La terre du passé

Anatole Le Braz · Chapitre 62 sur 79

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La terre du passé

Chapitre III

Le large, maintenant. Houad, Houadic, les deux îles jumelles, s’estompent en une fumée flottante vers le sud. Le phare de la Teignouse monte, au loin, sa faction solitaire sur un récif à mine inhospitalière et maussade, bien digne de son nom hargneux. La mer, autour de nous, irradie. La côte vannetaise n’est plus qu’un trait imperceptible dans le poudroiement doré de l’horizon septentrional. Nous faisons cap sur Port-Haliguen. Comme nous en approchons, voici grandir sur la splendeur des eaux une vision presque irréelle de navire, qui éveille en nous un monde de réminiscences classiques, nous donne, un instant, l’illusion que nous croisons quelque somptueuse galère paralienne, attendant de se mettre en marche vers Délos.

Qu’est-ce que cela peut bien être?… Les marins du Solacroup ne se le sont pas demandé deux fois. Cette mâture élancée, ces hautes vergues où les voiles carguées font l’effet d’une suspension de blanches draperies, ces hunes aériennes, cette profusion d’échelles, de câbles, de cordages, tout ce gréement, enfin, si harmonieux et si compliqué tout ensemble, il n’y a plus en France qu’une frégate à qui ce signalement convienne. Des vivats éclatent à notre bord, tandis que, des haubans de la Melpomène, des nuées de gabiers bretons nous renvoient, dans tous les dialectes de la péninsule, notre salut.

Le programme de la fête veut que nous touchions à Quiberon. J’avais visité naguère, un jour d’hiver, sous la pluie, cette loque de terre décharnée. Au sortir des landes de Plouharnel et de Carnac, désolées sans doute, mais que peuplent du moins leurs énigmatiques processions de pierres, cette longue côte sournoise, aplatie et comme rampante, m’était apparue d’une sauvagerie sinistre, dénuée de toute poésie et de toute grandeur. Il en est de certains paysages comme de certaines physionomies qui semblent marquées, par avance, pour quelque atroce fatalité. L’échine basse de Quiberon dut appeler de tout temps les débarquements furtifs et sans gloire. Il y a comme une harmonie préétablie entre cette terre et le cauchemar historique qui pèse sur elle.

J’en reçus, dès l’abord, une impression de malaise qui, dans la suite de la journée, ne fit que s’accroître. J’avais en poche quelques mots de recommandation pour un pêcheur aisé dont l’aide, m’assurait-on, me faciliterait les moyens de faire une connaissance immédiate avec la contrée. Ma chambre retenue à l’hôtel, je me mis en quête de ce brave homme.

—Les Falc’her? m’avaient répondu des gamins, en me montrant l’occident, d’un geste vague. C’est là-bas dans la «Falaise».

Je pris le premier chemin qui s’offrait dans cette direction. Une pluie fine, couleur de cendre, que les grands souffles du large chassaient en tourbillons de poussière d’eau, enveloppait toutes choses comme des plis détrempés d’un crêpe. J’allais devant moi au petit bonheur. La sente que je suivais, flanquée à droite et à gauche de murets croulants, décrivait les zigzags les plus fantaisistes et, à tout moment, menaçait de me fausser compagnie, de me planter là, en détresse, au milieu de l’immense pays noyé. Deux ou trois fois, une plainte plus sourde, plus continue que celle du vent, m’avertit que je côtoyais le rivage. Une énorme masse rectiligne surgit soudain du brouillard. J’étais au pied du fort Penthièvre. J’interrogeai le soldat de garde. Il m’apprit que je tournais le dos au point que je désirais atteindre.

Et me voilà de recommencer à rebours un bon tiers du trajet parcouru. Au terme de cette décevante pérégrination m’attendait une bien autre aventure.

Lorsque je fus, en effet, pour franchir le courtil sablonneux qui donnait accès au seuil des Falc’her, je ne fus pas peu surpris d’apercevoir les chandelles allumées derrière les rideaux des vitres, quoiqu’il fît encore jour. Je heurtai à la porte. Une jeune fille aux yeux rougis de larmes vint m’ouvrir.

—Samuel Falc’her, s’il vous plaît?

—C’est ici, monsieur, me répondit-elle en breton.

Je me trouvai dans la cuisine toute pleine de gens agenouillés. Une vieille, près de l’âtre, récitait les prières des agonisants. Dans un retrait, contre la fenêtre, sur la table drapée de blanc en guise de lit funéraire, reposait un homme d’une cinquantaine d’années, une figure énergique de marin, aux traits de parchemin durci, immobilisés, pétrifiés par la mort. Penché sur lui, un barbier achevait sa toilette d’éternité. On entendait grincer le fer du rasoir. J’embrassai la scène d’un coup d’oeil rapide. Un douanier, venu en voisin «pour jeter de l’eau bénite», sortait: je profitai de ce que ma présence n’eût pas encore été remarquée, pour m’esquiver avec lui.

—Le trépassé, serait-ce le maître de la maison? demandai-je.

—Lui-même… Un coup de sang… Il rentrait de pêche. En mettant le pied sur le môle, il s’est abattu comme un boeuf.

Je m’en revins avec le douanier jusqu’à la bourgade. Sans lui, je crois bien, je n’aurais jamais su regagner mon gîte. Toute la nuit, le vent souffla en tourmente. Dans les intervalles d’accalmie, je m’imaginais ouïr des appels, des rumeurs de foule, bientôt évanouis, perdus dans le râle effrayant de la mer. Je m’enfuis à l’aube, dans la stupeur du crépuscule matinal, sous un ciel livide, un ciel tragique, dévasté comme un champ de carnage…

C’est un Quiberon d’été qui s’exhibe aujourd’hui à notre vue. Nous nous y acheminons par une route poudreuse, jalonnée de villas trop neuves qui sentent le campement, le logis de passage, et dont les architectures de banlieue parisienne détonnent sur ce sol âpre, dans cette espèce de Bretagne pétrée, plus morne encore peut-être sous les ardeurs du soleil d’août que sous la tombée lugubre de l’embrun de novembre. Un casino nous envoie des musiques tapageuses et des chants de cabaret montmartrois. Des baigneurs, des baigneuses, promènent, à travers l’aridité des landes et des sables, leurs costumes multicolores, leur désoeuvrement et leurs journaux. Mais que tous ces bruits, tous ces spectacles de la vie civilisée, semblent donc ici déplacés et piteux! Loin d’animer la solitude, ils la font paraître plus vide, plus sauvage, plus abandonnée.

La lumière darde, implacable. Elle flagelle la presqu’île de ses feux irrités; elle s’acharne, dirait-on, à en exagérer toutes les tares, toutes les lèpres. Entre les clôtures de pierres sèches, se meurt une végétation malade dans une terre appauvrie. C’est la même tristesse accablante qu’à mon premier voyage: seulement, au lieu d’un désert de boue, c’est un désert calciné.

Aussi, quel allégement de retrouver la mer, la brise, et d’entendre courir à nouveau le sonore frémissement des eaux du Golfe dans le sillage du Solacroup!