La tempête

Gabriel Anctil · Chapitre 3 sur 5

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La tempête

Jour 3 - 9 janvier 1998

JOUR 3

 

9 janvier 1998

 

«Il est 7 h et c’est maintenant le temps des nouvelles régionales: la situation dans la région métropolitaine s’est grandement détériorée au cours de la nuit…»

Jean sursauta dans son lit. La radio jouait à tue-tête.

«… les quartiers d’Ahuntsic, d’Anjou, de Villeray, tous les alentours du boulevard Métropolitain et une bonne partie du centre-ville sont maintenant privés d’électricité. Ils s’ajoutent à la longue liste des quartiers montréalais qui étaient déjà privés de courant…»

La voix radiophonique parvenait d’une autre pièce.

«… Ces nouvelles pannes sont dues à l’effondrement de dizaines de pylônes du réseau de transport de la Baie-James et de la Côte-Nord qui approvisionnaient en partie la ville de Montréal…»

Jean enfila ses pantalons et partit en quête de la source du son.

«… Hydro-Québec lance un appel à la population: réduisez au minimum votre consommation d’électricité, fermez les lumières qui ne sont pas absolument nécessaires, baissez le chauffage de deux degrés dans la maison, éteignez tous les appareils électroménagers qui ne servent pas…»

C’était Manon, qui avait monté le volume de sa radio au maximum.

— Eille! C’est-tu nécessaire de mettre le son aussi fort?

Manon était penchée contre la cuisinière et fumait une cigarette sous la hotte en marche. Sans même se retourner, elle lui lança:

— Y est 7 h, pis y est temps qu’tu t’lèves. Tu vas pas rester couché toute la journée! Pis si t’es pas content, tu peux t’en r’tourner chez vous!

«… On demande également à la population de réduire sa consommation d’eau potable et de l’utiliser uniquement pour des besoins essentiels…»

— As-tu fait exprès pour me réveiller?

La radio était tournée vers le mur qui séparait la cuisine de la chambre de Jean.

— Tu viendras pas faire la loi chez nous, maudit paresseux!

— Baisse le son au moins. C’est quoi l’idée?

— Je baisserai certainement pas l’son pour que tu puisses faire la grasse matinée! Ces temps-ci, être bien informé, ça peut faire la différence entre la vie et la mort.

La journée s’annonçait douce et remplie d’amour… Jean se rendit jusqu’à la radio et en baissa le volume à un niveau raisonnable. Sa tante, perdue dans son nuage de fumée, n’avait toujours pas daigné le regarder. Elle espérait peut-être qu’ils annonceraient en primeur le rebranchement de la maison de Jean, en en précisant l’adresse exacte, pour qu’elle puisse être la première à leur apprendre la bonne nouvelle et à leur tendre leurs manteaux pour qu’ils retournent immédiatement chez eux.

Jean retourna se coucher, mais avant même qu’il n’atteigne sa chambre, Manon avait déjà remis le son de la radio tel qu’il était lorsqu’il avait violemment fait irruption dans ses rêves.

«… Voici maintenant la liste des municipalités où il est fortement conseillé de faire bouillir l’eau pendant cinq minutes avant de la consommer…»

Il tenta de se rendormir, un oreiller sur la tête, mais le son, le ton, les commentaires des animateurs de la chaîne AM, tout était tellement agressant qu’il en fut incapable.

Il se leva et marcha d’un pas rageur vers la cuisine pour lui dire sa façon de penser, mais sa tante s’éloigna et disparut avec sa radio dans l’escalier en colimaçon. C’était trop ridicule: il éclata de rire.

Irène émergea dans la cuisine.

— T’es déjà levé?

— J’ai pas eu tellement le choix: Manon m’a réveillé avec sa radio.

— J’viens à peine de mettre mon appareil. J’te dis que c’est pratique des fois: quand tu veux pus entendre quelqu’un, tu le fermes, pis là, comme par magie, y disparaît!

— Y est 7 h! On peut-tu dormir juste un peu?

— Laisse-la faire…

Irène regarda autour d’elle, s’assurant que personne n’écoutait.

— Air bête un jour, air bête toujours!

Elle s’esclaffa.

— Depuis le temps qu’on vit ensemble, j’ai compris qu’y avait rien à faire avec elle.

— Si j’étais toi, j’endurerais pas ça une journée de plus. C’est chez toi ici.

— Oublie ça, Ti-Jean. Assis-toi, j’vais te préparer un bon déjeuner.

Irène lui servit un jus d’orange et ils échangèrent des banalités. Cette petite aventure avait rendu Jean de bien mauvaise humeur. Il mangea rapidement puis retourna s’enfermer dans sa chambre. Il mit ses écouteurs dans lesquels Thom Yorke, le chanteur de Radiohead, se défoula pour lui au fil des sublimes chansons d’OK Computer.

Peu avant la fin du disque, Jean s’endormit, épuisé, les écouteurs sur les oreilles, en serrant les poings.

Une fois éveillé, Jean décida de rester dans sa chambre pour faire le mort et se cacher de ses colocataires imposés. Il se coupait du monde pour mieux recharger ses batteries de solitude. Il commençait à sentir le poids de la promiscuité peser sur ses frêles épaules. Tous les habitants ne faisaient pas des efforts égaux pour vivre en communauté et respecter le territoire de chacun.

Il eut envie d’écouter Jean Leloup. De l’entendre, baveux, crier sa présence sur cette terre à sa place, de se laisser galvaniser par ses riffs énergiques et ses refrains accrocheurs. C’était son chanteur préféré. Il lui faisait du bien et il aimait son côté rebelle. Comme un gros FUCK YOU aux conventions.

On cogna à sa porte.

— Oui?

— J’peux entrer?

C’était Marie.

— J’croyais que tu dormais.

— J’ai dormi un peu.

Elle s’assit à ses côtés, tentant d’atteindre ses pensées.

— Ça va?

— Ça pourrait être mieux, ça pourrait être pire…

Elle trouva que sa réponse résumait à merveille leur situation. Jean relança sa mère:

— J’peux te poser une question?

Marie émit un léger son étranglé.

— Qu’est-ce qui s’est passé entre Arthur et toi?

Elle aurait voulu ravaler sa salive, mais n’en trouva pas.

— C’est des vieilles histoires…

— On dirait pas: vous vous évitez encore.

Elle savait que, cette fois, elle ne s’en sortirait pas.

— Arthur et moi, tu l’as sûrement remarqué, on est très différents.

— J’ai remarqué.

— On voit pas les choses de la même manière, ce qui a causé beaucoup de frictions entre nous.

— Pourrais-tu être plus précise? J’ai pus cinq ans, j’comprends.

Marie sourit, discrètement. Encore une fois, son fils avait raison.

— OK, mon Jean.

Elle prit une longue inspiration en fermant les yeux, puis cracha le morceau:

— Arthur, c’est pas vraiment le genre à se faire discret.

— On peut dire ça.

— Pôpa a longtemps été malade. Plus y vieillissait et plus y faiblissait. Dans les dernières années de sa vie, y était plus le même homme: toujours déprimé, y se perdait dans la boisson. Arthur a vu ça comme un signe et a voulu prendre sa place: être le père dans la maison. Môman travaillait tout le temps et François était à l’hôpital. Ne restait que moi à dompter…

Ces souvenirs la remuaient. Jean voulut l’arrêter, mais se retint. Il devait savoir.

— Y s’est mis sur mon dos et surveillait tout ce que j’faisais, ce que j’disais, ce que j’portais, avec qui j’sortais… J’étais adolescente, et ça m’énervait royalement. Mais quand j’lui demandais de s’occuper de ses affaires, y faisait de si grosses colères que j’ai commencé à encaisser ses commentaires, sans répliquer…

Quelques larmes coulaient le long de ses joues; d’amers concentrés de rancune.

