La Traversée des temps T4 : Le défi de Jérusalem
Pourquoi partir ? Tout commence…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Non ! Inconcevable.
Une nouvelle fois, je me tortille et je nie l’évidence. Au secours !
Mes narines et mes yeux tentent de repérer des causes raisonnables à cette odeur, je hume et je fouille le sol, les murs, les parois. En vain ! Cela ne la rend que plus intensément réelle. Et virile.
Quant à cette chaleur, j’en cherche également la raison, mais mes rejets et mes hésitations exacerbent de façon aiguë la présence du vivant que j’ai l’impression de frôler.
Pour ce qui est du regard posé sur moi, je ne parviens pas à lutter. Il me fige, il m’irradie, il m’ausculte, il me transperce, rien de moi ne lui échappe et pourtant, dans le même temps, il m’enveloppe de bienveillance.
Qu’arrive-t-il ? Plus je me débats contre le phénomène, plus celui-ci s’impose, annihilant toute résistance.
À ma gauche, un moine m’oblige à dégager. Il vocifère en me tapotant l’épaule sans ménagement. Je lui obéis, trop content de fuir ce qui me dépasse.
Sitôt sur mes jambes, je vacille, tremble de tous mes membres, mon cœur s’affole, ma respiration se bloque. Je rassemble mes forces pour m’éloigner de quelques mètres, tourne derrière un gigantesque pilier, l’agrippe puis glisse et m’effondre. À genoux. En larmes. Suffoquant.
À l’intérieur, une phrase répétée en boucle : « Non ! Pas ça ! »
Je suis outré ! Je déteste les surprises, d’emblée j’ai exécré celle-là. Quelque chose est entré en moi par effraction. On m’a violenté.
Peu à peu, les sanglots s’adoucissent. Mon souffle se calme. Les frissons disparaissent. Et tout soudain, je bascule dans la joie.
D’un coup.
Dans la joie, corps et âme.
La joie.
Quoi ? Un cadeau de cette ampleur… Pour moi ?
Pourquoi moi ? Je ne mérite rien de tel.
Pourquoi tant d’amour ?
Je me réfugie au fond d’un coin obscur, dans le retrait d’un pilastre. Le père Henri m’aperçoit de loin, me dévisage, étonné, se demande un instant s’il doit me prêter assistance, puis saisit qu’il faut me laisser seul.
Prostré, je m’abandonne à mon éblouissement.
Je balbutie des remerciements, quoique j’ânonne constamment :
– Pourquoi, mon Dieu ? Pourquoi tant d’amour ?
Quel poids a cet amour ! Je suis incapable de le supporter.
Tant d’amour… Pourquoi ?
Pourquoi tant d’amour ?
Et la réponse fond sur mon cœur en le faisant exploser :
– Par amour.
*
Cela existe-t-il, une nuit sans aucun rêve ?
L’apaisement parfait que je ressens ce matin m’en donne l’impression. Comme si j’avais été dépoussiéré, lavé, rincé de moi-même, débarrassé de mes scories… Plutôt que par les ténèbres, je suis passé à travers une lumière intense, purifiante.
Je me réveille à l’aurore, aussi vierge que l’aube.
Et je prie.
Je remercie.
*
Au petit déjeuner, pendant que chacun commente sa visite du Saint-Sépulcre, j’écoute, je me tiens à l’écart, refusant de céder à la tentation de la surenchère, et surtout incapable de prendre part à la conversation, faute de trouver les mots pour décrire ce qui m’est arrivé.
Au cœur de mon repli silencieux, je m’aperçois que je ne me souviens plus de ce qui s’est passé après l’apparition au mont du Crâne. Comment suis-je rentré au couvent ? Qu’ai-je mangé ? Où ?
L’essentiel a écrasé l’accidentel.
*
Aujourd’hui, nous mettrons nos pas dans ceux de Jésus, nous arpenterons la Via Dolorosa et reproduirons, station par station, l’horrible trajet auquel on a contraint le Christ, du lieu où il fut jugé jusqu’à celui de sa mort. Le tracé de cet itinéraire s’avère plus symbolique qu’historique, car la ville s’est beaucoup transformée au cours des siècles.
Dès que nous débarquons au couvent de la Flagellation, je crains de ne pas réussir. Accomplir ce chemin de croix pour communier au plus près des souffrances d’un être mythique constitue déjà une épreuve, mais moi, depuis hier, je sais, pour avoir perçu sa présence, pour l’avoir quasiment touché, que nous parlons d’un homme, d’une vraie personne, dont j’ai senti l’odeur et la chaleur, dont le regard m’a embrassé. Hier, il s’est arraché à l’univers des contes et légendes et s’est présenté, charnel, nu, à moi. Depuis hier, il n’est plus reclus dans une histoire ancienne, révolue, mais il est là, bien là, présent, palpitant. Pourquoi me forcer à revivre, pas après pas, le martyre de quelqu’un que j’aime ? Et qui m’aime…
Mon Dieu, pourquoi tant d’amour ? Sans amour, on voguerait avec indifférence sur le lac calme de l’existence. Sans amour, on ne s’attacherait à rien. Sans amour, on ne souffrirait pas.
Première station : la condamnation.
Nous partons du prétoire où Pilate interrogea Jésus, ce fort Antonia maintenant disparu. Grâce à Guila, nous obtenons une clé, traversons une école primaire coranique dont les fenêtres sont couvertes de dessins d’enfants, et rejoignons l’endroit que valident quelques historiens. Parvenu sur ce parvis pavé de dalles, lequel domine l’esplanade des Mosquées, je me sens en terrain connu. J’ai à peine besoin de balayer l’espace des yeux puisque j’ai déjà vécu cette scène, je l’avais décrite dans L’Évangile selon Pilate. On soumet à Ponce Pilate le cas d’un prisonnier galiléen condamné par les prêtres du Temple. Seul le préfet possède le pouvoir d’approuver ou de rejeter la sentence de mort qu’a prononcée le tribunal religieux, puis, le cas échéant, de l’exécuter. Pilate accorde plus de prix à sa mission qu’à l’homme qui le dévisage. Peu au fait de la spiritualité juive, il ne comprend pas ce que cet individu raconte. On le lui a livré comme un agitateur qui prétend diriger la Judée et devenir roi ; or celui-ci assure que son royaume n’appartient pas à ce monde. « Qu’est-ce que la vérité ? » s’exclame Pilate. Il n’obtient pas de réponse ; à vrai dire, il ne s’en soucie guère, car il veille d’abord aux intérêts de Rome, appréhendant à chaque instant les rébellions des Hébreux. La vigilance qu’il exerce relève de la politique, pas de la mystique. Pourtant ce magistrat habitué à fréquenter les criminels décèle un innocent en celui qu’on lui amène : l’individu ne proteste pas, ne bredouille pas d’excuses, s’en tient à sa grave conviction. Ébranlé, Pilate renonce à ratifier le verdict du Sanhédrin, il se limitera à une flagellation en public ; cela satisfera les prêtres, assouvira l’appétit de spectacle qui ronge le peuple et épargnera l’homme. Sifflant dans l’air, les lanières piquetées de plomb qui s’abattent sur lui entaillent sa peau. Mais le Galiléen ne joue pas le jeu : au lieu de hurler, de contenter la plèbe en la persuadant qu’il expire un peu plus à chaque claquement du fouet, il se tait et endure. Les soldats redoublent leurs coups sans retenue, ils accélèrent le rythme. De larges estafilades ouvrent la chair, le sang ruisselle. L’impavidité de Jésus frustre la populace qui s’estime flouée devant ce simulacre de châtiment. Pilate redoute que la situation lui échappe et propose alors d’appliquer la coutume de Pâque selon laquelle le préfet de Rome relaxe un détenu. Il donne à choisir entre deux captifs : Jésus ou Barabbas, un brigand qui a volé de nombreuses familles, violé autant de filles. Tandis qu’il ne doutait pas de la réponse, la foule se comporte à l’inverse de sa prévision, elle scande : « Barabbas ! » Les complices du scélérat, dissimulés çà et là parmi l’assemblée, ont réagi avant les disciples de Jésus. Pilate, engagé par sa promesse, n’a plus les mains libres. Il se les lave, publiquement, ostensiblement, réalisant ainsi le geste rituel qui signifie : « Cela ne me regarde plus. »
Deuxième station : la croix.
