La Traversée des temps T4 : Le défi de Jérusalem
Pourquoi partir ? Tout commence…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Postface du Pape François :
© Dicastero per la Comunicazione – Libreria Editrice Vaticana
© Éditions Albin Michel, 2023
ISBN : 9782226484000
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Pourquoi partir ?
Tout commence par un coup de téléphone. Stridences, vibrations et clochettes déchirent le silence en une sorte d’impatience mécanique, la forme que prend souvent le destin aujourd’hui. Bien qu’occupé à écrire, je jette un œil sur l’appareil, identifie un numéro venant de Rome et décroche.
– C’est Sandro, ton éditeur italien. Le Vatican m’a appelé à ton sujet. Un responsable de haut niveau. Peut-il te contacter directement ?
– Pour une interview ?
Ayant déjà participé aux émissions qu’organisent les médias du Vatican, je cherche mon carnet de rendez-vous.
– Non ! Plus important que ça… Il t’expliquera.
La voix grave, minérale, d’ordinaire si posée de Sandro Ferri trahit une certaine excitation.
– Sandro, tu en sais davantage que moi…
– Oui.
– Tu ne veux rien me dire ?
– Je communique ton numéro, d’accord ?
Effet d’un pressentiment ? En moi s’ouvre la porte d’une totale disponibilité. Délaissant mon écran où flotte une phrase inachevée, je repousse ma chaise, quitte le bureau, descends à la cuisine et me consacre au cérémonial du thé : choisir l’essence du jour parmi les pots, chauffer l’eau à 70 degrés, préparer filtre et récipient, diverses actions qui m’absorbent en écartant les questions. Mon esprit ne gribouille aucune hypothèse, j’attends sagement, telle une page blanche.
Le téléphone s’agite et bourdonne à nouveau. Un deuxième numéro romain s’affiche. Depuis son cabinet au Saint-Siège, Lorenzo Fazzini m’expose sa proposition dans un français chantant :
– Ici, au Vatican, nous apprécions votre foi et votre liberté. Nous aimerions beaucoup vous envoyer en Terre sainte : vous visiteriez les lieux, feriez des rencontres, et peut-être en reviendriez-vous avec un livre, le journal de votre voyage. Qu’en pensez-vous ?
Son offre brille avec l’insoutenable éclat d’une évidence. Je saisis enfin pourquoi ont échoué mes nombreuses tentatives pour mener à bien cette expédition dont j’avais tant caressé le rêve, que j’avais même planifiée à maintes reprises au cours des dernières années, en famille ou en compagnie d’amis juifs : cela devait se réaliser dans ces conditions-là.
Nous bavardons, tout au bonheur d’envisager cette perspective. Au fil de notre conversation, je me sens pousser des ailes, que je retiens au moment de raccrocher : quand ?
Où trouver le temps d’un long voyage ? Des mois d’écriture bloquent mon horizon, durant lesquels, attelé au bureau, je rédigerai Soleil sombre, le tome égyptien de mon cycle romanesque La Traversée des temps, auquel succéderont cinq autres volumes, exigeant eux aussi ma présence…
Je vais être contraint de refuser.
*
Pourquoi partir ?
À quoi bon parcourir la grotte de Bethléem, les collines de Nazareth, le désert de Judée, les rives du lac Tibériade, le chemin de croix jusqu’au Calvaire ? Ma foi ne sera pas modifiée quand elle aura gagné des pieds. Se cache-t-il en Israël, en Palestine, en Jordanie, un élément que les Livres occulteraient ? L’esprit ne se nourrit pas de pierres, de sentiers, de bâtiments. Meilleur croyant, c’est n’importe où que je peux le devenir.
Pourtant, à l’instar de tant de pèlerins juifs, chrétiens, musulmans depuis des siècles, me voici au seuil d’une envie, en train de contempler l’inconnu et de mesurer mon incomplétude : marcher là-bas, où tout a débuté, où tout s’est noué. Quelque chose me presse. Sans idées de ce que je rejoindrai, j’aspire pourtant à m’y rendre.
Certains philosophes appauvrissent notre regard en dénonçant le désir comme un manque. Néant qu’il faut combler, il serait l’expression d’une béance. Au contraire, j’y vois du plein. Dans mon désir de partir, j’entends un appel.
*
Pourquoi partir ?
La photographie, le cinéma, la vidéo ont changé le voyage, car des milliers d’images précèdent l’instant où nous bouclons nos valises. Même lorsque nous nous éloignons de notre quotidien, nous ne nous dirigeons plus vers l’inconnu. Les limites du monde ont disparu, ces au-delà opaques d’une herméticité absolue, ces confins auxquels ne s’accrochaient que des rêves. L’étranger est devenu familier, l’effroi s’amoindrit à mesure que s’élargit le champ de l’iconographie, nous avançons toujours vers de l’entrevu.
Néanmoins, de Jérusalem je ne possède que des clichés. Neutres. Objectifs. De banales cartes postales. Il y manque les odeurs, les sons, la chaleur, la sueur, l’émotion, le vertige, l’effort, la fatigue. Il y manque moi.
On voyage pour prendre corps.
Irais-je à Jérusalem également pour donner un corps à ma foi ?
*
En consultant mon agenda des deux prochaines années, je déniche le moment approprié. J’en avise aussitôt Lorenzo Fazzini : en automne, entre les réunions du prix Goncourt, je dispose d’une période sans écriture ni représentations théâtrales. À l’autre bout du fil résonne la voix mélodieuse de mon interlocuteur :
– Au mois de septembre, la nature en Galilée et en Judée est tout simplement éblouissante.
Nous élaborons ensemble les étapes de mon séjour et le partageons en trois phases : d’abord, pèlerin parmi les pèlerins, j’irai grossir un groupe de croyants, ensuite seul à Jérusalem, enfin en sa compagnie pour quelques ultimes entretiens.
Chaque fois qu’il me demande avec gentillesse si j’ai d’autres désirs, je tombe dans un gouffre. Des désirs ? Oui, je désire ardemment, follement, énormément, mais j’ignore quoi. Une tension m’habite, forte, brûlante, irrésistible, sans que je détermine son but.
Tel est l’appétit de la rencontre : une envie privée d’objet au centre d’une disponibilité fervente.
À moins qu’une part de moi, encore obscure à ma conscience, sache ce qu’elle trouvera ?
À moins qu’au-dessus de moi une instance me prépare à une surprise ?
*
En me replongeant dans l’écriture, je m’aperçois que, même si je pars dans six mois, mon voyage s’amorce déjà en imagination, doublé par la fiction que je suis en train d’échafauder.
Au cœur de Soleil sombre, mon roman qui se situe en 1650 avant notre ère sur les bords du Nil, Moïse rassemble les nécessiteux de Memphis, la capitale des deux royaumes, afin qu’ils s’affranchissent du joug de la servitude et gagnent la Terre promise, Canaan. « Sortir d’Égypte » se révèle son obsession. Par là il entend vivre autrement que dans l’obéissance à un souverain temporel, abandonner la multitude des dieux pour n’en suivre qu’un, se dégager de la possession et de la propriété en vue d’épouser une existence pieuse, morale, spiritualisée. Tout autant que la promesse d’une Terre, Moïse formule la promesse d’un Ciel.
