La tempête

Gabriel Anctil · Chapitre 2 sur 5

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La tempête

Jour 2 - 8 janvier 1998

JOUR 2

 

8 janvier 1998

 

— Câlisse de tabarnak de crisse de trou d’cul à marde! Saint-ciboire de sacrament d’ostie de saint-câlisse…

BANG! BANG! BANG! BANG! BANG! BANG!

Jean sursauta, encore ensommeillé, mais les nerfs à vif, le cœur battant à tout rompre. Des poings s’acharnaient contre sa porte de chambre.

— Quessé ça? se demanda-t-il.

Un enragé parcourait le corridor en hurlant:

— Y comprend vraiment rien, c’t’ostie d’tabarnak de bouché-là! Ostie d’sacrament de câlisse que j’vas y montrer c’est qui qui mène icitte! Tabarnak de câlisse de ciboire que j’t’écœuré…

En quelques secondes, Jean avait été expulsé des brumes réconfortantes du sommeil. Ses muscles étaient tendus à l’extrême. Il chercha un objet pour se protéger et cogner au besoin. Il saisit une lampe du Roi lion et la débrancha. Le fou furieux approchait.

— Viarge d’ostie d’sacrament de tabarnak que ça s’passera pas d’même! Y sait câlissement pas à qui y a à faire, tabarnak d’innocent de sans-dessein d’imbécile qui pense qu’y va m’faire la loi à matin…

Le forcené était revenu à la hauteur de sa porte quand Irène entrouvrit la sienne et osa un pas dans le corridor.

— Mais pour l’amour du bon Dieu, qu’est-ce qui se passe Ti-Thur pour que tu t’énerves de même?

C’était son oncle! Jean regarda l’heure: 6 h 55. Manon sortit à son tour de sa chambre, s’attendant au pire.

— Chus tellement écœuré de m’faire niaiser, poursuivit Arthur. Ça fait une heure qu’ça dure pis j’ai mon ostie d’truck, plein l’cul de c’t’ostie-là! Chus à ça, à ça d’péter ma coche!

— Pour le pétage de coche, j’pense que tu peux le conjuguer au passé. Pis de qui tu parles, au juste, Ti-Thur? Qui t’a niaisé?

Louis et Marie, inquiets, les avaient rejoints.

— C’est la glace, les chars ostie, y a rien qui marche tabarnak, ça fait une heure que j’avance pis que je r’cule, viarge, pis j’reste pogné là comme un cave à m’faire niaiser par un crisse de bazou à marde qui spinne dans l’beurre comme un innocent… Ostie que j’vas aller y dire ma façon d’penser au crosseur qui m’a vendu c’te citron-là, j’aimerais pas ça être dans ses shorts, oh que non! Tabarnak que toute est croche dans c’t’ostie d’pays-là!

BANG! BANG! BANG! La porte de Jean encaissa de nouveaux coups de poing.

— Hein? s’exclama Irène. Tout ce tapage-là parce que t’es pas capable de sortir ton char du garage?

— J’ai mon ostie d’voyage! laissa échapper Manon.

Arthur, submergé par la rage, en rajouta:

— Vous comprenez rien, crisse? Chus en r’tard pis y a rien qui avance à cause de c’te marde de pluie qui arrête pas d’tomber du ciel… Les gars ont besoin d’moé… Chus en r’tard pis l’quartier où j’m’en vas est pas safe, y a des radios pis de l’électronique qui sont stockées là-bas, ça serait ben l’boutte qu’les gangs de rue vident toute ça pendant qu’chus icitte à bûcher sur un char qui veut pas avancer… Y comptent su’moé… Chus l’top pour surveiller les entrepôts!

Irène haussa le ton:

— Ti-Thur, calme-toi pour l’amour! La ville est fermée! Y a personne qui pense à voler! Viens avec moi dans la cuisine. Tu vas respirer, pis tout va s’arranger. Enweye, amène-toi!

Louis posa une main sur l’épaule de son beau-frère, pendant que Marie restait en retrait.

— On va aller t’aider dehors, avec l’auto, Arthur. À trois, on va la sortir de là, c’est certain.

Alors qu’ils se dirigeaient vers la cuisine, Jean ouvrit sa porte avec précaution: la voie était libre. Il suivit la procession pour ne rien manquer de l’action.

Manon servit un verre d’eau à son mari pendant qu’Irène tentait de le calmer. En voyant Jean arriver, elle lui fit un clin d’œil, lui signifiant que tout était sous contrôle. Arthur fixait la table devant lui et tremblait de tous ses membres. Son manteau de gardien de sécurité était complètement détrempé et une légère vapeur s’échappait de son collet. Il faisait presque pitié.

Louis et Marie ressurgirent, habillés et prêts à lui donner un coup de main. Arthur se leva immédiatement et, sans ajouter un mot, se dirigea vers la sortie. Louis et Marie le suivirent. Une fois la porte d’entrée bien fermée, Irène éclata de rire.

— Ah! les hommes, toujours en train de s’énerver pour rien…

Elle était la seule à trouver ça drôle. Jean n’avait jamais eu aussi peur de sa vie.

La maison était redevenue calme. Chacun vaquait à ses occupations. Seul Louis était sorti, malgré la pluie, chercher des journaux.

Marie vint trouver son fils dans sa chambre. La porte était entrouverte: il lisait. Il sentit sa mère légèrement secouée. Ses traits étaient tirés et ses gestes, nerveux.

— Viens, j’vais te préparer un bon déjeuner, lui proposa-t-elle.

La table en coin de la cuisine était l’endroit de réunion par excellence de la maison. Une banquette beige rembourrée dessinait un L, à la jonction des deux murs, alors que, en face, cinq chaises formaient un demi-cercle. Ainsi, de n’importe quel angle, les gens pouvaient s’épier.

Une petite radio posée sur un coin du comptoir était allumée en permanence. Manon, qui arborait une camisole zébrée rose et noir et des shorts Adidas un peu trop courts, avait syntonisé CKAC 730 AM, et imposait sa cacophonique et agressive couverture des événements aux autres membres de la maisonnée. Quelques nouvelles d’importance étaient entrecoupées d’orgies de commentaires et de tribunes téléphoniques qui créaient une telle confusion dans la tête de l’auditeur qu’il lui devenait très difficile de différencier la rumeur de l’opinion, la déduction du fait vérifié. Le tout étourdissait plus qu’il n’informait. Du bruit.

Marie était aux fourneaux et retournait des crêpes avec application, comme si c’était n’importe quel dimanche matin de l’année. Ses cheveux d’ébène tombaient sur ses épaules, alors que son court toupet mettait en évidence son visage rond et souriant, ses grands yeux d’encre et son petit nez retroussé. Jean ne lui ressemblait pas du tout: un front large et intelligent, recouvert par de longs cheveux brun foncé rejetés sur le côté, une taille mince et élancée et des yeux verts, brillants et alertes.

Jean s’installa au bout de la banquette. Marie sentit sa présence et s’adressa à lui, sans se retourner:

— Ça va être prêt dans deux minutes, mon grand.

Irène offrait du café instantané à qui voulait se réveiller à coups de gorgées trop sucrées. Espiègle, elle pinça la joue de son petit-fils en lui tendant un verre de jus d’orange.

— Tiens, bois ça mon Ti-Jean, ça va bien commencer ta journée! Pis oublie ce qui est arrivé à matin. À l’heure qu’y est, Ti-Thur doit être en train de raconter une de ses histoires niaiseuses à ses collègues de travail… Y se rappelle pus de rien. Y a toujours été comme ça. Un grand enfant.

Il lui sourit et but une gorgée.

— J’vais me retirer dans ma suite pour écouter les nouvelles. Si y se passe quelque chose, j’vous tiendrai au courant.

Elle emporta son déjeuner dans son royaume privé.

— Maman?

— Oui?