Le sordide du présent se mêle à l’horreur du passé. Sous ce qui demeure de l’arc triomphal, le père Henri a demandé une croix de bois à traîner. Un marchand de rue lui en a fourni une, mais un autre le dénonce en exigeant qu’il la reprenne parce que lui seul détient l’autorisation d’en louer. Les deux commerçants s’injurient en arabe, Guila s’interpose, le ton monte, les insultes pleuvent, les menaces pointent. L’absurdité de l’altercation me sidère : on se bat autour d’un instrument de torture, nous pour nous en procurer un, les loueurs pour fourguer le leur. Finalement, le père Henri, scandalisé, rend la croix, décide que nous nous en dispenserons. Nous voilà repartis avec, à nos trousses, le loueur officiel qui nous supplie de prendre la sienne en baissant son prix tous les cinq mètres.
C’est Fabrice qui devait transporter cette croix, et l’aplomb de ce garçon m’a impressionné. Jeune, robuste, grand, le plus sportif d’entre nous, il avait toisé avec inquiétude cette masse qu’on lui tendait, avait chancelé de surprise quand il l’avait appuyée contre lui, s’était résolu à la mettre sur son dos. J’avais failli intervenir, expliquer que Jésus n’avait jamais trimballé une croix complète, qu’il n’en avait charrié que la poutre supérieure, horizontale, le patibulum, lequel avait été ensuite placé dans une entaille en haut du poteau, le stipes, préalablement planté en terre. Jésus portait deux accessoires de sa défaite, la couronne d’épines et la croix. La couronne d’épines moquait sa prétention à régner. Quant à la croix, un raffinement de brutalité obligeait les condamnés, les avant-bras unis au bois par des cordes, à apporter eux-mêmes sur le lieu d’exécution l’outillage nécessaire pour les torturer et les tuer. Sans doute un des profonds mystères de l’humanité reste, à mes yeux, l’ingéniosité de sa cruauté.
Comment as-tu supporté cette honte, Jésus, et surtout maintenu contre ta nuque à vif, en équilibre sur tes omoplates blessées, ce fardeau de quarante kilos ? Innocent, tu as subi la violence de l’injustice, les crachats de la haine, tu viens d’essuyer des coups de fouet, tu saignes, tu crèves de faim, de soif, et il faut encore que tu te montres plus vigoureux que les êtres libres en bonne santé qui t’entourent. Tu ne te rebelles pas, tu reçois le bois lourd, rugueux, on le fixe sur tes épaules. Où trouves-tu la force ? Est-ce l’orgueil qui te permet d’endosser la poutre ? La détermination ? L’énergie du désespoir ? Hâtes-tu les choses pour que cet atroce épisode cesse au plus vite ? Ou bien as-tu déniché, sous ce qui paraît un échec, le ressort d’une victoire ? Tu dois mourir supplicié afin de triompher. « Si je sauve ma vie, je vais la perdre. En revanche, si je la perds, je la gagne. » Peut-être puises-tu là ton ardeur, dans l’ivresse du vainqueur, dans la prémonition de la gloire… En ce moment, bien que tu ressembles à des milliers d’autres condamnés lâchés quelque part entre l’Empire romain et l’Empire perse, tu sais cette confusion provisoire. Tu portes la croix du salut, du tien et du nôtre.
Troisième station : Jésus s’effondre sous la charge.
Nous nous alignons le long d’un mur, près d’une chapelle de l’Église arménienne, nous récitons une prière. Toi, qu’as-tu murmuré ? As-tu été déçu par toi-même ? Tes genoux ont cogné la pierre, tes mains souillées à cause de la sueur et du sang ont glissé sur les pavés graissés par les ordures et les excréments. Personne ne te secourt. Les soldats te crient sèchement de te remettre debout. Ils te jugent faible, débile, minable, et tu leur donnes raison. Tu te redresses avec le patibulum. Le bois, ça te connaît, tu l’as tant travaillé auprès de ton père, tu as tant dégauchi de planches à l’atelier. D’ailleurs, celui-là, il te paraît mal raboté, l’ouvrier ne l’a pas épluché comme un fruit. En même temps, quel menuisier aurait envie de se surpasser pour un instrument de torture et de mort ? Il préfère fabriquer des berceaux. Franchement, en te retrempant dans tes souvenirs et en ignorant les plaies qui brûlent ta peau, tu y arriveras. Tomber, c’est laid. Se relever, c’est beau. Tu y parviens.
Le temps de quelques enjambées, tu te réjouis. Tu n’as pas flanché. On ne prouve son courage qu’en surmontant les difficultés. Tu penses que tu résisteras jusqu’au mont du Crâne.
Quatrième station : Jésus rencontre sa mère.
Ça, tu ne l’attendais pas. Tant de gens circulent ici. Pourquoi a-t-il fallu qu’à cet instant tu tournes la tête et que tu la voies, elle ? Celle que tu aimes depuis le premier jour se tient à ce carrefour, pétrifiée, les yeux démesurément ouverts. En une seconde, tu perçois son regard. Quoi ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a donné la vie ? Cette mère peut-elle tolérer que la chair de sa chair soit déchirée par le cuir du fouet et les pointes de plomb, que son garçon saigne, sue, souffre en public ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a œuvré durant trente ans ? Lui a-t-elle appris à marcher pour le voir trébucher sous une poutre à laquelle il sera cloué ? L’a-t-elle éduqué à se comporter dignement, à prêter confiance aux hommes pour qu’il essuie l’humiliation, reçoive des sarcasmes, des glaviots, des tortures infamantes ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a veillé des nuits tandis qu’il frissonnait de fièvre, qu’elle l’a couvert de couches de laine en hiver, qu’elle l’a soigné sitôt qu’il se blessait les mains avec les outils dans l’atelier de son père ? Lui a-t-elle enseigné à peigner ses cheveux, les lui a-t-elle coupés jusqu’à ces derniers mois à seule fin qu’on lui plante une couronne d’épines sur le crâne ? Est-ce pour en arriver là qu’elle a balayé les critiques face à ceux qui se moquaient d’elle, de son amour trop fier ? Dans le but que tout soit défait, bafoué, saccagé ? Que son aîné, son fils chéri, son grand homme soit réduit à cette épave ? Elle s’affole. Bien sûr, à l’instar de toutes les mères, elle savait qu’un jour son enfant lui aussi quitterait ce monde, c’est dans l’ordre des choses, mais elle désirait que cela se produise tard, très tard, qu’il parte longtemps après elle, qu’il devienne un honorable vieillard qui s’éteindrait doucement chez lui, dans la paix du foyer, entouré des siens. Un glaive a brisé ce rêve. Son fils va périr sous ses yeux dans quelques instants. Jamais elle ne s’est trouvée si faible, si impuissante, si violentée. Si l’on pouvait mourir sous le coup du chagrin, elle rendrait l’âme là, sur place. Malheureusement, on n’en crève pas comme ça, du chagrin, il empoisse l’existence. Marie endure le martyre.
