider se bornait en réalité à bien peu de chose.

M. Ranford reparut comme par le passé dès le départ de Monsieur, quoique ses visites se fissent plus rares. Il m'arriva de

 

– 28 – le rencontrer une ou deux fois dans le parc ou bien au village, et je trouvai qu'il y avait quelque chose de changé en lui aussi, mais je mis cela sur le compte de mes imaginations.

Les semaines s'écoulèrent, et cela fit bientôt un mois que M. Brympton était parti. Le bruit courait qu'il faisait, avec un ami, une croisière dans la mer des Antilles. M. Wace nous dit que c'était fort loin, mais que, même en ayant les ailes de la co-lombe de l'arche, même en fuyant à l'autre bout de la terre, on ne pouvait pas échapper au bras du Tout-Puissant. Agnès ajouta qu'aussi longtemps que Monsieur resterait loin de Brympton Place, le Tout-Puissant pouvait bien se le garder pour lui et que ce serait une bonne chose pour tout le monde. Cela nous fit bien rire, encore que Mme Blinder ait fait mine d'être choquée et que M. Wace nous ait menacés de je ne sais quel châtiment biblique.

Nous étions tous ravis d'apprendre que la mer des Antilles était aussi loin qu'on nous le disait ; et je me souviens qu'en dé-pit des regards réprobateurs que nous lançait M. Wace, notre dîner de ce soir-là fut des plus joyeux.

Je ne sais si c'était parce que j'étais moins inquiète, mais j'imaginais que Madame allait mieux, et elle me paraissait plus gaie. Certain matin, elle fit même une promenade dans le parc, puis, étant allée s'étendre dans sa chambre après le déjeuner, elle me pria de lui faire la lecture. Quand enfin je regagnai ma propre chambre, je me sentais plus légère, presque heureuse ; et pour la première fois depuis des semaines, je passai devant la porte close sans même y prêter attention. Comme je m'asseyais devant mon ouvrage, je jetai un coup d'œil à la fenêtre et vis qu'il neigeait. Cela était beaucoup plus agréable à regarder que l'incessante pluie que nous avions endurée, et j'imaginai com-bien le parc et ses arbres dénudés devaient être jolis sous un pareil manteau blanc. Il me semblait que la neige voulait recou-vrir, effacer même, toute la tristesse ambiante, tant à l'intérieur qu'au-dehors.

 

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À peine cette idée venait-elle de me traverser l'esprit que j'entendis marcher non loin de moi. Je levai les yeux, pensant que ce devait être Agnès.

– Alors, Agnès ?… dis-je.

Mais ces mots s'étranglèrent dans ma gorge : Emma Saxon se tenait debout dans l'embrasure de la porte.

Je n'aurais su dire depuis combien de temps elle se trouvait là. Je savais seulement que j'étais incapable de faire le moindre mouvement et que je ne pouvais pas ne point la regarder. Plus tard, je fus terriblement effrayée, mais là, sur le moment, ce n'était pas de la peur mais bien plutôt une sorte de profonde quiétude que je ressentais. Elle me regarda longtemps, long-temps, son visage n'étant rien qu'une muette imploration. Mais que pouvais-je faire pour elle ?… Brusquement, elle fit demi-tour, et je l'entendis s'éloigner au long du couloir. Cette fois, je n'eus pas peur de la suivre ; d'autant que quelque chose me di-sait qu'il fallait absolument que je sache ce qu'elle me voulait. Je me levai vivement et sortis en courant. Elle était déjà à l'autre bout du couloir, et je pensai qu'elle allait se diriger vers la chambre de Madame ; mais elle poussa la porte qui donnait sur l'escalier des domestiques. Je le descendis à sa suite et traversai avec elle le couloir qui menait à l'entrée de service. La cuisine et l'office étaient déserts, les domestiques n'étant pas de service à cette heure-là, à l'exception du valet de chambre qui avait à faire dans la dépense. Emma Saxon se tint un instant immobile près de la porte, me regardant de nouveau, puis elle en tourna la poi-gnée et sortit. J'eus une minute d'hésitation. Où voulait-elle donc me mener ? La porte s'était refermée doucement derrière elle ; je la rouvris et jetai un coup d'œil au-dehors, espérant sans trop me l'avouer qu'elle aurait disparu. Mais je la vis qui ache-vait de traverser la cour et se dirigeait hâtivement vers un petit chemin qui s'enfonçait dans le sous-bois. Sa silhouette solitaire

 

– 30 – se découpait sombrement sur la neige, et le cœur me manqua. Durant une seconde, je fus presque tentée de retourner sur mes pas. Mais, dans le même temps, une force irrésistible me pous-sait à la suivre. Alors, prenant un vieux châle de Mme Blinder qui se trouvait là, je sortis à mon tour.