Canaan ! Ce territoire tant espéré, je m’apprête, moi aussi, à bientôt le fouler. Coïncidence ?
Coïncidence ! Mon roman a été conçu ainsi, le plan en fut tracé il y a plusieurs années, je n’en ai rien modifié.
Coïncidence… Ce mot prudent place les faits côte à côte sans les relier. Invoquer le hasard, le destin, la Providence, cela revient à énoncer un vœu, pas une position réfléchie. La coïncidence reste une brèche ouverte devant laquelle toute spéculation de l’esprit s’arrête net. L’interpréter, ce serait balayer l’interrogation. Un suicide intellectuel. Seule la perplexité sauvegarde la santé mentale.
La coïncidence est condamnée à demeurer troublante.
Plutôt que les causes d’une coïncidence, je préfère considérer ses effets. Écrire sur la Terre promise et m’y rendre ensuite souligne que mon œuvre et ma vie sont alignées. De cette cohérence, je tire un profond réconfort, une force renouvelée.
*
Partir vite !
Depuis des mois je travaille à mon bureau, immuablement, chaque jour qui passe, sans samedi, sans dimanche, de huit heures du matin à huit heures du soir. Lorsque je suis contraint de m’interrompre pour jouer Madame Pylinska ou Monsieur Ibrahim sur les planches, je continue à écrire dans le train, dans l’avion, jusque dans ma loge, comme vendredi dernier où, pris d’une fièvre correctrice à ma table de maquillage, j’ai failli rater mon entrée en scène.
Je deviens l’esclave du livre qui réclame d’exister. Il commande : là je dois décrire une oasis, ici un désert ; voilà qu’il me faut orchestrer les dix plaies d’Égypte puis murmurer à l’unisson d’un Noam en larmes ; à des dialogues vifs succéderont une introspection philosophique, un paragraphe élégiaque, tandis que la note en bas de page, de nature encyclopédique, m’inflige des vérifications rigoureuses. Roseau, j’accueille les requêtes du roman et m’y plie. Ai-je l’impression de me comporter en démiurge ? Pas du tout. Serviteur dévoué, je n’exerce aucun pouvoir, je me soumets à une puissance. Le livre vit dans mon imaginaire et, impérieux, exige de venir parmi les hommes ; il m’incombe de le détecter, de l’extirper des limbes, de le recevoir, de le présenter au monde. Mon travail se résume à celui d’un intermédiaire.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
L’activité artistique m’a rendu platonicien et m’a conduit à saisir la justesse de la théorie qu’expose Platon sur les idées innées, quand il démontre que Socrate n’apprend pas au garçonnet à inventer la notion de triangle, mais à la découvrir. De même que le philosophe grec soutenait que les idées préexistent quelque part, que dès lors connaître se réduit à de l’attention, je suis convaincu que les romans et les nouvelles préexistent quelque part, et que écrire consiste à guetter la proie avant de ramener l’animal vivant. Jeune, on croit qu’on crée. Mûr, on comprend qu’on observe. Vieux, on sait qu’on obéit.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
Une fois capturé dans le filet des pages, le roman prescrit encore. Il s’estime trop maigre à la page 101, trop gros à la 106 : alors j’esquisse un mouvement de recul, je le contemple, je lui donne raison et je m’exécute, développant ici, coupant là. Il m’accuse d’avoir ouvert une piste que je délaisse ultérieurement, d’avoir utilisé les mêmes adjectifs aussitôt que cette femme apparaît, d’avoir oublié des virgules, négligé les points-virgules, abusé des suspensions. Outré, il me reproche à chaque relecture de ne pas le soigner suffisamment et m’astreint à un nouveau toilettage minutieux. Ces interventions-là, appliquées aux détails, prennent souvent plus de temps et d’énergie que le grand geste qui fixait l’histoire. Mes romans sont mes tyrans.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
Comme je l’aime pourtant, cette besogne énorme, pesante, méticuleuse et quasi infinie ! J’en goûte les instants glorieux autant que les ingrats. J’éprouve un bonheur ineffable à serrer les nœuds dramatiques, à ménager les coups de théâtre, à cerner une juste formulation, à voir surgir des personnages qui me surprennent, m’amusent, me choquent, se conduisent contre mon gré, et je m’apitoie sur leurs erreurs, me régale de leurs tours, participe à leur chagrin, regrette amèrement leur disparition. Je savoure même les moments que d’aucuns jugeraient décourageants, celui où les péripéties me semblent encore confuses, celui où je me suis égaré et recommence, celui où je cale parce que je n’ai pas débusqué la suite adéquate, celui où je corrige l’écrivain trop pressé, lequel s’est attaché à capter l’intensité des caractères, de l’action, plutôt qu’à ourler sa phrase.
Chaque jour qui passe, de huit heures du matin à huit heures du soir, immuablement.
Chez l’écrivain, vieillir procure un avantage. Les années apportent une meilleure intelligence de soi : on se connaît, on perd moins de temps, on ne court plus après la légitimité, on canalise ses forces sur les points capitaux, on ne se regarde plus dans le miroir toutes les trois phrases, on a repéré ses limites et surtout les ruses, les expédients, les méthodes qui permettent de les transcender. À vingt ans, j’étais un cheval sauvage que je ne parvenais pas à diriger. À soixante, je suis toujours ce cheval sauvage, mais je sais le mener.
*
J’écris.
Jérusalem se tient loin. À plusieurs centaines de pages.
J’écris.
Cet été studieux me ramène en arrière, entre dix-huit et vingt ans, lorsque je sacrifiais la belle saison pour préparer le concours de l’École normale supérieure. La charge de travail s’avère identique, mais les méthodes se sont améliorées. Tel un paysan madré, je pratique la jachère, cette technique agricole qui consiste à laisser un champ au repos avant de l’ensemencer de nouveau pendant qu’on moissonne une autre parcelle de terre. Précisément, je mets en jachère mes hémisphères cérébraux, le créatif et le critique. Dans une même journée, je les utilise tour à tour, jamais ensemble.
Le matin, j’allume l’hémisphère critique et corrige les pages de la veille. À dix heures trente, je l’éteins et mobilise l’hémisphère créatif afin de poursuivre le roman. Vers dix-sept heures, quand ce dernier se montre las, exsangue, trop ralenti pour un rebondissement imprévu ou une idée, je l’abandonne et reconnecte la part critique jusqu’à vingt heures.
Cet usage de la jachère cérébrale me permet de me concentrer au minimum douze heures d’affilée ; je l’ai apprise par moi-même et elle me rend bien plus fertile que durant ma jeunesse. Vieillir se révèle le contraire d’une déchéance.
*
Je viens de rédiger le moment où Moïse agonise. Depuis le mont Nébo, il aperçoit Canaan, la Terre promise, et pousse son dernier soupir avant d’y avoir posé le pied.
Moi, je dois garder mon souffle et finir le roman. Comme Moïse, je distingue presque le fleuve Jourdain. Septembre approche.
*
Ultime semaine d’août. L’épuisement me menace, mais il y a un mois, conscient que les forces me manqueraient, j’avais rédigé les deux chapitres finaux. Anticipant la panne, l’auteur en forme avait volé au secours de l’auteur harassé.