Et toi, Jésus, quel sentiment te noue la gorge ? « Voilà comment je récompense ma mère ! Je lui inflige l’horreur suprême, je l’accable de la plus épouvantable douleur. Elle, davantage mère qu’amante, je détruis son œuvre, sa vocation, sa force, son orgueil, sa joie. Bien que les pleurs de quiconque m’anéantissent, je résiste encore moins aux larmes de ma mère. Mon Dieu, pourquoi m’y obliges-tu ? »
Alors Jésus serre les dents et se détourne, sinon il succomberait à la honte. Lui qui a continûment exalté l’amour, il doit remiser le plus beau de tous, celui qu’il voue à sa mère. Il se coupe d’elle, la chasse de ses pensées, continue seul son chemin. Durant quelques mètres, il réussit même à allonger ses foulées : échapper à Marie, feindre de ne pas l’avoir remarquée. Pourtant, en son for intérieur, coincé, emprisonné dans la mission héroïque dont l’adulte se juge investi, demeure un petit enfant qui crie, qui pleure, qui voudrait rassurer sa mère.
Ta peau cuit. Tu titubes. Tes épaules suintent. Tes yeux secs brûlent malgré les gouttes de sueur ensanglantée qui ravagent ta face. Ton cœur, surtout, bat trop fort, trop vite, un tambour qui sonne le glas, toujours plus fort, toujours plus vite. Tu t’étales sur les pavés.
Cette fois, tu le devines, tu ne te relèveras pas. Ni pour fuir ta mère ni pour rejoindre ton Père. Aucune force. Tu ne peux plus prendre part à ce qui t’arrive. Les soldats gueulent. Les commerçants ricanent en hochant la tête. Certains badauds s’agenouillent pour saluer ironiquement le « Roi des Juifs » puisqu’une pancarte accrochée à ton cou annonce ce titre. D’autres déambulent, indifférents. Personne ne t’aide.
Cinquième station : un homme de Cyrène, Simon, secourt Jésus.
Nous nous plaquons contre un mur et prions. Une femme voilée descend la rue ; quoiqu’elle ait assez de place pour passer à côté de notre groupe, elle s’arrête devant nous, butée, car il est hors de question qu’elle dévie de son chemin habituel, celui qu’elle emprunte tous les jours. Plutôt que de concéder un pas de côté, elle s’obstine, tête baissée, sûre de sa légitimité, escomptant que vingt-cinq personnes absorbées dans un rituel de piété s’ôtent de sa route. L’un de nous cède, puis un deuxième, puis tout le monde : elle reprend sa marche, sans nous remercier ni nous accorder le moindre regard, libérée de notre présence parasitaire. J’éprouve une bouffée de haine. L’indifférence aux autres me paraît une forme aiguë de la violence.
Et toi, Jésus, les soldats t’ont injurié, t’ont donné des coups, ainsi qu’ils brutaliseraient un âne ou un chameau pour qu’ils avancent. En vain. Ta volonté avorte. Soulever ton corps alourdi de quarante kilos de bois, tes muscles y échouent. Surgit alors un paysan qui revient des champs. Il t’a aperçu, il ne te connaît pas, il te suppose sans doute justement condamné, mais, derrière le criminel, il est ému par un homme à bout de forces. Il suggère de récupérer ta croix et de la porter. Les soldats acceptent, d’autant plus aisément que, sinon, cette corvée leur échoirait. On dénoue les cordes, Simon de Cyrène s’empare de la poutre, elle barre ses épaules sans qu’on l’y attache. Tu te relèves.
Brusquement, dans mon imagination, tu te retournes vers moi, Jésus, et tu me demandes : « Et toi, veux-tu m’aider à porter ma croix ? » Que suis-je capable de répondre ? Le problème de toute une vie…
Le colosse progresse à tes côtés. De lui émanent la douceur, la gentillesse des géants musculeux qui n’ont rien à prouver. Tu reprends ta respiration. Pas uniquement parce que cette poutre ne t’écrase plus. Tu te sens moins seul. Tu n’es plus abandonné de tous. De temps en temps, le colosse soupire et gémit avec bruit, histoire de te laisser entendre que la poutre pèse très lourd. Il te redonne un peu d’estime pour toi-même en te soufflant que tu n’as pas failli. Quelle délicatesse…
Les rues se resserrent. Une femme se faufile à côté du cortège, monte la pente auprès de vous, s’efforce de se frayer un chemin.
Sixième station : Véronique.
Tu ne l’as jamais croisée. Elle tente d’éviter les soldats afin de s’approcher. Ils la repoussent. Peu importe, elle change de côté, se précipite vers toi et t’essuie le visage avec son foulard. Le frôlement de sa main se révèle aussi furtif que tendre. Elle t’adresse un bon regard, l’air de dire : « Maintenant, tu n’es plus misérable, tu n’es plus méconnaissable, te voilà redevenu beau. » Cette fois, les soldats ni ne l’écartent ni ne l’insultent ; elle rayonne d’une telle miséricorde qu’ils s’abstiennent.
Nous nous immobilisons quelques instants devant l’église de Sainte-Véronique qui en préserve la mémoire, restaurée par Antonio Barluzzi. Nul indice historique ne procure une certification de son positionnement, juste des traditions tardives, et je ne donne aucun crédit à la légende prétendant que le visage du Christ s’imprima de manière indélébile sur le foulard de Véronique. Cependant, nous célébrons un geste d’universelle sollicitude, pas le lieu, qui relève de l’anecdotique. Ensuite nous gravissons le chemin de calvaire en chantant. Un commerçant musulman, sortant de son magasin de burnous, robes, djellabas, nous offre à boire. Gratuitement. Humblement. Il n’exige rien en retour. Un sourire, un remerciement constitueront son salaire. Il nous contemple avec bienveillance. Notre Véronique…
Après le secours de cette femme inconnue, tu déniches en toi un résidu de force et avances. Comme la survenue de Simon et de Véronique vient de le démontrer, même dans le malheur on fait des rencontres. Subitement tu distingues en eux des cadeaux que ton Père t’envoie, ultimes marques d’encouragement. À côté des humains qui haïssent et vocifèrent, il y a ceux qui aiment et qui secourent. Tu saisis mieux ta mission. Pour eux tous, tu seras tué. Pas que pour les salauds, également pour les saints. D’ailleurs, tous alternent le pire et le meilleur, ils sautent d’un rôle à l’autre. Personne n’est bon exhaustivement ni méchant volontairement. Tout le monde croit bien agir, y compris les soldats qui te mènent à la mort. Prends les péchés des humains sur toi, sacrifie-toi pour eux, sauve-les.
