La terre du passé

Anatole Le Braz · Chapitre 76 sur 79

Pages du PDF

La terre du passé

Chapitre IV

Il ne saurait entrer dans mon dessein de décrire par le menu les imposantes manifestations de tout genre auxquelles il nous fut donné de participer. S’il faut en croire les Kymris eux-mêmes, jamais l’Eisteddfod n’avait revêtu un caractère aussi grandiose, ni ne s’était déployée avec autant d’éclat.

Dès le soir de notre arrivée, une réception avait lieu au Town-Hall, offerte par la municipalité de Cardiff, sous la présidence de sir Thomas Morel, et comprenant plus de quatre mille invités. Les délégations des divers pays celtiques y défilèrent à tour de rôle, les Bretons marchant les premiers, précédés du biniou national. Seuls, les Écossais manquaient. Ils ne parurent qu’assez tardivement; mais quelle entrée! C’est peut-être une des émotions les plus nobles que j’aie jamais ressenties.

J’étais monté, pour respirer, sur le toit en terrasse de l’hôtel de ville, d’où l’on domine dans toute son étendue, avec ses usines, ses chantiers et ses docks, la formidable cité du charbon. La nuit, merveilleusement étoilée, s’embrasait à l’horizon du flamboiement des hauts fourneaux. Par les vasistas ouverts d’une espèce de kiosque central, servant à ventiler les profondeurs du hall, des bouffées de musiques, des échos de choeurs montaient. Soudain, parmi les groupes qui stationnent de-ci de-là ou se pressent devant les buffets en plein air, il se fait un long remuement, et je vois s’avancer des hommes aux statures superbes, de grands vieillards, majestueux et graves, qu’on dirait échappés tout vifs des poèmes d’Ossian. Ils portent le béret des Highlands, le plaid, retenu à l’épaule par une agrafe de pierres précieuses, la jupe ou tartan, bariolée aux couleurs du clan, et, pendue à la ceinture, la pochette de cuir, le sparren, que garnissent des poils de chèvre. On se croirait à la cour de Fingal.

Mais voici le plus saisissant. Derrière ces patriarches viennent de déboucher six bagpipers, aussi archaïquement accoutrés, qui, sur un signe, se rangent, puis s’ébranlent. Alors retentit un pas de marche à la fois mélancolique et martial, empreint tout ensemble de sauvagerie et de mysticité. Cela s’enfle, s’élargit, s’exaspère, puis frémit en modulations vagues, comme pour s’apaiser, et de nouveau repart… Ce fut une sensation inexprimable. Je connus là d’exaltantes minutes de rêve, comme si j’avais vu se lever autour de moi tout le mystérieux passé de ma race, évoqué par la puissante incantation de ces cornemuses d’Écosse dans la nuit. Ah! nos pauvres binious de Bretagne, en comparaison, quelle misère!…

L’avouerai-je? Je fus très loin d’éprouver rien de semblable, en franchissant, le lendemain, dans les rangs du cortège traditionnel, l’enceinte sacrée du Gorsedd, ni même lorsque l’archidruide Hwfa-Môn (dans la vie ordinaire le Rév. Williams) m’eut attiré à lui, au centre du cercle, sur la pierre couchée qui est censée représenter le nombril du monde, pour me conférer, avec de tonitruants éclats de voix, l’investiture de l’ordre bardique. Il ne laissait cependant pas d’avoir sa beauté, le spectacle de ces druides blancs, de ces bardes bleus et de ces ovates verts, évoluant, comme une théorie de mages antiques, sur les fonds vaporeux de Cathay’s Park. C’était évidemment d’un effet plus magistral que n’importe quelle figuration d’opéra. Cela avait toutefois un peu le tort d’y faire penser, et le visage glabre du Rév. Williams, sa mimique parfois trop expressive, n’étaient pas, il faut bien le dire, pour écarter ce rapprochement fâcheux. Quant aux autres personnages, dans quelle mesure ils prenaient au sérieux leurs rôles, c’est ce que je ne me chargerai point de déterminer. Il y a dans l’âme galloise un mélange d’ironie paisible et de sereine gravité dont les proportions m’échappent. Mais la gravité, assurément, domine.

Il n’y avait, pour s’en convaincre, qu’à passer du champ du Gorsedd dans l’immense baraquement de planches édifié tout à côté, et où se tenaient les séances littéraires et musicales de l’Eisteddfod. Ici plus de vestiges de l’âge de pierre, plus de cromlechs, plus de dolmens, plus de menhirs,—restitution purement décorative d’une préhistoire qui n’eut, comme chacun sait, rien de celtique. Non, pas d’autre mobilier, dans ce «pavillon», qu’une estrade, des chaises et des bancs. Mais sur cette estrade se font entendre les plus admirables choeurs du monde, et sur ces chaises, sur ces bancs, un public de près de vingt mille auditeurs peut trouver place. J’ai tort de dire: peut trouver. En réalité, la salle est toujours comble; la semaine durant, elle ne désemplit pas; tandis qu’un flot se retire, un autre monte. Je parlais tout à l’heure de l’âme galloise. C’est là qu’il faut entrer en contact avec elle, parce que c’est là vraiment qu’elle vibre toute, là qu’elle se révèle en sa plénitude, là enfin que l’on découvre de quelle puissance de recueillement, de quelle intensité d’émotion et d’enthousiasme elle est capable. Il plane dans l’atmosphère un je ne sais quoi de religieux et de grand. Par-dessus le concert des voix, il semble que l’on perçoive une harmonie plus haute et plus profonde, la symphonie des esprits, le merveilleux unisson des consciences. Jamais je n’ai mieux compris la portée de l’adage kymrique: «Notre vieille Galles est une mer de chant»!

A quel point ce peuple est pénétré de l’excellence de sa race, on put le voir, dans la soirée, à ce même pavillon de l’Eisteddfod, quand, ressuscitant un usage cher aux Celtes primitifs, l’archidruide brandit devant l’assemblée les deux moitiés d’un glaive, destinées, l’une à demeurer en Galles, l’autre à être emportée en Bretagne, et les rapprocha fortement pour faire constater à la foule qu’elles s’adaptaient. Ce fut une minute inoubliable.

—_A oes heddwch?_ (Est-ce la paix?) rugit de sa voix léonine l’archidruide.

—_Heddwch!_ (La paix) répond une clameur de tonnerre, jaillie de quinze mille poitrines électrisées.

La salle entière est debout, applaudissant et trépignant. Un des lairds d’Écosse crie:

—Vive la France… la belle France!

Et soudain, les douces syllabes françaises volent de bouche en bouche, dominant l’âpreté des derniers hourrahs. Le plus sceptique en eût été remué jusqu’aux larmes[8].

[8] C’est l’occasion, ou jamais, de rappeler les belles paroles de Renan, recevant l’Association archéologique du pays de Galles à Rosmapamon: «Vous êtes bons Anglais, nous sommes bons Français… Un haut devoir nous incombe aux uns et aux autres. C’est de maintenir en bonne amitié les deux grandes nations entre lesquelles nous sommes partagés, et dont l’action commune, la rivalité, si l’on veut, est si nécessaire au bien de la civilisation. C’est si bête de se haïr! En travaillant à la paix, nous travaillerons véritablement à une oeuvre celtique».