La tombe de fer
Chapitre XVII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
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J’avais résolu de nouveau d’enfermer dans mon cœur le secret de ma douleur et de le garder jusqu’au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère ; sinon mon père finirait sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté inflexible, il m’accablerait de reproches dont mes frères et mes sœurs pourraient deviner la cause.
Je n’avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon retour inattendu au village natal, et, comme j’étais encore pâle et maigre, je n’eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde que ma tristesse et ma taciturnité n’étaient que les suites de ma faiblesse physique.
Ma mère m’avait bien parlé du danger qu’elle m’avait montré lors de son dernier voyage à Anvers ; mais je l’avais rassurée en lui disant que nous nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon égard, et que, depuis,
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je l’avais trouvée la même qu’autrefois.
Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine liberté. Elle m’entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes qui, d’après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une nourriture choisie ; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir, j’allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas devoir parler ; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que j’avais perdue.
J’aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à Bodeghem. J’errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et dans les endroits solitaires, l’esprit assailli par un rêve qui, pareil à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J’avais beau appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper le brouillard de mon esprit, c’était peine inutile ; je ne voyais que Rose et son regard plaintif, je ne
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sentais que le ver du chagrin qui me rongeait le cœur, je n’entendais que ces mots effroyables : « Le savez-vous ? Rose va se marier ! » qui me poursuivaient sans m’accorder un instant de répit.
La violence de la passion et l’amertume du désespoir s’étaient tout à fait évanouies en moi ; je ne haïssais et n’accusais personne au monde, pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l’image de mon rival, lorsqu’elle se présentait devant mes yeux, ne m’arrachait aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation rêveuse, une sorte d’exaltation maladive dans ma douleur, avaient remplacé en moi tous les mouvements violents du cœur. Convaincu dès lors que je n’étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et, avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s’ouvrir pour elle.
En me promenant dans le jardin du château je m’arrêtais sur le pont et regardais l’eau en tremblant ; puis, retournant à des pensées moins
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tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s’étendait à côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au moindre sourire de la petite fille, étincelaient d’admiration, de reconnaissance et d’orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants, je tremblais d’une bienheureuse émotion quand j’apercevais sur le visage de la petite fille un sourire d’amitié pour le petit garçon ; j’assistais à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j’écoutais leurs paroles, je comptais les battements de leur cœur, et je reconnaissais avec une cruelle satisfaction qu’alors déjà une puissance fatale dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur cœur le germe d’un amour infini. – J’interrogeais les arbres, les fleurs, les oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu, jusqu’à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau vinssent m’avertir qu’il était temps de retourner à
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la maison.
D’autres fois, j’errais dans les bois, et je cherchais les arbres auxquels j’avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances ; je reconnaissais tous les endroits où je m’étais assis, et je croyais voir briller encore dans l’herbe les larmes que j’y avais versées huit ans auparavant. – Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur ; le soleil de l’espoir inondait mon cœur de sa lumière ! Maintenant, je n’avais plus d’espoir ; ma vie était fermée par le mur sombre de l’impossibilité ; c’est pour cela que je n’avais plus de larmes. Les larmes sont une plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance terrestre ne pouvait donner ce que mon cœur désirait ; moi, dont les chagrins par leur nature même, devaient être éternels ?
D’autres fois encore, je m’asseyais au bord de la prairie où l’enfant muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des figures. – Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un sourire ! – Je voyais l’endroit où l’enfant s’était
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roulé par terre dans les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons intelligibles ; je voyais le peuplier blanc dont l’écorce portait encore les signes mystérieux par lesquels l’enfant avait voulu exprimer une chose qu’il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l’image d’un bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi...
Il y avait déjà longtemps que j’étais à Bodeghem ; ces rêveries que rien ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des souvenirs qui berçaient mon âme m’étaient si douces, que je n’avais pas songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma position.
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Un matin que j’allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon père m’appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui semblait blâmable et d’autant moins compréhensible, que je ne disais jamais un mot au sujet de mes intentions pour l’avenir ; il me dit que j’étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n’étais pas encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait bien que j’eusse encore besoin de repos ; mais cela ne pouvait pas m’empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir.
Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je me mis à réfléchir à ce qu’il me restait à faire. Je ne voulus pas retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de Rose. Elle se marierait et m’oublierait. Je souhaitais sincèrement qu’elle fût heureuse sur la terre ; mais je ne la verrais plus jamais ; j’étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu’avec moi ; mais, s’il ne m’était pas donné de
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vivre en sa présence, je porterais sa mémoire et son image dans mon cœur jusqu’à ce que la tombe se refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc plus l’enceinte d’Anvers. Je ne pouvais qu’aller à Bruxelles pour y chercher de l’ouvrage chez l’un ou l’autre sculpteur ; mais que dirait M. Pavelyn d’une pareille décision ? La lui faire connaître serait imprudent et ridicule ; car il ne me permettrait jamais d’aller travailler à la journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes succès et me prodiguer ses encouragements.
En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans blesser profondément mon bienfaiteur, j’étais arrivé très loin dans les champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d’un pont, regardant couler lentement l’eau du ruisseau ; mais je ne voyais rien. Toutes les facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau.
En ce moment, j’entendis prononcer mon nom
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derrière moi. Je me retournai : c’était ma sœur cadette qui me cherchait et qui accourait vers moi tenant ses sabots à la main.
– Frère, s’écria-t-elle, vite ! tu dois aller au château. M. Pavelyn est à Bodeghem.
– M. Pavelyn ? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et mademoiselle... sont-elles avec lui ?
– Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l’ai vu descendre de voiture, et il m’a chargé de te dire qu’il voulait te parler. Ma mère m’a envoyée pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par où tu étais sorti du village.
La certitude que Rose n’accompagnait pas son père avait dissipé tout à fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma sœur au village, répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit craintif essaya bien de m’inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler ; mais je me rassurai par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l’habitude de
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venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il y avait plutôt lieu de m’étonner qu’il eût laissé s’écouler trois semaines sans y paraître. Pourquoi d’ailleurs, aujourd’hui qu’il était au village, retournerait-il à Anvers sans m’avoir vu ?
À l’entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M. Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais probablement dans le bosquet, au bout de l’allée des hêtres, puisqu’il s’était dirigé de ce côté.
Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des vieux hêtres. Quand j’arrivai dans le bosquet, j’aperçus mon protecteur dans le lointain ; il était assis sur un banc de bois au pied d’un arbre, la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine, comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence ; mais j’étais déjà tout près de lui lorsqu’il leva la tête et tourna les yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres ; il me tendit la main sans se lever et me
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dit :
– Te voilà, mon bon Léon : je suis charmé de te voir. Comment vas-tu maintenant ? Tu es encore très maigre ; l’air de la campagne ne t’a pas encore entièrement rétabli ; mais avec le temps, cela viendra.
Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j’en avais observé si attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus persuadé que son cœur était rempli en ce moment d’une profonde tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa pas le temps d’exprimer mon inquiétude.
– Tu lis sur mes traits que j’ai du chagrin, n’est-ce pas ? dit-il. Tu ne te trompes pas, Léon ; mais je me sens très malheureux. Depuis quelque jours l’avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j’ai encore une espérance ; j’ai pensé que, toi sur qui j’ai veillé comme un tendre père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d’un éternel chagrin, et j’ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens te demander.
Les larmes aux yeux, je l’assurai que je
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bénirais Dieu, s’il me permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie.
– Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il ; mais elle n’exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir ; car, si cette dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c’en serait fait pour toujours de l’espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à côté de moi, et écoute ce que je vais te dire.
Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je m’assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi :
– Tu sais, Léon, que Rose n’a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi, pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si bien portante et si belle ! Mais notre joie devait être de courte durée. À peine était-elle rentrée à la maison
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depuis quelques mois, qu’elle devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait empoisonné une partie de notre vie. Je n’osais le dire à personne ; mais une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes yeux comme un fantôme qui menaçait mon enfant, l’implacable maladie que l’on appelle la phtisie.