— Ç’a duré quatre ou cinq ans, jusqu’à ce que j’quitte la maison, le jour de mes dix-huit ans. J’en pouvais pu. C’était ça ou j’pétais au frette.

— J’savais qu’y était fou, mais pas à ce point. Ç’a dû être horrible.

— Y se battait avec mes chums, me disait à quelle heure rentrer, quelle musique écouter… Y se prenait vraiment pour mon père…

— Heureusement qu’y a pas eu d’enfants, y leur aurait fait vivre un véritable calvaire.

— Oui, heureusement…

Marie se réfugia dans les bras de son fils en tremblant légèrement. Elle ne pleurait plus, mais semblait avoir perdu le contrôle de ses nerfs.

Jean lui caressa lentement, très lentement les cheveux, jusqu’à ce qu’elle se calme complètement. Elle s’étendit quelques instants sur son lit.

— Mais pourquoi on est ici, si tu l’haïs tant que ça?

— Je l’haïs pas, Jean, j’suis passée à autre chose. Pis j’ai cru que le verglas était peut-être un signe, le bon moment pour faire la paix avec mon passé. Et pour toi de mieux connaître ma famille. Ta famille. Tu penses pas que c’est important?

— J’sais pas…

Elle essuya ses larmes et se leva. La discussion était terminée.

— Allez, viens, je t’ai préparé un bon dîner.

Jean comprit qu’il touchait aux limites émotives de sa mère. Il n’insista pas, même s’il avait la pénible impression de laisser la discussion en suspens, d’avoir à peine effleuré le cœur de sa souffrance.

Ils sortirent et suivirent l’odeur salée du macaroni au fromage qui les attendait dans la cuisine. Il était délicieux. Mais l’air était lourd dans la pièce: l’accès à l’eau à Montréal commençait à inquiéter sérieusement Louis. La capacité de pompage dans les usines de filtration Atwater et Charles-J.-Des Baillets était réduite par les pannes. Des liaisons avec des distributeurs d’eau potable avaient été établies par les responsables pour assurer l’approvisionnement des hôpitaux et des centres pour personnes âgées.

— Si jamais l’eau coupe, ça va devenir chaotique. Une grosse ville comme la nôtre sans eau… J’aime mieux pas y penser. Au pire du pire, si la situation devient insoutenable, va falloir quitter l’île.

Jean n’avait jamais vu son père aussi anxieux. Marie fixait le vide et tournait frénétiquement une mèche de ses cheveux. Manon monta le volume de la radio.

«Le bureau du premier ministre a confirmé que trois mille soldats supplémentaires allaient rejoindre cette nuit les trois mille déjà déployés dans la grande région de Montréal. De plus, le gouvernement québécois a fait appel à un organisme fédéral américain pour obtenir des lits, des génératrices et du pétrole, qui manquent cruellement sur le territoire.»

— Câlisse, ça va pas ben…

Manon n’aurait pu mieux résumer la situation.

«En ce qui concerne les conditions routières: les ponts Victoria, Jacques-Cartier, Mercier et Champlain sont fermés à la circulation. Des équipes sont en train de déglacer leurs structures. La moitié des vols sont annulés à l’aéroport de Dorval, et Via Rail a interrompu ses liaisons ferroviaires entre Montréal et Ottawa, Halifax, Toronto, Québec et même Gaspé.»

À cet instant précis, assis entre sa femme fragilisée et sa belle-sœur crispée, Louis aurait accepté de tout abandonner, sa maison, sa voiture, sa famille, son pays, pour se téléporter à Las Vegas, verre de whisky à la main, son tour de jeter les dés, loin, si loin de cette situation cauchemardesque et de cette angoisse qui gonflait et gonflait dans la demeure, jusqu’à tout écraser. Mais non, le mauvais sort l’avait confiné à Montréal, prisonnier des avions cloués au sol et de ses responsabilités qui le plombaient par les pieds, l’empêchaient de s’envoler.

Jean observait son père marmonner dans son coin d’inaudibles regrets, le front plissé, et sentait que quelque chose de plus grand qu’eux le grugeait, un secret ou un désir immonde, plus puissant, plus noir et plus destructeur que tous les nuages qui survolaient la ville et la transformaient en une gigantesque patinoire.

Louis se tourna vers son fils qui le fixait. Il sursauta. Il ne l’avait jamais vu le regarder avec des yeux aussi déterminés. Il avait la forte conviction qu’il lisait dans ses pensées.

À la radio, le constat s’éternisait. La ville était littéralement assiégée par le verglas. Seul le pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine permettait de quitter l’île. Louis en prit bonne note.

— Quand est-ce que ça va arrêter? soupira Marie.

— La météo a dit qu’la tempête devrait cesser cette nuit, c’t’au moins ça…, précisa Manon.

— Ça fait combien de fois qu’y disent ça? ajouta Jean, sceptique et de plus en plus découragé.

Louis saisit la balle au bond.

— Va falloir se préparer, déclara-t-il. J’vais aller chercher d’autres provisions. J’vais aussi aller voir si la maison est OK. J’ai téléphoné tantôt pis le répondeur a toujours pas embarqué. L’électricité est pas revenue, mais j’veux en avoir le cœur net: une grosse branche pourrait être tombée sur le toit ou contre une fenêtre. J’veux m’assurer que tout est OK.

— Es-tu fou?

Marie ne pouvait croire que Louis fasse preuve d’une telle témérité.

— Y arrêtent pas de dire aux gens de rester à l’intérieur, de surtout pas sortir dehors, que c’est trop dangereux. À quoi tu penses?

— Mais qu’est-ce que tu proposes, Marie? Qu’on reste ici pis qu’on se tourne les pouces? Imagine si les pompes de la Ville manquent aussi d’électricité. Imagine que l’eau coupe d’une minute à l’autre. Qu’est-ce qu’on fait, hein? À la gang qu’on est, on a de quoi boire pendant deux ou trois jours, gros max. Faut réagir, se préparer au pire. On a pas le choix. Pis inquiète-toi pas, les soldats sont en train de ramasser les branches dans les grandes rues de la ville. De toute façon, si c’est trop difficile, j’vais revenir sur mes pas, c’est tout.

— Et si y t’arrivait quelque chose?

Marie manquait d’arguments.

— Inquiète-toi pas, j’vais être super prudent.

Il embrassa furtivement sa femme, se retourna vers son fils qui n’avait cessé de l’examiner, alla chercher son manteau et ses bottes puis disparut dans le petit escalier qui menait au sous-sol, retrouver sa voiture et un peu de liberté.

Une désagréable odeur de caoutchouc brûlé émanait du four à micro-ondes. Manon y avait placé, il y a plusieurs minutes, un gros pot d’où s’échappaient de puissantes émanations chimiques qui emplissaient peu à peu la pièce.

— Manon, c’est quoi qu’tu fais chauffer dans le micro-ondes? osa Marie.

— D’la cire.

— Ça pue! souligna Jean.

— Énarvez-vous pas. J’vas l’enlever, là. Faudrait-tu que j’change toutes mes habitudes pour vous autres?

Marie s’empressa de la rassurer et de tuer dans l’œuf cette dernière montée de tension.

— Ben non, ben non, Manon, c’est pas ça qu’on dit. Fais ce que t’as à faire, y a pas de problème.

Manon prit le pot dans le micro-ondes et disparut dans la salle à manger.

— Y est vraiment bon ton macaroni, maman, précisa Jean en y plongeant de nouveau sa fourchette.

— Merci, mon grand!

