La tempête

Gabriel Anctil · Chapitre 4 sur 5 · partie 1/2

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La tempête

Jour 4 - 10 janvier 1998

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

JOUR 4

 

10 janvier 1998

 

Les rayons de soleil festoyaient sur sa peau. Les poissons multicolores frôlaient son corps, submergé par un bien-être comme il n’en avait jamais ressenti. Il regarda au loin, attiré par une lumière rougeâtre qui brillait au fond de la mer. Il donna un premier coup de palme, puis un second, et les enchaîna à toute allure, s’éloignant rapidement de la surface. Il accéléra la descente, hypnotisé par l’aura scintillante qui se réverbérait partout dans ce théâtre sous-marin, colorant sa peau de ses reflets chatoyants. Qu’est-ce qui se trouvait au fond de l’eau? Quel trésor lui insufflait ce bonheur et cette énergie nouvelle? Jean souriait, épanoui, libéré d’un poids ancestral, gonflé d’espoir. Il tendit la main vers l’avant, puis tout le corps; voulut, plus que toute autre chose dans son existence, pénétrer dans cette étoile rouge des profondeurs, entrer en elle, quitter le monde ancien et disparaître dans sa sensualité et sa chaleur…

— Est r’venue!

… Plus il approchait et plus son corps vibrait, envahi par ses caresses qui l’appelaient, l’attiraient dans ses rayons de volupté; il était si proche maintenant, enfin à portée, il allait fusionner…

— Réveillez-vous! Réveillez-vous!

… mais quelque chose l’aspira soudainement vers la surface, le froid et la terre ferme qu’il tentait de quitter…

— Est r’venue! Est r’venue!

… Il luttait de toutes ses forces, mais la mer disparaissait autour de lui dans un grand remous impétueux, qui emportait les poissons-perroquets et les poissons-lunes, les coraux multicolores et les algues dansantes. Tout était englouti dans un immense trou noir qui avala jusqu’à son corps.

La porte de la chambre de Jean s’ouvrit dans un violent fracas. Il bondit comme un ressort mécanique.

— Eille, le fainéant! Réveille-toé! L’eau est r’venue. L’eau est r’venue!

Manon assassinait de nouveau ses rêves, l’extirpait de son paradis perdu pour le rappeler brutalement à sa réalité de réfugié.

Elle ouvrit la porte de la chambre d’Irène et hurla dans la noirceur de la pièce:

— Madame Tétreault, v’nez voir, l’eau coule! On est sauvés, l’eau a r’commencé à couler!

Jean l’entendait de loin crier comme une hystérique, comme une mystique frappée d’apparitions à répétition.

— On est sauvés! On est sauvés!

Irène se demandait probablement, comme Jean, de quoi exactement ils étaient sauvés. De la soif? Ils avaient de quoi boire. De la mort? Elle ne pointait pas encore. De cet enfer familial qui leur rappelait constamment, du matin au soir, à quel point ils étaient différents? Mais ils étaient encore prisonniers des éléments. Il n’y avait plus qu’un constat possible: ils n’éprouvaient aucun amour les uns pour les autres, la cohabitation était pénible, voire impossible, et ils se rapprochaient inéluctablement de l’explosion.

— Pour l’amour! C’est quoi tout ce tapage, encore?

Irène, en jaquette, émergea de sa chambre, les cheveux en bataille, les yeux petits, les deux bras tendus, avançant à tâtons dans le corridor dont elle ne percevait qu’approximativement, pour l’instant, les contours.

— Madame Tétreault, l’eau, c’est vrai, est r’venue!

— Ben oui, j’pense qu’on a compris, là, on a compris.

Jean resta dans son lit, appuyé sur ses coudes. Il sentit la colère irriguer son corps entier, monter vers son cerveau de plus en plus stimulé par une haine profonde, bombardé d’images de violence et de destruction qu’il avait peine à censurer.

Ses mains et ses orteils agrippèrent le drap de toutes leurs forces. Sa mâchoire serrée crispait tous les muscles de son visage. Il se sentait attaqué au plus profond de son intimité et il allait défendre son territoire comme une bête traquée.

Manon parcourut toutes les pièces de la maison pour propager la bonne nouvelle comme d’autres auraient appelé les fusillés. Elle les réveilla tous.

Jean tourna la tête et vit j’heure: 6 h 15. Quelque chose se libéra. Une bombe détona. Le matelas qui le soutenait gronda. Il se leva d’un bond et traversa le corridor en quelques enjambées. Elle était là, l’air bête, en pyjama à motifs de guépard, à tapoter l’eau du bout des doigts, hypnotisée par sa présence. Autour de l’évier, les sinistrés se regardaient, endormis, se demandant encore ce qui justifiait un tel boucan, ce qui pressait tant. Jean éclata à cinq centimètres du visage de sa tante:

— Eille, crisse de folle! C’est quoi, ton ostie de problème? Pourquoi tu nous réveilles à 6 h du matin? Déjà qu’on endure tes ostie de remarques désagréables à longueur de journée, crisse-nous patience le matin, le midi, le soir! Parle-nous pus pis prends ton câlisse de trou!

Il lui cracha des insultes, excédé, dépassé par les intrusions répétées de son oncle et de sa tante qui faisaient tout en leur pouvoir pour empoisonner leur séjour, le sien en particulier. C’était à cause d’eux que son père avait fui. Elle allait payer pour tous les autres.

Tout le monde était saisi. Mais ni Marie ni Irène n’eurent la moindre réaction pour le retenir. Jean sentit qu’il parlait en leurs noms également. Manon ne respirait plus, la main toujours tendue sous l’eau, pointant le miracle du doigt. Jean hurla de nouveau:

— TABARNAK!

Le stress des dernières journées, le mépris ressenti, le désespoir, l’épuisement, l’abandon, la haine de son propre sang, de cette famille éloignée débile et méchante: c’était toute cette accumulation qui sortait de sa bouche en éruption. Il allongea le bras, pointa son index entre les deux yeux de sa tante et la fusilla du regard.

— Si tu me déranges une autre fois avec ton crisse d’air bête, j’garantis pus rien!

Manon tremblait.

Jean tourna les talons et alla s’enfermer dans sa chambre, en claquant la porte derrière lui.

Personne ne vint voir Jean de la matinée. Il ne réussit pas à se rendormir, mais au moins, il avait regagné sa solitude. Il lui était impossible de passer plusieurs jours sans s’y plonger. Complètement. Pour se retrouver. Sans ce nécessaire refuge, il se sentait perdu dans la cacophonie de la société. Il avait eu des instants à lui, depuis son arrivée, mais de sentir qu’à n’importe quel moment, sans aucun remords, Manon ou Arthur pouvaient pénétrer dans la chambre qu’on lui avait assignée augmentait son sentiment d’être assiégé. Ce n’était plus possible. Qu’on vienne le chercher quand tout serait réglé. D’ici là, il resterait barricadé.

*

On cogna trois petits coups à sa porte. Sans s’en rendre compte, il s’était finalement assoupi. Plus aucune musique ne jouait dans ses écouteurs.

— Ti-Jean, c’est grand-maman. T’es réveillé?