*
Soleil sombre chez l’imprimeur, lectures achevées pour le prix Goncourt : j’ai fait tout cela avec excitation, comme on remplit sa valise.
Demain, je m’envole. Je fus, à plusieurs reprises, étonné de ne pas me sentir éreinté. La joie d’avoir accompli ma tâche et l’impatience de partir maquilleraient-elles le surmenage ? Ou le supprimeraient-elles totalement ? La fatigue devient un ennemi potentiel que je guette, qui rôde, mais ne surgit pas. Quel livre emporter ? Un seul, ma bible.
Jamais je n’ai tant allégé mes bagages. D’ordinaire, même pour deux jours, je m’équipe de cinq ou six volumes.
L’ordinateur ? Surtout pas. Des carnets et des stylos. Rompant avec mes habitudes, je m’accorde le luxe de l’austérité.
*
Une intuition m’a poussé à me présenter très en avance à l’aéroport, bien au-delà de ma coutume. Heureusement ! Les frontières surveillées d’Israël existent déjà à Roissy, où il faut franchir de multiples contrôles. En courant, j’enfile les corridors, arrive devant les hôtesses, bondis vers ma place et la porte se referme derrière moi.
L’avion survole la Méditerranée. Depuis mon hublot, j’ai l’impression que, aussi immobiles qu’une nuée d’été, nous stagnons entre l’immensité blanchâtre du ciel et le bleu infini des flots. Sans le bruit du moteur, les vibrations de la carlingue, je nous imaginerais à l’arrêt. Bientôt Jérusalem ? Blotti au creux de mon fauteuil, je songe à cet étrange voyage qui a commencé il y a plusieurs années.
Chrétien, je ne le fus pas au départ.
Certes, on me baptisa : harmonium, bancs cirés, messe froide, chants grelottants, église humide aux vitraux industriels. Dans la France de 1960, on baptisait les nourrissons parce qu’ils appartenaient à une civilisation où ce sacrement accompagnait la naissance, l’usage relevant des rites sociaux autant que de la foi.
Mes parents penchaient plutôt vers le scepticisme, mais en pente douce, très douce… De même qu’il y a des gens qui croient mollement, ils doutaient modérément. Si mon père se reprochait de ne pas partager les convictions spirituelles de ses ancêtres, ma mère s’était détournée de la métaphysique. Athées, l’un avec regret, l’autre par indifférence, ils suspendaient leur jugement concernant Dieu ou Jésus-Christ – ce qui s’avérait honnête, car trop douter équivaut à ne plus douter. Comme un refus de se plier au rite baptismal les aurait contraints à déclarer la guerre à une famille où sévissaient une mère pieuse et des oncles dévots, ils organisèrent un baptême chrétien, exhibèrent fièrement leur petit mâle, commandèrent des ballottins de dragées bleu pâle, ces amandes enrobées d’une fine couche de sucre, offrirent un somptueux repas au cours duquel ils reçurent les cadeaux de circonstance, bracelets, médailles, gobelets en argent. Ce jour-là, selon ma sœur Florence, je n’appréciai guère d’être déshabillé puis aspergé d’eau bénite en public – je protestai en hurlant –, et je boudai le festin pendant lequel je dormis à poings fermés.
La religion se maintint à l’extérieur du clan familial. Mes parents m’expliquaient l’univers d’une façon matérialiste. De temps en temps, lorsque la conjoncture nous obligeait à assister à un office, nous nous y aventurions, circonspects, raidis par la défiance, craignant non le jugement de Dieu mais celui des hommes, qui, malgré notre accoutrement impeccable – le tailleur de ma mère, le col rond de ma sœur, la cravate de mon père, mon nœud papillon –, allaient deviner que nous restions des mécréants. Nous esquivions l’eucharistie et durant les prières, les chants, les litanies, nous ouvrions tous les quatre la bouche sans émettre un son, de sorte que je nous avais surnommés « la famille Poisson rouge ». Mon père désapprouvait les services modernes, il réprouvait les prêtres qui ne célébraient plus la messe en latin, les fidèles qui avalaient l’hostie en se dispensant de confession, il reprenait sur un ton exaspéré les récriminations des catholiques ultra-traditionalistes au point de laisser penser qu’il n’évitait l’Église qu’en raison de la réforme liturgique… Chez lui, la mauvaise foi tenait lieu de foi.
Enfant, quel regard portais-je sur Dieu ? Je ne voyais que son absence, je n’entendais que son silence. Pour moi, les églises demeuraient des volumes creux qui attestaient le génie humain, pas l’esprit divin, les prières se réduisaient à des plaintes et je détestais écouter des voix résonner dans ces vastes bâtiments, horrifié par cette acoustique de piscine dont la réverbération redoublait les consonnes, ralentissait le débit, parait chaque parole prononcée d’une pompe solennelle. Quant à l’histoire de Jésus, je n’en récoltais que des bribes auxquelles je ne comprenais rien : je me demandais pourquoi, lorsqu’il s’adressait à Dieu, Jésus disait « Mon Père » s’il était Dieu lui-même ; je confondais la Trinité avec les trois crucifiés – le Christ, les deux larrons – ; surtout je m’étonnais que Marie, au courant dès le départ du plan divin, se montrât si maladroite par la suite. Parfois, quand le sage Jésus utilisait des paraboles à l’intention de ses interlocuteurs, le récit m’atteignait ; souvent je m’y perdais tant j’ignorais ce que signifiaient « samaritaine », « pharisien », « zélote ». En revanche les sculptures représentant Jésus me bouleversaient : ce corps souffrant au visage apaisé déclenchait une tempête en moi, j’y percevais la douleur et son dépassement, les vertus du sacrifice, le mépris de la mort, l’espérance ; j’y détectai aussi la beauté d’une vie droite, conséquente, limpide, qui s’épanouit dans l’héroïsme. Bref, j’éprouvais beaucoup de sympathie envers Jésus. Cependant je l’oubliais sitôt que la famille Poisson rouge quittait la cérémonie…
Aux alentours de mes dix ans, la fréquentation des musées amena mes parents à me proposer une instruction religieuse. « Tu dois savoir décrypter la peinture sacrée des grands maîtres ! » s’exclama mon père en constatant ma perplexité devant les tableaux de Fra Angelico, de Vinci, de Raphaël, du Caravage, de Rubens, de Rembrandt, de Dalí.
On m’inscrivit au catéchisme. Hélas, la suite doucha les espoirs de mon père : après la tourmente de 1968 qui avait remis en question les méthodes pédagogiques, l’aumônier de la commune, gagné par les idées en vogue, avait transformé sa classe en espace de débat philosophique, moral, politique sur les thèmes clivants de l’époque, peine de mort, avortement, pauvreté, répartition des richesses, accueil de l’étranger… Évidemment, j’adorai d’emblée le père Pons et ne manquai aucun de ses cours ; de surcroît, au rythme de guitares électriques soutenues par une batterie, il nous faisait chanter des hymnes parés de teintes folk, hippies, contemporaines, ce qui nous emballait, nous les adolescents avides de haschich et de jeans taille basse. Davantage qu’au christianisme, il nous initia aux valeurs chrétiennes. Enthousiasmé, j’accomplis ma première communion sans connaître les Évangiles.
