La terre du passé

Anatole Le Braz · Chapitre 24 sur 79

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La terre du passé

Chapitre I

—Ce n’est que la queue d’un grain, disaient les matelots.

Mais cette «queue» s’allonge, démesurée, formidable, fouettant la mer avec un bruit monstrueux. La fumée des embruns vole sur les vagues comme la poussière, l’été, sur un champ de manoeuvres où chargent les escadrons. Par instants, on croit entendre le fracas sourd d’un galop multiplié. Ce sont les sabots de fer de la tempête qui sonnent ainsi, derrière nous, dans l’espace. Après conseil tenu dans le poste de l’équipage, il a été décidé que l’on fuirait devant elle et, si possible, qu’on tâcherait d’atterrir aux «Iles».

Ces îles sont au nombre de sept. Elles forment en ce coin de la Manche un groupe de Cyclades brumeuses, vouées à un isolement presque éternel. Comme la Délos des antiques légendes helléniques, elles passent, dans l’imagination des pêcheurs de la côte, pour n’avoir point d’attaches fixes, pour être des terres vagabondes, libres de voyager où il leur plaît. C’est surtout par les très beaux temps qu’elles paraissent s’éloigner. Leur silhouette imprécise, teintée d’un rose délicat, semble se fondre dans la limpidité du ciel. Leur départ est un signe de bonace. On dit: «Les Iles s’en sont allées»; et, dans les petites chaumières du littoral, sur les seuils de pierre grise, les femmes tricotent paisiblement, sûres que la mer leur ramènera leurs maris: les Iles sont si loin!… Si elles se rapprochent, en revanche, si l’on voit, sur le vert assombri des eaux, se dessiner d’un trait violent leurs croupes inégales, d’un noir d’encre, les aiguilles s’arrêtent et les langues s’interrompent de jaser. On dit: «Les Iles sont revenues.» Les esprits s’émeuvent, comme à l’aspect de bêtes mystérieuses et malfaisantes.

Elles doivent avoir, ce soir, pour qui les regarde du continent, une mine particulièrement sinistre. Même du large, elles ont des formes inquiétantes et hostiles. Une d’elles, la plus centrale, est surmontée d’une haute tour que l’on prendrait, à la distance où nous en sommes, pour le repaire de quelque Adamastor breton, de quelque horrible génie de la mer, maître souverain des tempêtes et dieu des flots en courroux. C’est cependant sur cette île que nous faisons cap. Nous marchons d’une vitesse prodigieuse, cinglés par l’averse; le tourmentin, seule voile que nous ayons gardée à l’avant, ronfle comme une peau de tambour. Le patron tient la barre à deux mains. De son dur visage qu’on dirait taillé à coups de couteau dans un vieux buis on n’aperçoit que les touffes de ses sourcils en broussailles, derrière lesquelles veillent activement ses yeux aigus. Soudain, nous l’entendons qui marmonne:

—Voici la chandelle allumée. Le gîte est proche.

Au sommet de la tour lointaine vient, en effet, de poindre une faible clarté. Elle brille là-bas, encore incertaine et falote, comme la lumière de la maison de l’ogre, dans les contes de fées. C’est une amie qui nous montre le port. Mentalement, nous l’invoquons: Salut, étoile rassurante, réconfort des navigateurs!… Peu à peu, son éclat s’avive. Mais le passage le plus redoutable nous reste à franchir. A tribord et à babord aboie une meute de récifs hurleurs. Une lune blafarde oscille sur les nuages comme fait notre barque dans les remous. Le paysage est vraiment diabolique. Les îles semblent, dans la nuit, des pans de murs gigantesques, les vestiges épars d’un continent sombré.

Nous tournons à l’angle d’une de ces ruines et, tout à coup, nous nous sentons pénétrer par une impression de bien-être, la plus délicieuse, je crois bien, que j’aie jamais éprouvée. Nous sommes dans des eaux relativement calmes. Le bateau lui-même reprend haleine; il glisse d’une allure plus souple: sa membrure a cessé de geindre et ses cordages de grincer. Le refuge tant souhaité n’est plus qu’à quelques encablures. Dans le ciel, au-dessus de nos têtes, les réflecteurs du phare promènent en cercle les bras immenses d’une croix de feu, comme pour exorciser l’orage, et, de fait, les puissances démoniaques du vent ne se hasardent point en deçà de la zone enchantée.