— Ça s’en vient…

— Prends ton temps. Quand tu seras prêt, tu viendras dans mon boudoir. J’vais te préparer un bon dîner. On va manger tranquilles, la porte fermée, pour pas être dérangés, pis on va jaser.

Irène savait comment le prendre. Il leva son état de siège.

— Ça sera pas long.

Il était près de 1 h de l’après-midi et la maison baignait dans un silence surprenant. Jean alla s’asperger le visage dans la salle de bain, puis se dépêcha d’aller retrouver sa mère. Il n’avait pas eu le temps, ou le courage, de lui avouer avoir vu son père la veille. Mais une fois arrivé dans le salon plongé dans la pénombre, les rideaux fermés, il comprit que Marie avait décidé de retourner au pays de Morphée, où plus rien ne l’atteignait. Elle fuyait. La réalité. La finalité de la situation.

Jean se pencha au-dessus d’elle, caressa ses fins cheveux, écouta son souffle doux, lent, aller et venir dans son corps abandonné au repos médicamenté: elle avait l’air d’une enfant. Fragile, mais belle.

Son père étant allé rejoindre une autre famille, celle qu’il avait choisie, sa vraie famille désormais, celle qu’il avait décidé de protéger en ces temps menaçants, c’était maintenant à Jean de s’occuper de sa mère, de la rassurer, de l’accompagner, de la protéger. Mais de quoi exactement? Des éléments? Des médicaments? De ses sentiments? D’elle-même? Était-il possible de protéger quelqu’un de lui-même?

Jean regarda sa mère une dernière fois, son corps inerte, son esprit barricadé dans sa prison dorée, puis ressentit malgré lui un profond sentiment de mépris. Il se leva, incapable de la détester, mais enragé tout de même par tant de mollesse. Ce n’était pas à lui d’être l’adulte ici, ce n’était pas à lui de tout régler. C’était trop. Tous ces fuyards qui se complaisaient dans leurs névroses, ça devenait trop intense, trop compliqué pour lui.

Des coups retentirent: on cognait à la porte d’entrée.

Jean détourna le regard du corps inanimé de sa mère, puis alla ouvrir. Sur le perron, un homme baraqué portant un imperméable foncé bloquait l’horizon.

— Bonjour, jeune homme. J’voudrais parler à Arthur Tétreault, s’il te plaît.

— Y est pas ici.

— Y habite bien ici?

— Oui, mais y travaille. Y devrait revenir vers l’heure du souper.

— T’es son fils?

— Son neveu. On est ici parce qu’on a plus d’électricité chez nous.

— C’est pas facile, j’suis dans la même situation.

— …

— Ton p’tit nom, c’est quoi?

— Jean.

— Ah, comme mon collègue! Enchanté, Jean.

— Et vous, vous êtes qui?

— Enquêteur Papineau. Y a-tu un adulte dans la maison?

— Non, j’suis seul. Mes parents sont partis chercher de la nourriture.

— Est-ce que tu seras ici quand ton oncle reviendra?

— Oui.

— Si j’te laisse ma carte, peux-tu lui donner et lui demander de m’appeler le plus vite possible?

— Oui.

— Merci beaucoup, Jean.

— Y s’est passé quelque chose de grave?

— Non, non, une simple formalité. Mais c’est très important que tu lui donnes, OK?

— OK.

— Bonne chance pour l’électricité.

— Merci.

Le policier partit. Jean referma la porte en glissant la carte dans sa poche. Il eut soudain l’impression de détenir quelque chose qui pourrait lui être utile dans sa quête de liberté.

Dans le boudoir, casque d’écoute aux oreilles, Irène regardait des reprises de son émission préférée: Les belles histoires des pays d’en haut. Rien, selon elle, n’avait depuis égalé la qualité de cette production. Et par qualité, évidemment, elle faisait référence à celle du français pour le moins ampoulé des dialogues. Jean doutait fortement que les premiers colons s’étaient exprimés à l’aide de phrases aussi bien construites et avaient détenu un vocabulaire aussi précis. Mais peu importe, il y avait des curés, des notaires, des avocats, tous les éléments de la petite bourgeoisie canadienne-française, et Donalda, la pauvre Donalda, la victime par excellence qui attirait la sympathie et la pitié de sa grand-mère, qui n’en avait que pour les faibles et les exploités.

En apercevant son petit-fils, elle enleva ses écouteurs.

— C’est-tu assez bon, ce programme-là!

Elle en roucoulait de plaisir.

— C’est pas comme les autres niaiseries qu’on nous présente, pleins d’guidounes pis d’couchettes, comme Lance et compte.

Cette série était apparue au petit écran voilà une dizaine d’années et restait depuis, pour elle, le symbole absolu de la dépravation de la télévision et, plus largement, de la société québécoise. Elle en avait regardé cinq grosses minutes, était tombée sur une «scène de fesses», et n’avait pas eu besoin d’en voir davantage pour se faire une opinion.

— Y a pas de filles toutes nues là-dedans pis c’est pas moins intéressant pour autant. On comprend ce qu’y a à comprendre pis le français y est respecté. Y a pas de jurons pis de sacrage à tout bout de champ.

Elle regardait cette émission chaque midi, une heure de nostalgie par jour qui la plongeait dans un état de profonde détente. Elle esquissait un sourire de satisfaction qu’elle maintenait du générique du début jusqu’à celui de la fin et poussait, à intervalles réguliers, des rires bien sentis pour souligner chacun des mots d’esprit du curé, qui n’en manquait pas une pour dérider ses ouailles.

— C’est tranquille, remarqua Jean.

Irène lui sourit.

— Ta mère dort, elle en a bien besoin. Et Manon étudie au sous-sol. C’est pas drôle, hein, ce qui arrive avec ton père?

— Non…

— Tu parles d’une histoire, être réquisitionné par le ministère de la Santé pour venir en aide aux victimes du verglas. Comme si on avait besoin de ça.

— C’est maman qui t’a dit ça?

— Oui.

— …

— Quoi, qu’est-ce qu’y a?

— Non rien, rien…

Les plaines labourées des Basses-Laurentides firent leur apparition en même temps que les noms des génies derrière cette création. Elle ferma la télévision et se leva pour aller préparer le dîner de son petit-fils.

— Installe-toi, mon beau. J’reviens avec un repas qui va te r’mettre su’l’piton!

— Tu veux pas écouter les nouvelles?

— Surtout pas. Elles sont pas bonnes. Au moins, il a arrêté de pleuvoir.

Jean s’approcha de la fenêtre: c’était vrai. Il ne l’avait même pas remarqué en ouvrant la porte à l’enquêteur. Pour la première fois depuis cinq jours, plus rien ne tombait du ciel. Les arbres qui avaient tenu le coup courbaient toujours l’échine sous leur joug de glace, mais la malédiction avait cessé de s’abattre. Il décida de s’en tenir à cette bonne nouvelle. Il devait à tout prix tenter de garder le moral.

Irène revint de la cuisine avec un cabaret sur lequel trônait son repas de roi: un sandwich au poulet comme elle seule savait le faire – elle y ajoutait des oignons, de la relish et de la mayonnaise –, accompagné de chips au vinaigre et d’un Canada Dry avec une paille.

