La tempête

Gabriel Anctil · Chapitre 1 sur 5

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La tempête

Jour 1 - 7 janvier 1998

JOUR 1

7 janvier 1998

 

«Tout va bien aller.» L’affirmation de Marie prenait des airs de prière. Une imploration lancée dans le vide qui trahissait son immense nervosité. Ni Louis, son mari, ni Jean, son fils adoré, ne répondirent, trop absorbés qu’ils étaient à contempler le paysage apocalyptique qui les entourait: des quartiers plongés dans l’obscurité, des routes fantômes, des feux de circulation éteints, des branches cassées qui s’accumulaient partout par milliers, des arbres centenaires renversés, des fils électriques rompus qui oscillaient dangereusement au gré des bourrasques; puis, à intervalles réguliers, POW! des explosions violentes de transformateurs, et CRAC! des branches qui se fendaient dans un fracas rappelant celui de la foudre.

Louis détourna les yeux de la catastrophe pour interroger ceux de sa femme, terrifiée à l’idée d’être hébergée par les membres de sa propre famille.

— T’es certaine que tu veux vivre ça?

— Est-ce qu’on a vraiment le choix?

— Tu sais ce qui t’arrive quand le stress devient trop grand…

— Y a pus de place dans les hôtels.

— On peut encore quitter l’île et rouler jusqu’à un motel.

— C’est trop dangereux. Et pis faut que j’tourne la page sur ce qui est arrivé, que j’fasse la paix avec mon frère. Ça fait trop longtemps que ça traîne entre nous…

Louis lui serra la main en la regardant intensément.

— J’vais être là, avec toi. T’es pas seule.

Jean écoutait la discussion sans comprendre ni réclamer d’explications. Il venait d’avoir quatorze ans. Il ne pouvait dire avec exactitude quand ça s’était produit, mais il avait le puissant sentiment d’avoir été expulsé de l’enfance, contre son gré. Depuis, il ne réussissait pas toujours à donner un sens précis à l’univers qui l’entourait, dépassé par sa vertigineuse complexité.

Le ciel lourd écrasait Montréal sous sa satanée pluie verglaçante, qui ne cessait de tomber et de semer la destruction sur son passage. Après deux jours sans électricité, Jean et ses parents avaient quitté leur maison et fui leur quartier, Notre-Dame-de-Grâce, parmi les plus touchés de la ville. En avançant dans la nuit, à la lueur des phares de la voiture, ils captaient l’ampleur de la destruction: le verglas avait tordu et démoli sans répit, les routes étaient parsemées de débris. Louis et Jean avaient dû sortir du véhicule à plusieurs reprises pour déplacer des branches qui retardaient leur progression vers une lointaine chaleur.

La situation s’était dégradée à la vitesse grand V. En quarante-huit heures seulement, un simple avertissement de verglas, auquel les Montréalais avaient à peine porté attention, s’était transformé en un véritable désastre naturel dont l’ampleur avait rapidement dépassé les autorités. Montréal paraissait en situation de guerre. Fragile et vulnérable comme jamais.

— Tout va bien aller, répétait Marie comme une litanie. On va être bien. À cause de l’hôpital Sainte-Justine qui est à côté, les fils électriques de la maison sont enterrés, donc pas de danger de perdre l’électricité. Y suffit d’arriver pis tout va être OK.

Le tremblement de sa voix contredisait ses paroles d’espoir; plus la voiture approchait de sa destination, plus l’inquiétude noyait ses espérances. L’atmosphère était lourde comme du plomb et Marie avait l’impression de courir à sa perte. Mais il fallait panser les blessures et libérer les spectres du passé.

Stoïque au volant de sa Mercedes de l’année, Louis gardait la tête haute, affrontant tous les dangers. Jean subissait les événements avec calme et insouciance, curieux même d’assister à la suite des choses. C’était nouveau pour lui, cette chute des repères, l’aventure de la catastrophe, puis cette visite inattendue à la maison familiale où il n’avait jamais mis les pieds. Car de famille agrandie, Jean n’en avait pour ainsi dire jamais eu. La famille de son père, enfant unique comme lui, vivait à Sept-Îles. Autant dire l’autre bout du monde, où Louis refusait de remettre les pieds pour des raisons qui lui appartenaient. Ses parents ne lui avaient jamais pardonné d’avoir déserté la Côte-Nord pour la grande ville. Jean n’avait rencontré ses grands-parents paternels que quatre ou cinq fois dans sa vie, mais aucun lien affectif durable n’en avait résulté.