— Pourquoi Arthur a pété les plombs juste à côté de nos chambres?

— Bonne question. C’est pas la première fois qu’y fait ça, mais je pensais qu’y avait perdu l’habitude.

Manon, dérangée par la conversation, monta le son de sa radio. Marie s’approcha de la table, servit ses merveilleuses crêpes, puis s’assit à côté de son fils. Elle le regarda droit dans les yeux et lui parla avec douceur.

— Arthur a toujours eu un problème de contrôle. Quand ça va pas comme y veut, la pression augmente et augmente, jusqu’à l’explosion. Y avait qu’à venir nous demander de l’aider et on l’aurait sorti de là en un rien de temps. Mais y voulait pas nous déranger… Ses intentions étaient pas mauvaises.

— J’comprends tout ça, mais ce que j’comprends moins, c’est pourquoi y tenait absolument à se défouler DANS la maison alors qu’y aurait pu hurler dehors autant qu’y voulait sans déranger personne.

Marie fixa son fils avec tendresse.

— Tu sais, Jean, on vit une situation exceptionnelle. Aux nouvelles, y disaient que c’est une catastrophe naturelle sans précédent. Tout le monde est stressé pis y a des gens qui gèrent ça mieux que d’autres. Quand y va revenir, j’vais y parler à Ti-Thur, OK?

Elle lui saisit la main en souriant. Du bruit parvenait de l’entrée. Marie alla voir: Louis rentrait de son expédition. Il fit un détour par le boudoir où sa belle-mère le reçut par un hurlement de mort:

— Ahhhhhh! Maudite face laitte, sors d’ici immédiatement, pis va faire tes niaiseries ailleurs!

Louis pénétra dans la cuisine, une pile de journaux sous le bras, un masque de gardien de but bleu, blanc, rouge plaqué sur le visage. Ce fut au tour de Manon de sursauter.

— Maudit épais, c’est pas drôle! vociféra-t-elle, avant de fuir vers sa chambre en tenant sa radio contre son oreille.

— Tu t’es pas promené dans le quartier avec ça sur la tête? lui demanda Marie.

— Tu voulais que j’sorte protégé pis c’est tout ce que j’ai trouvé dans le garage.

Ce masque, qu’avait utilisé Arthur au début des années soixante-dix, alors qu’il «avait failli jouer professionnel», comme il aimait à le répéter, était une réplique exacte de celui de son héros: Ken Dryden. Il donnait une allure de tueur à Louis, qui du haut de ses six pieds devenait soudainement intimidant.

Il le retira et le tendit à son fils.

— De toute façon, y a pas un chat dehors. Les trottoirs et les petites rues sont encore encombrés par des branches. Ça tombe de partout. C’est super dangereux. J’ai même reçu un gros glaçon sur la tête, mais heureusement, j’avais un casque.

Il les regardait à tour de rôle de ses yeux bleu pâle, rieurs, avec son assurance et son élégance de charmeur.

— L’important, c’est que j’ai trouvé un dépanneur qui avait tous les journaux. Le jackpot! Le commis était heureux de voir arriver quelqu’un, j’étais son premier client d’la journée. Y s’ennuyait.

Louis travaillait pour Pfizer-Léman, l’une des plus importantes compagnies pharmaceutiques du monde. Il y avait été engagé comme simple livreur une quinzaine d’années plus tôt, et avait gravi les échelons un à un, à force de zèle et d’heures supplémentaires, pour atteindre, il y a cinq ans, à trente-huit ans, le convoité poste de chef des représentants. Depuis, il voyageait régulièrement, faisait le tour des colloques et des congrès, constamment à la recherche de nouveaux débouchés pour son armée de vendeurs qui l’appréciaient pour son efficacité, mais aussi pour ses célèbres fêtes de fin d’année, où il récompensait les plus méritants à coups de téléviseurs ou de voyages dans le Sud.

Louis n’aurait pas dû être ici, dans l’enfer blanc de Montréal, chez sa belle-famille. Le mauvais sort l’y avait jeté. Il aurait dû être à Las Vegas, où avait lieu le rassemblement annuel de l’industrie. Mais son avion avait été cloué au sol l’avant-veille. Il ne pouvait plus qu’imaginer le faste et les débordements des célébrations qu’il manquait, misérable oublié. Cette pensée l’obsédait et rendait sa présence parmi sa belle-famille particulièrement pénible.

Marie, de son côté, ne manquait rien de particulier. Sa vie était devenue une longue route lisse et droite. Il lui fallait à tout prix éviter les surprises. Elle ne travaillait plus depuis de nombreuses années et tentait de s’occuper au mieux de ses capacités de sa maison et de son fils chéri, qu’elle suivait dans toutes ses avancées. Elle visait avant tout la stabilité.

Louis étala le journal sur la table et commença à l’éplucher.

Jean décida de profiter du calme apparent qui régnait dans la maison pour aller se laver pour la première fois en trois jours. Il se leva, mais son père l’arrêta:

— Si jamais ton oncle fait encore des siennes, j’vais remettre mon masque pis lui faire peur.

— Tu feras ça. S’il se sauve pas, au moins y va geler.

— Le méchant est sorti, ça devrait mieux aller à partir de maintenant.

Jean acquiesça puis se dirigea vers la salle de bain. Revigoré par sa douche, Jean eut envie d’explorer la demeure. Chaque pièce regorgeait d’objets kitsch des années soixante, de pièces d’artisanat à la valeur artistique discutable et de photos de jours meilleurs, qui suintaient la pesante nostalgie du temps où les enfants n’étaient pas encore adolescents, où tous les membres de la famille étaient vivants, avant que la tragédie ne s’abatte à répétition comme une nuée de corbeaux et ne voile à jamais leur bonheur.

Tout paraissait immuable, éternel. Les meubles, les cadres, jusqu’aux photos, tout était figé dans le passé. La maison était énorme et sombre, la dimension de ses pièces, imposante, et les plafonds, particulièrement élevés. Il y régnait une impression d’espace et de confort qui se mélangeait à une autre, contradictoire, d’étouffement et de lourdeur, attribuable au mauvais agencement des objets. Toutes ces choses étaient les vestiges de leur ancienne vie dans La Petite-Patrie, que la famille avait quittée pendant l’été de l’amour et de l’Expo, en 1967, pour atterrir ici, en pleine bourgeoisie. Deux mondes semblaient être entrés en collision. Ce changement de quartier et de classe sociale avait scindé, plus que tout autre événement, la famille en deux clans. D’un côté, Paul-Émile et Arthur, son fils aîné alors âgé de quatorze ans, étaient restés fidèles à leurs origines ouvrières; de l’autre, Irène, son fils François, âgé de douze ans, et Marie, d’à peine sept, s’adaptèrent parfaitement à leur nouvel environnement. Ils en appréciaient les subtilités et voulurent plus que tout s’y intégrer.

La vie de chacun aurait été très différente si Paul-Émile avait fait son coup d’argent dans l’immobilier quelques années plus tôt, ou plus tard. Le destin trancha.

Mais plus que la décoration, c’était la situation familiale qui était anormale dans cette maison: Arthur vivait chez sa mère depuis des années – depuis qu’il avait mis fin à sa vie de musicien. Manon était venue le rejoindre peu de temps après. Ils y habitaient comme des locataires, mais sans loyer à payer.

Cet amalgame de gens, de styles et d’époques embrumait l’esprit du lieu.