Manon revint dans la pièce, allongea sa jambe sur la chaise à côté de Jean, puis tira très fort sur une bande de plastique qu’elle avait collée contre son mollet. Shlak!

Jean se leva d’un bond, n’en croyant tout simplement pas ses yeux.

— Tu viens-tu de t’épiler la jambe dans ma face? J’en r’viens pas! C’est quoi, ton ostie de problème?

Marie, partageant l’indignation de son fils, était foudroyée par la grossièreté du geste de sa belle-sœur.

— Eille, Jean, tu commences à prendre pas mal de place icitte! rétorqua Manon. Si on t’écoutait, faudrait arrêter d’vivre dès que t’apparais!

Il était pétrifié, la bouche ouverte, dégoûté par les nombreux poils accumulés sur la languette de plastique qui pendait à la main de sa tante.

— Mais t’es dégueulasse! J’suis en train de manger, en plus!

Manon le fixait en souriant, fière de son effet. Marie, hébétée, ne savait tout simplement pas quoi dire devant un tel étalage d’imbécillité.

Jean se précipita dans l’escalier en colimaçon, dans l’espoir de rattraper son père avant qu’il ne parte.

La porte de garage s’ouvrit dans un grand bruit de ressorts mal huilés. Louis avait les deux mains posées sur le volant et s’apprêtait à quitter les lieux. Jean cogna frénétiquement à sa fenêtre. En l’apercevant, Louis ne put réprimer une légère grimace d’agacement, qui attrista profondément son fils. Il baissa la vitre de moitié.

— Emmène-moi avec toi!

Louis ferma les yeux.

— J’peux pas.

— J’vais t’aider.

— J’peux pas, j’te dis.

— Faut vraiment que j’sorte d’ici…

— C’est non, Jean, ça sert à rien d’insister.

— Pourquoi? J’comprends pas. Et si y est vraiment arrivé quelque chose à la maison, si un arbre est tombé sur le toit, tu pourras pas tout faire tout seul.

— C’est pas ça, c’est juste que j’dois régler des choses qui te concernent pas.

— J’serai pas fatigant, tu le sais, j’veux juste prendre l’air, moi aussi.

— J’vais pas à la maison!

Il avait haussé le ton, impatient, comme il le faisait parfois avec ses employés, pour leur rappeler qu’il était le seul et unique patron. Jean se figea, ne comprenant pas pourquoi son père réagissait ainsi.

— Là où j’vais, tu peux pas m’accompagner. C’est pas possible.

Pendant une fraction de seconde, Jean eut l’impression de faire face à un parfait inconnu.

— J’comprends pas…

— Y a rien à comprendre. Retourne en haut pis occupe-toi de ta mère. Tu sais qu’elle a besoin de toi.

Jean recula de quelques pas, puis observa la Mercedes de son père disparaître dans le virage. Il eut l’impression d’être avalé par une noirceur totale, de dégringoler dans un ravin sans fin; l’écrasement, il en était certain, allait être violent.

— AAAAAAAAAAHHHHHHHHHH!

Ça venait de la cuisine.

— Y a pus d’eau! Y a pus d’eau!

Des pas venant de toutes les directions se précipitaient vers l’origine du cri. Jean remonta l’escalier, rejoignit le troupeau. Manon était appuyée contre l’évier, tremblante, les yeux hagards. Elle les regarda à tour de rôle: Irène, Marie et Jean.

— Non, non, non…

Elle était paniquée. Elle se retourna, prit une grande respiration, puis tourna de nouveau la poignée de l’eau froide: la tuyauterie se mit à tousser, puis cracha de brefs et inélégants jets d’eau.

— Non, non, non…

Elle tenta à plusieurs reprises de faire apparaître l’eau. Sans succès. Après un moment, face à l’évidence, elle quitta la cuisine et alla s’enfermer dans sa chambre, désespérée. Elle pleurait, ne pouvait plus en encaisser davantage: ses nerfs venaient de lâcher.

Ce que tous craignaient était en train de se produire.

— On a de l’eau pour quelques jours, dit Marie, mais va falloir se rationner… jusqu’à ce que la situation revienne à la normale. Une chance que Louis est parti en acheter.

— Ça va sûrement reprendre d’une minute à l’autre, ajouta Irène avec son calme habituel.

Puis elle retourna s’asseoir devant son téléviseur, où un journaliste affirmait que les usines de filtration d’eau de Montréal connaissaient des problèmes de pompage de plus en plus récurrents, et que les responsables étaient incapables de préciser quand, exactement, les irrégularités prendraient fin. La situation se détériorait à une vitesse folle et les catastrophes semblaient se multiplier à l’infini: le centre-ville était maintenant entièrement plongé dans le noir; les pannes frappaient certains hôpitaux de la région de Montréal et de la Montérégie, qui étaient obligés de traiter uniquement les urgences jugées sévères; six conduites d’eau avaient éclaté dans le Vieux-Montréal; trente camions-citernes avaient été réquisitionnés et restaient en attente à l’ancienne carrière Miron, au cas où un incendie se déclarerait et où les pompiers se retrouveraient dans l’incapacité de puiser l’eau du réseau d’aqueduc; les pylônes et les poteaux électriques s’effondraient à un tel rythme qu’Hydro-Québec ne pouvait chiffrer précisément le nombre d’abonnés privés de service. Le «triangle noir», formé des villes de Granby, Saint-Jean-sur-Richelieu et Saint-Hyacinthe, était particulièrement touché, coupé du monde, dévasté comme nulle part ailleurs: dans la seule ville de Saint-Jean-sur-Richelieu, plus de deux mille personnes avaient trouvé refuge dans une polyvalente où les frictions, les conflits et les batailles éclataient à répétition. Plus les heures avançaient, plus l’espérance d’un retour à la normale diminuait.

Un certain abattement semblait avoir gagné le Québec. Lucien Bouchard avait déclaré, dans sa conférence de presse quotidienne, qu’il s’agissait jusqu’à maintenant de la pire journée de la crise. Des images d’étalages vides dans les épiceries et les quincailleries tournaient en boucle aux bulletins d’informations. Les piles, les chandelles, les combustibles, les lampes de poche ainsi que l’eau potable étaient devenus des produits rares et prisés dans les commerces de la métropole. Les problèmes de ravitaillement causés par les fermetures de routes et de voies ferrées n’aidaient en rien la situation. Le cauchemar prenait encore de l’ampleur. Les lecteurs de nouvelles parlaient désormais de la «plus grande catastrophe naturelle de l’histoire canadienne».

Diverses solutions pour faire face à l’éventualité d’un arrêt prolongé de l’approvisionnement en eau potable circulaient: faire venir par camions de l’eau des autres villes du Québec, distribuer à grande échelle de l’eau en bouteille ou encore ouvrir des centaines de nouveaux centres d’hébergement où le gouvernement pourrait acheminer de l’eau en quantité suffisante pour satisfaire aux besoins de la population.

Depuis le début de la tempête de verglas, il était tombé à Montréal plus de quatre-vingts millimètres de pluie verglaçante, et la malédiction liquide continuait de sévir.

La tension était palpable dans la maison. Chacun se terrait dans son propre silence, abasourdi; l’optimisme avait quitté les lieux. Jean, appuyé contre le cadre de porte, replié sur lui-même, comprit qu’il allait devoir survivre dans cette maison étrangère pendant encore plusieurs jours. Mais ce qui le décourageait le plus, c’était la façon de réagir des adultes autour de lui. Son père avait fui. Sa mère surnageait désespérément dans cette mer agitée en s’enfilant des pilules comme si c’étaient des Smarties, pour mettre son cœur et ses sentiments dans un coffre-fort capitonné, à l’abri des secousses et des remous. Manon amplifiait la menace, l’apocalypse inévitable, convaincue qu’ils n’en avaient plus que pour quelques heures à vivre, tandis qu’Irène cautionnait tous les excès de son fils colérique. C’était business as usual dans cette famille de fous, plongée dans une catastrophe trop grande pour elle.