— Mange, ça va te redonner des forces.

Elle s’installa dans son La-Z-Boy, déterra une paparmane d’une de ses cachettes secrètes, la déposa sur le bout de sa langue, puis se mit à se bercer.

— C’est fou, hein, on est six ici, depuis à peine quatre jours, pis c’est chicane après chicane. Les gens sont pus capables de s’endurer, de vivre ensemble. Les choses ont bien changé depuis mon temps…

— Comment ça?

— Les familles nombreuses, ça avait beaucoup de désagréments: fallait tout partager, se serrer la ceinture, l’intimité existait pas… Mais maudit, on avait du fun pareil! On possédait rien, mais me semble qu’on avait tout le temps le goût de faire la fête.

Jean adorait écouter sa grand-mère lui raconter des bribes de sa vie. Cette femme était née alors que la Première Guerre mondiale faisait rage en Europe. Elle avait été témoin des grands bouleversements qui avaient marqué le e XX siècle. L’histoire intéressait Jean et il avait la chance d’avoir devant lui une personne qui avait été impliquée directement dans des événements qu’il ne connaissait qu’à travers les films et les livres. Jean profitait de toutes les occasions qu’il avait, de plus en plus rares, pour faire parler sa grand-mère. De Duplessis qu’elle admirait tant, qui avait laissé le Québec sans dette, qui «dépensait pas l’argent qu’il avait pas, lui!»; de Jean Drapeau, son autre héros politique, qui «n’augmentait pas les taxes, lui!»; de Dollard des Ormeaux, qui avait sauvé la Nouvelle-France de l’assaut des sauvages; de Frontenac qui répondait aux Anglais par la bouche de ses canons; et de la grande Marguerite Bourgeoys, qui soignait les pauvres et les Indiens à coup de courage et de chapelets. Ils discutaient de tous ces glorieux Canadiens français d’avant la Révolution tranquille qui trônaient au panthéon d’Irène. Mais ils parlaient aussi d’elle, de sa famille, de son parcours, des épreuves qu’elle avait subies et des gens qui avaient parsemé son existence de modestes bonheurs.

Jamais il n’y avait de vantardise chez Irène, d’éclatantes victoires ou de succès flamboyants. Il n’y avait que cette humilité chrétienne, cet amour des déshérités qui lui avaient été transmis par les bonnes sœurs qui avaient pris soin d’elle dès sa tendre enfance et qu’elle considérait comme de véritables saintes. À son tour, elle avait aidé, aimé, sauvé, sa vie durant. Chaque journée de son existence était habitée par cette générosité débordante et désintéressée, par le don de soi, total, perpétuel, par le souvenir de cette époque où dominaient la religion et le «cheuf», sans heurts ni remises en question, sans révolution, le dos à jamais rond.

— Vous étiez combien d’enfants dans ta famille?

— Sept.

— C’est beaucoup.

— À l’époque, c’était pas énorme. Ton grand-père Paul-Émile, par exemple, venait d’une famille de seize enfants.

— Seize! C’est fou.

— Môman en aurait eu beaucoup plus, mais elle est morte trop jeune.

— De la grippe espagnole, c’est ça?

— La pauvre. Elle était à bout de forces. On l’a tous attrapée. Elle a guéri ses sept enfants, pis’est restée prise avec… Elle avait pus les ressources pour résister. Elle est décédée, épuisée. Seul mon frère Richard, le p’tit dernier de la famille, en a gardé des séquelles: il est devenu aveugle d’un œil. Elle l’a allaité jusqu’à la fin. Elle s’est sacrifiée pour nous.

— T’avais quel âge?

— Deux ans. Je l’ai à peine connue.

Elle fixa le vide pendant un instant. C’était la grande douleur de sa vie. La première d’une série d’épreuves comme peu de gens en subissent au cours de leur existence.

Jean connaissait bien l’histoire. Sa mère la lui avait racontée de nombreuses fois. C’était une histoire d’amour pur et d’abandon.

Le père d’Irène s’était retrouvé du jour au lendemain avec la charge de ses sept enfants. C’était trop pour un seul homme. Il avait dû les placer un à un, chez des membres de la famille de préférence, puis dans des congrégations religieuses qui recueillaient depuis toujours les orphelins du Québec.

— Les sœurs de Jésus-Marie se sont occupées de moi jusqu’à ce que je devienne adulte. Elles m’ont tout appris. Tout. Je leur en serai éternellement reconnaissante.

— Ton père s’est jamais remarié?

— Jamais! L’idée lui a même pas traversé l’esprit. Avec môman, il a vécu le grand amour. C’était LA femme de sa vie. Je t’ai jamais raconté leur histoire?

— Peut-être, mais je m’en souviens pus très bien.

Elle lui saisit la main.

— Écoute bien, mon Ti-Jean, c’est la plus belle histoire du monde. Mon père, Édouard qu’y s’appelait, était débardeur. Y a rencontré ma mère, Irénie, alors qu’y avaient à peine vingt ans. Y sont tombés éperdument amoureux l’un de l’autre et mon père a officiellement demandé la main de ma mère au père d’Irénie, qui a refusé de la lui accorder. Y jugeait que mon père avait pas un métier assez payant pour subvenir convenablement aux besoins d’une famille. La réputation de buveurs et de courailleux des débardeurs n’a pas aidé sa cause. La décision de mon grand-père était prise et y avait rien pour le faire changer d’idée. Ç’a jeté mes parents dans un si grand désespoir que môman a décidé de rentrer dans un couvent. Elle est allée s’enfermer, littéralement. Ça serait Édouard ou rien. Mon père, lui, s’est retroussé les manches et s’est dit qu’y montrerait au bonhomme de quoi y était fait: y a commencé à économiser son argent. Parce que pour lui aussi, c’était clair: c’était Irénie et personne d’autre.

— Y étaient vraiment décidés.

— Le mot est faible.

— Et après, qu’est-ce qui s’est passé?

— Après quelques années, ma mère en pouvait pus et a tout avoué au confessionnal: elle était amoureuse d’un homme, elle désirait passer sa vie avec lui, mais en était empêchée par son père. La sœur supérieure a compris la situation. Elle a rencontré mon grand-père et lui a tout expliqué. Devant une telle détermination, y a pas pu faire autrement que d’acquiescer au souhait de sa fille, qui a enfin pu marier Édouard. Mon père était fou de joie: y l’avait enfin pour lui, son Irénie! Même après la mort de ma mère, y a préféré rester seul, même si y était encore jeune et qu’y a jamais manqué de propositions. L’amour, le vrai, c’est plus fort que tout.

Irène lui souriait, mais Jean lisait au fond de ses yeux une tristesse sourde qui semblait accompagner, en filigrane, chacune de ses histoires heureuses, comme si chaque grande joie cachait une tragédie qui finissait toujours par engloutir jusqu’au souvenir des rires.

— C’est une belle histoire. Vraiment. Ça montre aussi à quel point les choses étaient compliquées dans ce temps-là.

— Elles étaient compliquées, mais elles nous permettaient de les apprécier pleinement. Aujourd’hui, tout est si facile que les jeunes apprécient pus rien.