Mon rapport à Jésus s’arrêta là. Des études de lettres classiques m’immergèrent dans le paganisme, puis ma spécialisation en philosophie, sous la direction de Jacques Derrida à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, conforta mon athéisme spontané en le convertissant en athéisme instruit, articulé. Afin de couronner mon éloignement de Dieu et de l’Église, j’écrivis une thèse de doctorat sur la métaphysique de Diderot, lequel, justement, avait été emprisonné à Vincennes pour athéisme.
C’est ce jeune homme-là, qui, âgé de vingt-huit ans, atterrit en février 1989 à Tamanrasset, aux portes du désert. J’entrai dans le Sahara athée, j’en ressortis croyant. J’ai consacré un livre, La Nuit de feu, à cette surprise, cet abandon subit, ce moment mystique passé sous les étoiles du Hoggar, une extase qui me conduisit vers la Puissance, au sein de laquelle je me fondis avant de redescendre parmi les sables. Cette échappée miraculeuse, parce qu’elle me mit en présence de Dieu, me remplit de sens et me donna la foi.
Laquelle ?
Dépourvu de cadres antérieurement construits pour accueillir cette visite, je ne reconnus personne dans mon Dieu du Hoggar : je n’y vis pas le Dieu de Moïse qu’aurait reconnu un juif, ni le Dieu de Jésus qu’aurait reconnu un chrétien, ni le Dieu de Mahomet qu’aurait reconnu un musulman. C’était Dieu, l’absolu. C’était Dieu, l’infini. C’était Dieu, l’unique. Éventuellement ce Dieu que vénéraient les trois monothéismes.
Le désert ne me christianisa pas ; il me rapprocha du juif, du chrétien, du musulman, voire des mystiques orientaux, même si certains d’entre eux nommaient « vide » ce que j’appréhendais comme plein.
Le christianisme me fut révélé une autre nuit. Sous le ciel de Paris, allongé sur le lit dans mon appartement mansardé, je lus – rien de plus ordinaire – et cette lecture me modifia à jamais – rien de plus extraordinaire. Quel livre me changea ? Le best-seller mondial, celui que les moines recopièrent au fil des siècles, le premier qu’on fabriqua sitôt l’imprimerie inventée : les Évangiles.
Je lus les quatre textes à la suite. Voici que Matthieu, Marc, Luc, Jean m’exposaient linéairement la vie du Christ. Auparavant, je n’avais entraperçu, çà et là, que des pièces d’un puzzle dont je n’avais jamais jaugé l’ensemble.
Un élément me foudroya : l’amour ! Jésus le plaçait au-dessus de toutes les valeurs, au point d’en mourir et d’en renaître. Durant ma nuit illuminée, Dieu m’avait parlé de la raison des choses, pas de l’amour. J’y discernais soudain un prolongement inattendu, inédit, cohérent. Après le témoignage du sens par Dieu au cœur du désert, en ces pages je recueillais celui de l’amour par Jésus.
Des détails mobilisèrent mon attention : les évangélistes ne racontaient pas la même histoire. Non seulement ils se distinguaient par la forme, le ton, le style, mais ils différaient quelquefois sur le fond, l’un narrant des faits qui n’apparaissaient pas chez l’autre, tous ne fournissant pas une interprétation identique des péripéties qu’ils relataient. Quatre menteurs se seraient arrangés pour rabâcher une seule fable ! Les faux témoins s’accordent toujours… Ces divergences lestaient de crédit leurs déclarations ; ces confusions propres à la vie apportaient de l’authenticité. Ne dit-on pas : « Chacun sa vérité » ?
À partir de cette nuit, la pensée de Jésus ne me lâcha plus. Je furetai, j’analysai, je compulsai, je comparai, je dévorai des dizaines de traités favorables à Jésus, ainsi que, en tout aussi grand nombre, des essais contestant son enseignement, voire son existence ; infatigable, je bravais intellectuellement le christianisme ; quelque chose dans les Évangiles m’avait touché, qui provoquait une obsession, pas une obsession circulaire, une obsession dynamique, laquelle relançait mon appétit de savoir.
Cependant, à mesure que je me documentais, je repoussais les documents. Ils ne suffisaient pas. L’investigation réclamait de moi un changement radical.
Être chrétien revient à accepter le mystère. Les récits évangéliques nous le présentent sans l’éclaircir, ils nous en rapportent les éléments comme de purs événements : Jésus, Fils de Dieu, né en Galilée, prodigua sa parole, souleva de plus en plus de méfiance, puis fut exécuté à Jérusalem où il ressuscita. À notre cerveau de mouliner jusqu’à admettre cela ! Au cœur d’y adhérer ! Le mystère ne réside pas dans l’inconnu, mais dans l’incompréhensible.
Première face du mystère : comment saisir que Dieu se fasse homme ? Que le hors-temps surgisse dans le temps ? Que l’éternel s’habille d’éphémère ? Que le transcendant se mue en immanent ? L’Incarnation, telle paraît l’énigme initiale à laquelle consentir. Dieu a pris chair, os, voix, sang en Jésus.
Deuxième face du mystère : comment concevoir qu’un individu se réveille de son trépas puisque, par définition, la mort condamne à un état irrémédiable ? La résurrection du Messie après le supplice de la croix déroute la rationalité autant que l’expérience.
Le mystère désigne donc ce que la pensée n’arrive pas à penser.
Sonder le christianisme me soumettait à cette épreuve et supposait que s’opérât en moi une véritable révolution intellectuelle. Aux yeux de beaucoup, exclure le christianisme une fois pour toutes satisfait le bon sens ; ainsi la raison ne se critique pas, omet de s’interroger sur ses bornes, étouffe toute velléité de curiosité qui pourrait finir par lui ôter la certitude de sa supériorité ; autant frileuse que dédaigneuse, elle se tient à l’écart de la Révélation.
Or plus je méditais, moins je jugeais intègre cette raison-là. Une raison qui ne cherche plus à chercher ? Une raison qui préfère l’évitement à l’activité, le repos au mouvement ? Quelle paresse ! La raison scrupuleuse doit traquer ses limites. En même temps qu’elle exploite ses possibilités, elle mesure ses impossibilités ; lorsqu’elle décèle une frontière, elle va au-devant d’elle, l’explore au lieu de la fuir.
En travaillant des milliers d’heures sur le christianisme, ce fut philosophiquement que je transgressai la philosophie, rationnellement que je me risquai à l’irrationnel : la logique me poussait à dépasser la logique. Loin de trahir ou de me fourvoyer, j’avançais.
Enfin, à l’issue de quelques années d’enquête, je me rendis compte que j’étais devenu chrétien. Une alchimie intérieure, presque indépendante de ma volonté, m’avait métamorphosé. Aux deux questions fondamentales – « Jésus constitue-t-il l’incarnation de Dieu ? », « Jésus a-t-il ressuscité ? » –, je répondais par l’affirmative. Le christianisme ne nous aide pas à penser l’impensable, il nous incite à l’affronter humblement. Il tance l’esprit en lui confirmant ce que nous soupçonnions : la raison n’embrasse pas tout, beaucoup de choses lui échappent. L’essentiel peut-être…
La voix assurée du commandant interrompt mes rêveries.