Septième station : Jésus chute de nouveau.
À l’angle de la pittoresque rue du Marché, une vive irritation nerveuse me surprend et complique ma progression. La réalité me prodigue trop de sensations, mon imagination un excès d’images. À force de cheminer écartelé entre deux millénaires, hier et aujourd’hui, je perds moi aussi l’équilibre. Devant une chapelle franciscaine, en dépit des compagnons qui m’encadrent, du père Henri qui nous guide, je sombre dans une détresse qui m’inquiète, non loin de l’effroi. Nous récitons un Notre Père.
Toi, Jésus, ton corps ne t’écoute plus, il abandonne la partie, il ne te conduira pas jusqu’au bout de ton destin. Voilà pourtant ce que demande l’Incarnation : accorder sa confiance à un paquet de chair, d’os, de sang, qui obéit à ses propres lois, étanche à la volonté. Pour que l’homme que tu es devienne le Dieu que tu es, il te faut redresser cette carcasse, malgré les crampes, les spasmes, les élancements. Tu y parviens.
Vous ne gagnez pas directement le lieu de l’exécution. Les soldats t’obligent à faire des tours et des détours. Ils ont prévu pour toi un petit défilé dans Jérusalem… Le but ? Effrayer. Donner l’exemple. Déployer la force de Rome. Divertir les citoyens friands d’événements.
Huitième station : Jésus apostrophe les femmes de Jérusalem.
Nous nous arrêtons sous la courte croix sculptée, noircie par les siècles, posée à même le mur d’un monastère grec orthodoxe. Là, Jésus, tu rencontres celles qui tambourinent contre leur poitrine, gémissent et versent des larmes, les pleureuses. Selon la tradition, leurs lamentations accompagnent la procession des condamnés, une manifestation bruyante, tapageuse, ostentatoire de la pitié. Tu ne veux pas de cette routine préfunéraire et retournes la situation : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et vos enfants ! » On croirait que tu les rabroues durement, ces femmes bien intentionnées qui ont créé une communauté charitable. Ce n’est pourtant pas le cas. Malgré ton épuisement, tu leur délivres un enseignement décisif. Tu leur parles d’elles, pas de toi : « Veillez sur vous-mêmes avant de veiller sur autrui. Déplacez vos émotions. Ne vous fixez pas sur le mal qu’on me fait, repérez plutôt celui que vous commettez, vos omissions, vos négligences, vos ignorances, vos inattentions, vos entêtements. Je vous appelle à la conversion, pas à la commisération. Que votre cœur ne se consume pas en déplorations. Abandonnez les larmoiements stériles. Si moi j’entre dans la mort, entrez, vous, dans une vie nouvelle. Faites en sorte que la cruauté soit bannie, la justice réalisée. Je ne désire pas des femmes qui pleurent, mais qui croient et qui agissent. » Quelle noblesse ! Tu t’inquiètes pour elles davantage que pour toi. Tu réveilles leurs forces, alors que toi, tu en manques.
Neuvième station : Jésus chute de nouveau.
Nous nous massons sous le contrefort de la chapelle copte dédiée à sainte Hélène et psalmodions une prière, après la lecture de l’Évangile.
Tu as atteint l’extrême détresse, le point culminant de ta fatigue, sans pour autant avoir atteint le bout du chemin. Tentes-tu de te relever ? Gisant sur le sol, tu envoies un signe aux générations qui suivront : aimez celui qui tombe. Au lieu de vous en détourner pour conjurer le sort, avisez l’essentiel, ne passez pas à côté de ce qu’il témoigne : la faiblesse définit l’humanité, l’oubli de la faiblesse engendre l’inhumanité. Ta troisième défaillance proclame ce message-là. T’avoues-tu définitivement vaincu ? Aucune chute n’est la dernière. Tu te relèves.
Les cinq stations finales ont lieu dans la basilique du Saint-Sépulcre. Je refuse d’y pénétrer. Oui, j’ai honte, oui, je le regrette, oui, je me reproche ma lâcheté. Alors que tu as vécu ce calvaire avec courage, je n’ai même pas le cran d’y penser. N’en déplaise à mon orgueil, je reconnais mes limites et me choisis un coin sur la place carrée où marchent, courent, s’interpellent touristes, prêtres, pèlerins. Glissant jusqu’aux dalles, dos contre une paroi, jambes en tailleur, près d’une chatte aux rayures rousses qui somnole, j’ouvre ce carnet et saisis mon stylo afin de me doter d’une contenance. Puis je ferme les yeux, exténué.
Pas de chance ! Les paupières closes, je vois tout. Nul répit ! Me voici sur le mont du Crâne, au pied de trois mâts fichés dans la terre. On te déshabille. Cet acharnement appartient aux rituels de l’humiliation. Devant ta chair découverte, certains s’esclaffent ; ils rient par gêne, ils rient par crainte, ils rient pour prendre le parti du plus fort. Toi qui tout à l’heure avais la peau brûlée par la douleur, tu te sens subitement glacé. Ton premier réflexe consiste à couvrir ton sexe. Or tu te retiens au dernier instant. Tu les embarrasseras davantage en ne te dissimulant pas, tu leur feras mieux mesurer l’indécence de leur conduite en sacrifiant ta pudeur. Te voilà nu pour ton départ de ce monde ainsi que tu le fus à ton arrivée. Nu, chaque humain l’est dans les moments fondamentaux, naissance, amour, mort. Ce qui choque, ce n’est pas la nudité, c’est qu’elle soit contrainte. Soudain, ta nudité échappe à la honte, s’affiche, défie les regards, ceux des privilégiés, ceux des camouflés, les tricheurs, les pseudo-puissants qui s’affublent de parures, de toges, de cuirasses ; ta nudité met à nu les mascarades, elle démasque la vanité comme les usurpations ; tout à coup, ce sont eux qui sont nus. Leur dignité part en lambeaux devant celui qu’ils ont dévêtu. Ils deviennent obscènes.
On presse le mouvement. Les soldats reprennent la poutre à Simon le Cyrénéen, te couchent dessus, bras écartés, puis ils t’y clouent. Avec leurs masses, ils enfoncent les rivets entre les os de l’avant-bras, en amont du poignet, car s’ils les fichaient au milieu des mains, elles se déchireraient et ils devraient recommencer.
