La tombe de fer
Chapitre XVII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
269
Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère ; elle semblait refuser d’accueillir mes doutes. Toutefois, après beaucoup d’efforts de ma part pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu’elle pouvait s’être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn ; et, en effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit à me montrer quelle source de chagrin et d’humiliation allait s’ouvrir pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés ; elle me rappela un à un tous les bienfaits qu’ils m’avaient prodigués depuis mon enfance, et tenta de me faire comprendre qu’il était de mon devoir, devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d’ôter à l’égarement du cœur de Rose tout aliment et toute occasion de se développer, s’il était vrai que son amitié pour moi se fût changée en un autre sentiment. D’après elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrêmes des convenances. Et, dussé-je courir le risque d’irriter Rose contre moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle.
270
Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s’efforçait ainsi de m’armer contre le danger qui me menaçait, j’eus plusieurs fois envie de la laisser lire dans mon cœur, de lui demander des forces contre ma propre faiblesse ; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d’inquiétude et de douleur. D’ailleurs, mon père eût appris par elle que je m’étais laissé entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d’autre source qu’un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et dans sa loyauté d’honnête homme, il se serait certainement cru obligé d’avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j’étais devenu indigne de son estime et de sa protection. C’eût été le comble du malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait rester enseveli au fond de mon cœur, et, si je pouvais le garder jusque sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir.
Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil,
271
comme je l’avais déjà suivi, d’ailleurs, depuis la fatale soirée.
Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine ; elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le concours était passé, elle m’enverrait mon père pour délibérer avec moi si je ne ferais pas mieux d’aller à Bodeghem jusqu’à mon entière guérison.
Elle m’embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu’elle n’avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois pour me dire adieu.
Après son départ, j’oubliai le monde entier pour me plonger dans la contemplation de mon bonheur.
Je m’étais donc trompé ce n’était pas le fils du riche banquier, ce n’était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l’amour de Rose ; non, non, moi, moi seul j’étais aimé !
Elle était coupable peut-être, la joie qui m’égarait jusqu’à la folie, qui me faisait rire et qui faisait battre mon cœur comme si le ciel se fût
272
ouvert pour me recevoir ; mais j’étais devenu aveugle.
Je ne voyais que son amour ; je n’entendais que la voix de ma mère qui me répétait :
– S’il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n’est pas un autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer !
Ma poitrine se gonflait d’orgueil, mon cœur sautait de joie ; quelque chose me donnait la certitude que j’étais complètement guéri de ma maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes veines ; je sautai à bas de mon lit, car j’avais besoin de mouvement et d’espace.
Un moment, mon esprit fut traversé par la pensée que je me préparais au plus amer désenchantement, que ma mère s’était trompée, et qu’à ma première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s’évanouirait comme un vain rêve ; mais cela n’amoindrit pas ma joie, car ce doute même était déjà un bonheur inexprimable !
273
XXII
Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D’abord je m’étais laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu m’aimer ; mais insensiblement une réaction violente s’était produite en moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu’il eût été à espérer le retour de l’affection de Rose, se mit à invoquer les unes après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère avait pu se tromper ; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant qui m’était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose.
Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l’horizon, et j’errai autour de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et gesticulant, comme si j’avais voulu démontrer une douloureuse vérité à un compagnon invisible.
274
J’errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu’au parti que j’avais à prendre, et dont la délibération laborieuse absorbait toutes les forces de mon âme. – La fièvre m’avait quitté.
Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement poussé à manquer à cette promesse. Qu’est-ce qui pouvait jeter un peu de lumière sur mon affreuse incertitude ? Comment pourrais-je reconnaître mon devoir, si je ne m’assurais point, par une visite à la maison de mon bienfaiteur, s’il y avait réellement quelque changement dans les dispositions de Rose à mon égard ?
Je résolus de céder encore une fois au désir de mon cœur ; après cela, je ne m’approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé.
Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n’était pas tout à fait justifiée à mes propres yeux ; puis je me présentai, tremblant d’émotion et de crainte, dans la maison de M.
275
Pavelyn.
Rose me montra une froideur plus grande encore qu’à l’ordinaire ; à peine daigna-t-elle me saluer, et je n’étais en sa présence que depuis quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de l’appartement ; il va sans dire qu’elle ne prit aucune part à ma conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j’étais là. Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu’auparavant. L’amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères d’une indisposition nerveuse ; mais la complète indifférence qu’elle me témoignait maintenant n’était-elle pas un signe certain de mépris et d’aversion ?
Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j’étais affreusement triste. Mon cœur n’était agité cependant d’aucun mouvement violent ; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le poids du désenchantement, et j’acceptais sans murmurer mon triste sort.
276
Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux laissaient encore échapper des larmes ; mais je comprimais immédiatement ce réveil de ma douleur comme le signe d’une tristesse sans espoir et sans but.
J’avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de ma mère ; non seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez M. Pavelyn, mais j’évitai même de passer par les rues où je courais risque de rencontrer quelqu’un de sa famille, et j’inventai une excuse pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.
Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes qui m’épuisaient, par une chose qui me tenait fort à cœur, quoique, depuis quelques jours, je l’eusse presque tout à fait oubliée.
Un de mes camarades de l’Académie était venu me voir et avait passé une partie de l’après-midi avec moi. Les examinateurs, m’avait-il dit, se réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà jugé les compositions
277
de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d’après nature ; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les cas, vers la fin de la semaine, j’apprendrais la nouvelle de mon triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne fusse proclamé vainqueur.
Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d’après nature, et suivait les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C’était un garçon jovial, plein de passion pour l’art et de foi dans la vie. Il me décrivit avec gaieté l’honneur insigne qui allait m’être décerné : on me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers de spectateurs ; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou la médaille d’or ; le préfet – c’est ainsi qu’on nommait le gouverneur dans ce temps-là – conduirait les lauréats des classes supérieures dans sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux notables de la ville.
Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me prédit la plus
278
brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux, non seulement l’éclat de la renommée, mais aussi les trésors d’une fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs, et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation comme une des gloires de la patrie.
Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu’à espérer qu’un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me firent envisager l’avenir avec confiance et même avec orgueil.
Lorsqu’il m’eut quitté, la réflexion ne fit qu’augmenter les bonnes dispositions que ce nouvel ordre d’idées avait fait naître en moi, et je m’écriai avec un geste énergique :
– Eh bien, puisque celle pour qui mon cœur bat depuis mon enfance n’a pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour sur cette autre idole de mon âme : sur l’art !
279
Depuis lors, je me sentis fort et consolé ; et, bien que, de temps en temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me flatter que j’avais découvert dans l’amour de la science le moyen d’étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le cœur comme un ver cruel.
Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses manières, suivant l’inspiration de ma fantaisie.
Enfin mon idée s’était arrêtée plus particulièrement sur l’exécution d’un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu’il était l’expression de ma situation présente. C’était un jeune homme entre l’Amour et l’Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par repousser la couronne de roses de l’Amour, pour prendre la couronne de laurier de l’Art.
Pendant que je travaillais en silence, pour
280
donner à ce groupe les formes propres à l’expression finale de ma pensée, la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement, et, avant que j’eusse pu faire un pas pour voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M. Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma victoire. Il n’y avait pas une demi-heure que les juges du concours d’après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l’appariteur de l’Académie une bonne récompense afin d’apprendre le premier l’heureuse nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il était accouru tout d’une haleine pour saluer l’heureux vainqueur, l’artiste qui lui devait son talent et son succès.
Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon triomphe, que d’émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il était plus content que moi ; une fierté rayonnante étincelait dans ses yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s’il avait obtenu lui-même la couronne de laurier.
281
Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu’il avait résolu depuis longtemps de me faire un cadeau si j’obtenais le grand prix de l’Académie. Ce cadeau, il me l’offrit sur-le-champ. C’était une montre d’or, avec une chaîne d’or et une clef dans laquelle était enchâssée une pierre précieuse.
Tremblant d’émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la généreuse délicatesse avec laquelle il m’était offert, emporté par un mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon bienfaiteur et je l’embrassai en pleurant avec la même tendresse que s’il eût été mon père.
C’était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je reculai, dans la crainte que ma hardiesse n’eût blessé mon protecteur ; mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne pouvoir parler.