— T’exagères.

— Peut-être un peu, et j’agirais probablement de la même façon si j’étais jeune aujourd’hui. Mais à mon époque, quand on se mariait, c’était pour la vie. Y avait pas de deuxième chance. Alors qu’aujourd’hui, les gens divorcent dès la première difficulté. C’est rendu banal.

Jean ne put s’empêcher de penser à ses parents, au gâchis de leur couple, aux absences répétées de son père, aux pleurs de sa mère, à ces longues journées qu’elle passait noyée dans la brume pour endormir sa souffrance et ses angoisses, ses grandes peurs qui, lorsqu’elles s’emparaient d’elle, lui donnaient l’impression d’être une fleur fragile au beau milieu d’un feu de forêt. La phobie de Marie d’être abandonnée, de ne plus jamais pouvoir se relever, venait peut-être d’un lointain passé.

Comme si elle lisait dans ses pensées, Irène prit Jean dans ses bras et le serra. Ça lui fit du bien. De sentir cette chaleur, ce courage aussi au fond d’elle qui ne s’évanouirait pas, qui ne disparaîtrait jamais, peu importe les événements ou les revirements.

Irène desserra lentement son étreinte.

— C’est parfois compliqué, le monde des adultes, hein?

— Parfois.

— T’en fais pas, tu vas bien t’en sortir, j’en suis certaine. T’as une force en toi qui te mènera où tu voudras. Suis-la pis tu vas être heureux.

— Tu penses?

— Fie-toi à ton instinct. Y te trompera pas.

Elle se recala profondément dans son fauteuil et s’enfila une paparmane qu’elle suça avec férocité.

Jean voulut en savoir davantage sur le parcours de sa grand-mère.

— C’est chez les sœurs que t’as suivi ton cours d’infirmière?

— Oui. Dans ce temps-là, quand t’étais une femme, t’avais le choix entre devenir infirmière ou institutrice. Et dès que tu te mariais, tu devais abandonner ton métier et rentrer à la maison pour t’occuper de tes enfants.

— Ça aussi, ç’a beaucoup changé.

— On était pas malheureuses pour autant.

— T’es restée infirmière longtemps?

— Quelques années, mais j’aimais pas tellement ça. Côtoyer des corps nus du matin au soir, ça m’écœurait un peu. Ma sœur Hermine a adoré ce métier, mais moi, j’avais pas la vocation. Alors j’suis devenue professeure, jusqu’à mon mariage avec ton grand-père Paul-Émile.

— Et votre mariage, c’en était aussi un d’amour?

Elle éclata de rire.

— T’es un p’tit curieux, toi! Mais c’est ben correct de même. Des mauvaises questions, ça existe pas.

— Alors?

— Alors oui, c’était un mariage d’amour. Tu veux connaître notre histoire?

— C’est sûr.

Elle replaça son châle, rejeta une mèche de cheveux vers l’arrière, puis se lança, sourire aux lèvres:

— Tu me ramènes loin aujourd’hui, mon Ti-Jean. Mais on a tout notre temps pis ça me rappelle des beaux souvenirs. J’ai rencontré ton grand-père lors d’une danse. C’était en 1946, peu de temps après la guerre. À cette époque-là, j’étais pas mal naïve, j’avais à peu près rien connu d’autre que le couvent pis les hôpitaux, côtoyé que des bonnes sœurs pis des patients. J’avais encore jamais fréquenté un homme. J’avais eu des flirts, oui, mais rien de sérieux. J’avais juste pas trouvé le bon. Mais quand je l’ai vu, lui, je l’ai tout de suite trouvé à mon goût: y était habillé «full dress» comme on disait à l’époque, et y fumait de façon particulièrement élégante. On s’est regardés et y est venu me parler. Puis on a dansé pendant toute la veillée.

Elle éclata d’un grand rire sonore qui sembla la rajeunir de plusieurs décennies.

— Y avait des belles manières, ton grand-père Paul-Émile. Y m’a charmée en un rien de temps. On s’est fréquentés pendant six mois. On sortait au restaurant, au cinéma, on est même allés à l’opéra. Paul-Émile, le pauvre, y commençait à fatiguer, j’le voyais bien, pis y voulait passer aux choses sérieuses… Un jour, y a décidé que la fréquentation avait assez duré, que mon honneur était sauvegardé, et y a demandé officiellement ma main à mon père, qui a accepté avec empressement. Mon père lui a même dit, je m’en souviens comme si c’était hier: «Y était temps! J’me demandais quand t’allais arrêter de tourner autour du pot.» Paul-Émile est resté tellement bête qu’y a pas dit un mot d’la soirée. Mon père s’était fait refuser sa demande une fois et y voyait bien qu’on s’aimait, que c’était pas d’la frime; y avait juste hâte que Paul-Émile prenne son courage à deux mains pis qu’y passe à l’action. Dans sa tête, c’en faisait une de casée, une de moins à s’occuper. On a célébré notre mariage en grande pompe, en 1947. Ç’a été le plus beau jour de ma vie!

— As-tu des photos de ton mariage?

Irène le regarda, surprise, puis sembla excitée à l’idée de revisiter ces grands moments d’antan.

— Quelle excellente idée, mon Ti-Jean! Ça fait des années que j’ai pas regardé mes vieux albums de photos. Sont dans le tiroir, là, juste derrière toi.

Il y en avait une dizaine en tout, où étaient conservés les souvenirs, les visages, les moments heureux, les naissances, les mariages et les morts; des vies entières étalées sur plus d’un siècle, résumées en quelques centaines de clichés.

Jean approcha sa chaise. Leurs têtes se frôlaient. Irène ouvrit le premier album qui racontait l’histoire de son couple, et commença à en tourner les pages. Sur les photos, Paul-Émile semblait plutôt petit, mais posait toujours fièrement, habillé comme un prince, le torse bombé comme un coq. À leur mariage, il était coiffé d’un haut-de-forme et portait avec dignité la redingote. Il fixait l’objectif sérieusement, avec une touche d’arrogance. La photo d’ensemble rassemblait les deux familles sur les marches de l’église, tachetées de guirlandes et de confettis, dans une collection de chapeaux melon, de capelines, de moustaches et de faces bêtes, qui entouraient comme autant de brebis soumises un prêtre tout-puissant qui croisait les mains contre sa bedaine proéminente avec un air satisfait. C’était il y a une cinquantaine d’années et le clergé dominait alors toutes les sphères de la société. Vingt ans plus tard, il perdrait son pouvoir. Cette photo était le témoin de la «Grande Noirceur». Elle aurait pu être datée d’il y a deux siècles tellement elle semblait appartenir à un monde dont il ne restait presque aucune trace.

Irène, quant à elle, resplendissait de bonheur et tenait à deux mains le bras de son mari, s’accrochait à son amour, comme s’il menaçait de s’envoler au moindre coup de vent. Ses traits étaient doux, ses pommettes, rondes et saillantes, et ses lèvres, généreuses. Elle portait une robe blanche plutôt sobre, qui mettait en valeur ses courbes plantureuses.

— T’étais belle!