Avant de monter le patibulum sur le pieu central, le chef te propose de boire une drogue, un mauvais vin auquel on a ajouté de la myrrhe, un anesthésiant qui endort. Tu le rejettes. Tu tiens à demeurer lucide jusqu’au bout car on ne meurt qu’une fois. De surcroît, tu devines trop bien pourquoi on te tend cette gourde : les soldats s’assurent ainsi que les suppliciés ne braillent pas excessivement, ce qui leur permet de jouer en paix aux cartes ou aux osselets sous la croix, voire de rentrer tôt à la caserne. En effet, le crucifié ne décède ni de ses blessures ni d’hémorragie, mais d’une lente asphyxie. Tant qu’il reste assez vif pour se maintenir redressé, il tient le coup. La drogue a l’avantage de le plonger dans une torpeur qui hâte l’étouffement, donc la fin. Sinon, cela peut traîner deux jours.
Les soldats hissent maintenant la barre en haut du mât de sorte que le pilier et la poutre forment un T. Au-dessus de ta tête, ils raccrochent la pancarte où est inscrit en trois langues, latin, hébreu, grec, le titre de ta condamnation : « Roi des Juifs ». Enfin, ils te ramènent les pieds l’un sur l’autre et les percent en plantant jusqu’au bois un clou qui les maintient. Tu te mords les joues afin de ne pas hurler.
Une fois juché là-haut, tu tangues, tu subis mille tortures. Pas abattu au point de ne plus souffrir, tu endures la soif, la faim, l’inconfort, le déséquilibre, les brûlures, les tiraillements, les ulcérations, les lancinements aigus, la difficulté à respirer, le sang qui coule, la douleur causée par les marteaux qui ont brisé tes os, déchiré tes muscles et tes tendons. On ne t’inflige pas une exécution, mais un supplice. Les éminents sages qui ont inventé cette punition ont souhaité, à l’opposé des soldats, que l’agonie dure le plus longtemps possible.
Ah, on ne se débarrasse pas de toi en douce ! Au contraire, nous sommes au théâtre : le monticule constitue une scène, ce qui l’entoure supplée aux gradins. Il y a assez d’espace pour qu’une foultitude de curieux s’y entasse.
Les quolibets fusent. « Roi de quoi ? Imposteur ! Il aurait sauvé des gens alors qu’il n’est même pas capable de se sauver lui-même. Sale menteur ! » Tu leur réponds en t’adressant à Dieu : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Nonobstant toutes les violences, tu réaffirmes ta miséricorde en estimant que tu n’as des ennemis que par malentendu.
Tu tressailles, tu as cru que la croix était en train de s’écrouler. À cette seconde, tu aperçois ta mère et ton disciple préféré. Marie, blême, regarde son fils, le corps de son fils cloué tel celui d’un corbeau sur la porte d’une grange. Quant au disciple préféré, ses prunelles brillent. « L’humanité de mon Dieu n’est donc pas un simulacre », juge-t-il, admiratif et rassuré, tandis que tes autres compagnons, enfuis, absents, qui t’ont renié, qui se sont cachés, qui craignent pour leurs jours, songent à l’inverse : « Sa divinité n’était donc qu’un simulacre. »
Ton corps pèse sur tes pieds blessés, tes poignets cloués ne parviennent plus à te tirer, ton thorax s’affaisse, la pression t’étouffe, tes poumons s’écrasent sous ton poids.
Alors tu conclus que tout s’achève, tu renonces volontairement à ta volonté, tu te fies au plan divin et tu remets ton esprit à Dieu.
Silence. Un grand cri. Ta tête bascule sur ton épaule.
Francis frappe dans ses paumes. Je sursaute. La place ensoleillée m’éblouit. Je considère le visage amusé du gaillard réunionnais penché vers moi. Il m’invite à rejoindre notre groupe qui, après une copieuse attente, accède enfin au tombeau.
Je le suis. Au fond, la situation se simplifie. Pour toi comme pour moi. Moi j’obéis. Toi, tu t’abandonnes à des mains expertes.
Joseph d’Arimathie se précipite chez Pilate. Il file à travers les rues pendant que les ombres s’allongent et que partout s’allument les lanternes du sabbat. Il demande au préfet de récupérer ta dépouille pour l’emporter dans un caveau qu’il possède. Il répète, bien sûr, l’interdit biblique d’exposer le cadavre d’un condamné au soleil couché. D’ordinaire, Pilate n’a cure des coutumes juives, mais aujourd’hui, puisque la Pâque a attiré des milliers de Juifs à Jérusalem, il redoute qu’un refus excite les foules. L’ordre public d’abord ! Il accepte. Cette fois, exceptionnellement, on ne laissera pas en pâture aux charognards les carcasses clouées pendant des semaines. Tant pis pour les vautours.
On te décroche du gibet. Un épisode se clôt. Fini le temps du sang, de la sueur, des larmes. Le linceul les absorbe. Marie et Joseph d’Arimathie s’occupent de toi. Quoiqu’elle frémisse en palpant ce corps froid, raide, muet, qu’elle ne connaît pas, ta mère est fermement décidée à te confier à une autre mère, la terre. Elle esquisse un sourire en observant celui qui l’aide : tu seras passé d’un Joseph à un autre Joseph. Le premier t’avait accueilli sur la paille de l’étable, le second te dépose sur le marbre du tombeau.
Je me faufile jusqu’au cœur du Saint-Sépulcre. Tiens, curieux, l’antre est éclairé par des lampes d’or et d’argent, alors que je l’imaginais plongé dans les ténèbres. Je ne te vois pas. Toi non plus tu ne voyais rien. Ta pierre tombale n’apparaît pas, recouverte d’un sarcophage blanc qui dissimule le rocher. Ici, on ne montre rien, on cache. Je rends visite à une absence. Les parfums qui tournoient dans l’air tiède m’ensuquent, la lassitude m’étourdit, j’ai l’impression de culbuter dans un trou noir.
La mort n’est pas vaincue, c’est elle qui a gagné.
Ce soir, le néant est une conclusion.
Ce soir, le néant est la conclusion.
*
Ce matin je constate que se produit le même phénomène que le lendemain de ma première visite au Saint-Sépulcre : je ne me rappelle plus rien de ce que j’ai fait après avoir touché le tombeau.
J’ai dû agir par capillarité, m’agréger au groupe, suivre le mouvement, revenir ici, m’asseoir, dîner, dormir. Au bord du lit, mon corps craque de part en part. Ma nuque grince, mes genoux claquent, mes tibias se rebiffent, mes épaules se bloquent, mes reins picotent. Moi qui d’ordinaire peux compter sur ma carcasse, une monture fiable, j’ai l’impression qu’on m’a cassé, concassé.
Le père Henri sonne le rappel. Nous grimpons dans le bus.
*
Emmaüs… Jamais je n’ai senti ce soulagement. J’y arrive sombre, épuisé, inquiet ; j’en repars heureux, une lumière dans le cœur.
Cette lumière d’un matin si doux, elle est d’abord celle du soleil qui dore le paysage et sculpte les ombres du jardin. Elle est ensuite celle de la résurrection.