Jean commença sa tournée par la chambre de son oncle et de sa tante où du papier peint couvrait l’entièreté du mur derrière le lit. Il représentait un paysage montagneux générique, avec ses sommets de neige éternelle et ses forêts de conifères. Sur le mur d’en face trônait une affiche d’un des défunts groupes de musique d’Arthur et Manon: Intercom, qui avait sévi au début des années quatre-vingt. Cinq hommes et Manon avaient été immortalisés dans une pose curieuse où ils riaient, debout, à s’en fendre les joues, s’appuyant les uns sur les autres, fixant quelque chose au loin, vêtus de one-pieces blancs trop serrés, les cheveux longs crêpés placés comme c’était alors la mode dans les groupes de musique pop-rock, où les hommes portaient perruques et rouge à lèvres affirmés. L’espace central et privilégié où avait été placé ce cliché donnait à penser qu’il représentait pour eux le sommet de leur vie. Le zénith enfin atteint. C’était l’image qui les accompagnait chaque nuit au pays de Morphée, où ils jouaient depuis des années à guichets fermés, dans des stades débordant de fans déchaînés.

Jean se dirigea ensuite vers la chambre de sa grand-mère, qui comptait deux lits simples: le sien, dans lequel elle avait toujours dormi, et celui de son défunt mari, qu’elle avait conservé après sa mort, vingt ans plus tôt. Sur sa commode en bois usé se côtoyaient des statuettes en porcelaine de la Vierge Marie, quelques médaillons du frère André, un grand portrait en noir et blanc où elle souriait, épanouie, au bras du futur père de ses enfants, le jour de leur mariage, ainsi qu’une photo datant des années soixante-dix, où son fils aîné posait fièrement avec sa moustache et son habit argenté de musicien disco. Un souvenir du temps glorieux où il jouait du clavier dans un orchestre de covers, et où les «meilleurs clubs du Québec se battaient pour nous booker», comme il s’en vantait. D’abondantes images de Jésus et d’anges androgynes illuminés, jouant innocemment de la harpe ou se cassant le cou pour regarder tout en haut quelque apparition mystérieuse au paradis, achevaient de répandre dans la pièce une aura de piété. Les lourds rideaux noirs aux taches orangées, partiellement fermés, plongeaient la chambre dans une demi-obscurité mystique.

La pièce débouchait sur un long corridor que Jean entreprit de traverser. Il s’arrêta devant le boudoir, où dormait paisiblement Irène. Face à elle, la télévision diffusait des images de centres d’accueil surpeuplés et de monteurs de lignes découragés. Ses écouteurs étaient fixés sur sa tête pour que le son élevé ne dérange pas Manon, qui s’en plaignait sans cesse. Cette dernière fumait justement dans la cuisine, sous la hotte, la radio à quelques centimètres de son oreille. Les traits de son visage étaient durs, secs et tendus, comme tous les membres maigres et raides de son corps. Aucune rondeur, aucune douceur chez cette femme que tout semblait exaspérer.

Jean accéléra le pas et aboutit à l’autre extrémité de la maison, dans le spacieux et lumineux salon. De grandes fenêtres donnaient sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine où la circulation, en temps normal, était dense et régulière, mais où ne s’accumulait plus que le verglas qui tombait depuis des heures du ciel gris et vicieux. C’est dans cette pièce qu’étaient installés Louis et Marie. Ils y retrouvaient l’équivalent d’un confort de camping, sans le minimum d’intimité que procure une tente. Marie rangeait ses vêtements.

— Ah, Jean! T’as besoin de quelque chose?

— Non, non, j’venais juste voir votre installation.

— Nos lits sont confortables. J’ai très bien dormi.

— Le réveille-matin est même inclus dans le deal, ironisa Louis, qui, assis sur une chaise dans le coin de la pièce, observait, pensif, l’état des routes par la fenêtre.

— Faudrait pas oublier de le régler à Radio classique pour demain matin, ajouta Jean.

Louis laissa échapper un rire sonore, alors que Marie tenta d’étouffer le sien. Puis Louis expliqua qu’il avait téléphoné à plusieurs reprises à leur maison, sans que le répondeur ne s’enclenche, ce qui signifiait que l’électricité n’y était toujours pas revenue.

— J’vais appeler régulièrement, mais comme les chances qu’on reste ici au moins une autre journée sont élevées, j’vais aller faire le plein de provisions à l’épicerie. En empruntant les rues principales, ça devrait bien aller.

Marie plissa le front, inquiète.

— On va quand même pas leur demander de nous nourrir en plus de nous héberger, ajouta-t-il.

Elle resta muette.

— J’vais acheter de l’eau, des piles pis des chandelles, juste au cas.

— Veux-tu que j’vienne avec toi? lui proposa Jean.

— Non, ça va être OK. Si tu veux aller te reposer, c’est le bon moment. Les dernières nuits ont été mouvementées et la maison est calme, c’est le temps d’en profiter.

Louis s’habilla et quitta la maison en vitesse.

Jean resta près de sa mère, dans un silence doux et réconfortant.

— Ça va maman?

Jean était toujours préoccupé par l’état de sa mère et ses fréquents tremblements de terre. Ayant grandi dans la crainte du «Big One», du désastre qui détruirait jusqu’aux fondations, la transformerait en un immense champ de ruines, il demeurait sensible au moindre signe annonciateur.

Marie lui sourit aimablement pour toute réponse. Cette femme était fragile comme le crépuscule, tiraillée entre le jour et la nuit, repoussant sans répit la noirceur qui parvenait parfois à abattre ses remparts et à l’engloutir complètement.

— Tu te sens bien?

Les pilules aidaient Marie à endormir ses angoisses et à combattre ses insomnies, mais elles n’étaient pas sans conséquence. Marie n’était plus qu’une pâle copie de la femme enjouée et dynamique qui avait étourdi Louis lors de leur première rencontre, alors qu’elle était technicienne de laboratoire. Son sourire ensoleillé et sa beauté éclatante l’avaient achevé. Le coup de foudre. Louis, avec ses airs scandinaves, son sourire ravageur, ses cheveux châtains toujours bien placés et son regard azur, avait aussi plu immédiatement à Marie. Une belle pièce d’homme, qui n’avait pas froid aux yeux. Le soir même, après un souper bien arrosé, ils avaient passionnément fait l’amour sur le tapis du salon de Louis. Ils ne s’étaient plus quittés depuis.

— Maman?

Marie était perdue dans ses pensées. Jean haussa la voix:

— Allô? Maman, t’es là?

Elle émergea.

— Y était beau, hein?

Elle fixait des photos au mur.

— C’est qui?

— François, mon frère. Tu te rappelles, je t’en ai déjà parlé.

Ça lui revenait, par bribes: le fils prodige fauché en pleine jeunesse, alors qu’il étudiait en architecture.

— C’était peu avant sa mort?

— Quelques mois…

C’était frappant: Marie et François se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Seuls ses larges favoris les différenciaient.

— Y avait l’air cool.

— Il l’était.

François souriait. Ses traits étaient avenants et doux. Résignés. Il savait qu’il avait perdu la guerre et que le cancer le grugerait jusqu’à la mort.

— Vous étiez proches?

— Très. C’était le deuxième enfant de la famille, pis moi, j’étais la p’tite dernière. Y m’avait pris sous son aile et me protégeait.

— De qui?

— D’Arthur… Y a pas toujours été très gentil avec moi…

Des images du passé défilèrent dans la tête de Marie et sa gorge se noua. Elle laissa passer l’émotion puis poursuivit:

— C’est pas naturel de mourir aussi jeune. Ç’a été très difficile à accepter. J’avais quinze ans quand c’est arrivé.

— Et lui?

— Vingt.

Elle sombra dans de profondes réflexions. La douleur de l’absence, vingt-trois ans après son décès, était toujours aussi vive.

— Notre famille s’en est jamais vraiment remise.

Elle quitta la pièce, submergée par une lourde tristesse. Le silence semblait avoir tout avalé dans la maison.