— Pas pire, hein? À l’époque, j’me trouvais plein de défauts, mais en me regardant aujourd’hui, j’dois dire que j’étais un beau brin de fille!

Elle s’esclaffa. Ce bain de jouvence lui faisait le plus grand bien et lui redonnait des couleurs.

— Ç’a été un grand mariage d’amour. Pourtant, rien nous liait, en apparence: Paul-Émile avait été élevé en campagne, alors que j’avais à peu près jamais quitté les limites de Montréal. Y s’était pas usé le fond de culotte longtemps sur les bancs d’école, alors que j’y ai passé une bonne partie de ma vie.

Irène tournait les pages. Elle cessa de parler, absorbée, parfois pensive, parfois triste, riant souvent. Puis elle sentit le besoin de parler davantage de son mari:

— Paul-Émile avait trente-six ans quand on s’est rencontrés et y était passablement expérimenté. Y avait vécu ce qu’y avait eu à vivre, alors que j’venais tout juste d’avoir trente ans et que j’avais passé ma jeunesse à l’abri, protégée par les religieuses des hommes et des tentations. Y me restait encore beaucoup de choses à découvrir. C’est pour ça qu’on a pris notre temps avant de faire des enfants.

Jean sentit que sa grand-mère passait sa vie en revue pour la première fois depuis fort longtemps. Son sourire était mélancolique. Ça l’impressionna profondément d’imaginer qu’elle avait vu et vécu ces différentes époques, qu’elle avait affronté des embûches et des épreuves pour se retrouver aujourd’hui, plus de huit décennies après sa naissance, à regarder le film de son existence avec son petit-fils à qui il restait tout à vivre, le monde à découvrir.

— Y était pas toujours commode, mon Paul-Émile, mais mon Dieu que je l’ai aimé. C’était un homme de chaleur et de courage. Dommage qu’y ait autant souffert dans les dernières années de sa vie…

Irène devint soudain triste. Elle regarda l’avant-dernière photo de l’album, où Paul-Émile, alors jeune homme, portait une camisole blanche et s’appuyait contre une voiture américaine, les bras croisés, en fixant l’appareil d’un air décidé.

— Y a quel âge sur la photo? demanda Jean.

— Y doit avoir à peu près dix-huit ans. C’est à Trois-Pistoles, sur la terre où y est né. On voit le fleuve, en arrière.

Il s’apprêtait à quitter le nid familial, la campagne, le crottin et son petit village pour avaler les kilomètres, découvrir le pays de l’Oncle Sam puis s’établir à Montréal, foncer vers la modernité et ainsi changer le destin de ses descendants à jamais. Son petit-fils Jean en était la preuve vivante, lui qui n’avait jamais dépassé Québec et qui ne connaissait presque rien du pays de son grand-père.

Paul-Émile était débarqué dans la métropole sans le sou, ou presque. Après quelques années, il avait fait l’acquisition, avec son salaire plus que respectable de représentant d’assurances, d’un triplex de la rue De Lanaudière, au cœur de La Petite-Patrie. C’est là où étaient nés ses trois enfants. Il avait par la suite acheté de nombreux édifices à logements, qu’il rénova un à un, puis revendit à gros prix. Avec le temps, il amassa assez d’argent pour s’offrir la demeure de ses rêves, qu’habitaient toujours sa femme et son fils Arthur, chemin de la Côte-Sainte-Catherine.

— Y a rien qui rendait ton grand-père plus fier que de recevoir sa parenté qui montait de Trois-Pistoles ou des States. Y leur faisait visiter la maison pis le quartier en leur disant qu’y habitait le quartier le plus riche du Québec. Y en rajoutait toujours une couche, mais c’est vrai que, pour un fils de fermier, y avait plutôt bien viré.

Irène était incapable de détourner le regard du visage de son jeune mari. Des larmes perlaient au coin de ses yeux. Elle ferma les paupières et deux douloureuses coulées maquillèrent ses joues. Elle ne bougeait plus, semblait chercher au fond de sa mémoire les bons mots pour retrouver sa contenance.

Marie avait déjà raconté à son fils cette période difficile que sa famille avait traversée. C’était au début des années soixante. Le patriarche mourait à petit feu du cancer du pancréas. Ses enfants étaient âgés de huit, sept et deux ans et il ne travaillait presque plus. La douleur et les médicaments le rendaient impatient, frustré, mais surtout terriblement malheureux de ne pouvoir aider, être utile et s’occuper de ceux qu’il aimait plus que tout et pour qui il avait tant sacrifié. Lui qui s’était toujours défoncé au travail, qui s’était acheté un complet avec sa première paie parce qu’il était fier, parce qu’il voulait toujours bien paraître, tiré à quatre épingles, jamais un cheveu de travers, la moustache entretenue, qui avait gravi tous les échelons jusqu’à se rendre à Outremont, était désormais condamné à errer sans but dans sa grande maison, du matin au soir, à sentir le poison l’envahir et à observer sa femme se démener, porter sur ses seules épaules le destin de sa famille à lui, l’homme courageux et orgueilleux, qui n’avait jamais attendu après personne pour aller de l’avant et faire sa vie.

Paul-Émile se sentait comme un bateau échoué, un semblant de vivant qui était désormais privé de ses capacités et dépendait de sa femme pour presque tout. Irène était retournée pratiquer son métier de maîtresse d’école, même si, à l’époque, les femmes étaient peu présentes sur le marché du travail. Elle nageait à contre-courant, mais ne le faisait pas consciemment, ni n’était motivée par de quelconques revendications féministes. Elle le faisait parce qu’elle n’avait tout simplement pas le choix. Elle s’était relevé les manches et avait plongé, tête baissée. Elle avait ainsi tenu à bout de bras une famille affligée par la maladie pendant une quinzaine d’années, sans se plaindre, en se perdant dans le travail et le sacrifice, dans la plus grande tradition catholique canadienne-française.

— Ça va, grand-maman?

Irène sortit un mouchoir de sa manche, s’essuya les yeux puis lui répondit comme si rien de ce qu’il avait observé n’avait réellement eu lieu:

— Tout à fait. Pourquoi?

— Tu semblais triste.

— Ben non, inquiète-toi pas. C’est juste les maudits souvenirs. Quand ça pogne, ces affaires-là… Y en a des bons pis des moins bons. Mais c’est rien que du passé, faut pas s’en faire avec ça.

Jean ne voulut pas la brusquer. N’ajouta rien. Mais il savait parfaitement ce qui s’était passé en parallèle. En plus d’enseigner à temps plein, elle avait dû retourner sur les bancs d’école pour se mettre à niveau et finir son baccalauréat, tout en continuant d’élever ses trois enfants, de soigner Paul-Émile, de préparer les repas et d’entretenir la maison.