En tant que pèlerins, nous avions le choix entre cinq localisations : Amwâs, Al-Qubaybah, Mozah, Béthel, Abou-Gosh. Notre guide a opté pour cette dernière, ainsi qu’au e XII siècle avaient fait les croisés qui y construisirent une église romane, puis au e XX siècle les bénédictins qui y édifièrent un monastère, devenu récemment l’abbaye Sainte-Marie-de-la-Résurrection. Cette bourgade, située à dix kilomètres de Jérusalem, correspond aux deux heures de marche notifiées dans l’Évangile de Luc.
On se souvient de l’histoire : Cléophas et son compagnon quittent Jérusalem pour se rendre au village d’Emmaüs. Remplis de chagrin et d’amertume, ils se remémorent ce qui est arrivé à Jésus, exécuté trois jours auparavant, dont le cadavre aurait bizarrement disparu du tombeau. Qui l’a volé ? Pourquoi ? Comment celui qu’ils croyaient le Fils de Dieu a-t-il pu à ce point manquer de puissance et subir, tel un vulgaire mortel, le supplice de la crucifixion ? Un homme s’approche. Il prend part à la conversation. Les trois marcheurs cheminent ensemble et décident de dîner dans une auberge. L’inconnu donne alors son avis sur les agissements de Jésus, explique à quel point, selon lui, ce Jésus accomplissait les Écritures, réalisant point par point les annonces des prophètes, notamment celles d’Élie. Brusquement, les deux pèlerins, abasourdis, reconnaissent Jésus. À peine ont-ils identifié le Messie qu’il s’éclipse. Dès le lendemain, les témoins d’Emmaüs courent crier dans tout Jérusalem que Jésus est ressuscité.
Ce jour-là, les Juifs passent de la tristesse à la joie, de l’attente à la satisfaction. Le christianisme est né.
Voilà bien ce que me raconte le parc d’Abou-Gosh. C’est un jardin d’Orient, profus, riche, bigarré, de composition variée, où des palmiers géants, entre les bougainvilliers pourpres, cherchent le ciel en s’élançant au-dessus des buissons épanouis tandis que des lierres, des vignes, des chèvrefeuilles dégoulinent le long des murs. Au sol piqueté de fleurs couleur de feu, orange, jaunes, rouges, s’étalent des plantes grasses, étranges, baroques, aux formes incongrues, œuvres d’une nature inventive, prospérant avec fantaisie, voire un brin de folie. L’haleine végétale qui rafraîchit les promeneurs véhicule un parfum d’espérance. Tant de beauté lave le cœur.
Alors que septembre s’achève, je me retrouve au printemps. La chaleur nie l’automne et sa décrépitude. La vie éclate en verdeur, en saine santé, en exubérance. Tout vibre, renaît, se régénère.
Résurrection…
*
L’athée est celui qui croit en la mort, il y voit le néant. Le chrétien est celui qui croit en la vie dont il attend qu’elle triomphe du néant.
Tout relève de la croyance quand il s’agit d’appréhender ce que nous ignorons.
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Le roc dissimulé au cœur du Saint-Sépulcre ? La vérité reste enfouie dans les profondeurs. Cette tombe est le berceau d’un monde nouveau.
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L’après-midi, nous allons au mont Sion voir le Cénacle, une salle considérée comme celle où eut lieu le dernier repas de Jésus et des apôtres, le Jeudi saint avant la Pâque juive.
J’avoue entretenir un rapport singulier avec la Cène, car, pour une raison dont mes parents ont emporté le secret, une reproduction de la fresque peinte par Vinci était accrochée dans le bureau de mon père, juste au-dessus du piano droit. Combien de milliers d’heures ai-je consacrées à mes gammes et à mes études de Czerny en face de cette image ? Si bien qu’à peine suis-je entré dans ce réfectoire, ma mémoire projette les treize figures sur ses parois.
L’espace calme, clair, se montre hospitalier. En haut d’un chapiteau, je découvre la représentation de Jésus que je préfère, le Christ pélican. Il m’émeut. Le tendre oiseau nourrit ses petits avec sa chair et son sang. Saint Augustin, le premier, rapprocha Jésus du généreux volatile restaurant ses enfants dans son jabot. Le choix d’un animal mystique, sacrificiel, pour symboliser le sommet de l’amour – ne consiste-t-il pas à livrer sa vie pour les autres ? – acquit une forte popularité au Moyen Âge. Au fil des siècles, la référence s’estompa, bien que le poète romantique Alfred de Musset s’en fît l’écho :
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ; En vain il a des mers fouillé la profondeur
L’océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture, il apporte son cœur.
Assis sous la colonne dont le chapiteau sculpté porte l’oiseau alimentant deux oisillons affamés, je songe à l’Eucharistie dont l’apparition se produisit ici. Depuis le début de mon voyage, elle a gagné une importance essentielle ; à ma propre surprise, chaque jour je me languis de ce partage, je me précipite avec avidité sur l’hostie, la reçois gravement, ainsi que la bénédiction du prêtre, et l’avale en laissant ma pensée se spiritualiser. Aucun rite ne déploie désormais davantage de sens à mes yeux.
Délaissant le pélican, je médite sur le tableau de Vinci, aussi présent à ma mémoire que si je me tenais face à lui. Je l’admire pour sa composition, ses teintes, sa grâce, mais surtout son interprétation qui met l’accent sur trois mystères.
D’abord, la sérénité du Jésus. Il vient pourtant d’annoncer que l’un des disciples le trahira, causera son arrestation, sera l’artisan de sa mort. À l’évidence, Jésus assume parfaitement l’issue dramatique qui l’attend, il l’estime nécessaire et reste pour l’instant épargné par la peur, la douleur ou le doute.
Ensuite, l’insolite allure d’un disciple assis à sa droite. Est-ce un homme ? Une femme ? Un ange ? Un androgyne, à coup sûr ! Je suis persuadé que Léonard de Vinci représente celui que l’Évangile définit comme « le disciple bien-aimé ». À la différence des autres, concrets, caractérisés, presque grossiers, il n’est pas croqué d’un trait réaliste, mais idéalisé, sans doute parce qu’il incarne ce que l’on devient lorsque l’on adore Jésus.
Enfin, un homme à l’écart ne marque pas de réaction. Puisque Jésus vient de déclarer aux apôtres que l’un d’eux provoquerait sa capture et sa fin prochaine, tous protestent de leur bonne foi en assurant que jamais, au grand jamais, ils ne le trahiront. Ils l’apostrophent, prennent des mines offusquées, agitent les mains, froncent les sourcils, se lèvent pour frapper la table du poing. En fait, piètres acteurs, ils en font trop. Judas seul garde son calme. Ce n’est pas parce que, sournois, il s’apprêterait à le renier, mais parce qu’il a compris, lui. Même l’androgyne chéri n’y a vu goutte… Jésus a demandé à Judas de le dénoncer. Il a exigé de lui ce sacrifice, le sacrifice de sa réputation, le sacrifice de son intégrité, lui, l’intellectuel, l’instruit, le spécialiste des Écritures, le trésorier qui gère les soucis financiers du groupe. Judas serre justement une bourse entre ses doigts : de l’argent, il en possède déjà ! Jamais il ne se serait résolu à fauter pour quelques pièces, ainsi qu’on le prétendra durant des siècles. Il le fera par amour.