Emma Saxon avait maintenant atteint le petit chemin. Elle marchait d'un bon pas, et je la suivis à la même allure jusqu'à la grille du parc que nous franchîmes. Une fois sur la route, elle prit à travers champs la direction du village. La terre était alors recouverte de neige ; et cependant qu'elle gravissait le versant dénudé d'une colline, je remarquai qu'elle ne laissait aucune empreinte de pas derrière elle. À cette vue, je manquai défaillir et mes genoux furent bien près de se dérober sous moi. Je ne saurais dire pourquoi, mais cette femme, là, en plein air, sem-blait plus effrayante encore qu'à la maison. Sa seule présence faisait que cette campagne réapparaissait aussi désolée qu'un tombeau ; d'autant que nous étions absolument seules en cette immensité, sans personne qui pût m'être de quelque secours.

J'essayai une fois de m'enfuir ; mais elle se retourna, me regarda, et ce fut comme si elle m'avait traînée derrière elle au bout d'une corde. Je la suivis dès lors comme un chien. Nous arrivâmes enfin au village et, dépassant l'église, la forge du ma-réchal-ferrant, elle me mena jusqu'à la barrière du jardin qui précédait la maison de M. Ranford. C'était un bâtiment à l'an-cienne mode et qui se trouvait près de la route. Une allée dallée, bordée de buis, présentement déserte, aboutissait à sa porte. Comme je m'y engageais, je vis qu'Emma Saxon s'était arrêtée sous un vieil orme près de la barrière. Alors une nouvelle crainte m'envahit. Je compris que nous étions arrivées à destination, et que c'était maintenant à mon tour d'agir. Durant tout le temps que nous faisions route vers le village, je n'avais cessé de me demander ce qu'elle attendait de moi, mais je l'avais suivie comme en état de transe ; et ce ne fut seulement qu'en la voyant s'arrêter devant la barrière du jardin de M. Ranford que je

 

– 31 – commençai à comprendre. Je me tenais debout dans la neige, à quelques pas d'elle, le cœur battant à se rompre, les pieds gla-cés, et elle ne me quittait pas de l'œil, me surveillait, sans bou-ger de dessous l'orme.

Je savais fort bien qu'elle ne m'avait pas amenée là sans raison. Je sentais qu'il y avait quelque chose que je devais dire ou faire, – mais comment aurais-je pu deviner de quoi il s'agis-sait ? Je n'avais jamais pensé à mal pour ce qui était de ma maî-tresse et de M. Ranford ; mais maintenant j'étais tout de même sûre que, pour quelque obscure raison, un terrible danger les menaçait. Elle savait ce que c'était, et elle me l'aurait dit si elle l'avait pu ; peut-être qu'elle me le dirait si je le lui demandais.

Je me sentais défaillir à la seule idée de lui adresser la pa-role, mais je fis un effort sur moi-même et me rapprochai d'elle. Ce fut alors que j'entendis s'ouvrir la porte de la maison et que je vis M. Ranford venir vers moi. Il me sembla très beau, et aus-si gai que Madame m'avait paru l'être ce matin-là. Sa vue me réchauffa le cœur.

– Eh bien, Alice, dit-il, quel bon vent vous amène ? Je vous ai vue commencer à descendre l'allée, et puis plus rien… Alors, je suis sorti pour voir si vous n'aviez pas pris racine dans la neige, par hasard.

Il s'interrompit, me dévisagea et me demanda :

– Que regardez-vous donc comme ça ?

Je m'étais tournée vers l'orme tandis qu'il parlait, et son regard avait suivi le mien, mais il n'y avait plus personne. Plus personne, aussi loin que le regard pouvait porter.

Un sentiment d'impuissance me submergea. Ainsi, elle était partie, et je n'avais pas été capable de deviner ce qu'elle me

 

– 32 – voulait ! Son dernier regard m'avait percé jusqu'à la moelle, et il ne m'avait pourtant rien dit. Brusquement, je me sentis bien plus désemparée que lorsqu'elle était là et me surveillait. C'était un peu comme si elle m'avait laissé porter seule tout le poids d'un secret que je ne pouvais deviner. La neige recommença de tomber. Elle tourbillonnait autour de moi, et je perdis connais-sance.