Jean avait à la fois envie de hurler et de pleurer. Il alla s’enfermer dans sa chambre de poupée, s’évader dans ses bandes dessinées.

— C’est prêt!

Avec l’aide de Manon, qui avait partiellement repris le contrôle de ses émotions, Marie avait préparé un énorme pâté chinois, lequel allait, pensaient-elles, redonner des forces aux reclus du chemin de la Côte-Sainte-Catherine. Elles avaient dû limiter leur utilisation d’eau pendant la préparation du repas, laver les légumes dans un bol, comme au siècle dernier.

Le plat fumait au centre de la table et l’odeur se répandait dans toute la maison.

— Papa est pas encore rentré? murmura Jean à l’oreille de sa mère.

— Non, pas encore, mais t’en fais pas, c’est rien, c’est rien…

— Ça fait six heures qu’y est parti.

— Je sais, Jean, je sais…

Son sourire était factice et ses yeux, humides. Manon eut un élan de tendresse et la serra dans ses bras.

— On devrait peut-être appeler la police, proposa-t-elle.

— Non, non, ça sert à rien, y sont débordés. Attendons encore un peu. Y s’en vient, je l’sais, je l’sens.

Manon servit le repas. Marie repoussa son assiette. Jean mangea en silence.

*

Irène vint les rejoindre: la réception de RDI était intermittente et, depuis quelques minutes, la neige avait envahi l’écran. Manon avait même éteint la radio, de son propre chef. Il était devenu difficile d’encaisser davantage de mauvaises nouvelles. Elles défilaient les unes après les autres depuis des jours et l’accumulation avait des répercussions sur leur état psychologique.

Au moment du dessert, Irène se leva et alla machinalement se remplir un verre d’eau: les tuyaux toussèrent, puis un mince filet s’échappa du robinet.

— L’eau est r’venue! s’écria Manon en sautant de joie.

Tous convergèrent vers l’évier: c’était vrai, l’eau coulait généreusement! Un grand sentiment d’euphorie les envahit alors: ils se serrèrent dans leurs bras, submergés de bonheur.

Une tonne de pression s’envola des épaules de Manon. Irène, qui avait survécu à la grippe espagnole, à la Seconde Guerre mondiale et au krach de 1929, entre autres, minimisait comme toujours les derniers événements:

— Y fallait pas s’inquiéter pour si peu. C’était pas ça qui allait nous achever, quand même.

Jean, partiellement soulagé, se disait qu’avec un peu de chance, son père reviendrait de sa mystérieuse destination, que la pluie cesserait de les marteler et qu’ils pourraient rapidement retourner à la maison. Mais soudainement, la tuyauterie émit de drôles de bruits. La pression de l’eau diminua brusquement de moitié; le robinet cracha de nombreuses trombes d’eau, puis plus rien: la source s’était tarie.

Les célébrations avaient été de courte durée. Faux espoirs, rien n’était réglé. Tout ne faisait qu’empirer, encore et encore. Cette crise du verglas était décidément éprouvante.

Marie déclara qu’elle ferait la vaisselle et les renvoya tous. Les fronts étaient de nouveau plissés et les regards, préoccupés. Irène s’enferma dans son boudoir et se plongea dans ses mots croisés, alors que Manon profita du rétablissement de la réception télé pour aller rêver devant La poule aux œufs d’or, dans sa chambre. Jean saisit un torchon et proposa à sa mère de l’aider.

— Va te changer les idées. C’est important de penser à autre chose.

— Essuyer la vaisselle, ça me relaxe. Pis j’ai passé pas mal de temps dans ma chambre, aujourd’hui.

— OK, mon grand.

— …

— Je m’excuse, Jean.

— Pourquoi?

— J’t’ai négligé ces derniers jours. J’suis tellement prise avec tout ce qui arrive que j’t’ai oublié.

— Ben voyons! J’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi.

— T’as raison.

Marie n’était pas dans la plus grande des formes.

— J’suis certain qu’y est correct, papa. Avant de partir, y m’a dit qu’y avait des choses à régler. C’est pour ça que c’est si long…

— Comment ça, des choses à régler? Quelles choses?

— J’sais pas, c’est tout ce qu’y m’a dit.

Elle regardait dans le vide en récurant une assiette.

— Pour son travail? poursuivit Marie.

— J’pense pas.

Marie lava et relava la même assiette, perdue dans ses réflexions.

— Ça va, maman?

— Hein? Ah oui, oui, ça va…

La sonnette de l’entrée résonna.

— Enfin! C’est lui, j’suis certaine que c’est lui!

Elle accourut vers l’entrée, remplie d’espoir: c’était Arthur.

— Ah, c’est toi…, dit-elle d’un air dépité.

— Wow, quel accueil! répondit-il.

Il n’avait pu ouvrir la porte parce qu’il tenait une énorme boîte dans ses bras. Il entra triomphalement dans la cuisine.

— Lâche ta guenille, Johnny Boy, pis sors des assiettes. À soir, c’est moé qui paye la traite!

Irène alla chercher Manon et, en quelques instants, ils furent de nouveau réunis autour de la table. Arthur dévoila alors le contenu de la boîte mystère: un gigantesque gâteau forêt-noire. C’était beaucoup de luxe dans le contexte.

— T’arrives d’où avec ton beau grand gâteau, Ti-Thur? demanda Irène. Les épiceries sont vides.

— C’t’un cadeau d’mon boss. C’est pour me r’mercier de toutes les heures supplémentaires que j’ai faites. Chus l’seul qui est toujours game de travailler n’importe où, n’importe quand. T’as juste à m’caller, j’arrive, chus ton homme! Y m’a dit que j’étais son meilleur employé. Y est vraiment correct.

— J’comprends donc! renchérit Irène.

Marie empoigna le bras de son frère et l’emmena à l’écart.

— Louis a disparu.

— Quoi?

— Y est parti après le dîner pis y est toujours pas rentré.

— Y est allé où, exactement?

— Acheter des provisions pis voir si la maison était correcte, mais c’est beaucoup trop long…

Arthur sembla faire un calcul.

— La circulation dehors est vraiment difficile, Marie. J’vas reprendre des forces pis si y est toujours pas r’venu, j’irai faire un tour.

Elle aurait voulu qu’il parte sur-le-champ.

— La meilleure chose à faire est de l’attendre ici. On sera pas plus avancés si j’reste pris dehors moé itou.

— Non, c’est sûr…

— Y aurait appelé si y avait vraiment eu un problème. Sinon, la police ou l’armée l’aurait fait. Y sont partout.

Marie disparut au salon, pour surveiller la rue et l’arrivée espérée de son mari. Elle savait, au plus profond d’elle-même, que la présence de Louis la rassurait, qu’il lui apportait la stabilité et la protection sans lesquelles elle ne pouvait survivre. Elle était également convaincue, si elle arrêtait de se mentir quelques secondes, qu’il lui était arrivé quelque chose, ou qu’il avait lui-même déclenché quelque chose. Qu’était-il allé régler au juste? Existait-il une réalité à laquelle elle n’avait pas accès? Elle ne pouvait insuffler un sens aux cascades de pensées négatives qui jaillissaient en elle, hors de son contrôle. Elle avala deux comprimés apaisants et se contenta de suivre des yeux les rares faisceaux lumineux qui illuminaient le désastre qui les entourait.