*

Jean sortit du salon, traversa le hall d’entrée puis la salle à manger, que surplombait une horloge à coucou en contreplaqué, et atterrit dans la cuisine, vidée de la présence enfumée de Manon. Il ouvrit une porte anonyme qui donnait sur un étroit escalier en colimaçon menant au sous-sol. Cet étage, aussi grand que le premier, était divisé en deux. Au fond se trouvaient la salle de lavage, la fournaise et un garage double qui débouchait sur une ruelle. Puis, lui faisant face: trois portes fermées que Jean entreprit d’ouvrir. La première donnait sur une garde-robe de cèdre où étaient entreposés les manteaux de fourrure d’Irène. La seconde s’ouvrait sur une armoire où s’entassaient divers produits nettoyants. La troisième porte menait à une plus grande pièce. Il tourna la poignée, mais elle refusa d’obtempérer: elle était fermée à clé.

— Quessé qu’tu fais là, malpoli?

Jean sursauta, surpris par l’irruption agressive de sa tante.

— Tu fouilles dans les affaires de ton oncle?

— Non, non, j’fais juste visiter la maison.

— Ben va visiter ta chambre à’place! Maudit fouineux! R’viens pus jamais icitte! cria-t-elle à Jean en le fixant avec haine.

— OK, on se calme! lui lança-t-il, dépassé par sa réaction.

— Enweye, déguédine!

Manon le poussa vers l’escalier, qu’il gravit précipitamment.

Il alla s’enfermer dans sa chambre, sonné. Qu’est-ce qui venait de se produire? Pourquoi avait-elle réagi si fortement? Il avait le sentiment d’avoir franchi une frontière invisible. Il se sentait coupable, honteux, mais ne savait pas de quoi exactement. Il était confus.

La fatigue l’envahit d’un coup. Il s’étendit sur son lit trop court puis fixa la porte qui délimitait son territoire. Il retrouva peu à peu un sentiment de sécurité, protégé qu’il était par des dizaines de princesses, de Calinours et par la collection complète des figurines de Ma petite pouliche. Sa présence dans cet univers de petite fille était d’une incongruité comique. Amusé, il ferma les yeux et s’évada dans des rêves de prairies et de licornes ailées. Trois heures plus tard, Louis revint de son périple, portant à bout de bras des sacs débordant de provisions qu’il déposa sur le comptoir de la cuisine.

— Ç’a été long! lui reprocha presque Marie.

— C’était pas évident. Mais l’important, c’est ce que j’ai rapporté: des batteries, des chandelles, de l’eau pis de quoi manger pour quelques jours. Y avait pus de lampes de poche par exemple. J’ai jamais vu des étagères vides de même… Mais avec ça, on est corrects pour un bon bout de temps.

Manon, Marie et Jean dînaient en écoutant attentivement la radio qui déversait en série les mauvaises nouvelles: il était tombé pendant la nuit une trentaine de millimètres de pluie verglaçante, ce qui avait sérieusement aggravé la situation, déjà critique. Les médias avançaient désormais qu’un million d’abonnés étaient privés d’électricité, ce qui signifiait, dans les faits, que de deux à trois millions de Québécois se trouvaient dans un état de grande vulnérabilité, sans chaleur ni lumière, en plein hiver. De nombreux pylônes s’étaient écroulés comme des dominos sous le poids écrasant du verglas. Des trois lignes qui transportaient l’électricité de la Côte-Nord à la métropole, une seule avait été épargnée. La situation empirait de minute en minute. Les journalistes n’arrivaient plus à faire le compte des régions qui étaient plongées les unes après les autres dans la noirceur. Et cette damnée pluie qui perdurait…

La Rive-Sud et la Montérégie avaient été déclarées zones sinistrées. Les centres d’accueil s’étaient multipliés dans les dernières heures et peinaient à répondre à la demande, qui prenait des proportions historiques. Les informations étaient contradictoires et les rumeurs fusaient de toutes parts, mais la catastrophe était jugée suffisamment grave pour que le gouvernement fédéral déploie plus de trois mille soldats dans la grande région de Montréal, où ils prêteraient main-forte aux employés d’Hydro-Québec, épuisés et débordés, visiblement trop peu nombreux pour s’acquitter de la tâche. L’armée devait en priorité ramasser les branches et les débris qui s’accumulaient et qui rendaient la circulation pénible et dangereuse dans les rues de la métropole. Une brigade entière se préparait à quitter Valcartier, et son arrivée à Montréal était grandement attendue.

Le petit auditoire était sous le choc. Qu’est-ce que l’avenir leur réservait? Plus rien ne paraissait impossible. Et si l’électricité venait à manquer ici aussi, où iraient-ils? Dans un centre d’hébergement avec ces milliers de sinistrés aux nerfs éprouvés, qui peinaient à dormir, couchés sur des matelas de fortune, entourés de bruits et d’odeurs, endurant les cris des enfants et les conflits qui se multipliaient pour tout et pour rien?

Louis sentit qu’il devait insuffler une dose d’espoir à ce début de cauchemar.

— L’important à retenir, c’est que, selon les météorologues, le gros des précipitations sera tombé dans les prochaines heures. Dès que la glace va arrêter de s’accumuler sur les arbres, les pylônes pis les fils électriques, les choses vont s’améliorer. On peut seulement attendre que le pire passe. D’ici une journée ou deux, on devrait savoir à quoi s’en tenir.

Son ton était rassurant et ses arguments, valables et rationnels. Ils étaient en sécurité, ne manqueraient de rien. Mais d’invisibles nuages noirs s’amoncelaient au-dessus de leurs têtes et les empêchaient de se détendre. La partie était loin d’être gagnée: ils devaient encore survivre à ce rassemblement forcé.

— Qui vient m’aider à faire la vaisselle? tenta Marie pour faire diversion.

Louis se porta volontaire, tandis que Jean en profita pour filer en douce vers le boudoir, où sa grand-mère finissait de manger une soupe Lipton, en ne quittant pas des yeux son jeu-questionnaire préféré: Des chiffres et des lettres. Elle griffonnait des calculs sur un calepin, tentant de battre de vitesse le concurrent à lunettes. En apercevant son petit-fils, elle retira ses écouteurs et l’invita à s’asseoir près d’elle.

— Attends un peu, Ti-Jean, j’veux juste finir le problème pis on va jaser.

Elle cherchait et calculait, mais fut finalement vaincue par le Français qui déclama avec fierté, le torse bombé, la formule mathématique qui lui permit de gagner la partie.

— Eh crime, j’étais pas loin… Maudits Français, sont-tu fendants rien qu’un peu?

— Mets-en!

Ils éclatèrent de rire. Leur complicité ne datait pas d’hier.

— Ferme la porte, on va être plus tranquilles.

Il obéit. Aussitôt, les sons de la radio et des allées et venues continuelles des réfugiés s’éteignirent.

— Comment ça va à l’école?

— Ça va. Mes notes sont bonnes.

— T’es chanceux! Qu’est-ce que j’donnerais pour retourner étudier… Si j’avais pu, j’aurais passé ma vie plongée dans les livres, à apprendre et à me remplir de savoir: quel bonheur! L’école, c’est ce qu’y a de plus important dans la vie, tu sais ça, hein?

— Ben oui, grand-maman, tu me l’as dit au moins un million de fois.

Elle lui donna une tape sur la main, qu’il n’eut pas le temps de soustraire à sa petite réprimande.

Irène avait été maîtresse d’école une grande partie de sa vie et avait suivi le cheminement scolaire de Jean depuis ses débuts. Passionnée de la langue française, elle récitait de longs passages des monologues de Sol et connaissait les Fables de La Fontaine par cœur. Les premières histoires qu’elle avait racontées à son unique petit-fils avaient été Le corbeau et le renard, Le rat de ville et le rat des champs ainsi que La cigale et la fourmi. Jean se souvenait de son éclat de rire qui suivait immanquablement les derniers vers de cette fable: «Vous chantiez? J’en suis fort aise: Eh bien! dansez maintenant.» Chaque fois, elle étirait son rire pendant de longues secondes, sans qu’il en comprenne la raison exacte. Il y avait peut-être là quelque chose de profond, une fierté d’avoir travaillé aussi intensément toutes ces années, d’avoir suffisamment amassé, comme la fourmi, pour pouvoir se bercer en toute tranquillité au soir de sa vie.