– Mesdames, messieurs, nous entamons notre descente vers Tel-Aviv, veuillez s’il vous plaît redresser vos sièges, attacher vos ceintures et fermer vos tablettes.
Calme, le pilote délivre cette annonce en quatre langues. Rien de plus habituel pour lui que d’atterrir sur ce sol. Tout au contraire, mon cœur, lui, s’affole. Avec quoi ai-je rendez-vous ?
L’œil collé au hublot, je me comporte en voyeur et surprends Tel-Aviv à sa toilette.
Les villes ne sont pas destinées à être aperçues du ciel ; pomponnées pour les visiteurs d’en bas, elles ont négligé de se préparer à cet angle-là où elles se livrent davantage qu’elles ne le souhaiteraient. Espionnée d’en haut, Tel-Aviv trahit sa force avec ses hauts immeubles, son impatience avec la profusion des bâtiments, sa jeunesse par le règne du béton, son audace par sa façon de mordre sur les espaces nus qui la bordent. Je découvre ses divers âges : des tours, puis des maisons, puis des tours, puis un quartier engoncé, puis de nouveau des tours, puis des hangars. Ici, les buildings marquent une frontière à la lisière des zones arides, tels des quais du désert ; là, en contraste avec cette énergie volontaire et conquérante, une mer cobalt caresse les plages, appelant au plaisir paresseux.
Cette cité, je ne me reproche pas de l’avoir épiée par l’œilleton du hublot. Elle est dense, elle est fringante. Tel-Aviv m’attire.
Nous nous posons.
Les aéroports n’ont pas été conçus pour faciliter les voyages mais pour en dégoûter, ils se ressemblent tous. En dépit des milliers de kilomètres franchis, nous retrouvons les mêmes couloirs, des enseignes similaires, des boutiques jumelles, une ambiance identique, un cadre technologique interchangeable, une logistique dénuée de singularités. Les aéroports devraient constituer une promesse, celle de la contrée où l’on atterrit ; au rebours, ils se raccordent à un fonctionnalisme universel. Pourquoi un pays commence-t-il après son aéroport ?
Hissa, jeune chauffeur brun à la voix caverneuse, m’attend au point de rencontre. Aussi branché que cordial, il arbore une barbe artistement taillée, des lunettes de soleil Versace où écussons et motifs contournés sculptent un balcon doré au-dessus des verres avec une exubérance qui m’amène à me demander si c’est l’Italie qui surgit au Moyen-Orient ou le Moyen-Orient qui a inspiré l’Italie.
Hissa m’annonce qu’il me conduit à Nazareth et que le déplacement durera deux heures.
L’internationalisme des autoroutes à trois voies prolonge celui de l’aéroport. Il me faudra sortir de ce sas pour enfin ressentir l’environnement, lequel m’apparaît déjà plus vert que lorsque je le survolais : depuis le ciel, je n’avais vu que la calvitie du sol ; en voiture, je repère quelques touffes sur son crâne.
Je ne peux m’empêcher de contempler le monde avec des yeux pluriséculaires, ceux que me prête Noam, mon héros immortel de La Traversée des temps : dans le passé, tout différait. Les vêtements des indigènes étaient fabriqués sur place. Les sentiers épousaient les accidents du paysage tandis qu’aujourd’hui des ingénieurs imposent au relief une route dessinée à coups de dynamite. Les races d’ânes et de chevaux avaient des caractéristiques locales lorsque désormais les mêmes véhicules circulent partout.
Au bout de dix minutes, je me mets à rêvasser, songeant au roman que j’ai achevé, à ceux que j’ai lus pour le prix Goncourt. Les chemins qu’emprunte ma pensée m’agacent : arrivé, je ne suis toujours pas parti ! Quoique mon corps se trouve en Israël, mon esprit demeure en Belgique, imprégné de ce qui l’a préoccupé durant des mois.
J’ouvre mon téléphone et m’acquitte de quelques courriels, persuadé que j’en finirai ainsi avec ce qui a précédé.
Je me concentre ensuite sur ma destination, Nazareth.
Enfant dans la France de Charles de Gaulle, j’entendais parler de Jésus de Nazareth et prenais naïvement Nazareth pour son nom de famille. Dès que je saisis qu’il s’agissait de Jésus natif de Nazareth, Nazareth me captiva plus que Jésus : ah oui, si l’on s’attachait à définir le Christ par son appartenance à cette cité, elle devait jouer un rôle majeur. Maintenant que je sais à quel point Nazareth se réduisait à un obscur patelin de Galilée, je manifeste davantage encore de curiosité. Pourquoi Nazareth ? Pourquoi tout débute-t-il dans ce coin perdu ?
Cette question me taraude du point de vue humain et du point de vue divin. Comment réussit-on à influencer le globe entier en naissant dans un bourg maigrelet ? Pourquoi Dieu a-t-il choisi un trou pareil ?
Mon regard furète d’un panneau indicateur bleu à un autre, tous trilingues, avec, au-dessus de l’arabe et de l’anglais, les élégants caractères de l’hébreu, cette écriture carrée reconnaissable entre toutes.
L’hébreu se déchiffre à l’envers et cet élan révèle le trait fondamental : l’hébreu remonte dramatiquement le temps.
Dramatiquement ? Au cinéma, lorsque la caméra suit un personnage, elle se déplace de gauche à droite, tel l’œil d’un lecteur sur la page ; en revanche, quand le cadreur inverse ce mouvement, il réalise un « travelling dramatique », lequel provoque un frisson d’effroi en contrariant l’ordre courant.
Remonter le temps ? L’hébreu, idiome sémitique apparu mille deux cents ans avant notre ère, ne mourut jamais. Il sommeilla. Censé s’éteindre avec la dispersion de sa population, il traversa les âges, dissimulé dans sa gangue religieuse, porté par les textes et la liturgie, subsistant envers et contre tout, aussi adoré que pauvre en vocabulaire – la Bible n’utilisait que 8 000 termes alors que la littérature grecque en comptait 120 000. Le courant de la Haskala le réveilla à l’époque des Lumières et l’on entreprit d’enrichir son lexique archaïque de notions neuves. Sous l’impulsion des différents nationalismes qui se développèrent en Europe, naquit un nationalisme juif désireux d’obtenir un État et une langue. Dès lors, l’hébreu redevint une langue écrite propice à la composition de fictions romanesques, puis, en 1920, une langue parlée grâce à Eliezer Ben Yehouda. À la création de la république d’Israël en 1948, deux mille cinq cents ans après que l’on avait chassé les élites juives de Jérusalem pour les repousser vers Babylone, l’hébreu passa du statut de langue adoptée à celui de langue maternelle. Son retour accompagna le retour à la terre.
Lire ainsi, de droite à gauche, n’est-ce pas autant rebrousser le chemin que les siècles ? Retrouver l’instant précédant l’exil ? Abolir la diaspora ? Un puissant vouloir collectif a rendu sa jeunesse à une langue éparpillée, égarée, sénescente. À ce jour, aucun peuple n’a montré plus de mémoire que le peuple juif. La durée n’érode rien, ni ses mots ni le souvenir de son histoire. C’est une nation hypermnésique.
Mon esprit railleur resurgit : au milieu des inscriptions publicitaires, je remarque que les chiffres, eux, à la différence des phrases, se lisent de gauche à droite. Comme me l’avait soufflé un ami juif : on pense ancien, on compte moderne !