Irène servit le souper à son fils, puis retourna finir ses mots croisés.

— Y est écœurant, le pâté chinois! Ça fait du bien, surtout après la journée qu’j’ai eue…

Jean termina son morceau de gâteau puis tenta de s’éclipser. Arthur le saisit par le bras.

— Où tu t’en vas, Johnny Boy?

— Regarder la télé dans le salon.

— Reste ici, on va jaser.

Il se figea. C’était un piège. Mais Arthur était si imprévisible qu’il ne fallait jamais s’aventurer à le contredire. De plus, son sourire était plutôt invitant. Jean se méfiait, mais avait-il seulement le choix? Il lui fallait faire preuve de bonne foi. Il était chez Arthur, après tout. Il se rassit sur la banquette, face à son oncle.

— C’est bien, ça. Veux-tu quèqu’chose? Un autre morceau d’gâteau? Une liqueur?

— OK. J’vais prendre un 7 UP.

— On en a pas, rétorqua Manon, qui n’en manquait pas une. Juste du Pepsi. Pis si c’est pas assez bon pour toé, tu peux aller t’en chercher au dépanneur!

— J’disais ça comme ça… Un Pepsi, ça va être ben parfait. Merci!

— Regarde-moé pas comme ça, j’irai certainement pas te l’chercher.

Jean alla prendre une canette dans le frigo. Rien n’était simple, ici. Arthur n’avait cessé de le fixer, sourire en coin. Il attendait qu’il prenne sa première gorgée.

— Pis, y est-tu à ton goût?

— Y est parfait. Parfait, parfait, parfait.

— Ben heureux d’entendre ça!

Il souriait trop, c’était louche.

— Maintenant, détends-toé pis écoute ben l’histoire que j’ai à t’conter.

Jean se sentit kidnappé.

Arthur saisit d’un geste rapide, à la Clint Eastwood, un objet qui pendait le long de sa cuisse, puis le déposa bruyamment sur la table.

— C’est quoi, ça? demanda-t-il à Jean.

— Une lampe de poche.

— Ouais! Pis quoi d’autre?

— C’est une très longue lampe de poche.

— Tu t’rapproches, mais c’est pas encore ça.

— C’est une longue lampe de poche noire d’à peu près quarante centimètres…

— C’est ma meilleure amie.

— …

— A va m’défendre si chus en danger. Pis heureusement qu’je l’ai, parce que comme gardien de sécurité, j’ai pas l’droit de porter une arme. Pas de pistolet, même pas une matraque.

— Ben j’espère, lâcha Jean sans réfléchir.

— Comment ça «j’espère»? Quessé qu’tu ferais toé, le smatte, si un voleur t’attaquait? Tu l’supplierais de pas t’faire trop mal?

— Non. J’appellerais la vraie police. Je jouerais pas au héros.

— On voit ben qu’t’as jamais fait face au danger… Moé, ça m’arrive quasiment à chaque jour.

Jean décida de laisser passer l’énormité. Arthur poursuivit sur sa lancée.

— Dans c’temps-là, t’as pas l’temps d’réfléchir, t’as pas un million d’options: soit tu frappes, soit tu t’fais frapper. Pis j’ai pour mon dire qu’y vaut mieux frapper en premier!

— OK. Pis si tu t’trompes de gars pis que tu frappes n’importe qui?

— Au moins, ça sera pas moé qui vas se retrouver sur une civière à l’hôpital.

Sa logique lui semblait implacable. Jean n’avait pas envie de s’y attaquer.

— Tu vas-tu finir par nous dire c’qui s’est passé? Accouche, qu’on baptise! garrocha de son coin Manon, qu’ils avaient presque oubliée.

La patience n’était pas sa plus grande vertu. Elle s’ouvrit une autre bière avec brusquerie tout en s’allumant une énième cigarette, qu’elle achetait par milliers aux abords d’une réserve amérindienne.

Arthur prenait un malin plaisir à faire durer l’attente. Il termina son assiette et fut desservi par sa femme, qui le traitait comme un pacha. Il était enfin prêt à raconter son récit.

— Y en a qui m’ont dit hier matin qu’la ville était fermée, qu’les voleurs se r’posaient, qu’y avait rien à craindre, que j’m’énervais pour rien. Ben ce monde-là, y s’trompaient, pis pas à peu près!

— Tu t’es-tu battu? s’alarma Manon, sautant aux conclusions.

— Y a eu un peu de t’ça, ouais…

— Comment ça? T’es-tu correct? poursuivit-elle, soudainement inquiète.

Il était gonflé de fierté.

— Une chose à’fois. J’vas commencer par le début. Ouvrez ben grandes vos oreilles, c’pas banal comme aventure! Manon, tu m’donnerais-tu une bière?

Elle déposa sa cigarette sur le bord d’un cendrier multicolore, souvenir de Floride, où s’étalaient des palmiers, des perroquets et des orangers lustrés, puis déboucha une bière qu’elle tendit à son mari assoiffé. Marie entra discrètement dans la pièce, les yeux rougis, et prit place à côté de son fils.

— Écœurant, ton pâté chinois, Marie!

Elle sourit tristement.

Arthur se lança:

— Cette semaine, notre job, c’est d’surveiller des entrepôts qui s’trouvent dans l’nord d’la ville, dans un quartier qui est contrôlé par les gangs de rue. Y a toutes sortes d’affaires dans ces entrepôts-là pis d’ins dernières semaines, y a eu plusieurs gros vols, surtout d’appareils électroniques: des TV, des radios, des lecteurs VHS, tsé, des affaires qui se r’vendent facilement su’l’marché noir. Toute ça appartient à des magasins à grande surface qui étaient tannés de s’faire niaiser, faque y ont décidé de changer d’compagnie d’sécurité. Y ont appelé mon boss. C’est un sacrament de gros contrat. D’ins cinq, six chiffres, tsé… Pis lui, mon boss, ben y est bright en crisse, faque y a décidé de pas engager des gars du quartier. Tu peux juste pas les truster. Dans ce coin-là, c’est tellement infesté d’vermine qu’y a pas moyen de recruter quèqu’un qui est pas lié de proche ou de loin à une gang de rue. Y m’a callé, pis j’ai pagé mon bon chum Charette. Le dream team était de nouveau réuni. Le boss, y dit qu’on est ses deux plus malades dans’tête pis qu’y était certain qu’on relèverait l’défi. Charette, y pèse à peu près trois cents livres, y mesure six pieds quatre. C’t’un vrai monstre. Hein, Manon?

— Toute qu’une armoire à glace!

— Y court pas vite, mais y fesse en crisse! Courir, c’est plus ma job à moé. Chus l’spotter pis lui y est l’bouncer. C’pas des jokes: y était vraiment bouncer avant. J’l’ai connu d’ins clubs. Quand y s’décidait à sortir quèqu’un, y l’sortait, pis pas à moitié. Hein, Manon?

— Jamais vu du monde r’voler d’même!

Arthur rit par saccades, l’œil alerte, en lissant sa mince moustache et en repensant au bon vieux temps.

— En tou’es cas… On se r’trouve là à 7 h du matin, décidés en crisse qu’les vols, ben, c’tait terminé. On est chacun dans nos chars, lui dans sa Pontiac Grand Am rouge, pis moé dans ma Crown Victoria blanche, tsé, drette le même modèle qu’les chars de police, pis on communique par walkie-talkie. On a aussi chacun un bat de baseball en aluminium, juste au cas. J’peux-tu t’dire une affaire: on est full équip’! Si jamais ça vient à brasser, on est prêts en sacrament. Des vrais pros!