Tant d’amour, encore ! Tant d’amour dans ce mâle rude à l’attitude ramassée qui ne participe pas aux jérémiades, aux braillements et aux pleurnicheries indignées, ce robuste individu qui, s’il dissimulait un salaud, se démasquerait sottement par son étonnante apathie. Il a reçu l’ordre de Jésus. Une injonction qui l’anéantit.
Dans L’Évangile selon Pilate, j’avais poussé jusqu’au bout ma lecture de la Cène : deux sacrifices sont au fondement du christianisme, celui de Judas, celui de Jésus.
Par là, j’avais à cœur de couper le mal à la racine, une des causes de l’antisémitisme chrétien : désigner en Judas le Juif vénal capable du pire contre trente deniers.
La visite prend fin. Avant de quitter le Cénacle, j’adresse un salut au Christ pélican qui sustente ses enfants et je lui promets de prier ce soir pour Judas en célébrant l’eucharistie.
*
Aube difficile. Je n’ai jamais traversé une nuit aussi atroce.
Je me suis tourné et retourné au creux de mon lit, comme une broche sur le gril. Dès que je m’assoupissais, un rêve m’emmenait vers une partie de mon passé où je m’étais mal comporté à l’égard d’autrui. Chaque fois, je me réveillais afin de fuir le cauchemar, mais cela avait pour effet de l’inscrire dans mon esprit. Puis je me rendormais et j’explorais une nouvelle zone obscure de ma vie. Pendant les moments de veille, des mots se mettaient sur ce que j’avais tâché d’occulter au cours des années, le registre de mes fautes s’écrivait. Oh, le mal, je ne l’ai jamais voulu, jamais désiré, je n’ai même pas eu conscience de le commettre, seulement le résultat s’apparente à ce qui serait arrivé si un démon malin m’avait habité : j’ai fait souffrir, souvent par négligence, parfois par ignorance, plus rarement quand, à la croisée des chemins, je ne pouvais tragiquement choisir qu’entre deux solutions nocives.
Ces heures pénibles constituent la contrepartie aiguë et douloureuse du cadeau reçu au Saint-Sépulcre. Après qu’il me fut donné l’assurance que Jésus me parlait, j’obtiens maintenant la terrible confirmation que j’ai péché à maintes reprises.
Une nuit comme une prémonition de l’enfer.
Je commence donc la journée par une longue explication avec Dieu, suivie d’une interminable prière.
*
Ultime jour de notre pèlerinage. Nous partons à la découverte des deux autres Jérusalem : la Jérusalem juive, la Jérusalem musulmane.
Alors que la lumière ondoyante et vaporeuse de l’aube inonde la ville, nous traversons les vieux quartiers pour gagner l’esplanade centrale, une plate-forme naturelle en surplomb de la cité. Nous longeons des bazars couverts, où les arômes du café et de la cardamome se mêlent aux parfums suaves des pâtisseries, jusqu’à une porte gardée, fort inhospitalière. En tant que non-musulmans, nous n’avons droit qu’à cet accès tandis que les musulmans bénéficient de quinze entrées. Des militaires flanqués de fusils encadrent le portique antique que jouxte un portique contemporain, détecteur de métaux. En ce secteur qui condense le conflit des Juifs et des Arabes musulmans, on assure autant que possible la sécurité par crainte d’un attentat ou d’un embrasement, on filtre et inspecte les visiteurs au cas où ils dissimuleraient une arme sur eux.
Cet endroit porte deux noms et cette double appellation met en exergue le point contentieux : il est le mont du Temple pour les juifs, l’esplanade des Mosquées pour les musulmans.
Un premier Temple fut édifié ici par le roi Salomon, au e X siècle avant Jésus-Christ, là où son père David composait et chantait ses psaumes lyriques. Lors de son invasion, Nabuchodonosor II rasa l’ouvrage, déporta les Juifs à Babylone. À leur retour de captivité, en 515 avant Jésus-Christ, ils construisirent un deuxième Temple, qui fut embelli par Hérode, décidément éminent bâtisseur. Jésus fréquenta ce lieu saint, y affronta les prêtres. Hélas, la guerre avec les Romains conduisit à un nouvel anéantissement quand Titus le démolit en 70. Dès lors, les Juifs se dispersèrent dans le monde tandis qu’à Jérusalem leur foi ne s’exprima plus que contre le rempart du Temple, son soutènement occidental, lequel devint le mur des Lamentations, une synagogue à ciel ouvert, partagée en deux zones, l’une dédiée aux femmes, l’autre aux hommes. Au cours des temps, certains en vinrent à rêver d’un troisième Temple, ainsi de l’empereur romain Julien, de Bonaparte futur empereur Napoléon. Étrange tentation impériale, non ? De nos jours, des juifs orthodoxes en nourrissent le projet, mais ce serait au détriment de la mémoire locale, et particulièrement de l’histoire musulmane.
Car l’esplanade des Mosquées constitue aujourd’hui un lieu essentiel de l’Islam. Après qu’Hadrien eut exigé un temple de Jupiter, souillé ensuite par les chrétiens, le calife Omar conquit la Palestine, nettoya l’enceinte, ce qui permit à son successeur Abd Al-Malik d’ériger un sanctuaire, le dôme du Rocher avec sa coupole dorée, lequel, à l’instar de la tour Eiffel pour Paris, de Big Ben pour Londres, incarne mondialement Jérusalem.
Le sanctuaire resplendit, magnifique, solitaire, au centre du gigantesque plateau rectangulaire. Presque personne n’y circule, ce matin. En dehors de notre groupe et de quelques gardiens jordaniens du Waqf, je ne vois que deux jeunes filles voilées qui devisent en marchant. Il y a encore plus de ciel que de terre, à la différence des rues de Jérusalem qui rétrécissent ou cachent l’azur. Quelle paix ! L’immensité vide et silencieuse impressionne au milieu du foisonnement ambiant. Cet espace offre de respirer, il apaise l’âme, et je saisis pourquoi ce piédestal des temples et des mosquées a toujours rempli des fonctions spirituelles.
Il reste doublement sacré. Sacré pour les juifs qui ne s’y aventurent jamais par crainte et dévotion religieuses, redoutant de profaner le carré que nul ne foulait, sauf le grand prêtre d’Israël une fois l’an, ce Saint des Saints contenant les Tables de Moïse qu’abritaient le premier et le deuxième Temple, mais dont personne ne connaît l’emplacement exact. Sacré pour les musulmans puisque Abraham faillit y immoler son fils et que Mahomet s’y rendit en songe. Chez les uns, le sacré exclut les fidèles ; chez les autres, il les attire.
Soudain, au loin, carillonnent allégrement des cloches, désireuses de se joindre à nous. Cela m’amuse et m’étonne : lorsque je suis logé dans le quartier chrétien, j’entends les appels du muezzin, tandis qu’en zone musulmane, je perçois ceux des beffrois. Mes oreilles me jouent-elles des tours œcuméniques ?