Je pâlis, et un cri d’angoisse involontaire s’échappa de ma poitrine ; mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus naturelle, reprit sans s’arrêter :
– Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j’y ai consulté un médecin célèbre, qui a été jadis mon compagnon d’études. Pour mieux juger de l’état de Rose, il est venu à Anvers : il a passé toute une après-dînée avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas quitter Anvers sans venir me voir.
Avant qu’il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir si mon horrible crainte était fondée.
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Il me déclara que Rose n’était pas phtisique.
Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.
– Oh ! merci, merci ! m’écriai-je étourdiment, c’eût été trop cruel.
– Tu m’interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu que la déclaration du médecin se fût arrêtée là ! Mais non ; il me fit comprendre que Rose, sans être atteinte d’une maladie des poumons, était cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d’avoir recours au seul moyen qui pût encore la sauver.
D’après lui, ce moyen, c’était de la marier.
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XXVI
Jusqu’alors, j’avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu mon haleine ; mais alors ma poitrine s’abaissa en laissant échapper un long soupir.
– Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t’affectent péniblement, Léon ; mais laisse-moi continuer, tu verras que j’ai des raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m’avait dit que le mariage, en plaçant ma fille dans d’autres conditions et dans un autre milieu, en la chargeant des soins d’un ménage, lui donnerait l’occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était difficile, parce qu’elle devait être accomplie tout de suite. Dès l’enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune, comme notre seule héritière, et son
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éducation distinguée, sinon la beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie ? Je m’étais torturé l’esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il y avait cependant un jeune homme que j’eusse accepté avec joie pour mon gendre ; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part, déclara qu’un mariage entre son fils et ma fille lui serait très agréable, et qu’il donnait d’avance son consentement si les jeunes gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition avec une joie extraordinaire. Pour moi, j’étais au comble de mes vœux. Un pareil mariage ! C’était une brillante alliance qui devait mêler le sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem. – C’est du jeune M. de Somerghem que je parle ; tu l’as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton départ pour Bodeghem ; tu l’as vu à notre soirée. Il n’a
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pas quitté Rose un seul instant. – C’est un jeune homme élégant et distingué. Haute noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage ; nous lui avons fait comprendre qu’il était nécessaire pour la sauver d’une maladie de langueur ; nous l’avons suppliée de consentir en lui disant qu’elle nous donnerait une grande preuve d’amour. – Elle refuse !
M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu’il parlait, j’étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions ; la révélation de l’état menaçant de Rose m’avait porté un coup si cruel que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon interlocuteur, et murmurai d’une voix à peine intelligible :
– Elle refuse !
– Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse ! Rien ne peut la faire changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait ; mais ce mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m’afflige si profondément ? Non seulement je ne
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puis pas sauver ma fille, mais ce projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les Somerghem d’un refus si offensant ? Ah !... comme père, je suis menacé d’un chagrin éternel, et, comme homme, d’un insupportable affront ! Toi seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible malheur. Rose a pour toi une amitié sincère ; tu es jeune comme elle, tu es éloquent ; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son cœur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu’elle doit accepter ce mariage ; c’est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh ! puisses-tu réussir, et je m’estimerais payé cent fois de tout ce que j’ai fait pour toi ! N’est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.
Depuis quelques minutes, j’avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire. Moi, moi-même ! je devais supplier Rose d’épouser Conrad de Somerghem... Au premier abord, cette pensée m’avait fait frissonner ; mais tout à coup un retour s’était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être, en effet, le seul moyen de sauver
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Rose d’une consomption mortelle. L’homme dont j’avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma reconnaissance. Oh ! il n’y avait pas à hésiter ; si je ne voulais pas passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi répartis-je que j’étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de conseiller à Rose d’épouser M. de Somerghem.
– Mais tu feras des efforts, beaucoup d’efforts, tu puiseras dans son amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments possibles ?
– Avant de partir, je prierai Dieu pour qu’il donne du pouvoir à ma parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage peut sauver Rose, monsieur ! pourrais-je hésiter ?
– C’est une tâche difficile que je t’impose, soupira mon bienfaiteur. Tu ne connais pas Rose comme nous. C’est une fille douce et tranquille, jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires ; mais, quand une fois elle a
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fermement décidé quelque chose, on s’aperçoit alors qu’elle est douée d’une singulière force de volonté. Souvent je m’en suis secrètement réjoui, car j’y voyais le signe d’un caractère noble et fort ; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté !
M. Pavelyn s’était levé et marchait lentement dans l’avenue des hêtres. Croyant qu’il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai un quart d’heure pour retourner dans la maison de mon père et m’habiller convenablement ; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins jusqu’au lendemain ; s’il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait que son père m’avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.
Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire sentir quel prix il attachait
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à ma réussite, et il me conjura de ne rien épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il appela ses gens et leur donna l’ordre d’atteler sans retard.
Pendant qu’on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s’était allégé par l’espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal qu’il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu’elle m’aimait, je ne doutais pas que, d’après mes conseils, elle ne se soumit à la nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J’avais exprimé plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m’en était sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la confiance :
– À demain donc, mon bon Léon ; Dieu te donnera la force de remplir heureusement ta noble mission.
Je suivis des yeux la voiture, jusqu’à ce qu’elle eût tout à fait disparu à mes regards ; puis
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je quittai le château et pris un sentier solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n’avais pas pu réfléchir avec toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche inattendue m’avait placé ; mais, quand je fus seul et que je n’eus plus besoin de surmonter mon émotion, mon cœur se mit à battre violemment, je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j’envisageai sous un tout autre point de vue la tâche qui m’était imposée. J’aimais la fille de mes bienfaiteurs ; peut-être n’avais-je pas fait ce que j’eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination ; peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers Dieu. J’avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons pour excuser ma faiblesse ; mais, maintenant, l’heure était venue de prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s’immoler au bonheur de celle qui en était l’objet. Certes, c’était une mission pénible que j’avais acceptée, et je prévoyais que
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bien des fois encore son cœur se serrerait d’angoisse et de douleur avant que le sacrifice fût consommé, mais j’offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition de mon égarement, et, si j’étais coupable, il m’accorderait peut-être, avec son pardon, la paix du cœur que j’avais perdu.
Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que celles qui pouvaient m’encourager à accomplir franchement ma terrible tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.
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XXVII
Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la ville et que j’entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour ne point défaillir au moment d’accomplir ma tâche. Jusqu’alors, j’étais parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte ; mais, maintenant que chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force m’abandonner. Mon cœur battait violemment, et de temps en temps un frisson glacial parcourait mes membres. Ce n’est pas que j’hésitasse dans ma résolution, ni que j’eusse quelque regret d’avoir accepté la douloureuse mission ; mais il y avait en moi une puissance secrète qui luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à chaque instant ma frayeur et mes souffrances.
Après m’être arrêté deux ou trois fois en
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chemin pour maîtriser mon agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment à la porte de M. Pavelyn.
Comme je me présentai à l’heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée. Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et m’introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise auprès d’une table, tenant une broderie à la main.
– Vois, Rose ! s’écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir.
Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s’illumina de l’éclat d’une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un regard plein d’amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait heureuse... Pauvre victime d’un penchant défendu !
L’effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m’échapper, produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son émotion. Après
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avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions, il n’y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion.
Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes ; puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raisons qui devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire.
– Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je : mademoiselle Rose doit donner son consentement ; car un pareil mariage...
Un coup d’œil de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi ; un pénible sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais convulsif comme celui d’une personne qui a reçu une blessure mortelles et qui ne veut pas se plaindre.
M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à
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mon secours et dit quelques mots pour m’encourager à continuer ma tâche.
Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m’écouter avec patience, sinon avec indifférence.
D’abord je fis valoir la grande fortune de Conrad de Somerghem, sa haute noblesse et l’excellence de ses qualités. J’allais invoquer la raison principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa de stupeur. Comme le langage de l’âme est admirablement clair !
Rose n’avait point parlé, et cependant j’avais compris mot pour mot ce qu’elle m’avait dit. Hélas ! elle m’accusait d’avoir conspiré avec son père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son cœur. J’étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d’excuse ; mais elle, avec un calme qui me
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dominait, me dit doucement :
– C’est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission ; je vous écouterai jusqu’au bout.
Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux ; mon cœur était serré, la pâleur de l’angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte me fit résister violemment à mon émotion. J’appelai à mon secours la conscience du devoir et toute l’énergie de ma volonté. Je repris d’une voix tremblante :
– Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur ! Ah ! délivrez-les de l’angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont donné la vie ; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils mourraient de désespoir. Si c’est un sacrifice, un pénible sacrifice même que l’on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié, par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère !
Je croyais avoir fait quelque impression sur
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l’esprit de Rose ; mais, voyant que je m’étais trompé, je m’interrompis.
– Malheureux Léon ! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le poignard dans votre cœur et dans le mien ? La consomption, dites-vous ? Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon cœur un sentiment qui est devenu ma vie même. J’aime mieux mourir de consomption ! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui s’est emparé de mon âme ; alors, du moins, je l’emporterai avec moi dans la tombe sans l’avoir souillé par une promesse parjure !
Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son cœur ; ces affreuses paroles : consomption, mort, tombe, m’inspirèrent une telle frayeur et une si vive pitié, qu’un torrent de larmes ruissela sur mes joues. Je voulus parler, la voix s’arrêta dans mon gosier.
– Ne pleurez pas, Léon, dit Rose ; la fatalité cruelle qui pèse sur nous ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la terre, courbons la tête avec résignation et sans
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nous plaindre. J’en mourrai peut-être ; mais pourquoi croire qu’il ne reste plus d’espoir après la mort ? N’y a-t-il donc pas une seconde vie ?
Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m’écriai d’une voix entrecoupée par les sanglots :
– Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose ! Oh ! Rose, écoutez-moi ! Ce mariage doit briser un cœur dont chaque battement était un soupir pour vous ; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu’à vous aimer, il doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité ; mais il doit aussi vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir ; il doit excuser notre égarement devant Dieu !... Oh ! Rose, par les souvenirs de notre enfance, par tout ce que j’ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais sans bornes, pour celle qui m’a fait artiste, oh ! je vous en conjure, laissez-vous fléchir ! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les bienfaits de votre père, et ne m’ôtez pas l’espérance que vous resterez sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah ! voyez, Rose ! voyez, je vous en supplie à
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genoux... Écoutez, exaucez ma prière !
Je me laissai tomber à genoux en versant d’abondantes larmes et en tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de stupeur s’était passé en elle : une joie excessive brillait sur sa physionomie. Les bienheureux qui voient s’entrouvrir le ciel n’ont pas un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus d’ardeur, elle me tendit la main et me dit :
– Ah ! j’en étais sûre, et cependant, je n’osais pas y croire tout à fait ; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon ! Si Dieu a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir !
Tout à coup je fus saisi d’une émotion terrible, je sautai debout en tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte s’était ouverte, et M. Pavelyn m’avait vu agenouillé aux pieds de sa fille ! Cependant ce n’était pas cela qui m’agitait ; car j’aurais facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante ; mais, dans le regard qu’il fixait sur moi, il y avait tant d’amertume et un courroux si sombre, quoiqu’il
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fût contenu, que je ne pus douter qu’il n’eût surpris le secret de mon amour pour sa fille.
Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d’une sonnette et attendit l’arrivée d’un domestique. Ce fut un moment anxieux ; un silence de mort régnait dans le salon ; Rose tenait ses yeux baissés ; j’étais plus mort que vif, et je dus m’appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier sur mes jambes chancelantes.
Une servante parut.
– Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de venir auprès d’elle sur-le-champ.
Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d’une voix dont l’altération glaça mon sang dans mes veines :
– Venez, suivez-moi ; je dois être seul avec vous.
Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m’empressais pas de lui obéir, il me saisit par la main et m’entraîna hors du salon. Près de la porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire : c’était mon âme qui, par un dernier
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regard, voulait dire un éternel adieu à l’âme qu’elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme une prophétesse ; ses traits étaient illuminés ; l’espérance et la foi rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu’elle me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.
M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l’attitude de sa fille, car il me serrait le poignet et m’entraîna à grands pas dans une chambre retirée dont il ferma la porte derrière lui.
Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m’avait conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda silencieusement ; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.