Déconcertante proximité… Aujourd’hui, Pékin et Jérusalem partagent un incroyable privilège : parler un idiome de plusieurs millénaires. Un enfant israélien comprend encore les Livres bibliques d’Esther et de Jonas, de même qu’un Pékinois les sentences de Confucius. Leur langue a défié tous les dangers, les menaces, les guerres, ce qui, dans le cas des Juifs, s’avère plus prodigieux que dans celui des Chinois : rapidement privés de terre, ils résistèrent à des tentatives d’anéantissement violentes et réitérées. En cette année 2022, quoiqu’ils empruntent apparemment notre calendrier, en leur for intérieur les Chinois se trouvent en 4720 et les Juifs en 5782.
– Aïe !
La voiture a soudain bondi et je me cogne le front au plafond.
– Excusez-moi ! s’exclame Hissa.
Un dos-d’âne qu’il n’a pas vu me fait regretter de ne pas voyager comme autrefois. Si j’avais chevauché un âne, mon crâne n’aurait touché que le ciel ! Pendant que le jeune homme maugrée contre le ralentisseur sur lequel a buté le véhicule, une bosse se forme en haut de ma tempe.
Nous entamons une ascension à travers une succession de collines buissonneuses. Le long de la chaussée, je compte davantage d’immeubles en construction que de résidents, comme si une politique foncière volontariste allait entraîner un regain de naissances.
– Nazareth ! clame le chauffeur, aussi fier que s’il l’avait inventée.
*
« Que peut-il venir de bon de Nazareth ? »
Je me pose la même question que Nathanaël jadis.
« Que peut-il venir de bon de Nazareth ? » se demandait cet être cultivé au er I siècle de notre ère lorsqu’on lui décrivit le Messie galiléen. D’après l’Évangile selon Jean, il s’étonnait que le Fils de Dieu surgît d’un endroit pareil.
À l’époque, Nazareth constituait un village haut perché, sans rues pavées, où vivaient deux cents analphabètes en compagnie de leurs animaux dans des gourbis accrochés à la roche. La vie était rythmée par les travaux des jours – transporter l’eau, nettoyer, éplucher, cuisiner –, les saisons, les besoins des champs, les soins du bétail, pendant qu’une poignée d’artisans fabriquaient de la vaisselle, des tissus, voire des meubles, tel un certain Joseph. Une minuscule synagogue abritait les deux seuls individus capables de lire, d’écrire et d’en transmettre les rudiments aux enfants, dont Jésus.
Maintenant, la ville de Nazareth, inaltérablement située à 400 mètres d’altitude, s’est agrandie, élargie, mais elle offre un parfum identique, celui de la trivialité. Entre les exhalaisons d’essence et les gras effluves des fast-foods, les pétarades des mobylettes et les klaxons des cars, la musiquette de variété internationale vomie par les autos et le folklore touristique arrosant les boutiques de bibelots, elle s’apparente à mille endroits. Voilà ce pour quoi j’ai franchi des milliers de kilomètres : la banalité.
Suis-je déçu ? Non, je reçois ma première leçon : l’unique berceau de l’extraordinaire est l’ordinaire.
Le chauffeur m’a déposé en haut d’une ruelle pentue, chez les Sœurs de Notre-Dame. Avec chaleur et gentillesse, elles m’avertissent que les autres pèlerins ne sont pas encore revenus d’expédition puis me conduisent à ma chambre, fraîche, proprette, aux murs coquille d’œuf. Là, je me plante devant le miroir et j’examine la bosse qui orne mon front droit, ce qui m’amuse car je ne me supposais pas capable de cette spectaculaire transformation. Souriant à mon reflet, je lui suggère d’en obtenir une deuxième pour ressembler au Moïse de Michel-Ange.
Sans plus m’éterniser, je sors de la chambre, fonce à l’extérieur et constate que la basilique de l’Annonciation, sise à l’emplacement de la grotte mariale, a déjà clos sa porte. Je me lance donc au hasard parmi les venelles centenaires. De villas en modestes palais, je longe des souvenirs du beau, plus que la beauté elle-même : tout est rongé par les ans, l’absence de restaurations, le manque de moyens. Les édifices témoignant du goût architectural ottoman oscillent, faute d’entretien, entre la splendeur et la lèpre ; la puanteur des bennes à ordures, mêlée aux odeurs d’urine, agresse le passant. S’ajoutant aux ravages du temps, l’épidémie de Covid a fortement affecté la cité où la fréquentation des touristes a cessé durant deux ans : maintes boutiques ont fermé leurs volets de bois, d’autres demeurent ouvertes en dévoilant leur agonie plutôt que leur vitalité, et de jolis cafés, agrémentés de livres ou de dessins, en attente des clients, présentent des fauteuils vides comme des paumes de mendiants.
Attristé, je retourne au couvent de pierre crème. L’une des sœurs de Nazareth, française, élégante, d’une autorité indiscutable, m’emmène, flanquée de quelques visiteurs, découvrir des vestiges sous le bâtiment de l’ordre hospitalier. Après moult escaliers et paliers, nous accédons à un espace large, profond, dégagé par des fouilles initiées en 1830. Devant nous se dresse, calfeutré, un gîte qu’un archéologue anglais a récemment appelé la « maison de Joseph », celle où auraient logé Joseph, Marie, Jésus, ses frères et ses sœurs. L’habitacle, correctement conservé, se révèle une construction de pierres encastrée dans une grotte naturelle qui servait d’annexe selon les habitudes d’alors. Les arguments fracassants qui voudraient l’attribuer à Joseph restant ténus – « un savoir-faire et une compréhension structurelle de la roche qui exigeraient la technicité d’un charpentier » –, la sœur néglige l’hypothèse ; elle nous prie d’estimer que nous côtoyons un foyer contemporain de Joseph et nous exhorte à ne pas sombrer dans un faux culte. « Cherchons l’esprit, pas la lettre », assène-t-elle.
En remontant, elle m’indique du doigt le groupe de Français auquel je me joindrai pendant les dix prochains jours ; harassés, ils descendent du car, discutent, boivent au milieu de la cour ornée de palmiers et de géraniums écarlates. J’hésite. Je recule. S’agit-il bien d’eux ? J’aperçois toutes sortes de physiques, asiatiques, noirs, indiens, caucasiens, métis, et je saisis mal les bribes de leurs conversations. La sœur ne s’est-elle pas trompée ? Ce patchwork génétique n’évoque guère une bande de Français. Et surtout, je ne comprends rien à ce qu’ils racontent…
Un homme en chemisette blanche, à la peau foncée de type indien, s’approche de moi avec un merveilleux sourire. D’un timbre fruité, le père Henri me souhaite la bienvenue et me paraît d’emblée familier. Son accent chantant éclaircit la situation : lui et ses fidèles débarquent de La Réunion, cette île française si judicieusement nommée qui, dans l’océan Indien, à l’est de l’Afrique et de Madagascar, « réunit » des populations aux origines diverses ; quant à cette langue déroutante, c’est le créole réunionnais, un idiome qui, lui aussi, « réunit » puisque, à une base de français, il adjoint du tamoul, du malgache et de l’indo-portugais. Cette nouvelle me réjouit – j’avais effectué un bref séjour à La Réunion qui avait piqué ma curiosité.