Nous nous approchons du dôme du Rocher, chef-d’œuvre de l’art islamique. L’édifice ressemble à un bijou de joaillerie géant, élégant, ouvragé, raffiné, d’un bleu qui va de la nuance féminine de la turquoise à celle, masculine, du lapis-lazuli. Sa forme octogonale présente huit pans mauresques agrémentés d’arcades en ogive, lesquelles forment une terrasse d’où montent d’autres arcades, rétrécies, que termine la coupole dorée, du cuivre saupoudré de nickel et d’or. Comme si des étincelles tombaient du toit, certains carreaux sur la façade répercutent cette lumière. Le dôme du Rocher se montre à la fois délicat et farouche.
Il se dresse là depuis 691, intact, défiant les siècles.
S’il n’a pas changé en mille trois cents ans, il a vieilli. Un soleil trop dévorant l’a fatigué. De la patine ainsi qu’une usure des couleurs marquent son âge. Grâce à des restaurations, il lutte vaillamment contre la décrépitude et, vu l’état du monde, les tensions qui électrisent les populations d’Israël, de Palestine, de Jordanie, il ne doit pas flancher, le moment ne serait pas opportun.
L’esplanade des Mosquées représente le troisième lieu saint de l’Islam, après La Mecque et Médine. À une époque, les prières s’exécutaient même en se tournant vers elle, avant de se diriger vers La Mecque.
Ne pouvant y pénétrer, nous nous contentons de jeter un œil à travers les étroites fenêtres cintrées. J’aperçois du vide ; en pivotant, je reconsidère les environs et constate de nouveau le vide. Quelle force spirituelle exprime ce vide, au rebours du christianisme ! Il développe une conception différente du sacré. Il élève en écrasant. Tout individu se trouve si petit, si perdu que cela lui insuffle un sentiment d’humilité, ainsi que celui du sublime, cette terreur délicieuse, la perception de l’illimité bien au-delà du beau, qui inspire la crainte et le respect, puis l’étonnement et l’émerveillement. On ne se sent pas grand-chose, mais quelqu’un quand même.
Un moment, j’envisage de solliciter quelques-uns de mes contacts pour obtenir un passe-droit et avoir accès au rocher sur lequel Abraham voulut ligaturer Ismaël. Je regrette que ce patriarche, dont il faut plus que jamais garder à l’esprit qu’il a fondé les trois monothéismes, ne puisse être partagé et soit réservé aux seuls musulmans. Pendant un instant, je me regimbe devant l’absurdité de la situation ; vraiment, je désapprouve cette chasse gardée. L’instant d’après, je remise ma curiosité dans ma poche : le choix très douteux de cette localisation m’apparaît plus théologique qu’historique, politique davantage qu’archéologique.
J’ai aimé l’invitation au détachement, à la modestie, à la sérénité que dégage ce lieu saint. Nous longeons encore la mosquée Al-Aqsa, la « mosquée lointaine », qui peut accueillir cinq mille personnes, aucun de nous pourtant ; enfin, nous errons parmi les édicules secondaires, portiques, arceaux, mihrabs, qui recyclent les pierres autant que les religions ; chacun réutilise les éléments des édifices appartenant aux cultes antérieurs, le juif, le grec, le latin, le chrétien, le musulman. Au milieu de ces incessantes querelles, la nature tente partout de reprendre ses droits, faisant pousser les herbes entre les dalles, les mousses contre les sculptures, s’incarnant dans les quelques cyprès qu’a plantés une main hasardeuse.
Je contemple une dernière fois Jérusalem devant nous, un océan de toits, de pierres qui se noient et se confondent, d’où jaillissent tours, minarets, campaniles, puis je m’échappe, le cœur rongé par la mélancolie.
Pourquoi les peuples s’avèrent-ils incapables de se comprendre, surtout quand ils vénèrent le même et unique Dieu ?
Je poursuis mon chemin et accède au mur des Lamentations que j’avais déjà entrevu depuis la passerelle qui mène à l’esplanade. À ses pieds, des juifs, orthodoxes pour la plupart, sinon ultra-orthodoxes, prient, récitent, s’en écartent, soufflent de temps en temps dans les chophars, ces cornes de bélier dont le son monocorde, entre le clairon et le beuglement, parfois lancé sur un rythme ternaire, éveille au repentir. Plus rarement, certains martèlent le calcaire avec leurs ongles, d’autres glissent une demande manuscrite au creux des fissures. Puisque la religion juive interdit de détruire un écrit mentionnant le nom de Dieu, on fait avec ces minuscules papiers pliés comme avec les bibles endommagées : deux fois par an, on les enterre. Ému, j’imagine ce moment où les prières, tombées des lézardes telles des feuilles mortes, sont inhumées au mont des Oliviers, qui, en sus de ses cinquante mille sépultures, abrite donc un cimetière de vœux.
Je n’ai pas l’impression que ces hommes et ces femmes, dans leur proximité avec le Saint des Saints qui leur fut dérobé, se lamentent au pied du mur, mais plutôt qu’ils espèrent. D’ailleurs, les Israéliens n’emploient plus l’expression « mur des Lamentations », inventée par les Anglais, car elle transpire une condescendance moqueuse ; ils l’appellent le Kotel – le Mur. Si durant deux millénaires les juifs revenus ici pleuraient la destruction du Temple et leur exil, aujourd’hui leur présence manifeste plutôt leur attente du Messie.
Tout soudain, je m’estime attaqué. Aux yeux d’un chrétien, cette attente ne se révèle pas seulement opaque, elle inflige un déni, voire une agression. Quoi, ne pas reconnaître en Jésus celui qu’annonçaient les Écritures au cours des siècles précédents ? Le juger, le condamner, le supprimer une seconde fois ? Caïphe et les rabbins qui interrogèrent Jésus au Sanhédrin n’ont-ils toujours pas compris à qui ils s’étaient adressés ?
Je quitte mes camarades, qui ont quartier libre avant d’embarquer dans le vol de ce soir, et hèle un taxi. Je retourne au mont des Oliviers : nous avons rendez-vous, moi et cette orgueilleuse, insolente, insupportable capitale. Depuis le jardin de Gethsémani, je tiens à regarder Jérusalem en face.
Je contemple cette ville arrogante, dure, aux contours acérés. Au-dessus de la rivière Cédron qui entaille les reliefs se profilent des remparts crénelés sur une muraille de roche naturelle. Les toits qui en dépassent sont couverts de tuiles, d’or, de nickel, pointus ici, arrondis là, aplatis plus loin, rivalisant d’aspects variés, clochers, tours, donjons, minarets, miradors, terrasses, coupoles, bulbes, mêlant les styles, ceux des croisés, des Sarrasins, des Byzantins, des Templiers, des Ottomans, des Franciscains, des orthodoxes russes ou grecs, à droite un peu d’arabe, à gauche du turc, au centre du colonial. L’architecture assemble des monuments juifs, chrétiens, musulmans, et pourtant une harmonie paradoxale se dégage de cette profusion. Le disparate s’efface, comme si les bâtiments qui se dressent vers le ciel parvenaient, en quittant le sol, à trouver un espace de concorde. Les pierres réussissent quelque chose que n’arrivent pas à réaliser les hommes : coexister.