Après un instant de silence, il me prit la main et dit :
282
– Léon, tu as un noble cœur ; je donnerais la moitié de ma fortune pour que Dieu m’eût accordé un fils avec un cœur comme le tien. Mais il m’a permis du moins de te protéger comme un père, d’assurer ton bonheur en ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance et par l’espoir d’avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais te quitter, mon fils ; de pareilles émotions ne me font pas de bien ; et, d’ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après la fin de la Bourse ; alors nous serons plus calmes. J’ai donné l’ordre d’apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu plus courageuse et plus gaie ; la nouvelle de ton succès l’a rendue joyeuse. Allons, à cette après-midi ; nous boirons un bon verre à ton premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.
Il me secoua encore une fois la main et descendit l’escalier.
Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front dans mes mains, me demandant si je n’étais pas le jouet d’un rêve ;
283
mais ce doute ne fut qu’un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu’il fait. Ce qui me rendait fou de joie, ce c’était pas la nouvelle de mon triomphe ; sans doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction ; mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre cœur était si avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes les raisons que j’avais d’être heureux, il n’appréciait que celle qui pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir.
M. Pavelyn n’avait-il pas dit qu’il aurait donné la moitié de sa fortune pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi ? Étranges et mystérieuses paroles ! Rose s’était réjouie de mon triomphe ! Dieu, dans sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus de bonheur que n’en peut supporter un faible mortel ?
Je fus tiré de ces pensées confuses par l’arrivée de maître Jean et de dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de
284
remporter le grand prix de l’Académie, et qui apparurent dans ma chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à la santé du primus.
Avant que la bouteille fût vidée, l’appariteur de l’Académie vint m’apporter l’avis officiel de la décision des juges ; immédiatement après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre ; et, comme la nouvelle de ma victoire s’était répandue rapidement dans toute la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement m’apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées et venues, trouvai-je le temps d’écrire en toute hâte à mes parents ; et, lorsque approcha l’heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus obligé d’interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer quelques minutes à ma toilette.
Je sortis de ma chambre le cœur joyeux et l’esprit léger. Toutes ces félicitations et tous ces compliments m’avaient rehaussé à mes propres yeux ; ce que M. Pavelyn n’avait dit m’avait aussi rempli d’estime pour moi-même, et il me semblait que, bien qu’il ne pût jamais y avoir
285
égalité entre le fils d’un humble paysan et la fille de ses bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement rapprochée par le triomphe de l’artiste. Mais, comme tous mes châteaux en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes protecteurs ! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au lit ; cette fois, il n’était pas question d’une indisposition imaginaire, ni d’une bizarrerie d’humeur ; on avait fait chercher le médecin, et il avait déclaré que Rose était atteinte d’une légère fièvre.
Madame Pavelyn, après m’avoir félicité, nous quitta pour aller veiller auprès du lit de sa fille ; elle ne prit point part au dîner, et ne parut qu’une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n’allait pas plus mal, et qu’elle semblait dormir paisiblement.
M. Pavelyn était inquiet de l’état de son enfant ; ce qu’il disait n’était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon esprit. Le festin qu’il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas gai ; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu’il était dans des pensées inquiètes.
286
Rose était-elle, en effet, réellement malade ? Hélas ! cette crainte me faisait trembler et pâlir ! Avait-elle feint cette indisposition pour éviter ma présence et pour n’être pas obligée de me féliciter ? Quoi qu’il en fût et quelque direction que je donnasse à mes réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et d’angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j’avais le cœur plus serré et l’esprit plus abattu que si le prix de l’académie m’eût échappé.
287
XXIII
Deux jours après, j’appris de maître Jean, mon hôte, que l’indisposition de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu’il l’avait vue revenir de l’église avec la femme de chambre.
J’avais donc des raisons de croire qu’elle n’avait feint cette maladie que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur.
Cette idée me blessa vivement, et je pris la résolution de ne plus faire un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, après avoir lutté contre moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis chez son père. Rose était partie pour Bodeghem avec sa mère ; M. Pavelyn devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient probablement ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu’au jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l’Académie.
Mon protecteur me demanda si je voulais
288
l’accompagner à Bodeghem.
J’en mourais d’envie, et le cœur me battait rien que d’y songer ; mais je réfléchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt qu’elle me verrait paraître à Bodeghem.
Je l’obligerais donc à quitter le château ; et, d’ailleurs, priverais-je ma mère du plaisir qu’elle trouvait dans la compagnie de Rose !
Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir seul pour Bodeghem.
La famille de mes bienfaiteurs resta très longtemps au château sans donner aucun avis de son retour.