Un cordial et la bonne chaleur du feu de M. Ranford eurent tôt fait de me rendre mes esprits, et, j'insistai pour que l'on me reconduisît au plutôt à Brympton Place. Il faisait déjà presque nuit, et je craignais que Madame ne m'eût réclamée. J'expliquai à M. Ranford que j'étais sortie faire une promenade et que j'avais eu un étourdissement tandis que je passais sa barrière. C'était la vérité, et je ne me sentis pourtant jamais aussi men-teuse qu'en disant cela.

Cependant que je l'habillais pour le dîner, Madame remar-qua que j'avais mauvaise mine et me demanda ce qui n'allait pas. Je lui dis que j'avais mal à la tête ; et elle me recommanda d'aller me coucher, m'assurant qu'elle n'aurait plus besoin de moi ce soir-là.

Le fait est que je pouvais à peine me tenir debout, et pour-tant l'idée de passer la soirée et la nuit toute seule dans ma chambre ne me disait rien qui vaille. J'allai donc m'asseoir à l'office, et j'y demeurai aussi longtemps que je pus résister au sommeil ; mais vers neuf heures je me décidai à gagner ma chambre sans trop me soucier de ce qui pourrait bien m’y arri-ver, pourvu que je puisse poser ma tête sur un oreiller. Les autres domestiques ne tardèrent pas à monter se coucher à leur tour. Le service étant beaucoup moins absorbant durant les ab-sences de M. Brympton, dix heures n'avaient pas encore sonné que j'entendis se refermer la porte de Mme Blinder et, bientôt après, celle de M. Wace.

 

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La nuit était très calme, la terre semblait s'être assoupie sous la neige. Une fois couchée, je me sentis mieux, plus tran-quille ; et je me surpris à épier ces bruits étranges qui s'enten-dent, à la nuit, dans les maisons endormies. J'eus un instant l'impression qu'une porte s'ouvrait et se refermait au rez-de-chaussée. Peut-être était-ce celle, vitrée, qui donnait sur le parc. Je me levai et regardai par la fenêtre ; mais il n'y avait pas de lune, et je ne pus rien voir que des traînées de neige plaquées contre les vitres.

Je regagnai mon lit ; et j'ai sûrement dû m'endormir un peu, car je me suis réveillée en sursaut en entendant ma son-nette sonner frénétiquement. Je sautai à bas de mon lit et em-poignai mes vêtements avant même d'avoir complètement re-couvré mes esprits. C'est pour cette nuit, m'entendis-je dire à haute voix, mais je n'avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien vouloir signifier. Mes mains étaient moites, ne m'obéissaient plus, et je crus que je parviendrais jamais à m'ha-biller. J'ouvris enfin ma porte et jetai un coup d'œil dans le cou-loir. Aussi loin que portait la lueur de ma bougie, je ne remar-quai rien d'anormal. Alors je me précipitai dans le couloir, op-pressée ; mais à l'instant que je poussais la porte capitonnée qui donnait sur le palier, mon cœur cessa de battre : Emma Saxon était là, au haut de l'escalier, scrutait d'un air effrayant les té-nèbres de l'étage du dessous.

Durant une seconde, il me fut impossible de bouger ; mais ma main glissa le long de la porte et celle-ci se referma, me ca-chant la terrible silhouette. Au même instant, je perçus un bruit furtif et qui venait du rez-de-chaussée : on eût dit que quelqu'un tournait doucement une clef dans une serrure. Je courus à la porte de la chambre de Madame, et je frappai.

On ne me répondit point, et je frappai de nouveau. Cette fois j'entendis que l'on bougeait dans la chambre ; le verrou fut tiré, et Madame parut sur le pas de la porte. Je remarquai avec

 

– 34 – surprise qu'elle ne s'était pas déshabillée pour la nuit. Elle sur-sauta en me voyant.

– Que se passe-t-il, Alice ? me demanda-t-elle dans un murmure. Vous êtes souffrante ? Que faites-vous ici à pareille heure ?

– Je ne suis pas malade, Madame ; mais ma sonnette a sonné. À ces mots, elle pâlit d'un coup et me parut sur le point de défaillir.