Enfant, Jean était fasciné par ces animaux qui parlaient si bien, alors que l’important pour Irène résidait dans la leçon de vie, la morale qu’elle tentait patiemment de lui expliquer.

Irène regardait Jean en souriant, affectueusement; elle le connaissait comme si elle l’avait tricoté. Elle l’avait beaucoup gardé lorsqu’il était petit, alors que sa mère traversait des moments difficiles. Elle avait pris sa retraite à soixante-cinq ans, quelques années avant la naissance de Jean. Louis ou Marie n’avaient qu’à lui téléphoner, été comme hiver, pour qu’elle saute dans un autobus – le 51, qui passait devant chez elle et la déposait, trente minutes plus tard, au coin de leur rue. «Mon taxi 51», comme elle le surnommait. Car Irène n’avait jamais appris à conduire. Elle avait bien suivi des cours, mais elle représentait un tel danger public que personne n’avait été assez irresponsable pour lui délivrer un permis.

Ainsi, elle passa une bonne partie de sa vie dans les autobus de la ville. C’est à bord de ceux-ci, également, qu’elle l’avait amené dans ses endroits fétiches, lorsque c’était jour de fête ou qu’elle avait envie de sortir, de lui changer les idées, de le gâter ou d’aller au restaurant. Car pour Jean, sa grand-mère, c’était avant tout la plus grande grand-maman gâteau du monde. Celle par qui arrivaient les sacs de chips, les petits gâteaux Vachon et les paparmanes par sacs complets. Le bonheur, car rien de tout cela ne traversait habituellement le seuil de leur maison. Marie exécrait particulièrement les aliments qui contenaient du sucre, du colorant ou des produits chimiques. Elle en faisait une véritable obsession et semblait vouloir bannir tout ce qui possédait le moindre goût. Elle désirait que son fils demeure pur et libre, alors qu’elle dépendait de tant de choses.

Alors quand Irène proposait à son petit-fils de se rendre au dépanneur et d’acheter tout ce qu’il voulait, c’était la fête. Partout où ils allaient, d’ailleurs, c’était la fête. Une fête perpétuelle. Il n’était jamais question de rations, d’économies ou de restrictions. Les journées se terminaient souvent au St-Hubert BBQ où Jean se gavait de boisson gazeuse à volonté, de salade de chou, de frites et de gargantuesques desserts. Il en ressortait heureux et terriblement excité, peu habitué qu’il était à ingurgiter une telle quantité de sucre.

À son anniversaire, Irène venait le chercher et ils se rendaient en autobus et en métro au magasin Eaton; ils montaient à l’étage des jouets et Jean choisissait ce qu’il désirait. Une fois leurs achats terminés, juste avant de repartir, ils s’arrêtaient au comptoir du Laura Secord, où Jean s’emplissait les poches de barres de chocolat qui goûtaient l’ancien temps.

Jean se souvenait aussi de nombreuses visites sur la Plaza Saint-Hubert, de dizaines de sandwichs mangés au Roi du Smoked Meat, d’après-midi complets passés affalé devant la télé, à manger des sucreries qu’elle avait apportées en grande quantité, à boire du Canada Dry dans un long verre, dans lequel elle ajoutait une boule de crème glacée à la vanille qui produisait une mousse blanchâtre qui flottait à la surface. Ce dessert qu’elle avait inventé et qui semblait sortir tout droit des années cinquante, Irène l’avait baptisé «l’Iceberg».

Elle lui demandait constamment s’il voulait quelque chose, s’il avait besoin de quelque chose, si tout était «à son goût». Jean, qui souffrait en silence de l’absence de ses parents, se sentait comme un roi dès que sa grand-mère apparaissait.

— Te souviens-tu quand j’allais te garder à Ville Saint-Pierre?

— Très bien.

— T’étais tout petit à l’époque.

— J’avais sept ans quand on a quitté le quartier.

— Oui, c’est ça, sept ans… La p’tite enfance, c’est la plus belle partie de la vie. J’aimais beaucoup aller te voir. Tu sais, quand mes propres enfants étaient jeunes, j’avais pas toujours le temps de m’occuper d’eux autant que j’aurais voulu. Particulièrement ta mère. J’ai recommencé à travailler quand elle avait à peine deux ans. Mon p’tit trésor. Chaque matin, quand j’sortais de la maison pour aller travailler, c’était inévitable, j’pouvais rien y faire: j’partais à pleurer. J’avais toutes les misères du monde à m’en détacher, même si j’savais que son père s’en occuperait bien, j’avais aucune inquiétude à ce niveau-là, mais j’considérais que c’était à moi de le faire, comme je l’avais fait pour les deux autres. C’est le rôle de la mère d’élever ses enfants, pas celui du père. C’était épouvantable… Tu sais que ma mère est décédée quand j’avais exactement cet âge-là, deux ans?

— Oui, tu m’as déjà raconté son histoire.

— La pauvre… C’était une sainte. Chaque matin, j’avais l’impression d’abandonner ma p’tite Marie, comme j’avais été abandonnée bébé. J’aurais voulu être là pour elle, tout le temps, du matin au soir. Y a rien de pire dans la vie que de pas avoir connu sa mère… Je revivais ça chaque matin quand je refermais la porte derrière moi.

Irène sortit un mouchoir d’une des manches de sa robe, s’essuya les yeux, puis le remit avec le reste de sa collection, le long de son bras.

— Ton mari était trop malade pour travailler?

— Ben oui, c’était pas de sa faute, Paul-Émile se battait contre le cancer, le pauvre… Mais y fallait ben que quelqu’un ramène de l’argent à la maison.

Irène fixa une photo de son mari, qu’elle avait placée bien en vue dans sa bibliothèque. Comme ceux de François, son fils disparu, les traits de Paul-Émile s’affichaient aux quatre coins de la demeure. Un visage décidé, qui ressemblait à s’y méprendre à celui du célèbre Walt Disney. Il était décédé en 1977, deux ans après François, victime lui aussi de la terrible maladie qui massacrait sans remords de nombreux membres de la famille Tétreault: le cancer. Mais le déclin de Paul-Émile fut beaucoup plus long. Il avait souffert le martyre pendant des années avant qu’on lui diagnostique enfin un cancer du pancréas et qu’il comprenne que le mal qui lui rongeait le ventre n’était pas passager, ne disparaîtrait pas, qu’il allait seulement s’accroître encore et encore, jusqu’à tout avaler: sa raison et sa réalité. Les dernières années de la vie de Paul-Émile avaient été ponctuées de quelques moments de grâce, mais surtout de longs passages noirs, où seul l’alcool arrivait à apaiser ses angoisses.

— T’en avais beaucoup sur les épaules.

— Quand le bon Dieu décide de quelque chose, ça sert à rien de se poser un million de questions, alors j’ai agi, un point c’est tout. Mais j’me souviens de l’instant où Paul-Émile m’a annoncé de quelle maladie y était atteint, et qu’y devait pratiquement cesser de travailler: un grand frisson m’a parcouru la colonne vertébrale… J’avais compris et accepté, immédiatement, que j’allais devoir retourner sur le marché du travail. Après quinze ans à la maison, c’était pas évident du tout. Épeurant même. Mais ce que j’ai trouvé le plus dur, ç’a été de quitter ma p’tite Marie. Matin après matin. Dans l’autobus, j’me cachais dans mes mouchoirs du mieux que j’pouvais, mais c’était plus fort que moi. C’est pas mêlant, j’me ressaisissais seulement à l’entrée de la cour l’école. J’allais tout de même pas pleurer devant mes élèves. Une vraie Madeleine. Ç’a été de même jusqu’à ce qu’elle entre à l’école. C’est niaiseux, hein?

— Ben non, pas du tout.