J’avais parfois la crainte que Rose ne trouvât un motif pour ne pas assister à la distribution des prix. Mais, alors, je réfléchissais que, pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir couronner son protégé devant des milliers de personnes, et je conservai l’espoir qu’il ne permettrait pas à Rose de manquer à cette solennité.
Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que l’on appelait la Sodalité, était
289
disposée et décorée avec beaucoup de luxe pour cette cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de velours rouge, relevées de distance en distance par des aigles impériales dont les serres étendues tenaient des branches de laurier, comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur puissant souverain. Dans chaque coin s’élevait une gigantesque statue de la Renommée, la trompette à la bouche, proclamant le nom de ceux pour qui la carrière des arts allait s’ouvrir sous de favorables auspices ; au fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorités du département et de la ville : le préfet et le sous-préfet, le maire, le président de la cour impériale, une foule de généraux et de fonctionnaires civils, tellement chamarrés d’or et de décorations, que la vue de cette richesse éblouissait les yeux et faisait battre le cœur d’admiration et de respect. Au fond de l’estrade, on voyait une nombreuse musique militaire qui, déjà avant le commencement de la cérémonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et des roulements des tambours. Toute la salle était remplie de
290
spectateurs de tous les états : en avant, sur des fauteuils et des banquettes de velours, étaient assis les membres des principales familles d’Anvers, la noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs femmes et leurs filles ; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin encore, la classe ouvrière, que l’on pouvait reconnaître aux blouses bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.
Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une joyeuse attente et une vive animation ; on eût pu croire que chacun des spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d’un fils chéri ; car tel est le peuple à Anvers : le moindre ouvrier comprend et aime les arts et s’intéresse à la renommée de l’école anversoise.
Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet, étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle.
De la place où je me trouvais, je ne pouvais
291
pas bien voir ce qui se passait à l’entrée de la salle ; dix fois par minute, je me levais de mon banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que l’affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j’avais nourri l’espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs ; mais, maintenant que la musique avait déjà commencé l’ouverture qui devait précéder la distribution des prix, mon cœur se serrait et je me sentais pâlir ; ils n’étaient pas encore venus ! En me levant, je pouvais voir que les sièges qu’on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient toujours vides.
Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n’assisteraient à mon triomphe ! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m’avait fait artiste, ne les entendaient pas ? Hélas ! Rose avait refusé de venir à la distribution des prix : ma crainte s’était donc réalisée !
Les derniers accords de la musique s’éteignirent... Un long soupir souleva ma poitrine, comme si mon cœur était soulagé d’un
292
poids écrasant.
Je voyais M. et madame Pavelyn... et Rose ! Dieu merci, mon pressentiment m’avait trompé !
Un doux sourire éclaira ma physionomie ; je frémis de bonheur ; la salle de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.
Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais pas sa figure ; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu’un courant de fluide invisible s’établissait entre elle et moi pour nous mettre en communication secrète ; je croyais entendre son cœur battre à l’unisson du mien...
Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la société, et qui fit l’éloge de ceux qui consacrent leur vie avec dévouement à l’illustration de la patrie et de l’humanité. Après quoi, les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs, et
293
la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient être appelés tour à tour sur l’estrade ; car toutes les classes de l’Académie, jusqu’à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de ces vainqueurs étaient des enfants que l’on voulait encourager en leur donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n’était que pour les classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient une valeur sérieuse, parce qu’ils étaient un signe que les vainqueurs qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes les forces et de toutes les chances de réussite que l’enseignement académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D’abord, on devait distribuer les prix du concours d’architecture, puis ceux de la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la classe de sculpture ; par conséquent, puisque l’on commençait chaque fois par les classes inférieures, la médaille d’or que j’avais méritée devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer la cérémonie.
Pendant que les élèves appelés montaient tour
294
à tour sur l’estrade et recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux ; elle applaudissait chaque lauréat ; je la voyais battre des mains avec force, et, lorsque le premier prix d’architecture fut délivré, je crus distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui criait avec enthousiasme :
– Bravo ! bravo ! bravo !
D’abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à l’émotion générale ; je pouvais donc espérer qu’elle ne me refuserait pas ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie retentir à mes oreilles ! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à un pareil suffrage ?