Il prit une gorgée de bière, puis lança un regard intense à ses spectateurs, pour s’assurer qu’il avait bien toute leur attention. Ils étaient rivés à ses paroles. Il enchaîna:

— Toute allait ben. On avait pris l’relais de deux autres bons jacks qui avaient rien r’marqué d’la nuitte. Mais j’avais un feeling, tsé. J’sentais que quèqu’chose allait mal virer. Chus sorti du char, j’ai fait l’tour des entrepôts à pied: rien à signaler, à part que l’maudit verglas continuait d’tomber pis qu’y était gossant en ciboire. En r’venant, j’me suis aperçu que l’gros Charette était en train d’dormir. Tabarnak! Si tu peux pus t’fier su’ton partner, t’es dans marde en sacrament dans c’te métier-là! Faque j’ai décidé d’y donner une p’tite leçon. Chus ben gros connu pour ça. Chus allé en arrière d’son char, pis j’ai grimpé tout doucement su’l’toit. Y avait d’la glace, c’tait pas évident. Mais avec mes crampons, j’ai réussi. Y dormait ben dur, l’gros! Ronflait pis toute. C’tait juste si l’char roulait pas tu seul tellement ça vibrait là-d’dans. J’me suis levé, j’ai descendu ma fly pis j’ai commencé à pisser su’son windshield. Câlisse que j’riais!

— Gros colon!

— Ta gueule, Manon, t’aurais ri toé aussi!

Marie et Manon grimaçaient plus qu’elles ne riaient. Arthur était visiblement excité de voir sa sœur et sa femme choquées. Jean, malgré ses réserves du début, commençait à trouver son histoire plutôt divertissante.

— J’sais pas si c’est ma pisse ou mes rires qui l’ont réveillé, mais v’là-tu pas que l’char commence à brasser: c’tait Charette qui grouillait, pis quand ça grouille ces affaires-là, ça déplace de l’air, pis pas à peu près…

Arthur se leva, hilare, et singea son déséquilibre du matin.

— Y ouvre sa porte de char, pis y comprend qu’la pluie jaune a tombait pas du ciel, mais qu’a sortait d’ma graine…

Il avait de la difficulté à parler tellement il riait, de ce petit rire nerveux si distinctif qui pétaradait dans la cuisine.

Il avait ce don d’ajouter des détails drôles et croustillants à ses anecdotes qui, sinon, étaient plutôt anodines. Manon avait surmonté le choc initial et riait maintenant de bon cœur. Même Marie s’extirpa quelque peu de son inquiétude et se laissa prendre au jeu.

— L’gros Charette, tabarnak, j’ai juste eu l’temps de r’fermer ma fly qu’y m’prenait par la taille pis qu’y m’lançait dans un banc d’neige à au moins dix pieds… Pendant une coup’de secondes, j’ai volé comme Superman! Au moins, j’l’avais réveillé, c’tait l’essentiel… Pis y avait appris sa leçon, j’peux vous en passer un papier.

Il essuya les larmes qui coulaient sur son visage.

— Ostie qu’on s’en joue des tours dans l’milieu d’la sécurité…

— C’est juste ça, ton histoire? demanda Manon, un peu déçue.

— Ben non, ben non, énarve-toé pas, j’fais juste commencer…

Il avala une gorgée de bière en regardant sa femme avec agacement. Fallait arrêter de lui couper l’inspiration. Elle comprit et il continua:

— Faque une coup’d’heures ont passé. On avait dîné pis toute, sans bouger de d’vant les entrepôts, évidemment. Parce que tsé, mon Johnny Boy, ç’a l’air facile comme ça, être gardien d’sécurité, mais tu peux pas te permettre de quitter des yeux, même pendant une seconde, c’que tu surveilles. Ça s’appelle du professionnalisme.

— Tu viens pas juste de dire que vous arrêtez pas de vous jouer des tours?

Il regarda son neveu comme si c’était le dernier des imbéciles.

— C’est pas pantoute la même affaire, là… Ciboire que tu mélanges toute! On est des pros nous autres, on connaît les limites du métier. Quand t’es un vrai de vrai professionnel pis qu’tu fais ça depuis des années comme moé, tu peux t’permettre de faire une p’tite joke une fois d’temps en temps. Mais toé mettons, j’te mets dans un spot, ben t’es mieux de te t’nir drette en crisse pis d’checker tes affaires, parc’sinon tu vas mettre la vie de tes partners en danger pis tu vas t’faire crisser dehors drette là.

Il claqua des doigts pour ajouter du tonus à son argument, puis se rapprocha le plus près possible de son neveu. Son regard était aiguisé et ses yeux visaient le fond de la tête de l’adolescent. Marie n’aimait pas la tournure des événements. Elle entoura son fils des bras. Arthur comprit et recula dans sa chaise. Il fit comme si de rien n’était et poursuivit:

— Ça joue salaud dans c’milieu-là. Faut être fait dur pour durer. C’pas donné à tout l’monde… Toé par exemple, pas sûr que tu tofferais plus que cinq minutes. Pas sûr pantoute, même: t’aurais ben qu’trop la chienne…

— Ça tombe bien, j’ai d’autres ambitions, répliqua Jean du tac au tac.

— C’est mieux d’même. C’pas pour tout l’monde. Y faut avoir la vocation.

— Dommage…

Arthur le regarda de côté, se demandant s’il était sincère ou ironique.

— En tou’es cas… Y s’était rien passé d’la journée, mais j’pouvais pas m’débarrasser d’mon pressentiment, j’pouvais pas faire autrement que d’sentir qu’y avait quèqu’chose qui s’préparait. J’ai dit à Charette: «Reste su’tes gardes, l’gros, j’ai pas un bon feeling… Si y frappent, y vont frapper vite pis bientôt.» C’est ça qu’ça fait un bon chef d’équipe: ça garde son monde alerte! Chus ben gros respecté pour ça dans l’milieu. Pis ces rapaces de gangs de rue, j’l’ai lu dans l’Journal, y frappent toujours à’noirceur. Pis là, ben, l’soleil commençait justement à s’coucher. J’ai allumé mes lumières, pis j’ai callé: «Code 66, 10-4» à Charette pour qu’y les ouvre itou.

— Vous avez des codes en plus…

Jean fit mine d’être impressionné.

— Les mêmes que dans’police. On partage ben des affaires, tsé. On est ben gros respectés par la police itou. Y peuvent pas toute faire. Y savent qu’on est du même bord. Du bon bord! Y en a même qui disent qu’on a une job ben plus dangereuse qu’eux autres, vu qu’on a pas d’gun pis qu’on combat les mêmes criminels. Ç’a pas d’maudit bon sens quand tu y penses deux secondes… On devrait toute avoir des guns. On est en guerre, après toute. Pis les crottés, là, ceux des gangs, y l’savent ben qu’trop qu’on est vulnérables de c’bord-là. Y sont pas caves. En tou’es cas… Faque la nuit s’installait, y faisait noir, pis pas à peu près. Les lampadaires prenaient du temps à s’allumer dans l’stationnement. C’pas mêlant, on voyait rien vingt pieds en avant. J’sais pas c’qui s’passait, mais c’tait louche en crisse. Ma théorie, c’est qu’y avaient coupé les fils exprès pour pas qu’on les voye arriver… J’étais alerte en chien. J’tenais ma lampe de poche ben serrée dans mes mains, prêt à sortir pis à fesser dans l’tas si y fallait. L’gros Charette, lui, arrêtait pas d’taper son bat de baseball dans sa grosse main. Y fait ça tout l’temps quand y sent qu’on va s’battre. Ça l’met dans l’mood.

— J’me rappelle, confirma Manon. C’est toute qu’un gorille c’te maususse-là! Y nous a souvent sauvé les fesses quand ça brassait trop d’ins clubs.