Des cloches tintent. La chanson tournante, enivrante du muezzin retentit au loin. Les ombres ont disparu, mais la nuit n’a pas commencé ; les couleurs faiblissent, ainsi que les bruits, tandis que nos corps, moulus par les activités du jour, aspirent au repos.
Il est dix-neuf heures. Le père Henri crie à la cantonade qu’on va célébrer les vêpres avant de prendre le repas.
Sa phrase m’immobilise. Si je suis certain de me rendre au dîner, j’éprouve peu d’appétit pour une cérémonie liturgique. Feignant de déchiffrer un message sur mon téléphone, je laisse les pèlerins se diriger vers la chapelle, puis, sitôt le champ libre, je file m’enfermer dans ma chambre.
Cette retenue me vient de l’enfance – je l’ai dit, les Schmitt développaient un sentiment d’imposture lors d’un office –, mais elle procède également de ma foi, laquelle s’est construite dans la solitude, celle du désert qui me mit en contact avec Dieu, celle de la lecture qui fit naître ma passion pour Jésus. Jusqu’ici, je n’ai jamais ressenti le besoin de partager mes convictions avec d’autres, d’appartenir à une communauté, de ritualiser ma vie spirituelle, encore moins de l’exprimer selon des formes convenues, prescrites, issues de l’extérieur. Je cultive une croyance sauvage, singulière, rebelle, personnelle, soumise à ses rythmes spécifiques, dénuée de rapport aux traditions.
J’arpente ma cage, agacé, embarrassé. Participerai-je au pèlerinage en m’isolant ? Sot et contradictoire ! Pourquoi intégrer un groupe si, à la première occasion, je m’en écarte ? Une voix murmure au fond de moi :
– Que crains-tu ?
– De m’ennuyer.
– Les vêpres durent une demi-heure.
– Une éternité quand on s’emmerde.
– Tu as enduré des cérémonies bien plus rébarbatives sans réagir !
– Je n’y connais rien ! Aucun des chants, pas le tiers des prières. Je ne répondrai pas et m’épuiserai à copier les autres.
– L’orgueil t’écrase ! Le premier de la classe ne deviendra pas le premier de la messe. Quel manque d’humilité !
Je le concède, conscient de ma mesquinerie. Pour le principe, je proteste :
– Si l’on m’enlève mon orgueil, comment puis-je tenir debout ?
– Il s’agit de t’agenouiller. Enfin, ne désires-tu pas recevoir l’hostie ? Le corps du Christ ?
Cet argument met fin à ma délibération. Avec l’impatience d’un assoiffé qui languit après la pluie, je cours, saute une volée de marches et m’introduis dans la chapelle où la liturgie a débuté. Je me glisse au dernier rang, sur le côté, de façon discrète, espérant qu’on ne ricanera pas de mes deux rôles piteux, singe pour accomplir les gestes, poisson rouge pour prononcer les hymnes et les Ave Maria. Quel soulagement, quelques instants plus tard, d’entendre le père Henri demander aux autres de m’accueillir. Tous se tournent vers moi et me sourient. J’incline la tête, confus, et tremble en songeant que j’ai failli les fuir.
Les minutes s’égrènent, les chants se succèdent, mon malaise subsiste. Continuellement en retard sur ce qui se passe, se dit, s’entonne, je barbote dans l’inconfort qui m’a découragé l’unique fois où je me suis risqué à un cours d’aérobic : essoufflé, décalé, à la traîne. Chaque seconde prouve ma balourdise. Oraisons et rites ne m’apportent rien, sinon de la gêne.
Je me concentre au moment de la communion. Quand arrive mon tour, je reçois du prêtre en même temps que l’hostie un regard indulgent, affectueux, qui me bouleverse. Mon cœur s’affole en regagnant le banc. Comme j’étais encombré de moi-même ! L’hostie fond sous ma langue. Quel poids j’accorde parfois à mes moindres réticences, embarras, ratages ou préjugés ! Mes humeurs me pesaient. Au lieu de me vider, je demeurais plein de moi, de mon ego. L’hostie poursuit son chemin, pas seulement dans mon œsophage où elle descend mais dans mon âme où, à l’inverse, je sens qu’elle monte, me décentre, m’incite à l’abnégation, m’invite à de hautes exigences. Pourquoi consacrer mon énergie à me préserver plutôt qu’à m’ouvrir, à m’oublier, à me dévouer ? Beaucoup d’amour-propre et si peu d’amour… La cérémonie se termine. En mon corps j’ai ingéré celui du Christ, en mon esprit une part de son message.
Je sors lentement de la chapelle, attendri, moins dominant, fragile. Du bout des lèvres, je me promets que désormais j’assisterai aux vêpres : l’ancien Schmitt cédera sa place au nouveau. Du moins il essaiera.
Dans le réfectoire aux couleurs jaune citron et lait écrémé, je bavarde autour d’une table avec certains pèlerins. Le père Henri ne se montre plus aussi chaleureux qu’au moment où il me tendit l’hostie. Il m’observe, il me scrute, il me sonde. Je me prête à son examen : s’il ne décèle pas de trésors en moi, qu’il convienne au moins de ma bonne volonté.
Mes futurs camarades me fournissent qui un foulard émeraude manifestant l’appartenance au clan, qui de l’huile solaire, qui un chapeau, toutes choses dont j’avais omis de m’équiper.
En quittant sa chaise, le père Henri annonce un réveil à six heures du matin. Abasourdi, je le fais répéter, ce qui provoque un fou rire général, puis, sans m’attarder, je réintègre ma chambre, effaré à l’idée de me lever au point du jour. Mon téléphone ne capte rien, je me sens plus nu que nu au creux de ce nid austère. L’unique distraction possible réside en ce petit savon au jasmin qui patiente sur le lavabo. Je prends donc une douche.
Parviendrai-je à m’endormir si tôt, moi qui ai pour habitude de veiller au-delà de minuit ?
*
Dormir est un rêve qui n’a pas de présent. On remarque le sommeil au moment où on le perd.
À trois reprises durant la nuit, je me suis réveillé par terre. Mon lit étroit comme un banc exclut tout mouvement : dès que j’ai roulé d’une épaule sur l’autre, je me suis retrouvé collé au carrelage froid. Chaque fois j’ai ri, tant la scène me semblait cocasse. Ce gros bonhomme rejeté par cette maigre couche…
Pourtant, je peux l’affirmer, j’ai fort bien dormi.
*
Éblouis, mes yeux rencontrent au lac de Tibériade un paysage intact. La belle nappe d’eau, les roseaux, l’azur ont échappé à l’assaut des millénaires ; le temps s’est aboli ; me traversent des sensations que j’imagine contemporaines à celles des apôtres.
Les glaciers alimentant le Jourdain ont fondu pendant l’été au point de faire monter le lac qui, près des rivages, semble échevelé : de l’onde jaillissent des touffes d’herbes ébouriffées, des mèches de joncs, des bouclettes de feuillages ; ça frisotte et ça broussaille ; des arbres aux racines immergées dans les flots s’apparentent à des vieilles dames en villégiature qui hésitent à se baigner.