Irène agrippa la main de Jean en lui souriant affectueusement.

— Mais j’me suis reprise avec toi. Ça m’a permis de faire la paix avec ça. Enfant, t’étais beau comme un cœur. Pis intelligent à part de t’ça! Mais tannant pour deux, par exemple.

Elle hurla de rire.

— J’avais juste beaucoup d’énergie, c’est tout.

— J’appelle pus ça avoir beaucoup d’énergie: tu bougeais tout l’temps. Du matin au soir. Un vrai p’tit diable! Pis pas couchable par-dessus l’marché! C’était épouvantable. Quand tes parents sortaient un peu plus tard, c’était pas rare que tu viennes me réveiller dans le salon où je m’étais endormie, devant la télévision. Tu venais réclamer ton histoire, parce que, évidemment, y était pas question que tu t’endormes sans avoir eu ton histoire…

— J’aimais les histoires?

— Aimer? C’est peu dire. Mais le pire, c’est que tu voulais toujours que j’te lise les mêmes maudits livres. J’étais tellement écœurée. À quoi bon les lire si t’es savais par cœur? Pis j’veux vraiment dire par cœur: tu connaissais chaque phrase, chaque mot, chaque virgule du texte. Pour aller plus vite, des fois, j’essayais de sauter une phrase par-ci, une page par-là, mais pas moyen, tu me faisais recommencer à chaque fois.

Irène prit une petite voix aiguë pour l’imiter:

— C’est pas «la maison du pompier», c’est «la caserne aux trois tours et aux portes rétractables d’où sortent les gros camions rouges sur lesquels embarquent les pompiers lorsqu’ils vont éteindre un feu».

Ils riaient aux larmes.

— T’exagères!

— À peine, j’te dis. Y avait pas moyen de t’en passer une…

Irène lui caressa délicatement la joue du bout des doigts. Comme pour ses propres rejetons, elle aurait voulu qu’il demeure petit à jamais, un enfant qui ne poserait jamais de questions, ne retournerait jamais les pierres familiales pour découvrir les secrets enterrés.

Mais Irène savait mieux que quiconque que c’était impossible.

Marie et Manon préparaient une sauce à spaghetti pour le souper, alors que Louis et Jean lisaient tranquillement dans leurs quartiers respectifs. Soudain, Irène les interpella: Lucien Bouchard, le premier ministre en personne, flanqué d’André Caillé, le président d’Hydro-Québec, tenaient un point de presse en direct. En un rien de temps, tous se rejoignirent dans le boudoir pour écouter les deux hommes, qui se faisaient rassurants sur la situation, malgré sa détérioration constante.

Le premier ministre Bouchard expliquait calmement, de sa voix de baryton qui ne connaissait pas les hésitations ni n’autorisait les remises en question, que les soldats apportaient à l’instant même leur précieuse aide aux régions les plus sinistrées et qu’«ils faisaient tout ce qu’il était possible de faire». Cet homme qui, il y a deux ans à peine, avait presque donné un pays aux Québécois avait le don rare d’inspirer la confiance et de réconforter. André Caillé, avec son col roulé à l’effigie de la société d’État, avait quant à lui réponse à toutes les questions techniques. Ils formaient un duo de relations publiques de rêve. De plus, comme tant de leurs concitoyens, ils étaient également victimes des événements et de pannes dans leurs propres maisons.

D’emblée, ils démentirent la rumeur qui avait commencé à circuler à RDI, et qu’Irène avait gardée sienne, concernant un black-out prévu pour Montréal dans la soirée. Il n’avait jamais été question de plonger la ville dans la noirceur pour transférer de l’électricité vers une autre région.

Le point de presse rassura la famille, même si rien n’était réglé et que la pluie verglaçante ne cessait de tomber, et la glace, de s’accumuler.

*

De belles assiettes de pâtes à la viande fumaient sur la table de la cuisine. La maisonnée mangea dans une bonne humeur relative, malgré les circonstances sur lesquelles, ils s’entendaient tous là-dessus, ils n’avaient aucun pouvoir. Des gens de bonne volonté faisaient le maximum pour rebrancher les foyers plongés dans le noir. Il fallait leur faire confiance.

Puis les échanges cessèrent; chacun se terra dans le silence, préférant taire ses doutes et ses angoisses.

La porte d’entrée s’ouvrit et se referma brusquement. Irène s’élança pour accueillir son fils qui rentrait du travail.

— Ah mon Dieu, enfin! J’suis tellement soulagée que tu sois arrivé! Avec tous les fils électriques qui pendent pis les arbres qui tombent, c’est pas le moment de traîner dehors.

— Ouais, c’est pas joli, joli, mais y faut ben du monde pour surveiller les voyous pis pour s’assurer qu’la ville sombre pas dans le chaos.

Arthur fit irruption dans la cuisine en héros, son Journal de Montréal plié sous le bras, alors que Manon, Louis, Marie et Jean achevaient sans grand intérêt leur deuxième partie de cartes de la soirée.

Arthur était survolté, comme à son habitude, mais la fatigue ajoutait une couche d’énervement à ses mouvements.

— Assis-toi, Ti-Thur, l’enjoignit Irène, assis-toi, tu l’as mérité. J’vais te servir ton souper.

Il s’installa à côté de Louis, mais était trop agité pour rester sur sa chaise. Il se releva et alla se servir un verre d’eau.

— Assis-toi que j’t’ai dit! insista sa mère. Je m’occupe de tout. Ça fait vingt-quatre heures que tu travailles, assis-toi pour l’amour!

Il regagna sa place, légèrement mécontent, et cala son verre d’eau, ce qui sembla le calmer momentanément.

— Pis, ç’a l’air de quoi dehors? demanda Manon.

Il afficha un air sérieux, l’air de celui qui revient de la guerre.

— C’est l’enfer! Ceux qui sont pas absolument obligés d’sortir sont mieux d’rester en d’dans. Les routes sont glacées, les arbres qui tiennent encore deboutte risquent de s’effondrer à tout moment pis y a des branches un peu partout. C’est dangereux. En m’en v’nant icitte, j’ai roulé des grands bouttes dans l’noir. Des quartiers complets sont comme coupés du monde. J’ai même vu des camions de soldats.

Un grand soupir de soulagement suivit cette affirmation.

— Au moins, y ont envoyé de l’aide, souligna Marie.

— Vous êtes mieux en d’dans. Moé, c’est pas pareil, j’ai juste pas l’choix…

Manon se leva, décidée.

— Bon ben, j’vas aller faire une brassée de lavage, si on veut avoir du linge propre à mettre devant nos invités. Marie, as-tu besoin de laver quèqu’chose?

— Oui, merci, j’vais en profiter.

Manon disparut dans l’escalier tandis que Marie se dirigeait vers le salon.

Arthur profita du mouvement pour chuchoter quelques mots à l’oreille de Louis:

— Ostie d’études à marde!

Louis interrogea son beau-frère du regard, ne sachant quel sens donner à cette subite déclaration, alors qu’Irène déposait le repas devant son aîné.

— Tiens, mon Ti-Thur. As-tu besoin d’autre chose?

— Merci, môman, c’est ben parfait d’même.

— Mange bien là, t’as besoin de reprendre des forces. T’as bien travaillé!

Elle resta debout à ses côtés, prête à répondre à sa moindre demande.

— C’est beau, môman, tu peux retourner faire c’que tu faisais.

Cette phrase parut la conforter.

— J’suis juste à côté. J’vais garder la porte ouverte. T’as juste à m’appeler si t’as besoin d’autre chose.

— C’est ben beau!

— Ça vaut pour toi aussi, mon Ti-Jean.

— J’ai besoin de rien. Va te reposer, grand-maman, lui proposa-t-il.

Irène se dirigea alors vers son boudoir. Arthur regarda Louis et Jean en souriant.

— Si j’y dis pas d’me laisser, a peut rester deboutte à côté d’moé pendant des heures.