Puis du côté maternel, à part sa grand-mère Irène qu’il adorait et qui l’avait gardé toute son enfance, il ne croisait son oncle Arthur et sa tante Manon au restaurant qu’une seule fois par année, tradition oblige, le 1 er janvier. Marie n’adressait alors à peu près pas la parole à son frère qui, de son côté, prenait un malin plaisir à raconter des histoires qui s’étiraient pendant toute la durée du souper.

Jean n’avait ni cousins ni cousines. Il n’avait jamais assisté à un enterrement ou à un mariage. Ses parents et lui menaient une vie à trois, isolés. Il était donc plutôt excité de partager l’intimité de ces humains entraperçus qui, dans ces circonstances extrêmes, leur avaient lancé une bouée et offert le gîte.

De nouveaux visages l’aideraient peut-être même à sortir de sa coquille, à s’ouvrir à de nouvelles réalités. Jean rêvait de voyages et de conquêtes féminines, mais se contentait de livres et de solitude. Pourtant, en ce moment, il se sentait confiant. Une sorte d’excitation parcourait même son cerveau. Et si le destin lui réservait enfin autre chose qu’un rôle de figuration?

Louis se tourna vers sa femme et lui caressa délicatement la nuque. Elle apprécia et lui sourit.

— Si j’survis à ça, plus rien pourra m’arrêter.

— …

— Tout va bien aller.

Louis acquiesça puis se stationna quelques coins de rue plus loin, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, devant une immense demeure en pierre qui resplendissait de lumière.

Jean avait à peine touché la sonnette que la porte s’ouvrit et que son oncle Arthur apparut.

— Enfin, vous êtes là! Ç’a été long! Entrez, entrez! Icitte, vous allez être en sécurité.

La mi-quarantaine, Arthur était grand, mince, musclé et moustachu. Sa forte présence dégageait confiance et virilité. Chacun de ses gestes était saccadé, comme s’il était constamment retardé par la lenteur des autres, et de la vie en général.

Arthur était tout habillé: le casque de poil sur la tête, le manteau attaché, les shoe-claques dans les pieds. Il s’élança dans l’escalier extérieur, empoignant Louis au passage, qu’il mena vers la voiture pour aller chercher les bagages.

Jean pénétra dans la maison que lui avait déjà décrite sa mère et qu’il avait imaginée autrement, ornée de miroirs et de dorures, quelque chose comme un château. C’était grand, mais plus modeste, plus sombre et plus brun que doré. Il fut surpris par la chaleur qui l’enveloppa, et par sa tante Manon, qui agrippa brusquement son manteau. Elle portait des shorts de jeans délavés, une camisole Vuarnet aux couleurs fluo et ses cheveux blonds bouclés attachés sur le côté. Elle paraissait sortir tout droit d’un défilé de mode des années quatre-vingt et grommelait d’inaudibles mots depuis leur arrivée.

— Voir si ç’a du sens, rester dans une maison sans électricité en plein mois d’janvier. Fallait sortir de d’là!

Le hall d’entrée était accueillant et chaleureux, mais Marie hésitait à y pénétrer, observant la scène depuis les escaliers.

— Enweye, Marie, tu refroidis la maison, c’est pas gratis l’chauffage, lui lança Manon en la poussant d’une main vers son destin et en refermant la porte de l’autre.

C’est cet instant précis que choisit Irène pour faire son entrée spectaculaire, surgissant avec énergie du corridor les mains dans les airs, un chapelet de bois enroulé autour des doigts, riant aux éclats, soulagée.

— Mon Dieu que j’suis heureuse que vous soyez arrivés! Mon Dieu que j’suis heureuse!

Ses yeux bleu marine brillaient de joie. Elle prit Jean dans ses bras et le serra contre sa poitrine de toutes ses forces. Il fut submergé par son parfum de musc, de sueur et d’œillets blancs, qu’il reconnut immédiatement. Elle portait sa traditionnelle jaquette blanche à fleurs mauves ainsi que son châle brun et orange autour des épaules. Ses cheveux blancs étaient ébouriffés et son sourire, quelque peu édenté, mais sa sincérité et sa générosité émanaient d’elle comme des rayons de soleil qui firent fondre les dernières craintes de sa fille.

— Marie, ma belle Marie, t’es chez toi ici, en sécurité. Rien pourra pus t’arriver.

Irène lui embrassa les joues, deux fois plutôt qu’une, en lui tenant la tête entre ses mains.

— Tu sortiras pas d’ici avant que l’yâble ait quitté la ville, parole d’Irène!

Puis, dans un excès d’enthousiasme, elle s’exclama:

— On va commander du St-Hubert BBQ! Prenez tout c’que vous voulez, c’est ma tournée!