Sous le ciel d’un bleu intense, le lointain, ni flou ni évanescent, n’est pas avalé par l’horizon. Il se présente à nous et nous embrasse chaleureusement de ses bras montagneux. Cette nature clémente me ramène à l’époque de Jésus et me rend le goût d’une existence champêtre, pastorale, rythmée par des expéditions en bateau. En revanche, mon extase est brisée dès que mes yeux rencontrent les bâtiments, particulièrement celui qui fut construit autour du rocher de l’apôtre Simon Pierre.
Sur ce bloc de granit s’est déroulé un épisode important que j’ai fréquemment médité.
Quelques jours plus tôt, Jésus a été exécuté. Les disciples déçus, désespérés, convaincus d’avoir placé leur confiance en un imposteur, ont fui Jérusalem et rejoint leur Galilée. Amère désillusion… Simon Pierre, Thomas, Jean et d’anciens adeptes reprennent leurs activités au lac. Adieu les rêves de prêche, retour à la pêche ! Ces mois passés auprès de Jésus leur ont fait perdre leur habileté, ils n’attrapent aucun poisson. À l’aube, une silhouette apparaît sur la berge et leur lance :
– Les enfants, vous n’avez rien à manger ?
Ils grognent. La silhouette insiste :
– Jetez le filet à droite de la barque, vous en trouverez.
Cet inconnu qui se tient à une centaine de mètres voit-il mieux les bancs de poissons qu’eux ? Ils écoutent son conseil et le filet s’alourdit, au point qu’ils peinent à le remonter. L’un d’eux, qui a détaillé la silhouette avec plus d’attention, s’écrie :
– C’est le Seigneur.
Sans réfléchir davantage, Simon Pierre enfile un pagne, plonge, nage à toute vitesse et s’agenouille devant Jésus ressuscité. Celui-ci a préparé un tapis de braises.
– Venez manger, ce foyer n’attend plus que vos poissons.
Il distribue le pain. Les disciples l’encerclent, muets, stupéfaits, galvanisés.
À l’issue du déjeuner, Jésus prend Simon Pierre à part. Il lui demande :
– M’aimes-tu ?
Aussitôt, Simon Pierre l’en assure, mais Jésus renouvelle sa question et répète à deux reprises :
– M’aimes-tu ?
Je ne connais rien de plus sage, de plus efficace que cette réitération. Poser trois fois la même question la rend plus questionnante, conduit à ne pas se contenter d’une réplique anodine. Souvent la première réponse ne vise qu’à supprimer l’interrogatoire, la deuxième apporte plus de sincérité quoique d’une manière convenue, alors que la troisième s’avère totalement pleine et authentique. Je l’ai beaucoup pratiquée, cette triple interrogation, dans ma vie privée et professionnelle. L’insistance joue comme une foreuse qui perce profond, extrayant à la fin quelque chose d’unique et de vrai.
Ainsi Jésus, éclaboussé par l’amour absolu de Simon Pierre, conclut :
– Deviens le berger de mes brebis.
Et il lui confie ses ouailles.
Je m’approche du rocher où cet échange se passa. Une chapelle des années 1930 en pierre grise l’encadre et une gravure le nomme Mensa Christi, la table du Christ. À l’intérieur, je me vautre sur l’une des rares chaises, j’examine l’architecture. Vilaine, sommaire, au lieu d’exalter cette histoire, l’église de la Primauté de Pierre empêche de la visualiser ; en coupant ce promontoire de la plaine liquide, en l’isolant de la colline verdoyante, en le rapetissant dans un univers lisse, symétrique, délimité, elle l’enlaidit, l’aplatit, le dénature, en fait un gros caillou insignifiant. Mieux aurait valu le conserver au cœur de son site, qu’on aurait de la sorte préservé. Le panorama me paraît plus sacré que le seul accessoire minéral. Décidément, le christianisme a manqué de bons metteurs en scène. Quant au fétichisme, il a détruit la vigueur des fables.
En me renseignant, j’apprends que cette église succède à d’autres qui, à partir du e IV siècle, ont été érigées puis rasées selon les aléas de la politique. Quelle malchance ! Dommage que je n’arrive pas juste après l’une de ces démolitions.
Le père Henri a prévu une messe au bord du lac. En consultant ma montre, je constate qu’effectivement je n’ai pas suivi d’office depuis au moins douze heures… Mes yeux se lèvent au ciel, sûrs d’y apercevoir le sourire moqueur de mes parents me surprenant dans cette situation.
Nous nous installons au milieu du kiosque, parmi les palmiers dattiers et les oiseaux siffleurs, avec une vue sur les rives et l’infini. Derrière nous, un kiosque similaire accueille une cérémonie italienne. Avant que la nôtre commence, j’y prête l’oreille et juge que les Évangiles gagnent en tonicité, en prestesse, en jarret, à être prononcés en italien, comme si Virgile, accompagné de Dante, les avait récrits en y glissant une poésie pure, agreste, musclée ; et quand les fidèles entonnent un hymne, je maudis notre langue française, discrète, feutrée, introvertie, dont les nasales empêchent le chant d’éclater ainsi que dans les gosiers transalpins.
Placé au fond, je n’améliore pas mes performances en Ave Maria ou en Gloria et profite de ma position pour observer mes compagnons de voyage. Plusieurs rangs devant moi, un couple m’émeut. Lui, handicapé par une hémorragie cérébrale, souffre de problèmes d’équilibre et s’appuie sur une canne ; elle, en pleine forme, ne pense qu’à lui, respire à l’unisson de son homme, aussi maternelle qu’amoureuse. Dès que le prêtre ordonne de se lever, lui se redresse volontairement, bravement, en y mettant toute sa vigueur, le visage déchiré par des grimaces d’effort, tandis qu’elle plaque sa main au creux de ses reins afin de l’aider à se stabiliser. Ils ignorent que je les espionne. Levers et asseoiements s’enchaînent. Les époux obtempèrent. Je ne sais ce qui me bouleverse le plus, son courage à lui d’assister au service religieux, son soutien à elle pour qu’il y parvienne. À eux deux, ce couple magnifique illustre à la perfection le message que transmet la liturgie.
Augustin, un jeune homme de vingt-huit ans, se place près de l’autel et narre son chemin vers la foi. Ses iris aigue-marine s’embuent au long de ce récit intime : élevé dans le catholicisme, il s’en écarte à l’adolescence, adopte tous les signes de la réussite qu’on propose à sa génération – les vêtements, les marques, les gadgets numériques, l’individualisme libertaire –, imite les copains qu’il fréquente, boit trop, fume un peu, puis, amoureux, s’essaie à fonder une famille ; hélas, sa fiancée l’abandonne et il tombe dans la dépression. Un ami musulman lui parle alors de la foi ; loin de vouloir le convertir à l’islam, il tente de le raccorder à son christianisme natif, ce qu’Augustin fait en découvrant la communauté du père Henri à La Réunion. Depuis, il se reconstruit. À ses tremblements, ses sourires mal défroissés, sa joie intermittente, je devine qu’il reste fragile. Son témoignage me pénètre, d’autant qu’il n’emploie que des mots justes, éprouvés, ressentis, aucun de ces termes à la mode empruntés aux magazines de développement personnel ou aux psychothérapies express avec lesquels nos contemporains se racontent.