Puis il fixa Jean, sérieusement. Celui-ci fut soudainement convaincu que Manon lui avait parlé de sa visite interdite au sous-sol.

— Pis toé, j’t’ai entendu tutoyer ta grand-mère. Depuis quand tu fais ça?

Jean était presque soulagé.

— Depuis toujours! répondit-il, comme si c’était une évidence.

— Tu devrais pas, c’est pas correct, est âgée pis tu devrais la vouvoyer, comme j’le faisais avec mes grands-parents quand j’avais ton âge.

— Les choses ont pas mal changé depuis ce temps-là, Arthur, y a pus personne qui vouvoie ses grands-parents.

Arthur prit Louis à témoin et lança:

— Ah les jeunes… Ça respecte pus rien. Les bonnes manières, c’est pas passé date à c’que j’sache.

— J’vouvoie les étrangers, mais pas grand-maman… J’la connais depuis toujours, ça serait vraiment bizarre, pis de toute façon, elle s’est jamais plainte de ça.

— Bon ben, fais à ta tête d’abord! lâcha Arthur, exaspéré.

Louis fit un clin d’œil à son fils, puis s’adressa à son beau-frère, qu’il avait visiblement l’intention de faire parler. Au milieu de cet ennui qui prenait toute la place, ça aurait au moins le mérite de les divertir.

— Qu’est-ce qu’elles t’ont fait, les études, pour que tu les détestes tant que ça?

Arthur sembla déstabilisé. Il avait déjà oublié sa surprenante déclaration. Il plissa le front, cherchant à quoi Louis faisait référence, puis parut se rappeler. Il esquissa un sourire et annonça avec fracas:

— J’ai des serrements d’gosses, sacrament!

Louis éclata de rire au moment où Marie apparaissait les bras chargés de linge sale. Elle secoua la tête en fronçant les sourcils.

— Franchement! Tu peux pas faire attention à ce que tu dis devant Jean?

Si douce d’ordinaire, elle paraissait en colère.

— Scuse me, sœur supérieure!

Arthur refaisait le coup. Ce qu’il affectionnait par-dessus tout était de lâcher, au milieu d’un groupe, une de ces phrases provocantes qui sortaient de nulle part. Il captait ainsi l’attention de tous et pouvait dès lors contrôler les discussions.

— Jean, t’es pas obligé d’endurer ses niaiseries, tu sais.

D’un signe, Jean indiqua à sa mère que ça allait.

Marie toisa une dernière fois son frère avant de s’éclipser derrière la porte. Ses pas résonnèrent lourdement dans l’étroit escalier de bois.

Arthur se leva en ricanant, prit une Wildcat dans le frigo, puis les rejoignit. Il avait trouvé son public, le show pouvait commencer.

— Depuis qu’Manon est retournée aux études, a passe tellement de temps le nez fourré dans ses livres qu’on fourre pus jamais! C’est pas des farces! J’ai des ostie de serrements d’gosses, pis ça fait mal en sacrament!

Il se leva de nouveau en pointant de ses deux mains lesdites gosses serrées.

— Ça fait un mois qu’est en vacances. Ç’a dû s’arranger? lui demanda Louis.

Arthur bavait tellement il souffrait.

— Même pas, tabarnak! A fait la grève d’la couchette! Tellement obsédée qu’a l’étudie même entre ses sessions. Des journées d’temps. Tu comprends-tu que moé, son cours d’infirmière, j’commence à l’avoir profond!

— Mais Arthur, elle apprend plein de choses intéressantes pendant ce temps-là…

— T’expliqueras ça à mes couilles, tabarnak!

Arthur laissa échapper un soupir rempli de regrets.

— Crisse que j’aurais jamais dû lâcher la musique pis la vie d’club. La pire erreur que j’ai jamais faite… Mes liquides circulaient sans problème dans c’temps-là! Mes boys restaient pas enfermés longtemps, y étaient libres pis y faisaient du tourisme en sacrament!

Louis riait comme un bon. Ce soir, la vulgarité d’Arthur l’excitait.

— On arrivait su’l stage, les femmes s’pouvaient pus, tu comprends. Ah, la magie du stage… Ça opérait à chaque fois! J’mettais le pied dessus pis a me r’gardaient avec des étoiles d’ins yeux. Pis comme on jouait deux sets, à 10 h pis à minuit, ben les étoiles brillaient un peu plus fort à mesure qu’la soirée avançait. À partir de notre troisième toune, on se r’gardait pis on s’les partageait: «C’t’à ton tour de prendre la grande! Moé, j’pars avec la p’tite blonde…»

Arthur émit un petit rire saccadé, prit une autre gorgée de bière, puis poursuivit de plus belle son histoire salée, les yeux plissés:

— Une bonne fois, c’pas mêlant, ça faisait deux semaines qu’on jouait à’même place, aux Îles-de-la-Madeleine, pis y avait une p’tite grosse qui arrêtait pas de m’faire de l’œil. C’était avant qu’Manon rentre dans’ gang. ’Était là à chaque soir pis a me r’gardait en mouillant ses culottes, m’envoyait des paquets d’becs pis d’clins d’œil. Mes partners en pouvaient pus d’rire de moé. Mon bassman, le grand Pierre, avait passé une bonne partie du set caché derrière son lutrin, crampé ben raide. Moé, j’étais aux claviers dans l’fond pis j’devais leader l’band, faque j’avais pas l’temps d’niaiser, mais c’était gossant à la longue… À un moment donné, j’me suis tanné pis j’me suis dit que si j’y donnais c’qu’a voulait, a finirait ben par m’sacrer patience. Faque à’fin du set, j’y ai fait signe de m’suivre dans ma loge. À s’pouvait pus, la chanceuse, c’était la plus belle journée d’sa vie, t’imagines: coucher avec le leader du top band de Montréal! On rentre dans’loge, a l’enlève ses vêtements, j’entendais mes chums rire dans’pièce d’à côté, mais quand même, j’voulais pas être méchant ou rien, c’était une bonne fille, faque j’baisse les lumières pour m’donner du courage, j’mets d’la musique, j’me mets à job pis j’fais ma BA d’la semaine. A criait comme une damnée, la maudite…

Louis regarda son fils et décida d’intervenir.

— Oui, bon, Arthur, j’pense que tu peux sauter les détails.

— Ben voyons donc… C’est les détails qui font les bonnes histoires, pis chus certain que Jean en a déjà entendu des pires que ça, pas vrai, mon Johnny Boy?

Jean se sentit pris entre les deux hommes de la maison.

— Y a détails pis détails, on va encore être ici demain matin si tu continues comme t’es parti…

Arthur sembla légèrement déçu par la remarque de son neveu.

— Écoute quand même, ça pourrait te servir un jour… Alors comme j’disais, a faisait un boucan d’enfer. J’y disais de s’la fermer, mais’était comme en transe. Les clients d’vaient nous entendre jusque su’l’trottoir. J’avais hâte qu’on finisse… Les groupies, fallait s’en occuper, y étaient précieuses, c’tait bon pour la business pis comme a v’naient quasiment toutes vers moé, ben fallait que j’fournisse!

— T’es trop bon, ironisa Louis.

— Tu ris, mais toujours répondre à la demande, ça fatigue… Faque j’la r’tourne de bord pour la faire taire un peu, mais dans l’noir, j’savais pus trop si’était à l’endroit ou à l’envers…

Arthur riait sans arrêt et avait toutes les difficultés du monde à raconter son histoire. Louis aussi rigolait avec vigueur, malgré une certaine gêne devant son fils; il était visiblement friand de ce genre de récit.

— J’voulais juste que ça finisse au plus crisse. J’avais pris mon rythme de croisière, j’entendais pus le band rire, ça allait mieux, quand tout à coup, l’alarme de feu résonne. C’tait ma chance! On s’est rhabillés en vitesse pis on est sortis dehors. Mais qui c’est qu’vous pensez qui m’attendaient, en hurlant de rire?