La nouvelle fut reçue par des cris de joie, mais déjà, elle était en mouvement. Elle saisit de sa main osseuse le bras de son petit-fils qu’elle guida vers le long corridor.

— Tu vas venir m’aider pour la commande, OK, Ti-Jean?

Elle le gratifia de son plus beau clin d’œil puis l’observa de haut en bas, plus attentivement.

— Coudonc, t’as-tu encore grandi? Va falloir que ça s’arrête à un moment donné, sinon tu vas passer ta vie à éviter les ventilateurs aux plafonds!

Elle lui faisait la même remarque chaque fois qu’elle le voyait.

— J’grandis pas si vite que ça. J’pense que c’est plutôt toi qui rapetisses.

Irène le fixa sérieusement.

— Napoléon t’aurait répondu: «Vous êtes long monsieur, alors que moi, je suis grand!» répliqua-t-elle en faisant résonner son rire à la grandeur de la résidence.

— Mais va falloir ajouter un peu de chair à ce paquet d’os là, parce que t’es monté sur un frame de chat! poursuivit-elle avec son franc-parler habituel, tout en le poussant dans une petite pièce qui faisait office de boudoir.

C’était l’endroit où elle passait la quasi-totalité de ses journées. Son refuge, son espace. Elle y était entourée de ses livres, de son imposante encyclopédie Larousse qu’elle consultait régulièrement, des photos de ses trois enfants et de son unique petit-fils, Jean, tous figés dans une enfance éternelle, qui côtoyaient les portraits de Paul-Émile, son mari décédé. Ces visages emplissaient les murs de son univers d’une nostalgie assumée.

La télé diffusait RDI, le Réseau de l’information, qui couvrait jour et nuit les derniers développements de la crise du verglas. Y tournaient en boucle des images de poteaux électriques effondrés, de pylônes écroulés, de paysages saccagés, de monteurs de lignes d’Hydro-Québec dépassés par l’ampleur de la tâche et de visages de citoyens hébétés, foudroyés par le mauvais sort. Jean avait de la difficulté à accepter qu’il y ait un quelconque lien entre ces images et la réalité qui l’entourait. La nature accomplissait sa lente et méthodique œuvre de destruction, alors que les humains ne pouvaient qu’en constater les lourds dégâts. Le son émanait faiblement d’une paire d’écouteurs encore branchée à l’appareil.

Irène s’assit dans son confortable La-Z-Boy beige, puis demanda à Jean d’en faire autant. Il approcha une chaise et se mit à sa hauteur, face à elle. Elle souriait, heureuse d’avoir son Ti-Jean si près, à portée de bras.

Elle fouilla dans les poches latérales de son fauteuil et en retira de petites boîtes de plastique remplies de chocolats et de paparmannes.

— Sers-toi! Toutes ces émotions, ç’a dû t’ouvrir l’appétit.

Il pigea dans le trésor, davantage pour lui faire plaisir que par réelle envie, ce qui eut pour effet d’élargir son sourire et de la faire glousser de bonheur.

— Gêne-toi pas, y en a en masse. Pis si y en reste pus, y en a d’autres au dépanneur!

Jean prit un dernier chocolat, puis elle rangea ses «cochonneries», comme elle les appelait. Irène pointa ensuite quelque chose dans le coin de la pièce.

— Apporte-moi ma bourse, veux-tu, mon beau?

Elle fouilla dans son portefeuille puis lui tendit sa carte de crédit.

— J’aimerais ça que t’appelles au St-Hubert. Commande tout ce que le monde veut. Ça va être bon pis on aura pas de vaisselle à faire. Y faut fêter votre arrivée! J’étais assez inquiète, mon Ti-Jean… De vous savoir ici, avec moi, ça m’enlève un gros poids sur les épaules. J’pensais rien qu’à vous autres. Non, mais, c’est-tu assez effrayant ce qui arrive? J’sais pas ce qu’on a fait au bon Dieu pour qu’y se fâche comme ça… J’ai jamais vu une affaire de même. Des arbres qui tombent comme des châteaux de cartes pis l’électricité qui manque à la grandeur de la ville… C’est pas drôle, hein? Y ont même ouvert des centres pour recevoir les plus mal pris, ceux qui ont nulle part où aller. T’imagines, dormir avec des centaines de personnes dans des gymnases d’écoles: les odeurs, les bruits, les faces laittes que t’es obligé de regarder à longueur de journée!

Ils éclatèrent de rire. Un sentiment de bien-être et de confort envahit soudainement Jean, qui avait oublié à quel point il était bien avec sa grand-mère, qui, malgré ses quatre-vingt-deux ans, était dans une forme splendide.