– Ainsi, voilà ma récompense ! s’écria M. Pavelyn d’une voix altérée. Cet enfant que j’ai tiré de la pauvreté, que j’ai aimé comme un fils, que j’ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s’est glissé dans ma famille pour empoisonner ma vie ! Le fils du sabotier, non
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content d’oser lever les yeux sur l’héritière de ma fortune et de mon nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour ! Insensé ! La reconnaissance n’avait-elle donc pas assez de puissance dans votre cœur pour étouffer une pareille inclination ? Ne prévoyiez-vous pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime ! Qu’avez-vous osé croire ? qu’avez-vous osé espérer ? Ah ! c’est une malédiction de Dieu.
J’étais pâle comme la mort ; je tremblais ; je me tordais les mains de désespoir ; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le cœur de mon bienfaiteur ; car ce fut avec moins de colère qu’il reprit :
– Non, ne répétez pas l’aveu de votre coupable égarement ; j’ai tout entendu. Hélas ! puisse le ciel vous le pardonner ! Tandis que je vous prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, vous parliez à mon enfant d’un amour qui devait abréger notre vie à tous, et couvrir notre tombe d’une honte ineffaçable.
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La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole ; j’essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que je n’avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par un signe la malheureuse passion que j’avais pour Rose. Je lui dis combien j’avais lutté et souffert ; comment j’étais retourné à Bodeghem avec l’intention de ne plus fouler le pavé de la ville d’Anvers, et comment mon amaigrissement et ma fièvre n’étaient que la conséquence du combat désespéré que j’avais livré contre moi-même. – Enfin, je me jetai aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j’implorai sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout de la terre ; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa malédiction. Il me releva d’un geste bref et répondit :
– Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis croire à votre innocence ! Je ne vous ferai donc plus de reproches inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour pour Rose, ni de sa faiblesse... C’est un grand bonheur, oui,
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oui ; car, si quelqu’un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma honte ? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur ? Et Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un... Non, je surmonte ma colère, mon indignation ; c’est une consolation pour moi que, maintenant du moins, vous sentiez ce qu’un devoir inexorable exige de vous. C’est assez. Le silence, l’éternel oubli doit ensevelir ce secret ; vous comprendrez, je l’espère, que vous devez quitter immédiatement cette maison. Partez, allez loin, très loin ; que personne de nous n’entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier jusqu’à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne volonté et avec conscience à cette nécessité... On a besoin d’argent pour voyager ; je ne veux pas que vous manquiez de rien.
À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table ; mais, moi, anéanti par tant de bonté, je m’élançai vers lui, et lui pris les mains que j’arrosai de mes larmes en m’écriant :
– Oh ! merci, merci ! je prierai Dieu sans cesse
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pour qu’il vous accorde ses bénédictions ! Adieu ! ayez pitié de l’infortuné dont le dernier soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh ! mon Dieu... Adieu, noble cœur, généreux protecteur, adieu !
En achevant ces mots, je m’enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un aveugle, et, poursuivi par l’angoisse et le désespoir, je courus droit devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j’arrivai au bout du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m’éloignait de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et l’horreur de mon crime.
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XXVIII
Le premier jour de ma fuite, je tombai d’épuisement près d’un village non loin de Bruxelles. Quoique j’eusse refusé le secours que m’avait offert mon protecteur, je n’étais pas sans argent. Je possédais trois napoléons d’or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques moments de repos, j’entrai dans le village et je cherchai une auberge. Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais bien la langue, je trouverais mieux qu’ailleurs les moyens de me cacher et de soutenir ma vie amère sans qu’on en apprît jamais rien à Anvers.
Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux environs de Compiègne. Maintenant qu’il y avait entre Rose et moi une distance de cinquante à soixante
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lieues, maintenant que je me savais éloigné de toutes les grandes routes et que je n’avais plus à craindre que l’on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j’étais logé ne m’inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s’étonnaient pas de ma singulière taciturnité.
Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l’on pouvait rêver tout à son aise, et à peu de distance s’étendait la forêt impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s’égarer dans la plus complète solitude avec leurs tristes pensées.
C’était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières, les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine ; ou bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la rosée de mes larmes jusqu’à ce que la cloche de midi ou l’obscurité du soir me rappelât au village.
Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon
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avenir perdu : je sentais les remords de ma conscience ; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du dépérissement de leur enfant ; j’entendais une malédiction sortir de leur bouche contre l’ingrat dont l’orgueil insensé était la cause du malheur de leur vie ; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image, une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s’élevait à mes yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l’espérance aux lèvres, le feu de l’enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt le ciel, comme elle m’était apparue lors de notre fatal et éternel adieu. D’autres fois, j’écoutais une voix plaintive et je voyais à travers le feuillage l’ombre vaporeuse d’une vierge angélique. C’était l’âme de Rose qui venait me répéter l’aveu de son amour. « Plutôt mourir ! plutôt mourir ! » murmurait-elle à mon oreille d’une voix solennelle et touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me sentais heureux par-dessus tous les
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hommes, et je riais au fond de la forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de lui-même.
Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec une profonde inquiétude. Elle ne s’étonnerait pas pendant la première semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers ; mais enfin elle s’informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle point frappée en apprenant que j’avais disparu sans laisser aucune trace derrière moi ! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je dans cette lettre ? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité ; car je voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j’avais faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour commencer une lettre mensongère ; mais le mensonge ne voulait pas sortir de ma plume.
Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l’impérieuse nécessité, et j’écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations d’amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un voyage en France, en Allemagne
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et en Italie, pour compléter mon éducation d’artiste. Que j’étais parti sans lui dire adieu, de crainte que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l’exécution d’un projet qui me poursuivait depuis plus d’une année et qui m’avait rendu malade. J’ajoutai qu’elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme volonté d’embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.
Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu’à Reims, où je jetai ma lettre à la poste. Le soir, j’étais revenu dans le village.
Cette lettre à ma mère m’avait coûté bien des efforts incroyables ; mais, maintenant qu’elle était partie et que je pouvais espérer que mes parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon cœur déchargé d’un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de
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se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.
Je n’aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire, car j’aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux ; mais je m’aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D’ailleurs, mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village, et l’on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il fallait donc prendre un parti et m’en aller. Paris était le seul endroit où je pusse me rendre avec l’espoir de rester inconnu et caché dans la foule, et de trouver de l’ouvrage comme sculpteur, afin d’échapper à la misère qui me menaçait.
Deux jours après, j’entrais, le bâton de voyage à la main, dans la capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit hôtel garni ; mais alors, rappelé à l’économie par la vue de ma dernière pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris possession d’une petite chambre sous les combles d’une haute maison dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes yeux
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embrassaient tout le panorama de l’immense cité, et mon regard pouvait se perdre pendant des heures dans l’horizon brumeux, comme dans l’infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures ; au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d’un million d’habitants ; j’entendais même, dans la maison qui me servait d’asile, le chant de gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui montaient et descendaient l’escalier ; mais tous ces bruits m’étaient étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village perdu près de Compiègne.
Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d’une maison qui était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où mes pensées pouvaient s’égarer en toute liberté ?
Si la nécessité n’avait pas interrompu mes rêves, il me semble que j’aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre.
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Mais il n’y avait pas moyen d’oublier que la pauvreté se tenait à mes côtés. Je m’arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la rue, pour aller demander de l’ouvrage chez les maîtres statuaires, comme je l’avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.
Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m’adressai à un sculpteur très estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui disant que j’étais un jeune artiste, un premier prix de l’Académie d’Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner dans ses études ; mais que, me trouvant sans argent, j’étais obligé de chercher de l’ouvrage pour vivre. L’humilité de mon langage lui inspira sans doute de la confiance ; car il ne m’en demanda pas davantage, et me conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens et même d’hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce. – Il appela le chef de l’atelier, lui dit quelques mots à voix basse ; puis, se tournant vers moi :
– On va vous mettre à l’épreuve, mon garçon,
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dit-il. Ce soir, je verrai ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l’ouvrage. À l’œuvre donc, et bon courage !
On m’apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l’ange jusqu’au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même temps tout ce qu’il me fallait : un établi, des outils, et même une blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.