La dernière photo de l’album avait été prise beaucoup plus tard que les autres et montrait une famille Tétreault souriante et unie, rassemblée autour d’un énorme gâteau. Des banderoles parcouraient le plafond en tous sens. Ils fêtaient l’anniversaire d’Irène. La photo avait été prise quelques années après que la maladie de son mari eut été diagnostiquée, au moment où il ne travaillait plus et était cloué à la maison. Il se tenait debout derrière sa femme, les cheveux rares, les épaules basses, le visage boursouflé, les traits tirés, l’allure négligée. Il ne restait plus rien du jeune homme ambitieux et fier qui posait les bras croisés, appuyé contre sa voiture de l’année. Il paraissait déjà mort. Un fantôme. Le seul membre de la famille à ne pas sourire. L’oncle Arthur regardait l’objectif avec l’air baveux qu’il avait conservé et tenait Marie dans ses bras musclés. Elle devait avoir huit ou neuf ans et était mignonne comme tout dans sa robe fleurie. Elle écrasait un gros bec mouillé sur la joue de sa mère, qui occupait le centre de la photo, vêtue d’un long tablier, alors que François, jeune adolescent, souriant et en pleine santé, faisait de même, sur l’autre joue. Prise en sandwich, embrassée par ses enfants chéris, Irène riait et paraissait réellement heureuse, mais les cernes qui creusaient les contours de ses yeux trahissaient une fatigue profonde. Ses cheveux, qui partaient dans toutes les directions et qui avaient perdu leur lustre d’antan, indiquaient un certain laisser-aller. Visiblement, elle n’avait plus le temps de se pomponner.

— On formait une belle famille, quand même!

Il ne restait plus grand-chose de cette époque des rassemblements qu’immortalisait cette photo: deux membres de la famille avaient été depuis longtemps emportés par la mort, et Arthur et Marie s’adressaient à peine la parole.

— Jean?

C’était sa mère qui l’appelait au loin.

Irène lui empoigna le bras avant qu’il ne quitte son boudoir.

— On regardera les autres albums une autre fois, lui dit-elle.

— J’aimerais beaucoup ça, oui.

— C’est précieux, la vie, et si j’pouvais t’apprendre une chose ou deux en partageant mon expérience avec toi, ça me rendrait vraiment heureuse.

Elle le serra contre elle comme elle ne l’avait jamais fait auparavant. Avec force et douceur. L’émotion les envahit en même temps. Il se dégagea lentement; il n’allait tout de même pas se mettre à pleurer devant elle. Il sortit de la pièce pour se rendre au salon.

Marie se frottait les yeux. Les rideaux étaient ouverts et la lumière inondait la pièce.

— Est-ce que ton père a donné signe de vie?

— Y est passé hier soir, très tard. Y a déposé des provisions au sous-sol. Tu les as pas remarquées?

— Non. Et alors? Qu’est-ce qu’y a dit?

Jean eut une hésitation, puis décida de soutenir la fabulation de sa mère.

— Y a été réquisitionné par le ministère de la Santé pour aider les sinistrés en détresse psychologique.

— Vraiment? J’en étais certaine.

— Oui. Sa compagnie l’a appelé pis y a dû tout laisser tomber. Y se trouve dans le triangle noir et va tenter de te téléphoner ce soir.

— Ah, j’suis tellement soulagée! Je l’savais qu’y pouvait pas nous abandonner comme ça.

— Ben non, maman, ben non.

— Y va revenir quand?

— Y le savait pas. Y va sûrement dormir là, ce soir.

Elle riait. Jean fixa tristement sa mère. Une vague de rage gronda en lui. Il en voulait à son père, mais orienta sa colère contre lui-même, contre son manque de courage à révéler toute la vérité à sa mère. Mais que pouvait-il vraiment faire? Était-ce à lui de donner le coup de grâce qui la briserait à jamais? Était-il responsable de ce gâchis, de cette immonde lâcheté qui semblait envahir tous ceux qui l’entouraient?

Il était encore incapable de saisir le sens de cette aventure qui, il en était convaincu, n’avait pas dévoilé toutes ses surprises. Mais ce qui était certain, c’est qu’une telle catastrophe faisait ressortir ce qu’il y avait de plus laid, mais aussi de plus beau chez ses proches. Il avait suffi de quelques gouttes de pluie pour que les membres de sa famille se mettent à nu et qu’il apprenne à vraiment les connaître. Pour le meilleur et pour le pire. Jean poussa la lourde porte en bois de l’entrée et fut accueilli par des éclats de soleil. Les branches emprisonnées par la glace resplendissaient sous les caresses translucides de la lumière, qui leur donnaient des allures de veines humaines. Des gouttes libérées couraient le long des amas glacés et tombaient, une à une, sur le sol gelé. C’était beau. Comme l’espoir. Certains arbres argentés tenaient toujours debout, malgré les rivières de pluie verglacée qu’ils avaient encaissées; ils s’entêtaient à supporter les assauts sans craquer, sans s’effondrer, courbant leurs branches jusqu’à l’extrême limite, décidés à tenir bon. Le paysage était surréaliste. Il ne ressemblait à rien de ce que Jean avait observé dans sa vie. Tout était lumière, réflexion et blancheur.

La chaleur du soleil lui fit le plus grand bien. L’air aussi, le vent sur son visage, dans ses poumons. Il engouffra tout l’oxygène qu’il pouvait, expulsa, les yeux fermés, la poussière et le stress accumulés. Les quatre derniers jours lui parurent avoir duré une éternité; il eut l’impression d’être un prisonnier qui pouvait enfin espérer sa libération.

Les escaliers avaient été avalés par la glace, qui y formait un tapis uniforme dangereux. Jean tenta une avancée, mais perdit rapidement pied. Il s’accrocha in extremis à la rampe pour éviter de s’éclater le crâne. La fuite restait difficile; la partie était loin d’être gagnée.

Il se tint là pendant un bon moment, à respirer cet air vivifiant.

— Eille, le jeune, ferme la porte, l’chauffage, c’pas gratis!

Manon n’était jamais loin, toujours prête à crever ses bulles de bonheur et d’insouciance, à assassiner sa solitude et son confort. Il passa devant elle, déterminé, la tête haute, sans même la regarder, puis trouva refuge dans sa chambre, fort d’une nouvelle idée qui avait germé dans son esprit: quelqu’un allait payer pour tout ce qu’il avait enduré. La vengeance serait à la hauteur de l’humiliation. Il en amorça la préparation. De son lit, Jean tendait l’oreille. Il attendait un signal depuis plus d’une heure quand celui-ci surgit soudain du silence ambiant: Manon venait de s’enfermer dans la salle de bain et d’actionner la douche. C’était le temps ou jamais. Il avait quelques minutes pour mettre son plan à exécution, pour tenter de reprendre le contrôle de sa vie et des événements.

Il sauta de son lit, nerveux, et s’engagea dans le couloir vide. Son cœur battait si fort qu’il eut peur qu’on l’entende. Il marcha sur la pointe des pieds, dépassa le boudoir, sans se faire remarquer par sa grand-mère qui bûchait sur ses mots croisés.

Arrivé dans la cuisine, il tomba sur sa mère qui buvait tranquillement un thé. Jean mit un doigt sur sa bouche; Marie garda le silence. Il atteignit la porte de l’escalier, l’ouvrit puis s’engagea dans la descente en colimaçon, dans un état d’excitation extrême. Il avait enfreint l’interdiction de Manon. C’était sa première victoire.