Peu à peu cependant, un sentiment d’inquiétude se glissa dans mon cœur ; si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas ? et son enthousiasme ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l’estrade, lui demandant une part de ses félicitations ? La
295
cérémonie durait si longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose, comme si j’eusse cru que la moindre marque de son approbation fût un vol qui m’était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai l’escalier, le cœur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui m’attendait debout et se mit a m’adresser une courte allocution.
Je n’entendis pas ce qu’il me disait. Mon œil fixe ne quittait pas la place où Rose était assise : je voulais voir quelle impression mon triomphe produisait sur elle ; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux, Rose tenait le front baissé ; elle avait laissé retomber le voile de dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment même, elle me refusait les applaudissements qu’elle avait si libéralement prodigués aux autres !
Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la ville suspendit la médaille d’or à mon cou et
296
m’embrassa ; M. le préfet posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations s’élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations dix fois répétées remplirent la salle... Mais Rose ne bougeait pas !
La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et chancelant sur mes jambes, je descendis de l’estrade et je me disposai à retourner à ma place, mais M. Pavelyn s’élança en avant, me prit la main, et, par un mouvement joyeux, m’entraînât auprès de sa femme. Là, il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.
Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des marques les plus vives de leur intérêt et leur affection.
– Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n’avait pas encore levé les yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien croire que tu restes insensible à son beau triomphe ; donne-lui au moins la main pour lui
297
prouver que, du fond du cœur, tu prends part à son succès.
En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait le visage de Rose !... Ciel ! elle pleurait !...
J’osais à peine en croire mes yeux ; elle avait applaudi avec joie les autres vainqueurs ; mon triomphe faisait couler des larmes d’attendrissement sur ses joues !
Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une prière, un rayon d’affection sans bornes, une révélation qui arrêta le sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu’un cadavre.
Obéissant à l’invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne sans dire un mot ; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et me fit frissonner au contact d’un courant magnétique qui s’établit entre elle et moi.
Ô mon Dieu ! j’avais lu dans son cœur comme
298
dans un livre ouvert ! il n’y avait plus moyen de douter, ses yeux me l’avaient dit assez clairement ; ma mère ne s’était donc pas trompée : aimé de celle qui était la source de ma foi et le but de ma vie !
Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les larmes de Rose comme une suite naturelle de l’émotion que nous avait causée mon couronnement solennel ; mais qui sait si nous n’eussions point trahi pour tout le monde ce que nos yeux s’étaient dit dans ce regard que je n’oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de cette disgrâce ?
Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux ou trois professeurs vinrent m’annoncer que le préfet venait de monter dans sa voiture, et qu’il n’était pas poli à moi de faire attendre le chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras, et, me laissant à peine le temps de m’excuser auprès de mes bienfaiteurs, ils m’entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin faisant je retournai la tête encore une fois : mes
299
yeux rencontrèrent ceux de Rose : je ne m’étais pas trompé, j’étais bien l’homme le plus heureux de la terre !
Je montai en voiture d’un pied léger. M. le préfet me fit, en riant, d’aimables reproches, me dit de m’asseoir à côté de lui, et donna le signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet, les trois lauréats des classes supérieures d’architecture, de dessin et de peinture ; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir à côté de lui, j’avais l’air d’être quelque chose de plus que mes camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme c’était l’usage, et la médaille d’or brillait sur notre poitrine.
Sur notre passage, la foule s’arrêtait pour nous applaudir ; les acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche. Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule avec un immense orgueil. Je me
300
sentais si grand, qu’un roi qui passe au milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire que mon triomphe m’avait aveuglé et rendu orgueilleux... Mais comme ils se trompaient ! Ce n’était pas le lauréat de la sculpture qui, la poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe, c’était l’homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes, ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour faire tourner la tête à un jeune homme ; mais ma tête à moi était ceinte de la couronne de roses de l’Amour.
Les applaudissements de l’univers entier n’étaient rien auprès du seul regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi !
Aussitôt que nous fûmes descendus à l’hôtel de la préfecture, nous prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la ville ; un autre à côté du
301
général en chef ; moi, je me trouvais à la droite du préfet, qui paraissait m’accorder un intérêt tout particulier, et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j’étais un jeune homme d’un caractère gai.