Louis et Jean n’eurent même pas le temps de répondre qu’il enchaînait:

— Ben oui, comme de raison, c’étaient mes chums qui l’avaient déclenchée. Y trouvaient que j’faisais pitié pis y voulaient m’sauver. Ostie! Juste des bons souvenirs…

Arthur les regarda avec de grands yeux nostalgiques.

— C’était toute qu’une époque! J’aurais jamais dû lâcher ça…

— Tu te verrais encore travailler dans les clubs, à ton âge? T’as quoi, quarante-cinq ans? le questionna Louis.

— Quarante-quatre.

— Tu te verrais encore rentrer aux p’tites heures du matin, sentant la cigarette à plein nez, pis aller te coucher pour la journée?

— Bah… je m’arrangerais. Pis surtout, j’aurais pas d’sacrament de serrements d’gosses à cause de c’te crisse de cégep à marde pis des ostie d’études de ma femme! Tsé, j’refusais des contrats à chaque semaine dans c’temps-là. Les meilleurs clubs du Québec s’battaient pour nous booker. Pis c’tait pas pour nos beaux yeux. Les gérants savaient qu’on remplirait la place, y savaient qu’on leu’ferait faire des bidous, qu’on ferait sonner la caisse enregistreuse pis qu’y vendraient d’la bière en masse. Y en commandaient toujours plus quand y savaient qu’on s’en v’nait. En plus du cachet, on avait une cote sur l’alcool. C’était payant pour tout l’monde. Ça marchait, mes affaires… J’roulais en Corvette, le band avait sa van de tournée pis tout l’monde jouait sur des instruments top qualité, dans des costumes faits sur mesure…

— Les one-pieces blancs?

— En plein ça, répondit-il fièrement à Jean, qui fut incapable de retenir un rire.

Arthur lui lança un regard noir.

— Tu sauras, mon Johnny Boy, que c’était c’qu’y avait de plus à’mode à l’époque! Ça m’avait coûté une fortune. Tu peux pas comprendre ça, toé, t’as jamais travaillé d’ta vie…

Louis intervint avant que ça ne dérape.

— Vous aviez des affiches aussi, j’crois?

— Ben certain! Des photos, des flyers, des t-shirts même! On était connus, pis pas à peu près à part de t’ça!

— Vous jouiez quoi comme musique?

— Juste des hits! C’qui pognait! Queen, Led Zep, les Beatles, les Rolling Stones, Stevie Wonder, Charlebois, Jean-Pierre Ferland, Offenbach… Name it, stie! On jouait tout c’qui sonnait ben! Pis dans c’temps-là, d’la bonne musique, c’est pas c’qui manquait. Ça aussi, ç’a ben changé. Maintenant, c’est rendu toute pareil… D’la maudite musique en boîte! Les ordinateurs ont toute scrapé. Dans notre temps, c’tait des vrais musiciens qui jouaient des vraies tounes. Les membres du band pouvaient jouer n’importe quoi. Fallait toujours arriver avec les tounes qui étaient au top des charts. Mais fallait qu’ça rocke! On était dans des bars, tu comprends, fallait s’faire entendre, fallait qu’la musique enterre les soûlons pis les bagarres.

— Les gens se battaient pendant vos shows?

Arthur regarda son neveu, le torse bombé de fierté.

— C’tait rock and roll dans c’temps-là, mon Johnny Boy! C’tait pas rare qu’à’fin du deuxième set, la chicane pogne. Le monde prenait un coup solide, y suffisait d’pas grand-chose pour partir le bal. Nous autres, même si ça virait en bataille générale, fallait surtout pas arrêter d’jouer. On continuait comme si de rien n’était. Mais j’te garantis que j’les watchais. Les bouteilles de bière pis les chaises r’volaient. Pis le lendemain, on voyait les deux gars qui avaient passé proche de s’tuer la veille à’même table, bras dessus bras dessous, en train d’rire comme des bons. Y s’souvenaient pus de rien. Ostie! Dans mon band, j’avais deux critères quand j’engageais: fallait qu’tu sois un bon musicien pis qu’tu mesures six pieds ou plus. Quand on arrivait à quèque part, c’tait pas mêlant, on avait l’air d’une équipe de football.

Arthur alla déposer son assiette dans l’évier, empoigna une deuxième bière puis déclara:

— Mais c’tait trop beau pour durer. Les clubs ont commencé à s’vider peu à peu pis y ont fermé les uns après les autres. Le monde aimait mieux rester chez eux pis r’garder leur TV. Le band s’est séparé pis y a fallu s’recycler. Ça r’viendra pus, toute ça, c’est fini. Mort et enterré. C’tait vraiment l’bon temps!

Marie surgit de l’escalier, l’air enragé.

— Le bon temps, ça dépend pour qui, hein?

Arthur se figea.

— Ben voyons!

Elle se pencha à la hauteur de son frère.

— Y avait ceux qui s’amusaient pis ceux qui prenaient leurs responsabilités…

Puis elle s’enfuit vers le salon.

Son commentaire jeta un froid dans la pièce.

Arthur cala son restant de bière puis fixa le vide en rêvassant à sa gloire passée. Jean sentit sa peine, sa déception de savoir qu’il n’entendrait plus son nom résonner dans des haut-parleurs, qu’il ne le verrait plus jamais imprimé sur des affiches et, surtout, que plus personne ne l’applaudirait comme avant. Arthur était passé de musicien-vedette à gardien de sécurité et tentait par tous les moyens de sauvegarder ce qui lui restait de dignité.

Il s’étira.

— Ben moé, j’commence à canter solide… Y a ben une game à soir?

— Contre les Islanders, précisa son neveu. Les Canadiens se sont rendus à New York en autobus. C’était impossible par avion.

— À c’t’heure-citte, on devrait pouvoir attraper la fin d’la troisième. Y vont encore perdre, mais ça va m’changer les idées.

— Nous aussi on va aller regarder ça dans le salon, hein, Jean?

— Ouais.

Arthur, en passant à côté de son neveu, l’air de rien, lui flanqua une bine sur l’épaule, qui lui fit vraiment mal. Jean ne s’était pas du tout méfié.

— Ayoye!

Bonne nuit, mon Johnny!

Arthur fila vers sa chambre, au bout du corridor, où il écouta la fin de la partie, la tête dans les montagnes.

— Ça va, Jean? s’inquiéta son père.

— Oui, oui, répondit-il, orgueilleux.

— Viens, on va aller dans le salon.

Il ne restait que deux minutes à la troisième période et les Canadiens menaient huit à deux. Un véritable massacre. Les Montréalais avaient l’impression que l’équipe avait gagné ce match pour leur ville et ses habitants, que les joueurs s’étaient défoncés pour leur remonter le moral. C’était comme un baume, un instant de bonheur au milieu de cette catastrophe qui ne cessait d’empirer; une pause pour leurs nerfs fragilisés, pendant laquelle ils avaient presque oublié que la pluie verglaçante continuait de tomber et de tout saccager sur son passage.

En regardant les commentaires d’après-match, Jean se perdit dans ses pensées. Une idée s’incrusta dans son esprit, malgré sa volonté, une idée si forte qu’elle écrasait toute remise en question sous le poids de sa cruelle vérité: peu importe le temps qu’il faisait dehors, peu importe la catastrophe qui imposait ses règles à des millions de Québécois, une partie beaucoup plus fondamentale était en train de se jouer à l’intérieur des murs qui l’entouraient. Un bras de fer entre les adultes qui tournoyaient autour de lui sans jamais vraiment se rencontrer, se parler, mais dont les instincts profonds et primaires remontaient peu à peu à la surface. Bientôt, et il ignorait quand et comment exactement, ce serait l’éclatement. De ça, il était certain. Et alors, il serait trop tard.

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