Vers le soir, j’avais presque entièrement terminé la tête d’ange. J’étais content de moi-même, car j’avais la conviction que mon essai était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d’ardeur, que je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était derrière moi, et regardait ce que je faisais.
Il me tapa sur l’épaule, et me dit avec un sourire aimable :
– Oh ! oh ! mon gaillard, vous osez corriger le modèle ! C’est égal, j’aime cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis satisfait ; vous travaillerez pour moi ; et, pour
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vous faire voir que je veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le salaire d’un premier ouvrier.
Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses ornements. L’ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C’est à cette circonstance que je devais mon admission immédiate.
Dès le premier jour de mon entrée à l’atelier, mes camarades avaient tâché de savoir qui j’étais. Au commencement, ils excusèrent ma discrétion et ma réserve ; mais bientôt mon continuel silence les aigrit, et je devins de plus en plus l’objet de leurs railleries, sinon de leur haine. – Cette disposition hostile de mes camarades m’affligea ; je fis tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être agréable ; mais j’eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient sans cesse présentes à mon esprit, et l’emportaient dans le monde des idées tristes...
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Rose, toujours Rose ! qui me montrait le ciel comme la patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille : « Plutôt mourir ! plutôt mourir ! »
Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne Sainte-Geneviève, et je m’asseyais sur une chaise devant ma petite fenêtre, et je regardais d’un œil vague les reflets dorés du soir, et je rêvais d’elle, de son sourire et de son aveu ; ou bien je pensais à sa maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la fatigue m’obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces.
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XXIX
Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à l’achèvement du grand autel.
Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me montra un modèle de plâtre – qu’à son ancre symbolique on pouvait reconnaître pour une personnification de l’Espérance, – et me dit de l’examiner avec attention, parce qu’il désirait avoir mon avis.
– Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de cette statue ?
– Telle qu’elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, répondis-je d’un ton craintif.
– Telle qu’elle est comprise ? répéta-t-il. Il y a donc une restriction ? Voyons, parlez franchement ; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez trouver ce que c’est, vous me rendrez service ; car cela commence à m’ennuyer terriblement.
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– Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j’ose critiquer une si belle œuvre ; cependant je reconnais que, si j’avais dû l’entreprendre moi-même, mon imagination me l’eût fait concevoir moins bien sans doute, mais autrement.
– Mais comment l’auriez-vous conçue ? C’est précisément là ce que je veux savoir, s’écria mon maître avec impatience.
Je lui expliquai que, d’après moi, la beauté corporelle que les Grecs ont recherchée, répondait sans doute à leurs mœurs et à leur religion ; que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt pour but, dans l’art, de traduire les émotions de l’âme immortelle. L’ébauche de la statue de l’Espérance, si elle était mon ouvrage, ne ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque ; je la ferais plus humaine, trop humaine probablement.
Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir. Il m’arracha encore une remarque sur l’expression du visage de sa statue. D’abord, je tâchai de lui faire comprendre, avec la plus
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grande réserve, que je trouvais l’expression trop calme, trop froide, et manquant d’élan vers celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai entraîner par mon sentiment ; on avait touché une des cordes de mon cœur, qui n’en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je représentai l’espérance comme l’unique source de toute foi, de toute religion, de toute joie ; – car, si le Créateur n’avait pas mis au cœur de l’homme l’étincelle lumineuse de l’espérance, où celui-ci trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les douleurs et la travail de la vie, s’il ne savait pas qu’un être suprême lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances ?
Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu’à l’exagération, il me serra la main avec une satisfaction sincère.
Il m’expliqua pourquoi cette ébauche l’ennuyait, comme il me l’avait dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d’un magnifique cabinet d’objets d’art, lui avait commandé la
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statue de marbre de l’Espérance, pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d’œuvre de sculpture. Ce banquier, originaire d’Allemagne, était un homme très religieux. Il avait sur l’art d’autres idées que celles qui sont reçues en France. Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque fois, il s’en était montré mécontent, malgré les nombreuses modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons l’art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu’il en soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me pria instamment de lui dire d’une façon plus précise et plus détaillée comment je croyais que la pose, l’expression et les formes de sa statue devaient être pour répondre au vœu du banquier.