— Méchant bon gars pareil!

Manon et Arthur semblèrent léviter, envahis par une soudaine poussée de nostalgie. Manon, inspirée, se servit une nouvelle bière. Elle maintenait la cadence. Arthur se désaltéra aussi, puis reprit son récit où il l’avait laissé:

— La tension était palpable d’ins environs. C’t’à c’t’heure-là qu’avaient eu lieu les autres vols. On pesait su’a suce de nos chars chacun notre tour, pour faire du bruit pis leu’faire peur… Pis tout d’un coup, j’ai vu quèqu’chose bouger au loin. J’ai callé l’gros Charette: «Code 06, l’gros, code 06, 10-4.» J’ai mis mon bat d’aluminium pis ma lampe de poche su’l’siège à côté, pis j’ai agrippé mon volant à deux mains: j’étais prêt à foncer si y fallait. J’avais la patate qui pompait en batinse.

Il mimait sa position dans la voiture, plissait les yeux et regardait au loin. Marie, Manon et Jean se sentaient transportés en plein stationnement. Aucun effet n’était ménagé pour reconstituer les événements dans les moindres détails.

— J’arrêtais pas d’penser à quel point mon boss avait mis toute sa confiance en moé pis à quel point y fallait pas que j’le déçoive. Ç’aurait été trop pour lui. Chus comme son fils. Y aurait pas été capable de l’prendre… J’étais décidé: personne allait toucher à une poignée des entrepôts! Oh que non! Pas tant qu’Arthur Tétreault était en charge, tabarnak! C’tait mal me connaître en ostie!

Il cogna sa bière sur la table pour mieux souligner sa dernière affirmation; la broue monta en flèche et déborda rapidement du goulot. Il y en avait partout sur la table. Marie et Manon s’amenèrent d’urgence, chiffon en main, prêtes à intervenir. Arthur avait mal calculé son dernier geste et n’appréciait visiblement pas la tournure des événements: il avait perdu le contrôle et la scène versait dans le vaudeville. C’en fut trop quand Manon mouilla le bout de sa guenille de sa salive et frotta vigoureusement la chemise d’Arthur, sur laquelle quelques gouttes de Wildcat étaient tombées. La honte! Décontenancé, touché au cœur même de son orgueil, il la repoussa vivement.

— OK, OK, ça va, c’pas de l’acide!

Manon retourna se perdre dans sa fumée, tandis que Marie terminait d’essuyer le dégât. Arthur retrouva sa contenance, puis continua comme si rien ne s’était passé:

— Comme j’vous disais avant d’être dérangé: une ombre est apparue, sortie de nulle part, juste derrière l’entrepôt numéro 5, celui qui est bourré à ras bord de TV dernier cri. Pis une deuxième, ostie, qui s’approchait aussi d’la porte pis du stock. Moé pis l’gros Charette on pesait à répétition su’l’gaz pour marquer notre territoire, mais ces gars-là, on dirait qu’le danger ça les attire. Y ont peur de rien pis y continuaient à avancer comme si on était pas là… Y fallait passer à la deuxième étape, pas l’choix, on était rendus là. C’tait ma réputation qui était en jeu! Tu comprends-tu c’que j’te dis, mon Johnny Boy?

Jean lui signifia qu’il n’oublierait pas la leçon. Arthur sembla satisfait de sa réaction et enchaîna:

— Faque j’ai callé la shot à Charette: «Code 33, j’y vas!» J’ai pesé su’l’champignon de toutes mes forces pis j’ai foncé vers eux autres avec mon char. La vie, c’t’une jungle, pis c’est les plus vites pis les plus forts qui survivent. Moé les questions, j’laisse ça aux pousseux d’crayons!

Il hochait de la tête pour démontrer qu’il ne pouvait être plus d’accord avec sa propre affirmation.

Arthur prit une gorgée de bière, puis plus rien. Que les regards en attente et le bruit de la hotte qui aspirait la fumée de cigarette. Il avait ainsi mis fin à son histoire, d’un coup sec, par une morale anti-intellectuelle simpliste.

— Ben là, Ti-Thur, tu nous racontes pas comment ça s’est terminé? T’es as-tu frappés ou non, les voleurs? Qu’est-ce qui s’est passé?

Marie avait les bras levés et des points d’interrogation dans les yeux.

— Ah, ben non, ben non… C’tait juste nos backups qui s’en v’naient prendre nos places. Y faisaient l’tour à pied pour s’assurer que toute était OK. Ostie qu’y ont failli y passer!

Il ne pouvait plus s’arrêter de rire. Marie en avait la mâchoire décrochée.

— Attends un peu, là… Tu veux dire que les deux gars sur qui tu fonçais, c’étaient des gardiens de sécurité?

Arthur semblait au-dessus de ses affaires.

— Ben oui, des méchants amateurs, ostie, ça s’fait pas, ça, arriver à pied sur un lieu de surveillance! J’peux-tu t’dire que j’l’ai noté dans mon rapport pis qu’mon boss va leu’passer un savon…

— Mais les as-tu tués ou quoi? s’inquiéta Manon.

— Ben non, ben non. Y ont sauté su’l’côté, mais juste à temps par exemple, parce que j’leu’fonçais drette dessus. J’étais en plein su’l’target.

— Mais t’es complètement malade!

Marie était particulièrement choquée, ce qui fit s’esclaffer Arthur encore plus fort.

— Relaxe, p’tite sœur. C’tait plus drôle qu’autre chose. Pis c’est les risques du métier, tsé. On sait toute dans quoi on s’embarque quand on enfile l’uniforme. Même eux y riaient à’fin. Pas su’l’coup, là, mais après, tsé, après coup, une heure après, mettons. Maintenant, c’est rendu une grosse joke dans l’équipe. On va tellement les niaiser avec ça au party d’fin d’année, tu peux compter su’moé. Ostie que j’en manque pas une! C’est bon pour le team spirit, ces affaires-là…

Ils étaient bouche bée. Arthur riait, fier de son histoire. Il se leva pour se verser un verre d’eau, en vain.

— Y a pus d’eau?

— Ç’a coupé y a quèques heures.

— Sacrament… Ça va mal à’shop! Qu’est-ce qu’y font, les ostie d’fonctionnaires? Y m’semble que c’est pas si compliqué qu’ça faire aller de l’eau d’ins tuyaux? Ça paraît qu’c’est l’gouvernement qui est en charge… Ostie d’gang d’incompétents! Donne ça au privé pis y vont toute régler c’te nuitte…

Il continua de se défouler sur les incapables et les fainéants qui n’en faisaient jamais assez à son goût. Manon et Marie tentaient de le calmer lorsque le téléphone sonna. Marie se précipita sur le combiné dans l’entrée. Jean la suivit.

— Allô?

Elle laissa échapper un grand soupir de soulagement et ses traits se détendirent d’un coup.

— Mon amour! T’es encore vivant! J’suis tellement heureuse d’entendre ta voix.

Toute la maisonnée l’entourait. Elle fit signe à sa famille que Louis était sain et sauf.

— T’es où? Qu’est-ce que tu fais? Pourquoi c’est si long?

Louis avait la voix fatiguée.

— Je t’expliquerai quand je vais passer plus tard ce soir, ou, au pire, demain matin.

Marie se mit à trembler. Jean se crispa: il n’aimait pas voir sa mère dans un tel état. Ça n’augurait jamais rien de bon.

— Comment ça, tu vas «passer»? Qu’est-ce que tu veux dire?

— J’resterai pas longtemps.

— Quoi? Mais pourquoi? Tu dois retourner à la maison?

— Non. C’est compliqué. J’peux pas t’expliquer ça au téléphone, mais j’suis pas loin, inquiète-toi pas. Et j’vais rapporter des provisions.