— Au moins, vous aurez pas à endurer ça. Vous allez rester ici tant que vous voudrez, c’est pas la place qui manque.

Irène avait toujours été pour Jean synonyme de réjouissances, et même plongée dans un contexte de plus en plus dramatique, elle continuait d’aborder la vie comme une grande fête.

— J’suis content d’être ici. On a vraiment eu froid la nuit passée.

Elle lui donna une petite tape sur la cuisse.

— Pense pus à ça là, c’est fini.

Elle enfouit de nouveau sa main dans sa bourse puis la lui tendit, fermée, comme s’ils effectuaient une transaction illicite.

— Pis ça, c’est pour tes services. J’aime mieux te le donner à toi qu’à un serveur que j’connais pas. Tu t’achèteras des livres ou ce que tu veux avec.

Elle glissa un vingt dollars dans le creux de sa main.

— Merci!

*

Louis et Arthur déposèrent les dernières valises dans le hall et la porte d’entrée se referma dans un grand bruit sec. Ça y était: ils étaient vraiment arrivés. Pour y rester. Ils avaient semé le danger. Marie respirait mieux et l’accueil enthousiaste qu’elle avait reçu la convainquit qu’elle avait pris la bonne décision. Elle souriait, détendue, embrassant même son frère, pour la première fois depuis son adolescence. Tous faisaient des efforts et le miracle de la réconciliation semblait vouloir se produire.

— Tout va bien aller! affirma Marie.

Puis elle s’élança à la recherche de Jean.

*

Des pas s’approchèrent bientôt du boudoir.

— Cache ça pis va passer la commande! dit Irène à son petit-fils.

Elle lui décocha un autre clin d’œil, rusé celui-là, puis Jean sortit du repaire de sa grand-mère, leur petit secret au fond de sa poche. Louis et Marie s’installèrent dans le salon où les attendaient deux matelas, alors qu’on assigna à Jean une minuscule chambre au bout du corridor, en face de celle d’Irène, collée à celle d’Arthur et Manon.

Normalement réservée à la filleule de Manon, qui l’avait décorée avec zèle et amour, cette chambre donnait l’impression d’être l’annexe d’une maison de poupée, avec ses murs roses, sa collection de Barbie et son couvre-lit de La petite sirène. Jean observa la pièce en souriant. Il défit son sac à dos, rangea ses vêtements dans une armoire, puis déposa ses livres et ses CD sur la table de chevet d’Aladin, accolée au minuscule lit.

Satisfaits de leur sort, les invités envisageaient avec confiance la suite des événements. Le pire était passé.

Puis la sonnette retentit: le souper était livré.

*

Attablés dans la cuisine, tous savouraient sans gêne leur repas. Marie resplendissait, émue d’avoir été si bien reçue.

— J’veux pas me plaindre dans les circonstances, mais un bon poulet BBQ, ça fait changement des sandwichs au beurre de pinotte!

Profites-en! s’empressa d’ajouter Arthur en souriant à sa sœur, la bouche débordant de frites dorées.

— J’propose de faire un toast: À votre arrivée! s’écria Manon en soulevant son petit contenant de sauce brune.

Tous répondirent en portant le toast le plus gras de l’histoire d’Outremont: «À notre arrivée!»

Marie en rajouta:

— J’aimerais aussi porter un toast à Ti-Thur, à Manon et à môman! Merci pour le bel accueil! C’est réconfortant de pouvoir compter sur la solidarité de sa famille.

Ils entrechoquèrent de nouveau leurs petits contenants de plastique. Dans l’exaltation de la réunification, chacun y alla de sa raison: «À vous autres!» «Aux invités!» «Le verglas nous aura pas!» «Tant que St-Hubert livrera, on crèvera pas!»

Irène observait la scène en retrait, appuyée contre le comptoir, prête comme toujours à répondre à la moindre demande, à accourir au moindre signe, au moindre besoin, préférant souper en tête à tête avec sa télévision, une fois le repas collectif terminé, la table débarrassée, incapable de servir et de manger simultanément, comme tant d’autres femmes dévouées de sa génération.

Mais pour l’instant, elle savourait pleinement le moment, fière d’assister à une telle harmonie entre les membres d’une famille qui évitaient les rassemblements depuis longtemps.

Jean scrutait chaque recoin de la pièce. Cette maison le fascinait et l’effrayait en même temps: démodée, sombre, immense; la mort semblait rôder dans chaque pièce de ce château triste.