– Vous vous êtes trompée, me dit-elle durement. Je n'ai pas sonné. Vous devez avoir rêvé (Elle ne m'avait jamais parlé sur ce ton-là). Retournez vous coucher, ajouta-t-elle en refer-mant la porte sur moi.

Mais tandis qu'elle parlait, j'entendis de nouveau du bruit au rez-de-chaussée, dans le vestibule : des pas d'homme cette fois. Alors la vérité se fit jour dans mon esprit.

– Madame, dis-je en forçant presque sa porte, il y a quel-qu'un dans la maison…

– Quelqu'un ?…

– M. Brympton, je pense… Je l'entends marcher en bas…

Elle me lança un regard terrible et, sans un mot, s'écroula à mes pieds. Je m'agenouillai aussitôt pour essayer de la relever : mais à la façon dont elle respirait, je vis bien qu'il ne s'agissait pas d'un évanouissement ordinaire. Comme je lui relevai la tête, j'entendis qu'on montait précipitamment l'escalier et qu'on tra-versait le palier à la hâte : la porte s'ouvrit brusquement, et M. Brympton parut en tenue de voyage, tout dégouttant de neige. En me voyant agenouillée devant Madame, il sursauta et eut un mouvement de recul.

 

– 35 –

– Que diable faites-vous donc là ? cria-t-il.

Il était moins rouge que d'habitude, mais son front s'em-pourpra soudainement.

Madame vient de s'évanouir, Monsieur, répondis-je.

Il se mit à rire, convulsivement, et m'écarta d'un geste.

– Dommage qu'elle n'ait pas choisi un meilleur moment. Je suis au regret de devoir la déranger, mais…

Je me relevai horrifiée.

– Monsieur, dis-je, vous n'êtes pas fou ? Qu'allez-vous faire ?

– Je vais voir un ami, répondit-il en ayant l'air de se diriger vers le cabinet de toilette.

À ces mots, je pris mon courage à deux mains. Je ne savais trop ce que je pensais ni ce que je craignais, mais je me précipi-tai sur lui et l'attrapai par la manche.

– Monsieur, Monsieur, m'écriai-je, par pitié, regardez votre femme !

Il me repoussa furieusement.

– Maintenant, dit-il, tout est fini pour moi.

Et il empoigna le bouton de la porte du cabinet de toilette. Au même instant, je perçus un faible bruit de l'autre côté du battant. Pour aussi faible qu'il ait été il ne lui échappa pas, et il ouvrit la porte toute grande ; mais il bondit en arrière. Emma Saxon se tenait debout sur le seuil. Derrière elle, tout était

 

– 36 – sombre ; mais je la vis distinctement, aussi distinctement qu'il l'avait vue lui-même. Il enfouit son visage dans ses mains comme pour le lui cacher ; et quand je gardai de nouveau vers le cabinet de toilette, elle avait disparu.

M. Brympton demeura immobile, comme si toute force l'avait abandonnée Le silence était oppressant, et ce fut alors que Madame se releva soudainement d'elle-même, en rouvrant les yeux. Elle regarda fixement son mari, puis retomba comme une masse. Et je vis la mort voleter au-dessus d'elle…

On l'enterra trois jours plus tard, sous une tempête de neige. Il n'y avait pas grand monde à l'église, car il faisait trop mauvais temps pour qu'on se risquât à venir de la ville, et j'avais au surplus le sentiment que Madame était de ces femmes qui n'ont guère de vrais amis. M. Ranford arriva parmi les derniers, juste avant qu'on emportât le cercueil dans l'un des bas-côtés. Il était en noir, bien sûr, en tant que grand ami de la famille, et je n'avais jamais vu quelqu'un d'aussi pâle. Comme il passait près de moi, je remarquai qu'il marchait en s'appuyant sur une canne. J'imagine que M. Brympton le remarqua également, car son front s'empourpra, et il ne quitta plus M. Ranford des yeux de tout le service funèbre, au lieu de suivre les prières comme un veuf vraiment affligé l'aurait dû faire.

Quand tout fut fini et que nous allâmes au cimetière, nous vîmes que M. Ranford avait disparu. Dès que le corps de ma pauvre maîtresse fut descendu en terre, M. Brympton sauta dans une voiture qui l'attendait à l'entrée du champ de repos et s'éloigna à vive allure, sans saluer personne. Je l'entendis crier au cocher : « À la gare ! » puis nous autres, les domestiques, rentrâmes seuls à la maison.

 

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