Le visage de Marie devint livide. Elle s’écrasa de tout son poids sur une chaise. Le ton de sa voix changea, perdit toute force.

— J’comprends pas ce que tu dis. J’comprends pas…

— Faut que j’te laisse, Marie.

— Pourquoi tu m’appelles Marie, tout d’un coup?

— À plus tard.

Louis n’était plus au bout du fil.

Elle raccrocha, atterrée, fixant le tapis.

Irène prit son visage entre ses mains et le releva.

— Qu’est-ce qui se passe?

— J’sais pas. Y a dit qu’y m’expliquerait plus tard.

— Y va bien? Y est rien arrivé?

— Non. Y est pas loin pis y va ramener des provisions…

— Bon, ben le reste, c’est secondaire. Tout est bien qui finit bien! Y a pus rien à voir ici.

Arthur, Manon et Irène allèrent rejoindre leurs télévisions.

Jean prit la main de sa mère sans rien ajouter. Elle le regarda, tenta de le rassurer, mais son sourire refusait de prendre forme.

— Qu’est-ce qui se passe, maman?

— J’sais pas, Jean, j’sais pas, mais j’ai peur. J’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie.

Marie se blottit dans ses bras et frissonna contre lui. Mais elle ne pleura pas. Il avait l’impression de tenir une enfant, et que sa mère était en train de flancher de nouveau, de retomber dans la noirceur. C’était au tour de Jean d’avoir peur.

Il la serra et lui flatta le dos.

Ils restèrent ainsi un long moment, dans une chaleur commune, à se protéger contre les menaces invisibles qui tournoyaient autour d’eux comme des requins excités par l’odeur du sang. La maison était silencieuse, ses habitants, endormis. Jean n’avait pas sommeil et terminait de lire sa troisième bande dessinée de la soirée lorsque des bruits lui parvinrent du sous-sol: c’était la porte du garage qui s’ouvrait.

Il se leva et se rendit au salon, où sa mère était plongée dans un sommeil médicamenté, un masque protégeant ses yeux de la lumière du monde.

— Maman? Maman?

Il la secoua tendrement.

— Papa est ici. Faut que tu te lèves.

Elle finit par revenir à la vie. Péniblement. Confuse.

Marie ne pouvait dormir sans somnifère depuis des années. Elle frôlait maintenant la dose maximale, qui la plongeait dans un repos sans rêves ni angoisses. Jean l’avait souvent vue dans un tel état d’égarement. Il savait que ça passerait. Que soudainement, elle s’en extirperait et qu’elle reviendrait à elle. C’est ainsi que commençait chacun de ses matins. Mais jamais elle ne se réveillait en pleine nuit.

Les paupières de Marie étaient terriblement lourdes.

— Papa est là, y est en bas.

Jean tenta de la redresser pour qu’elle s’assoie, le temps de se réveiller complètement, mais son corps était mou et glissait entre ses mains.

Au sous-sol, des portes s’ouvraient et se refermaient. Jean regarda nerveusement en direction du corridor; il ne voulait surtout pas que quelqu’un vienne les retrouver. Ça ne les concernait pas. Puis ce serait humiliant pour sa mère, et pour lui. Il sentit son estomac se nouer, pressentit qu’il y aurait un avant et un après, qu’il vivait un moment charnière de son existence.

Marie était incapable de sortir des brumes du sommeil. C’était au-dessus de ses forces. Il la recoucha. Elle gémit en tendant le bras vers son fils.

— C’est rien, maman, rendors-toi.

Il replaça son masque de nuit sur ses yeux et recouvrit son corps de couvertures. Puis il déposa un doux baiser sur son front.

Il prit une grande respiration et alla faire face à son destin.

*

Louis déchargeait la voiture, empilait les vivres dans le sous-sol. Tout ce qui avait été promis s’y trouvait: d’énormes bouteilles d’eau, des conserves en grande quantité, des piles, des chandelles, même de la bière. Le trésor semblait excessif.

En posant son pied sur la dernière marche de l’escalier en colimaçon, Jean provoqua un craquement. Son père sursauta.

— Ah, Jean, c’est toi! dit-il en se retournant. Tu m’as fait peur.

Il semblait surpris en flagrant délit.

— J’peux t’aider?

— Merci, mais c’est la dernière boîte.

Ils restèrent face à face, à se dévisager, pendant de nombreuses secondes. Puis Louis brisa le silence:

— Tu pourrais aller chercher ta mère, s’il te plaît?

— J’ai essayé de la réveiller, mais elle est complètement sonnée.

— Tu sais si elle a pris une double dose de son somnifère?

— J’sais pas, mais elle viendra pas.

Louis n’avait pas prévu faire ainsi face à son fils.

— Tu peux lui faire un message?

— Tu t’en vas?

— Euh… Oui…

Des larmes montèrent aux yeux de Jean et brouillèrent son regard. En une fraction de seconde, il avait tout saisi, sans vraiment comprendre.

— Viens dans mes bras, le supplia Louis.

Jean ne bougea pas. son père franchit les quelques pas qui les séparaient et serra le corps frêle et secoué de pleurs de son fils.

Jean était dans un rare état d’abandon. Les contacts physiques entre eux étaient inhabituels, ce qui magnifiait d’autant plus la rencontre.

— Tu veux que j’te dise la vérité?

Jean hocha la tête.

— J’te dois au moins ça… Mais avant, j’veux te dire que je t’aime et que je t’aimerai toujours. Tu comprends?

Jean se détacha de son emprise.

— Ta mère aussi je l’aime et je l’aimerai toujours. Seulement, j’étouffe, j’étouffe avec elle. C’était pas comme ça au début. C’était pas comme ça jusqu’à ses dépressions à répétition. J’ai longtemps espéré que les médicaments l’aideraient à reprendre le dessus, mais ç’a fait qu’empirer les choses…

Jean le regarda et lui lança sans détour:

— Tu nous quittes en pleine crise du verglas?

C’était au tour de Louis d’avoir les yeux pleins d’eau.

Jean sentait une colère sourde et profonde inonder son cerveau.

— J’ai un fils, un autre fils. Il a six mois. Il a besoin de moi. Il est fragile, malade, pis la situation est dangereuse pour lui. Sa mère aussi a besoin de moi. Toi, t’es grand maintenant. Tu peux passer à travers.

Les mots s’empilaient dans la tête de Jean, mais refusaient de sortir. Pourquoi? Pourquoi leur faire subir cela? Ici et maintenant? C’était injuste et cruel. Il serra les poings, sentit ses ongles percer la peau de ses paumes.

— J’comprends que tu m’en veuilles, dit Louis. Parfaitement. Tu me pardonneras peut-être, un jour.

Il se retourna et monta dans sa Mercedes.

Entre les éclairs de colère, le visage de Marie émergea dans l’esprit de Jean.

— Et maman, elle a pas besoin de toi? cria-t-il.

Louis ne répondit pas, sortit du garage et se fondit dans la nuit, sans salut ni au revoir.

*

Jean referma la porte du garage le plus discrètement possible. Il avait honte. Pour lui, et pour sa mère. Comme s’il pouvait être tenu responsable de ce désastre.

Il ne désirait plus qu’une chose: dormir. Oublier. Fuir. Ç’aurait été le moment parfait pour explorer les secrets que contenait le sous-sol, mais la peur s’était emparée de lui: il avait l’impression de marcher sur les lieux d’un quelconque crime.

Il remonta les marches sur la pointe des pieds, sans manquer de remarquer au passage qu’un trousseau de clés brillait dans une cavité mal dissimulée sur le côté de l’escalier.

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