Et, en effet, pendant que j’étais assis à côté de lui dans la voiture, il m’avait adressé différentes fois la parole pour m’engager à avoir confiance dans l’avenir ; je lui avais répondu avec tant d’animation, avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait pas la source de cette exaltation, m’avait admiré comme un jeune artiste du plus heureux naturel.
Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m’avait donnée, et comment la certitude d’être aimé d’elle avait ouvert tout d’un coup les sources de mon intelligence et de mon imagination ; mais on avait à peine fini les premiers services, que chacun s’occupait de moi, et que je tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même temps si plein d’amabilité, que tous les invités me donnaient la réplique à l’envie pour
302
m’engager à continuer. Et grâce à moi, ce banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel, se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s’amusa de très bon cœur.
Certainement je n’aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des personnes les plus haut placées ; mais tous les convives, et notamment M. le préfet, m’encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.
Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le département de l’Escaut.
J’avais sans doute à moitié perdu la tête ; mais cette folie, au lieu d’obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d’une clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux de tous les auditeurs, et que
303
chacun vint me serrer la main avec attendrissement.
Lorsqu’on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter ; je ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour titre : le Bonheur d’être aimé. Inutile d’ajouter que je ravis tout le monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d’ailleurs, je n’avais jamais eu la voix si pure et si sonore.
Je chantai plusieurs romances ; et lorsque le préfet se leva enfin pour donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués s’empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur bienveillance.
Soit que ces louanges générales m’eussent troublé quelque peu le cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières, étincelante des plus belles couleurs de l’arc-en-ciel : le monde
304
était changé pour moi en un paradis resplendissant !
Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer qu’au fond il restait beaucoup de fiel... Et cependant, ô mon Dieu, si triste que soit le sort qui m’était réservé, soyez béni pour cette demi-journée de félicité !
305
XXIV
Comme la force de l’homme pour jouir est bornée ! comme elle est immense pour souffrir ! Quand une chose l’attriste, il a beau appeler à son secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa blessure ne cessera pas de saigner ; mais qu’il voie ses souhaits les plus chers accomplis, qu’il touche au faîte des félicités humaines, et à l’instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination naturelle.
La veille, j’avais nagé dans la félicité ; le triomphe le plus éclatant, les applaudissements de mille adorateurs ; les louanges, l’envie de tous... la révélation de l’amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il pas au bonheur de ma vie entière ? et pourtant il y avait déjà plusieurs heures que j’étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur
306
ma poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines d’inquiétude !
Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s’emparer de moi.
J’essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule ; je voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins d’amour de Rose. En un mot, j’avais peur de la tristesse qui m’envahissait, et je tâchais d’élever entre elle et moi comme un bouclier le souvenir de mon bonheur ; mais, malgré tous mes efforts pour retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j’avais éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c’était la voix de ma conscience, que, dans mon désir insensé d’être heureux, j’avais tâché d’étouffer... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai l’oreille malgré moi à ce que me disait ma
307
conscience implacable.
Hélas ! ma joie était de l’ingratitude, mon bonheur était un crime. Affreuse vérité !
Je n’étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits ! Et, non content des dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route, j’osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule révélation le frapperait de honte et d’effroi, lui et toute sa famille ! Le fils du sabotier s’était senti heureux parce qu’il était aimé de Rose ! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs secrets de mon cœur ? Horreur ! Entraîner la fille de son bienfaiteur à une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence empoisonnée à jamais par le chagrin d’une pareille humiliation. Ces reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser, pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité.
308
Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.
J’étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l’espérance sans cesse renaissante.
Lorsque, enfin, j’eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches de ma conscience et reconnu ma folie, l’image du devoir se dressa devant mes yeux pour exiger de moi plus qu’un renoncement passif. Il me disait qu’il ne suffisait pas d’arracher de mon cœur jusqu’à la dernière racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme... Nul moyen d’échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, impérieux, inexorable, me montrant d’un côté la reconnaissance et le respect ; de l’autre, la honte et la lâcheté.
309
Enfin mon parti fut pris.
Je m’éloignerais de mes bienfaiteurs ; j’ôterais tout aliment à l’inclination de Rose ; par une absence prolongée, je lui laisserais croire non seulement que j’étais insensible à son amour, mais encore que sa présence m’était devenue désagréable et que je la fuyais avec intention. Cruelle résolution ! Si Rose aimait comme moi, quel calice amer j’allais lui faire vider jusqu’à la lie ! Mais, quoique ma pitié pour ce qu’elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n’y avait rien à y faire ; il fallait courber la tête sous la verge de la fatalité.