Après trois marches, entre deux briques, dans une cavité mal dissimulée, il trouva le trousseau de clés qu’il avait remarqué la veille. Il le saisit et poursuivit sa descente, fébrile.

Mais que cachait Manon derrière cette porte barrée? Officiellement, c’était l’endroit où elle étudiait. Jean voulait en avoir le cœur net.

Il fit quelques tentatives infructueuses, puis trouva enfin la clé qui lui ouvrit la caverne d’Ali Baba. Jean eut le souffle coupé: dans une grande pièce qui avait des airs d’entrepôt s’entassaient jusqu’au plafond des centaines de boîtes de carton qui contenaient visiblement de nombreux produits électroniques neufs. Il s’approcha pour être bien certain de ce qu’il voyait. Non, il n’avait pas la berlue: partout autour de lui s’empilaient d’énormes télévisions, de coûteux lecteurs DVD, des lecteurs de CD portatifs multicolores, des ordinateurs, des écouteurs, des claviers ainsi que des micro-ondes dernier cri. Il y en avait pour des dizaines de milliers de dollars. Jean se figea littéralement au centre de tout ce stock entreposé. Il souleva quelques boîtes: elles étaient lourdes et contenaient bel et bien des objets. Qu’est-ce qui avait poussé Manon et Arthur à accumuler autant d’équipement? Étaient-ils à la tête d’une organisation de collectionneurs maladifs? Ou de simples acheteurs compulsifs? Non. Jean comprit immédiatement ce qui se tramait ici. Il sourit, mais n’eut pas vraiment le temps de célébrer: sa mère tambourinait des pieds sur le plancher de la cuisine.

Il referma la porte à toute vitesse, la verrouilla, monta les marches quatre à quatre, remit les clés à leur place, puis retourna s’asseoir à côté de Marie. Sa mère lui chuchota:

— Elle vient de sortir de la salle de bain.

Son cœur battait à tout rompre, mais il était tout sourire. Il n’avait jamais été aussi fier de sa vie.

— Tu devineras jamais ce que j’ai trouvé en bas…

Sa mère lui fit signe de se taire, de crainte que Manon apparaisse. Marie serra la main de son fils et lui donna un baiser sur le front.

Jean se leva, puis se dirigea vers sa chambre. En croisant sa tante dans le corridor, il lui sourit ostensiblement.

La douce voix de Marie annonça que le souper était prêt. Ça le réveilla. Jean se leva, étourdi, avec la désagréable impression de ne pas avoir rêvé, de sortir d’un sommeil blanc, sans couleur et sans image.

Marie et Manon étaient attablées et mangeaient avec appétit leurs patates pilées, leurs petits pois vert fluo et leurs boulettes de viande hachée. Seuls Irène, terrée dans son boudoir, absorbée par le malheur des habitants du triangle noir, et Arthur, dévoué qu’il était à protéger le sort de l’humanité, brillaient par leur absence. Marie avait meilleure mine, mais restait tout de même blême. Elle dépassait systématiquement la dose prescrite de ses ordonnances depuis leur arrivée ici. Ses mains tremblaient et ses yeux étaient vitreux. Mais elle souriait, s’accrochait à ce qu’elle pouvait.

Jean les rejoignit et ils mangèrent en silence. Tout avait été dit sur les événements. Puis Manon, vêtue d’une camisole zébrée et de leggings léopard, alla remplir quatre énormes casseroles d’eau, qu’elle mit à bouillir. Attentive, elle brassa régulièrement le liquide avec une longue cuillère en bois. Malgré les provisions qu’avait rapportées Louis la veille, qui suffiraient amplement à les sustenter pendant une semaine, elle avait consacré une bonne partie de sa journée à stocker de l’eau potable au sous-sol. Tous les contenants avaient été réquisitionnés à cet effet. Visiblement, elle tenait à la vie, à sa vie, à ses cours, à son futur qu’elle sentait menacés par les éléments et les microbes qui proliféraient dans les tuyaux. Jean écrasait un à un ses petits pois, présent mais ailleurs à la fois, engourdi. Il observait sa tante, étonné tout de même de constater que c’était celle dont l’instinct de survie s’était le plus manifesté. Lui aussi ne pouvait faire autrement qu’envisager l’avenir avec inquiétude. Il avait compris que ses parents ne vivraient plus ensemble.

Jean avait bien remarqué, ces dernières années, que les voyages de son père s’étiraient toujours plus, et que le nombre de pilules que sa mère gobait augmentait sans arrêt. Mais jamais, au grand jamais, il n’avait envisagé que leur couple éclaterait. Où se retrouverait-il lorsque tout rentrerait dans l’ordre? Retournerait-il dans sa maison avec sa mère, démolie par la séparation? Une chambre l’attendait-elle chez la deuxième famille de son père? Tout était destruction et saccage. Lui-même trouverait-il la force de passer à travers? Pour l’instant, il réussissait à formuler des questions, mais était incapable de trouver quelque réponse que ce soit. Il continua d’écraser ses petits pois en tentant d’imaginer une sortie de secours.

Soudain, des coups brusques et répétés s’acharnèrent sur la porte d’entrée. Marie se leva, une pointe d’espoir au fond du regard, et se dirigea vers la source du bruit, suivie par sa belle-sœur.

C’était Arthur, qui n’arrivait pas à déverrouiller la porte et qui pénétra dans la maison dans un état d’énervement avancé. Il vociféra:

— Ostie de saint-ciboire de sacrament de saint-câlisse d’épais de tabarnak d’imbécile de junior de câlisse!

Il entra dans la cuisine telle une tornade, crachant ses sacres de rage, l’écume au bord des lèvres, les yeux injectés de sang, la moustache ruisselante, le front plissé et en sueur, le manteau entrouvert, le corps surchauffant dans un nuage de vapeur. Il s’arrêta, fixa Jean, planta son regard rempli à ras bord de méchanceté dans le sien, pendant une, deux, trois secondes. Ils se dévisagèrent sans bouger. Jean était prêt à s’élancer. Arthur cherchait quelqu’un à frapper. Jean avait fini d’encaisser, de reculer; le temps était venu pour lui de faire face et de s’imposer. Un fil invisible liait l’oncle et le neveu, et c’était à qui allait bouger le premier… Puis les autres adultes, dépassés, s’engouffrèrent dans la pièce.

— Qu’est-ce qui s’est passé, Ti-Thur? J’comprends pas, lança Marie.

Manon se faufila derrière son mari, et, de trois petits pas dansés, alla quérir une autre bière. Elle les collectionnait ce soir. Elle gloussait de plaisir et d’excitation, comme si le spectacle tant attendu allait enfin se déployer, sur grand écran, devant ses rétines éblouies. Elle s’installa près de la hotte, décidée à y passer la soirée.

— C’t’un ostie d’junior qui a toute faite capoter… J’avais averti Charette, crisse, d’y faire attention, ostie… Ben non, y m’a pas écouté, pis y est arrivé c’qui devait arriver…

Arthur sembla se perdre dans ses explications, comme s’il avait accumulé les mots et la frustration tout au long du trajet, fulminant dans sa voiture aux vitres embuées, et qu’enfin arrivé à destination, il ne contrôlait plus son récit, que tout explosait dans une cacophonie de grimaces et de sons disproportionnés.

