La terre du passé

Anatole Le Braz · Chapitre 37 sur 77

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La terre du passé

Parages D'ouessant

 

I

LENDEMAIN DE NAUFRAGE

 

Juillet 1898.

 

Voici déjà quelque temps, je regardais du pont de la Louise défiler, sur un ciel orageux, tout ce paysage d'îles et d'écueils qui s'échelonnent entre Ouessant et la «grande terre» comme autant d'épaves d'un continent disparu. Nous étions partis du Conquet à la première aube, bien avant que le phare des Pierres-Noires, au large de Saint-Mathieu, eût éteint son feu rouge à reflets sanglants. La pointe de Corsen, sur notre droite, s'estompait vers le Nord en une haute silhouette farouche. A gauche, des croupes vertes, d'un vert roussi, se montraient par intervalles, comme balancées par l'immense remous des eaux: d'abord Béniguet (la Bénie, par euphémisme, je suppose), pareille à un lambeau de prairie ourlé d'un lambeau de grève, et où bivouaquent, pour la fabrication de la soude, quelques goémonniers; puis Morgol, Quéménès, Triélen, roches désertes, hantées des seuls oiseaux de mer.

A Molène (la Chauve), nous fîmes escale. Molène est, en quelque sorte, la cadette d'Ouessant. Tandis que la Louise stoppait dans le petit port en eau profonde, le môle se couvrait d'«îliens» et d'«îliennes» venus pour recevoir les provisions que le vapeur leur apporte trois fois par semaine, si le gros temps n'y met point obstacle. Le bourg,—une vingtaine de maisons en pierres grises hérissées de lichens,—s'étage sur le flanc septentrional d'une colline basse, d'une espèce de morne dénudé que dominent de leurs pointes, pour ainsi dire jumelles, le clocher de l'église et le mât du sémaphore. Le canot conduisit à terre le facteur, non moins attendu que les provisions, et prit le «recteur» de l'île qui allait rendre visite à son confrère d'Ouessant.

C'était ce même abbé Lejeune dont le nom a été si souvent prononcé, ces jours-ci, à propos du naufrage du Drummont-Castle, dont il aura enterré quelque deux cents victimes. L'image que j'ai retenue de lui est celle d'un bonhomme gai, rond de manières, le parler bref et l'allure crâne, comme il sied au pasteur d'une population de matelots. Il faut à un prêtre, pour vivre à Molène, un certain fonds de belle humeur et de joviale philosophie.

Celui-ci, l'année d'avant, avait eu à «extrémiser», en quelques jours, la moitié de ses paroissiens. Le choléra s'était abattu sur l'îlot et y exerçait d'affreux ravages. Le recteur dut s'improviser médecin, brancardier, fossoyeur même, car, le bedeau ayant succombé, force lui fut de retrousser sa soutane et de passer les nuits à creuser des tombes. Aujourd'hui, c'est la mer qui fait refluer vers Molène une moisson de cadavres. Déjà, le cimetière déborde sur la place publique; l'île entière ne sera bientôt qu'une vaste sépulture. Et le robuste abbé Lejeune suffit à tout…

Par le travers des roches gazonnées de Bannec et de Balanec, je me rappelle que le capitaine Miniou me dit:

—Vous avez vu tout à l'heure les Pierres-Noires. Là-bas, dans le suroît, ces lames qui brisent, ce sont les Pierres-Vertes.

Je ne leur jetai, d'ailleurs, qu'un distrait coup d'œil. Elles n'étaient encore que des récifs quelconques qui n'avaient pas fait parler d'eux et dont rien ne présageait la notoriété sinistre. La grande célébrité de ces parages, à cette époque, c'était la «Jument». C'est elle, elle seule, qu'aux approches d'Ouessant, passagers et marins, nous cherchions des yeux. Elle apparut enfin, dressant au ras des eaux sa crinière pétrifiée de monstre de la mer. Sur sa croupe écumante, aux trois quarts noyée, un énorme paquebot achevait d'agoniser, de se disloquer pièce à pièce, avec des craquements funèbres. La proue semblait se raidir comme pour essayer de s'arracher à l'effroyable étreinte. Le nom de cette masse moribonde se lisait distinctement en lettres dorées: Miranda-Hamburg.

Elle râlait là depuis quatre jours. L'équipage, sauvé par miracle, avait pu gagner le littoral, dans les chaloupes. Nous avions à notre bord le capitaine, qui venait, accompagné d'un agent de la Compagnie d'assurances, reconnaître l'état du navire. Il se tenait à l'avant, taciturne, ne sachant pas un mot de français. Quand nous passâmes devant l'épave, il se découvrit et sur ses joues bronzées coulèrent deux longues larmes, cependant que des Ouessantines, appuyées au bordage, murmuraient, entre deux signes de croix, une courte oraison…

Je fus, dans l'après-midi, au sémaphore du Créac'h, situé à l'extrémité nord-ouest de l'île, sur la plus occidentale des «pinces de crabe» qui enserrent la baie de Lampaul, le principal port d'Ouessant. C'est le coin le plus pittoresque de cette haute table de granit perdue aux extrêmes confins du Vieux-Monde et que des temps relativement peu éloignés verront s'affaisser dans l'abîme; c'est surtout le point de la côte française d'où le regard embrasse le plus large, le plus majestueux horizon.

—Nous sommes ici, me disait le guetteur, sur la lisière d'une des grand'routes de la mer.

Route singulièrement animée et vivante. Des fumées lointaines et qui, à distance, paraissent immobiles, déroulent sans fin leurs volutes grises parallèlement à la ligne onduleuse des flots. C'est, tout le jour, toute la nuit, une caravane ininterrompue de steamers, ceux-ci montant vers le Nord, ceux-là descendant vers le Sud, promenant à travers l'immensité des espaces atlantiques les pavillons de tous les peuples et l'inquiétude éternelle de l'humanité. Du lever du soleil à son coucher, il en défile parfois plus de quatre-vingts dans le champ du télescope du guetteur. Ils passent très vite, à toute vapeur, à toutes voiles.

«Qui voit Ouessant voit son sang», dit un adage breton. Et c'est en été, par les belles accalmies de juin, de juillet, d'août, qu'il faut se défier davantage de ces lieux perfides. Alors, selon l'expression locale, la mer fume; des mousselines ténues flottent entre ciel et eau, suspendues comme des toiles d'araignées géantes, derrière lesquelles les écueils embusqués attendent silencieusement leur proie. En vain le phare du Créac'h brandit à intervalles égaux sa torche électrique: ses rayons se dissolvent dans l'air mou. En vain, la sirène pousse son meuglement enroué: sa voix demeure impuissante à déchirer le formidable silence. Le navire dévoyé, saisi dans un étau mystérieux, oscille, se débat, s'engloutit. Vieille histoire lamentable qui, chaque année, s'augmente, hélas! d'un nouveau chapitre.