Puis il tourna son attention vers Arthur, cet oncle drôle et énergique que rien ne semblait exciter davantage que de capter l’intérêt des autres, de raconter d’interminables histoires, qui se poursuivaient d’année en année. Marie, pour une raison que son fils ignorait, avait toujours évité son frère comme la peste.

Portant son habit bleu marine de gardien de sécurité, Arthur avait la tête plongée dans son assiette et dévorait son poulet quart cuisse à une vitesse de compétition. Dans une coordination parfaite, sa main droite portait des morceaux de viande à sa bouche, alors que sa main gauche y enfonçait de longues frites. Le pourcentage de rétention était approximatif, si bien que certains aliments mâchouillés pouvaient effectuer le trajet à plusieurs reprises avant d’être engloutis par le broyeur humain.

— Coudonc, Arthur, ça fait-tu deux semaines que t’as pas mangé? lui demanda Jean.

Arthur prit une pause de gavage, avala péniblement ce qu’il avait en bouche, essuya minutieusement ses lèvres ainsi que sa mince moustache noire, puis se tourna vers son neveu.

— C’est parce que mon shift de nuitte commence dans une demi-heure, Johnny Boy! Y m’reste pus grand temps pour manger.

Son crâne chauve ruisselait de sueur au-dessus de sa couronne de cheveux poivre et sel. Tous les muscles de son corps svelte et nerveux étaient tendus. Irène s’approcha de lui avec une boîte de carton rouge et jaune.

— Apporte ce qui reste, tu le mangeras là-bas.

Arthur émit un petit rire de rongeur, qui consistait en une courte et rapide succession d’inspirations et d’expirations, puis répondit à sa mère:

— Môman, froid ça sera pas aussi bon…

Il laissa de nouveau échapper son rire nerveux. Ses yeux de jais brillaient de fierté. Il se leva, ouvrit les bras comme s’il demandait l’attention d’une foule nombreuse, et prit la parole:

— S’il vous plaît, un instant, s’il vous plaît. Marie, Louis, Jean, j’veux juste vous souhaiter la bienvenue, vous dire que vous êtes icitte comme chez vous, et qu’on est heureux d’vous recevoir. On va faire le maximum pour que votre séjour soit le plus agréable possible.

Ils le remercièrent. Voyant les regards fixés sur lui, Arthur sentit le pressant besoin de poursuivre sur sa lancée.

— Va falloir que j’y aille, dit-il en se levant. J’m’en vas surveiller un bureau d’poste au centre-ville. J’devrais r’venir vers 6 h, pour m’doucher pis m’changer. Comme y va être pas mal tôt, j’pense pas croiser personne. Après, j’vas r’partir pour m’rendre dans un quartier vraiment pas safe, dans l’Nord, où y ont besoin des top gardiens pour surveiller des entrepôts. J’devrais être de retour demain, vers l’heure du souper. On se r’verra à c’moment-là! Bonne soirée!

Irène le regardait, impressionnée.

— J’sais pas comment tu fais pour travailler vingt-quatre heures sans dormir…

Fier comme un paon, Arthur flattait son immense lampe de poche qui pendait le long de sa cuisse.

— Le devoir, c’est l’devoir.

Il quitta la cuisine dans un silence respectueux.

Puis Manon fit cette proposition:

— Ça vous tenterait-tu de jouer une p’tite partie d’cartes?

Tous acceptèrent l’invitation et jouèrent avec enthousiasme au huit et à la dame de pique, en buvant du Pepsi et du Canada Dry. Seule Manon pigea dans la caisse de Wildcat.

*

En se couchant, Louis et Marie apprécièrent pleinement le confort de leur lit, qu’auraient certainement envié les occupants des sept cent mille foyers qui, dans tout le sud-ouest du Québec, étaient plongés dans une angoisse frigorifiée. Ils étaient épuisés, mais s’estimaient chanceux. Marie fixait l’obscurité, tendue malgré elle: ce séjour ne pourrait pas qu’être un long fleuve tranquille. Il y aurait très probablement des secousses et des remous. Il fallait prendre des forces. Dormir.

Jean, emmitouflé dans ses draps rose et turquoise, eut aussi une pensée pour les sinistrés. Il espéra de tout cœur que la troisième tempête de pluie verglaçante, qui devait s’abattre sur la région cette nuit, dévierait de sa trajectoire et se perdrait dans l’océan. Qu’elle y déverserait ses tonnes de glace, afin que la situation revienne à la normale le plus rapidement possible.

À demi éveillé, Jean remarqua qu’une rangée de poupées policières veillait sur lui. Il s’assoupit en souriant.

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