— Ciboire que c’t’humiliant… Y sont partis avec le stock, les tabarnaks… En nous riant dans’face…

Manon ricanait, enchaînant les goulées de bière. Marie empoigna le bras frétillant de son frère, inquiète, cherchant toujours à comprendre la source de son agitation.

— Commence depuis le début, Ti-Thur. Qu’est-ce qui s’est passé?

Il s’avança, puis donna un grand coup de poing dans la porte, qui n’en était pas à ses premiers chocs. Irène hurla d’effroi dans le boudoir, Marie recula d’un pas, Manon riait maintenant librement, alors que Jean restait de glace. Arthur se précipita hors de la cuisine au moment où Irène, alertée, émergeait de sa grotte.

Elle alla à sa rencontre, mais il s’esquiva et se mit à arpenter le corridor.

— Veux-tu ben te calmer, pour l’amour…

Chaque pas d’Arthur résonnait dans le couloir comme un coup de marteau. Il vira de bord et réapparut dans la cuisine devant Jean, qu’il assassina de nouveau du regard.

— Ostie d’jeunesse de mon cul!

Puis il poursuivit sur son élan, survolté, passa devant Manon qui ne se donna même pas la peine de se retourner, et quitta la pièce par l’autre extrémité. Marie tenta de l’agripper par la manche, mais il se défit de son emprise. Irène, qui avait plusieurs pas de retard sur lui, adressa à Jean un regard tendu en passant près de lui.

— Inquiète-toi pas, y est énervé, y dit n’importe quoi. Y va se calmer…

Elle se faisait rassurante, mais sa démarche précipitée trahissait son affolement. Dans son coin, Manon avait allumé une cigarette et restait aux premières loges du drame.

— Arrête, Ti-Thur, arrête!

Marie avait beau l’implorer, il ne faisait qu’accélérer. Ils étaient trois à tourner en rond.

— J’ai perdu la face à cause de c’t’ostie d’tabarnak de recrue à marde!

Arthur frôla de nouveau Jean, s’éloigna, poursuivi par Marie qui lui enjoignait de plus en plus fermement d’arrêter, terrifiée par la possibilité que son frère, hors de lui, s’en prenne à son fils.

Manon était prise d’un fou rire tandis qu’Irène repassait à son tour dans ce ballet mal chorégraphié. Elle risquait de se faire doubler à tout moment et de prendre un tour de retard sur son fils qui, lui, semblait décidé à courser tout le restant de la soirée. Elle ne put s’empêcher de lancer:

— Ah, les hommes, y s’énervent toujours pour rien…

— Tellement vrai, madame Tétreault!

Manon cria comme si elle répondait au sermon d’un invisible preacher américain, quelque part en Géorgie.

La tension provoquée par la crise pour le moins originale de son mari était en train de l’enfiévrer littéralement. Elle répéta son cri de ralliement, même si sa belle-mère n’était plus en vue depuis un moment:

— Tellement vrai, madame Tétreault!

Jean était trop tendu pour saisir tout le comique de la situation.

— ASSEZ!

Le hurlement de Marie traversa les murs et les tympans des habitants, lesquels se figèrent sur place.

— T’arrêtes de bouger, tu te calmes pis tu vas nous expliquer ce qui s’est passé. OK?

Arthur stoppa sa course dans le hall, essoufflé, enragé. Marie le saisit par le bras et le traîna jusque dans la cuisine où elle l’assit sur une chaise, le plus loin possible de son fils. Arthur sembla soudainement dépassé par les événements. Marie, quant à elle, faisait preuve d’impatience et de fermeté, pour la première fois depuis leur arrivée.

— On est tannés d’endurer tes crises pis tes pétages de plombs. Tu vas nous raconter calmement ce qui est arrivé, sans bouger et sans menacer personne.

Tous regardèrent Marie, saisis par son énergie retrouvée. Arthur comprit le message.

Irène s’empressa de lui servir son souper. Manon, elle, enfilait les ronds de fumée sans bouger.

— On l’a échappé… Ostie… Toute ça pour ça… Y nous ont eus, les tabarnaks…

Arthur ruminait de sombres pensées en tentant de reprendre son souffle.

— J’aurais pas dû… J’aurais pas dû…

Il marmonnait ses regrets la tête baissée, le regard hébété, scrutant la table à la recherche d’hypothétiques explications à donner.

Irène s’appuya contre la porte, à bout de souffle, et Marie prit place près de son frère. Elle s’adressa à lui d’une voix immensément douce et avenante:

— Ti-Thur, raconte-nous ton histoire, depuis le début. Veux-tu?

Il releva les yeux, comme au ralenti, piteux, légèrement repentant, puis sembla mettre de l’ordre dans ses idées. Manon, sentant que le spectacle manquait de carburant, s’empressa de lui déboucher une bière et de la lui donner.

Il prit une gorgée, puis se lança:

— C’t’à cause du jeune, on aurait pas dû l’laisser faire…

— Le laisser faire quoi? enchaîna Marie.

Il grimaça, avala une bonne dose d’amertume, puis s’expliqua:

— Y aurait pas dû être là, c’est toute. C’tait l’idée de Charette. Crisse de sans-dessein. C’est lui qui l’a amené. C’est l’fils de sa blonde. Un grand flanc mou qui passe ses journées à fumer d’la drogue pis à regarder la TV. Un fatigant pis un sans-cœur… Le jackpot! A en pouvait pus pis a convaincu Charette de l’emmener avec lui, de l’sortir pis d’lui montrer d’quoi. J’comprends pas… J’sais pas c’tait quoi, l’idée, au juste… Ça fait même pas trois semaines qu’y sont ensemble. En tou’es cas… Moé, j’arrive à matin aux entrepôts dans l’nord d’la ville, en avance comme d’habitude, j’bois mon premier café tranquille en faisant un p’tit tour des environs, quand j’vois-tu pas c’t’agrès-là qui est assis dans l’char du gros Charette, pis qui dort tout évaché, la bouche grande ouverte. J’me dirige vers Charette, j’y fais signe de baisser sa vitre pis j’y dis: «Quessé ça qu’tu nous ramènes là? Tu sais qu’le boss aime pas les touristes!» Y me r’garde l’air piteux, me sort sa face de caniche de ruelle pis y m’répond: «C’est Linda, tu comprends, a sait pus quoi faire pour qu’y s’prenne en main. J’pouvais pas y dire non, ça va ben entre elle pis moé pis j’pense que c’est pour vrai c’te fois.» Ostie que j’étais pas content! «On est pas au parc Belmont icitte, câlisse! que j’y envoie. Tu vois-tu une pancarte “Garderie ouverte à l’année” en quèque part? On doit surveiller les plus gros entrepôts des environs pis toé tu r’tontis icitte avec ton paquet d’os pas vaillant… Sacrament, Charette… En plus, tu y passes ton uniforme, crisse! C’pas sérieux ton affaire, ça veut dire quèqu’chose c’t’uniforme-là, ça demande du respect, ça s’porte avec fierté, tu passes pas ça au premier venu parce t’espères que sa mère va porter son string quand tu vas r’venir…»

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