Quitter tout à coup la ville ou le pays, c’est ce que je n’osais pas faire ; mais j’avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de rester longtemps, très longtemps auprès de mes parents, afin d’habituer peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans la solitude, ce qu’il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos, je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais pas y trouver de l’ouvrage chez l’un ou l’autre sculpteur, afin de subvenir à mes besoins.
310
Ce que je craignais, c’était de manquer de courage pour accomplir mon pénible devoir.
Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout ce qui m’appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un long voyage.
Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de notre village, et j’écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j’étais parti pour Bodeghem afin d’y prendre du repos et d’y recouvrer mes forces.
Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn ; mais je ne voulais pas m’exposer au danger d’être vu ou rencontré par lui ou par Rose ; car je me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la place de Meir. Au
311
moment où je mettais la main à la serrure, je jetai encore un long regard dans cette petite chambre qui m’avait vu devenir un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, de mes chagrins ; une larme mouilla mes paupières, et je m’arrachai avec violence de ce lieu chéri, comme un banni s’arrache des bras d’un ami qu’il ne reverra peut-être jamais.
Lorsque je me trouvai au grand air et que j’entrai dans la rue des Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait lourdement sur mon cœur ; un voile noir était suspendu devant mes yeux ; je ne faisais aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans de douloureuses rêveries...
Tout à coup je m’arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement ; je levai la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un cri plaintif : je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn ! Comment étais-je arrivé là ? Ah ! pendant que je me désolais, pendant que je m’abandonnais au cours de mes rêveries, l’âme de Rose, par une puissance mystérieuse, avait attiré mon âme comme l’aimant attire le fer !
312
Je voulus m’éloigner ; mais voilà que je vois la servante qui me fait signe de la fenêtre qu’elle va m’ouvrir la porte.
Je n’ose pas fuir. Que penserait-on d’une conduite aussi inexplicable ? Peut-être ferais-je mieux d’informer en quelques mots M. Pavelyn de mon départ. Pour cela, je ne dois qu’entrer et sortir... La porte s’ouvrit, et j’entrai avec l’intention d’abréger mes adieux. La servante me conduisit jusqu’à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.
Comment il se fit qu’en ce moment je ne trahis pas mon secret, c’est ce que je ne comprends pas encore ! Peut-être un découragement complet comprimait-il les mouvements tumultueux de mon cœur et les rendait-il moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux déjeuner était servi. À cette table Rose assise, et près d’elle, tout près d’elle, Conrad de Somerghem !...
Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages
313
étaient les mêmes.
M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d’un coup d’œil furtif la scène que j’avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui ; puis il se mit à parler avec beaucoup d’éloges de mon triomphe et de mon avenir d’artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, courageux et plein de gratitude.
M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très animés, et je supposai que le vin d’Espagne que je voyais sur la table les avait mis en belle humeur. Ils parlaient sans s’arrêter et à voix haute, et m’accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un mot – heureusement ! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.
De l’autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui disait à l’oreille des mots que je ne pouvais
314
entendre, mais qui trouvaient un douloureux écho dans mon cœur. Il y avait dans sa joie et dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me faisait frémir d’indignation et me blessait comme s’il insultait celle que j’aimais plus que la lumière de mes yeux.
Rose l’écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.
Elle ne m’avait adressé qu’un seul regard. Je crus comprendre qu’elle se plaignait de la cruauté de son sort, et qu’elle implorait ma pitié pour ses souffrances.
Que se passait-il donc là ? Dieu ! cela pouvait-il être ? Pourquoi donc les deux pères se font-ils des signes d’intelligence et de satisfaction ? Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de Somerghem ses yeux humides de larmes d’attendrissement ?
Une crainte affreuse m’agitait ; mon cœur battait à se rompre ; je sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon terrible secret, allait m’échapper. Je me levai et dis en bégayant à M. Pavelyn que j’avais formé
315
le projet d’aller à Bodeghem et de passer quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre et de la fatigue des concours.
Je n’avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes intentions, et je n’étais venu que pour lui faire mes adieux et lui présenter mes respects, ainsi qu’à sa famille.
Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui.
M. Pavelyn essaya de me faire rester ; mais, comme j’insistais, il me dit que j’avais raison, en effet, d’aller chercher un peu de repos après tant d’efforts et tant d’agitation, et il m’engagea même à prolonger mon séjour à Bodeghem jusqu’au moment où je me sentirais tout à fait remis de mes fatigues. J’adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le monde, et je sortis du salon.
Dans l’antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon chapeau et ma canne, que j’y avais déposés, je fus surpris tout à coup par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille.
316
Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n’avais pas comprises, s’écria en riant :
– Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement ! vous voilà blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparaître un spectre derrière vous !
C’était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait beaucoup d’affection ; cependant, en ce moment, sa présence inattendue m’avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume.
– Allons, allons, dit-elle d’un ton léger, ne soyez pas si fâché parce que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose, mais vous le savez déjà, n’est-ce-pas ? La grande nouvelle ! Non ? N’avez-vous pas vu ce beau jeune homme là-dedans ? Il est riche à millions et noble de naissance...
– Eh bien ? eh bien ! m’écriai-je, frémissant de crainte et d’impatience.
– Ainsi vous ne le savez pas encore ? dit-elle
317
en retenant sa voix. Rose va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé...
Cette nouvelle me déchira si cruellement le cœur, et il me fallut faire tant d’efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je courais.
Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me demandant avec étonnement ce que j’y venais faire. Pourquoi m’éloigner, pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait se marier, et qu’une barrière infranchissable allait se dresser entre elle et moi ? Non, ce n’était pas cette idée qui m’avait ramené dans ma chambre, ce n’était que l’habitude.
À ces murailles, j’avais confié tous mes secrets, tous les battements de mon cœur ; le besoin d’un épanchement solitaire m’avait ramené là ; et, cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères.
Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une indescriptible rage sécha
318
mes yeux. Je formai le projet d’attendre Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche, de lui cracher au visage, de lui dire qu’un de nous devait mourir, et que, s’il n’était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que l’épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j’étais d’une trop basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait mon cartel autrement qu’avec mépris ; peut-être me jetterait-on en prison comme un fou dangereux ; – et, d’ailleurs, cette agression violente ne ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public ? Et mes bienfaiteurs, et ma mère ?
Je tombai anéanti sur une chaise ; je cachai dans mes mains ma tête brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète impuissance ! Je me levai en sursaut en entendant les pas d’une personne qui montait rapidement l’escalier de ma chambre. C’était dame Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s’écriant avec joie :
– Monsieur Léon, grande nouvelle, grande
319
nouvelle ! Le savez-vous déjà ? Rose va se marier.
Je la regardai avec des yeux hagards.
– Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois, dit-elle. Elle m’a fait aussi beaucoup d’impression, lorsque mon mari, qui revient à l’instant de son ouvrage, me l’a apprise.
« Si j’étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c’est un très beau mariage, et ils sont fort contents... »
Elle parlait encore, pendant que je descendais l’escalier en courant pour lui échapper.
Maître Jean fumait sa pipe sur la porte ; il se retourna au bruit de mes pas et dit en riant, pendant qu’il s’écartait pour me laisser passer :
– Vous êtes si pressé ? vous le savez déjà ? Rose va se marier.
Mais, moi, je ne me connaissais plus ; je faillis le renverser, et je m’élançai dans la rue avec une précipitation furieuse.
Les passants et les maisons, tout me criait :
320
« Le savez-vous déjà ? Rose va se marier. » Et, lorsque j’atteignis enfin la porte de la ville, et vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour crier encore derrière moi :
– Le savez-vous déjà ? Rose va se marier !
321
XXV
J’étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j’étais revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me reposer des fatigues du concours de l’Académie. Ma faiblesse évidente et la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette supposition. Certainement, si j’avais fait mon apparition dans la maison paternelle dans l’état de démence où j’avais quitté la ville, chacun, et surtout ma mère, aurait deviné qu’il m’était arrivé quelque chose d’extraordinaire, et qu’une douleur mortelle m’avait brisé le cœur ; mais, après ma fuite d’Anvers, j’avais eu le temps de me calmer peu à peu. L’air frais, le calme des champs, la fatigue d’un long voyage à pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la lumière de la raison. Deux heures avant d’arriver au village natal, j’avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir.