La Traversée des temps T4 : Le défi de Jérusalem

Eric-Emmanuel Schmitt · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/5

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La Traversée des temps T4 : Le défi de Jérusalem

Pourquoi partir ? Tout commence…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Au moment de l’eucharistie, une pensée me visite : « Je reçois la même hostie qu’Augustin, j’absorbe l’hostie de mes amis. » Quelle idée saugrenue ! Elle va trop vite, ces gens-là ne sont pas encore mes amis.

Lorsque la messe s’achève, je regrette que ce soit fini. Elle m’a plu, cette célébration en plein air ; sans décorum, sans orgues, sans murs et sans fermetures, elle s’est révélée simple, improvisée, donnant la place à l’humain avant le divin. Je ne me suis pas plus senti contraint à la suivre que la mésange fouineuse qui occupait le bout de mon banc.

Nous reprenons le car. Le front collé à la vitre, je m’étonne que les alentours du lac de Tibériade, canopée verte, souple, profuse, constituée de citronniers, d’orangers, de figuiers, où percent les houppes des palmiers, soient épargnés par la fièvre bâtisseuse que je diagnostique ailleurs. On m’apprend qu’une vaste part du rivage appartient à des congrégations chrétiennes, lesquelles, quoiqu’elles édifient des couvents et des chapelles, tiennent à préserver la contrée d’antan.

– Nous voici à Capharnaüm !

Capharnaüm, mot inquiétant pour un Français… Il a pris dans notre langue un sens négatif, celui d’un endroit encombré, un bric-à-brac d’objets jetés en désordre. Durant mon enfance, j’entendis souvent ce reproche quand mes parents passaient le seuil de ma chambre : « Qu’est-ce que c’est que ce capharnaüm ? » s’exclamaient-ils. Craignant leur colère mais doté de l’oreille musicale, je savourais le jeu des allitérations, ces carillons de k et de s qui tintinnabulaient tout au long de la phrase.

Les archéologues ont-ils voulu combler mon attente ? Capharnaüm est un vrai bazar d’antiquités. Exposés en plein air, les vestiges hébreux cohabitent avec les grecs, les romains, les byzantins ; ce ne sont que colonnes, stèles, tombes, sarcophages, murets, beaucoup d’allées croisant autant de ruelles, des pans de synagogues, des tronçons de portiques, des bouts de propylées, des restes de narthex. Ici, le minéral sculpté rivalise de profusion avec le végétal, je sillonne une jungle de ruines.

Capharnaüm demeure, après Jérusalem, la ville la plus citée dans les Évangiles ; elle correspond au changement radical qu’opère Jésus dans sa vie. S’il coule une enfance rêveuse à Nazareth, il inaugure sa mission à Capharnaüm. Que s’est-il passé ? Quel événement a métamorphosé la chrysalide en papillon ?

Sa rencontre avec Jean le Plongeur. Cet ermite vit au cœur du désert en alternant jeûnes et festins de sauterelles ou de miel sauvage. De temps en temps, Jean apparaît sur les rives du Jourdain, où il prophétise et pratique le baptême de repentance, rite qui consiste à plonger le pécheur dans l’eau afin de purifier son corps, son âme. Il se rattache à la famille de Jésus – leurs mères sont cousines – et, depuis toujours, il annonce l’irruption proche de Dieu sur terre.

Lorsque Jésus se rend au bord du fleuve, Jean le reconnaît, non seulement comme étant son cousin, mais comme celui dont il proclame le règne à venir. Il le déclare à voix forte devant témoins. Bouleversé que Jean le Plongeur l’ait révélé à lui-même, Jésus s’enfuit dans le désert. Après quarante jours de solitude, il en ressort transformé : désormais, il parle ; désormais, il énonce les volontés de Dieu ; désormais, il endosse son rôle. Pour l’instant, lorsque les badauds lui demandent s’il est le Fils de Dieu, il répond, aussi précautionneux qu’astucieux : « C’est toi qui l’as dit » ; il n’assumera sa messianité et n’acquiescera – « Oui, je suis celui-là » – que peu de temps avant sa crucifixion.

Au moment où Jésus commence à prêcher, Jean est arrêté, incarcéré à la forteresse de Machéronte. Il gêne trop, on parle de lui, ses disciples se multiplient, il a critiqué le mariage du tétrarque de Galilée, Hérode Antipas, avec Hérodiade, il a minoré le rayonnement du Temple, il a offensé le haut clergé de Jérusalem en administrant lui-même la rémission des fautes par l’immersion. À la suite de nombreuses pressions, on l’exécute.

Après la décapitation de Jean, Jésus quitte définitivement Nazareth. Il s’installe à Capharnaüm et entame une nouvelle phase de son existence, celle de son ministère public. La mort de son cousin le Plongeur l’a ébranlé, tout en lui faisant prendre conscience de l’urgence : pas de temps à gaspiller, il faut dès à présent répandre la parole de Dieu. Pressé, Jésus enseigne à la synagogue et recrute ses disciples dans les environs, les pêcheurs André, Jean, Jacques, Simon Pierre, ainsi qu’un percepteur d’impôts, Matthieu. Il délivre un homme possédé, guérit de ses fièvres la belle-mère de Simon Pierre, redonne le mouvement à un paralysé. Les Évangiles appellent Capharnaüm « sa ville ».

Fureteur, je me promène dans cette cité juive, fouillis d’histoires que je parviens à reconstituer partiellement à l’aide des ruines et de mon imagination.

À l’issue d’un déjeuner qui nous permet de déguster le poisson de saint Pierre, nous allons au mont des Béatitudes.

Le soleil nous écrase. Il fait chaud à ne plus battre un cil. Je m’applique à me mouvoir avec la légèreté de mon ombre, en économisant mon souffle. Émettre trois mots relève de la performance athlétique. Selon la tradition, Jésus aurait prononcé ici son Sermon sur la Montagne ; je ne l’en admire que davantage ; moi, abattu par la canicule, je ne serais même pas parvenu à l’écouter.

Nous voici enfin devant l’élégante église des Béatitudes, dessinée par le génial architecte Antonio Barluzzi selon un plan octogonal qui rappelle les huit Béatitudes. Je m’y serais bien réfugié en vue d’abaisser ma température corporelle, mais, hélas, un office l’occupe. Des Italiens, évidemment…

Je m’isole avec ce carnet de notes, élisant un coin frais du parc qui domine le lac endormi. Les fleurs m’environnent, chrysanthèmes orange ou canari, delphiniums carmin autour desquels bourdonnent les abeilles, asters mauves au cœur jaune épanouis telles des étoiles. Se dévoile un aspect négligé du christianisme, l’amour de la nature, la dette envers sa beauté, l’appétit du bonheur. Immédiatement, je me sens relié à l’Ombrie, aux paysages suaves dans lesquels a grandi François d’Assise, qui en a célébré toutes les créatures vivantes. Au milieu des bougainvilliers exubérants aux teintes fuchsia ou pourpres, je ne perçois plus le christianisme triste, tragique, baume des misères, justificateur des souffrances, ce christianisme d’Europe du Nord, ce christianisme des églises froides, sombres, humides, ce christianisme morbide qui méprise les corps et les menace du châtiment. Tout au contraire, il expose sa face riante, orientale.

Le texte des Béatitudes me semble sourdre des gazons et des buissons tant il exalte le bonheur. « Heureux les humbles, heureux les doux, heureux les sensibles, heureux les assoiffés de justice, heureux les apitoyés, heureux les cœurs sans taches, heureux les artisans de la paix, heureux les persécutés pour la justice », ils recevront la félicité au Royaume des Cieux. « Heureux vous tous, à chaque fois insultés, pourchassés, tourmentés à cause de moi. Ayez la joie, bondissez d’allégresse. » Qu’il a raison, Jésus, d’évoquer le Paradis au sein de ce jardin paradisiaque ! Même l’esprit le plus sec et borné peut l’entendre.

J’aime que dans cet enseignement, l’un de ses premiers, il parle de bonheur. Attention cependant à ne pas se méprendre – ce que je fis longtemps. J’ai d’abord cru que Jésus trompait les malheureux par de belles promesses, leur annonçant la venue de lendemains meilleurs dans l’au-delà pour compenser leur aujourd’hui calamiteux. Cela me scandalisait. Jésus proposait arbitrairement une consolation future pour les souffrances du moment ? Trop facile ! Quelle parole vide de sens ! L’opium servi au peuple !

Or un jour j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une promesse, mais d’une constatation. Le bonheur se trouve actuellement chez ceux qui pratiquent les vertus énumérées, humilité, douceur, sensibilité, probité, compassion, pureté, pacifisme, rébellion. Jésus les encourage à les repérer et à en éprouver plus de satisfaction. Son message pourrait se formuler en ces mots : « Heureux, vous l’êtes déjà. Vous l’êtes à votre insu. Prenez-en conscience, puisez-y de la force, et de la sorte engendrez votre avenir. Vous méritez ce bonheur au présent comme au futur. Le Royaume de Dieu appartient à ceux qui se comportent ainsi. » Désirer que le règne de Dieu vienne, c’est être habité par Dieu avant d’aller habiter chez lui.

Résonne là un appel à la sainteté. Se dessine un chemin qui consiste à œuvrer pour la paix, la justice, la solidarité.

Nous rentrons à Nazareth. Dans le bus, remâchant la page de Matthieu sur les Béatitudes, je me remémore la parodie qu’avait rédigée un anarchiste italien, Sante Ferrini, dont l’existence rocambolesque se prêterait merveilleusement à la réalisation d’un film.

Heureux les forts, car ils posséderont la terre !

Heureux ceux qui ont le cœur dur, car ils riront des malheurs d’autrui et ne pleureront jamais !

Heureux les violents, car ils seront respectés des timorés !

Heureux les injustes, car ils auront leurs biens et ceux des autres !

Heureux les mauvais, car ils se feront pardonner par la force !

Heureux ceux qui ont l’âme impure et malveillante, car ils jouiront des turpitudes humaines !

Heureux ceux qui possèdent, car ils n’ont pas besoin de miséricorde !

Heureux les incrédules, car ils ne seront pas trompés ! Amen !

Au début du e XX siècle, ce révolutionnaire qui détestait le clergé mais adorait les Évangiles nous a livré, à quelques détails près, un doublet parfait de l’original, aussi pertinent que clairvoyant sur le genre humain.

Notre guide m’informe que ce domaine, le mont des Béatitudes, avait failli être acheté par Charles de Foucauld. Je frémis. Quoi ? Lui ? Toujours lui ? Encore ? À cet homme je dois tout. Ne m’aurait-on pas commandé l’écriture d’un scénario sur sa vie, jamais je n’aurais débarqué à Tamanrasset, jamais je n’aurais arpenté le Hoggar pour gagner son ermitage, jamais je ne me serais perdu dans le Sahara, jamais je n’aurais connu de nuit mystique…

La guide me précise que, le gouverneur ottoman ayant opposé un refus catégorique à son projet, il avait dû l’abandonner. Les sœurs franciscaines obtinrent cette terre des années après.

Charles de Foucauld… Justement, personne ici ne le sait : j’ai rendez-vous avec lui tout à l’heure.

*

Clandestin. J’ai tout accompli en douce. À pas feutrés.

Comme un voleur, je me suis faufilé dans l’enclave cernée de murs élevés.

En réalité, je n’avais plus le choix. Les démarches officielles que j’avais tentées avaient échoué les unes après les autres : au cours de la journée, on n’avait pas répondu à mes appels téléphoniques et, au crépuscule, le silence persista quand je sonnai à l’interphone.

J’ai observé le boulevard autour de moi. C’était l’heure entre chien et loup où le monde prend un aspect d’aquarium, les teintes virent au bleu, une atmosphère épaisse, proche de l’eau, isole les corps. Seules exceptions, les magasins qui se doraient. L’activité décroissait, les voitures s’arrêtaient devant les restaurants pour récupérer des plats préparés, la cité s’apprêtait à digérer et à dormir. Soudain, à ma droite, le dérapage criard d’une mobylette au carrefour a hérissé mes poils et raffermi ma détermination. Hors de question ! Je ne rebrousserais pas chemin. Impossible de passer à Nazareth sans lui rendre visite.

Lorsque je me suis remis face à la porte pour tambouriner contre elle, j’ai vu qu’elle avait changé d’aspect. Un léger entrebâillement signalait qu’elle n’était pas fermée. Ne l’avais-je pas remarqué auparavant ? Ou bien quelqu’un à l’intérieur avait-il déclenché l’ouverture ? Cela se déroulait comme dans mes rêves, où lieux et objets se révèlent instables.

J’ai poussé délicatement le battant. Personne derrière. Personne au centre de l’allée ni sous les frondaisons. Alors je pénétrai dans ce jardin, ou plutôt il me happa ; je le suivais, je lui obéissais, son énergie guidait mes pas. Subitement lointains, les bruits de la ville s’étaient amortis ; ne subsistaient que les gazouillis des oiseaux accompagnant le muezzin qui bourdonnait au loin.

Une grande paix. De l’harmonie. De l’unité.

Il était donc là. Il m’attendait. Il m’enveloppait.

Je m’assis sur un banc, le cœur battant, transi par une reconnaissance qui embrumait mes pupilles.

Je lui dois tant. Sans lui, je ne me serais pas aventuré vers Dieu, je n’aurais pas trouvé la lumière au milieu des ténèbres, je ne croirais pas.

J’aspirais à venir dans sa closerie pour le lui dire, lui exprimer ma gratitude et, peut-être, m’approcher de lui. Voilà, je me présentais à lui.

Charles de Foucauld séjourna deux fois à Nazareth, une première brièvement, après sa conversion, une seconde longuement, avant de rejoindre l’Afrique. Il pressentit qu’il lui fallait occuper la dernière place, non seulement parce que nul ne la lui ravirait, mais parce qu’elle s’inscrivait dans les pas de Jésus au moment où il habitait Nazareth. Ainsi devint-il le factotum des sœurs clarisses, assurant de menues tâches de jardinage, binant le potager plein de melons, de poireaux, de haricots et de concombres, fabriquant de minuscules souvenirs pour les pèlerins qui commençaient à affluer en Terre sainte. L’aristocrate brillant, instruit, officier, mondain, s’obligea à vivre du travail de ses mains, ignoré de tous, pauvre, à l’instar de Jésus. « L’imitation est inséparable de l’amour, quiconque aime veut imiter : c’est le secret de ma vie. » L’abaissement lui parut un devoir. Il y arriva durant les trois années qu’il logea en cet asile, dormant peu, priant beaucoup, marchant énormément et besognant sans cesse. Il en tira la conclusion qu’il ne prêcherait pas, qu’il incarnerait plutôt le Jésus d’ici, le Jésus de Nazareth, le Jésus d’avant Jean le Plongeur et le lac de Tibériade, le Jésus obscur, silencieux, dont les Évangiles ne rapportent quasiment rien. Selon sa conception, aussi neuve qu’originale, l’apostolat exigeait mutité et discrétion. Une fois qu’il eut réalisé ce vœu dans la localité originelle, cette Galilée bien-aimée, il comprit qu’il ne s’y limiterait pas, il exporterait cette « vie de Nazareth » ailleurs, « parmi les âmes les plus malades, les brebis les plus délaissées ». Il partit au Maghreb et s’établit chez les Touaregs, « marabout blanc » du Hoggar, ne cherchant à convertir personne, témoignant du Christ par sa façon d’exister.

Autour de moi, tout racontait encore cette période consacrée à l’adoration, au service des autres. Pas d’architecture monumentale ou prétentieuse. Une cahute. Quelques cellules au rez-de-jardin qui s’apparentaient à des étables.

J’ai déambulé, enivré par cette simplicité rustique, puis j’ai gagné la chapelle où se terminait un office. Ne s’y tenaient que quatre personnes, dont le prêtre, mais cela la remplissait. La pièce voûtée, immaculée, badigeonnée de chaux crayeuse, pouvait-elle contenir plus ? Je m’y glissai néanmoins en me collant contre une paroi. On me sourit furtivement. J’esquissai le même sourire rapide. Cela suffisait.

Je contemplai cette chapelle minimaliste. Elle m’impressionnait plus que les cathédrales géantes. Au lieu de la richesse du Seigneur, elle manifestait la pureté de l’âme. Son dénuement correspondait à la vraie chair de la foi.

Quand la cérémonie s’acheva, la joie se lisait sur les visages. Une discussion débuta en allemand. Je m’inclinai et m’échappai, évitant d’engager une conversation qui perturberait l’apaisement profond dans lequel je baignais.

Un siècle après sa mort, Charles de Foucauld vient d’être déclaré saint par le Pape François. Pendant mon long épisode athée, rien ne me semblait plus ridicule que le crédit accordé par les fidèles aux individus canonisés par l’Église : qu’on reconnaisse leurs qualités exceptionnelles, leur piété, leur moralité, leur dévouement voire leur martyre ne me dérangeait pas, mais qu’on s’adresse à ces morts, qu’on les sollicite, qu’on leur demande d’intervenir, cela relevait de la bimbeloterie fétichiste. Prier Dieu, d’accord, pas prier les saints ! Puis Charles de Foucauld entra dans ma vie sous la forme d’un appel téléphonique au cours duquel un metteur en scène me proposa d’écrire un scénario consacré à son destin, ce qui entraîna un voyage en Afrique que nous entreprîmes, le réalisateur et moi. La suite, je l’ai narrée, fut ma nuit mystique dans le Sahara, ma rencontre avec Dieu. Lorsque j’atteignis l’Assekrem, son modeste ermitage d’été sur les hauts plateaux du Hoggar où les Touaregs et leurs troupeaux se réfugient durant les fortes chaleurs, j’étais transformé. Sa prière d’abandon que j’avais déchiffrée six mois auparavant avec une curiosité strictement intellectuelle devenait mon chant intime.

Je me répétais ses mots dans l’allée qu’il avait ratissée, au milieu de ces fruitiers qu’il avait entretenus, parmi ces passereaux dont il avait nourri les ancêtres : « Mon Père, je m’abandonne à toi, fais de moi ce qu’il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt à tout, j’accepte tout. Pourvu que ta volonté se fasse en moi, en toutes tes créatures, je ne désire rien d’autre, mon Dieu. Je remets mon âme entre tes mains. Je te la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur parce que je t’aime et que ce m’est un besoin d’amour de me donner, de me remettre entre tes mains sans mesure, avec une infinie confiance, car tu es mon Père. »

Ma nuque se brisa sous le poids de cette soumission. Je ne parviendrais jamais à cette hauteur. C’est-à-dire aussi bas.

Je compris alors la fonction du saint : intercesseur. Charles de Foucauld avait été mon guide, il le restait. Par lui et grâce à lui, j’essayais d’aborder ce qui me dépasse. Et brusquement, dans cette parcelle sereine au sein d’une agglomération turbulente, je me sentis davantage frère de ces millions d’hommes et de femmes qui, au fil des siècles, avaient vénéré les saints et s’étaient liés à l’un d’eux.

Je rebroussai chemin. En tirant la porte qui menait au boulevard, je me tournai, inspirai l’air mauve où s’éteignaient les ultimes symphonies d’oiseaux et caressai du regard l’honnête jardin, sa cabane d’ouvrier : voilà le modèle d’existence que je chérissais et dont je m’estimais incapable. En même temps que j’appréhendais mes limites, je distinguais leur au-delà.

Les saints brandissent un flambeau paradoxal : ils nous éclairent et nous rendent misérables. En nous indiquant la voie, ils nous montrent également à quel point nous n’avons guère avancé.

Leur gloire fait notre honte. Nous avons besoin d’eux.

*

Sans prévenir quiconque, moi qui, le jour de notre arrivée, rechignais à me lever tôt, je m’éveille à cinq heures trente. Le couvent des Sœurs se situant près de la fameuse grotte où Marie reçut la visite de l’ange, je me glisse dans la rue pâle, sous le ciel froissé qui entame une lente toilette.

Cent mètres au-dessous se dresse la colossale et blanche basilique de l’Annonciation, la plus gigantesque du Moyen-Orient. Édifiée vers 1960, elle succède à une église franciscaine du e XVIII, laquelle remplaçait une cathédrale croisée du e XII siècle, laquelle relayait une chapelle byzantine du V e siècle, laquelle se substituait à une synagogue. Comme quoi, les mauvaises habitudes datent… Je soupire en m’approchant : encore un monument construit sur un site ancien et qui, supposé le protéger, le défigure, sinon le détruit ! Pourquoi les architectes au service de la Bible n’ont-ils pas inventé l’équivalent de la cloche à fromage ? Un dôme en verre amovible qui n’occulterait ni n’éliminerait ce qu’il est censé conserver…

Au fronton, une citation étale l’ampleur de l’événement : « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » Voici donc le lieu de l’incompréhensible. Il commémore l’Incarnation. Ai-je vraiment besoin d’y entrer ? Qu’apprendrai-je de plus ?

D’emblée, je me détourne des figurations de Marie en bas-relief sur la façade. L’incompréhensible, on ne l’appréhende pas avec les yeux, seulement avec l’esprit. Aucune image n’exprimera autant que les mots de Jean inscrits là. Malgré la réussite artistique des peintres, des mosaïstes et des sculpteurs qui, dans le monde entier, matérialisent une Marie ravissante et un bel ange Gabriel, en dépit de leurs chefs-d’œuvre, ils demeurent en surface ; illustrant le mystère davantage qu’ils ne le rendent perceptible, ils le banalisent au moyen de représentations ingénues qui lui ôtent toute densité – quand elles ne le suppriment pas.

La faute en l’occurrence remonte à Luc, le seul des quatre évangélistes à avoir élaboré un récit de l’Annonciation. Selon lui, l’ange Gabriel rend visite à une vierge promise au charpentier Joseph à Nazareth, en Galilée. Il la salue d’un « Réjouis-toi ! » et lui révèle qu’elle portera un enfant, Jésus, lequel deviendra un roi messianique. Marie, n’ayant jamais étreint un homme, s’en étonne. L’ange précise que l’Esprit-Saint viendra sur elle et la puissance du Très-Haut la prendra sous son ombre. Rien n’est impossible à Dieu. Elle consent.

Les trois autres rédacteurs des Évangiles ne relatèrent rien de tel. Matthieu décrivit une visite de l’ange, mais elle s’adressait à Joseph : l’ange lui souffle à l’oreille de ne pas répudier Marie enceinte. Marc et Jean ne s’encombrèrent pas de préambule, ils se contentèrent d’affirmer l’Incarnation. Oh, à n’en pas douter, ils avaient surpris Luc en train de fasciner les gens avec son anecdote, cependant eux avaient décidé de ne pas la reproduire. Loin d’avoir oublié le récit de l’Annonciation, ils l’avaient sciemment évacué.

Luc avait voulu trop bien faire.

D’abord, il avait recyclé l’ange Gabriel, lequel avait beaucoup travaillé comme messager de Dieu dans le Livre de Daniel ; à l’aide de l’archange, Luc avait repris les codes du légendaire, lié Jésus à la tradition biblique, inscrit le présent dans la continuité de la doctrine juive. Habile mais un peu forcé, peut-être ?

Ensuite et surtout, Luc avait cédé à la dangereuse tentation d’expliquer. Or un mystère ne s’explique pas : il s’énonce, s’offre à la contemplation, donne à penser, à sentir, à croire.

Enfin, Luc avait favorisé le surnaturel aux dépens du divin, et, par là, dévoyé le mystère en le transformant en nœud d’énigmes. Il nous a conduits sur des pistes dépourvues d’intérêt spirituel : l’ange, la vierge, la messianité proclamée… Dès que l’on emprunte les directions indiquées par Luc, on s’enlise en des débats qui ont discrédité le christianisme. Que sont les anges, ces êtres qui apparurent à un moment de l’histoire des Hébreux, collaborèrent encore au temps de Mahomet, puis disparurent ? Une vierge peut-elle accoucher d’un enfant de chair en l’absence de semence humaine ? Un destin de Messie était-il attribué clairement à ce fils, connu aussitôt de sa mère, donc de lui ? Ce dernier point m’incommode, car il est sans cesse contredit par le reste des Évangiles qui nous dévoile une prise de conscience graduée. Si j’écoute Luc, je saisis mal pour quelle raison Jésus garda si longtemps le silence à Nazareth, ne prêcha qu’après avoir été désigné par Jean Baptiste, entra progressivement dans son rôle, peina parfois à l’assumer, voire en douta jusque sur la Croix, où il s’écria : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » J’ai d’ailleurs consacré un roman à cette question, L’Évangile selon Pilate, où, sans prétendre exposer la vérité au sein d’une fiction, j’ai brossé les paliers que franchit peu à peu Jésus.

Je me méfie de la grotte autour de laquelle le bâtiment fut érigé ; je sais que son attribution est discutée, sinon litigieuse, puisque nous nous sommes arrêtés la veille à la fontaine de Marie sur la route de Tibériade, endroit que les chrétiens orthodoxes ont préféré à celui-ci pour localiser la même séquence.

Je pénètre dans la basilique aux harmonieux volumes bétonnés et me referme comme une coquille. Trop de Luc ! Pas assez de Jean… Je n’aime guère ces tableaux venus de divers pays, encore moins l’immense mosaïque de la nef. Pire, ils me rebutent. Comment accorder du crédit à cette scène ? Dans quel but peindre une créature de sexe indéterminé en suspension au-dessus d’une adolescente ? Par réflexe, je baisse les paupières. Quand je les rouvre, je ne détaille pas ce qui m’entoure, j’aspire à palper l’impalpable, à mesurer l’immensurable.

Une messe en italien a commencé. Il est six heures trente. Elle se déroule au creux d’un cirque sous le niveau où nous évoluons, comme dans une église inférieure ; des rambardes en fer forgé l’encerclent, tel un balcon d’opéra, le long desquelles s’alignent les chaises des fidèles ; se tenant au centre d’un sol en marbre rouge cardinal, le prêtre officie sur un autel de pierre épuré, flanqué de colonnes fragmentaires qui encadrent l’entrée de la fameuse grotte. Complété au plafond par une architecture en écho, l’ensemble comporte un caractère théâtral qui me séduit. Je me recroqueville au bord d’une marche et suis la cérémonie. Célébrer l’Annonciation, je le souhaite peu ; en revanche, célébrer l’Incarnation, ce mystère essentiel et supérieur, je le désire.

Comme hier, le phrasé musical de l’italien rafraîchit la liturgie, reverdit les Évangiles, vitalise les prières. En redonnant l’élan d’une « première fois » à ce qu’il verse dans mes oreilles, il enlève la poussière qu’a déposée notre français au cours des siècles. Le bénéfice ne vient pas tant de l’italien que de la transposition en une autre langue, laquelle me permet d’entendre ce que je n’entendais plus. La traduction lave tout. Je ne décèle pas un sens nouveau, je décèle de nouveau le sens. Voilà pourquoi il me paraît utile d’écrire constamment des versions neuves de la Bible, en particulier des Évangiles. À force d’être répétés, marmonnés, remâchés, les versets deviennent inintelligibles car raides, secs, éculés, figés en clichés qui ne parlent plus à personne.

Une voix stridente déchire la quiétude des lieux, une voix qui crisse davantage qu’elle ne vibre. Aussi puissante que dissociée des autres, elle s’élance à la moindre occasion, de chants en répons. Du fait de la réverbération, je mets plusieurs minutes à repérer son origine, une sœur noire de vingt ans aux rondeurs prononcées. Le son résonne si largement dans son nez que ses interventions tiennent du clairon ; la voix s’échappe, perce, domine, se réfracte sous les voûtes, grince tel un ongle sur les vitraux. Qu’aucune de ses compagnes attroupées autour d’elle ne la retienne ni ne l’incite à plus de discrétion me stupéfie. Quelle contrariété ! Ce timbre désagréable me déconcentre. Je dilapide mon attention à redouter son irruption puis à en souffrir. Me contraindra-t-elle à fuir ? Notre groupe m’attend au petit déjeuner.

Pourtant je reste, obsédé par la jeune femme tonitruante.

Je reste parce qu’elle me bouleverse. Inconsciente du volume qu’elle émet, elle se livre passionnément dans chaque mot. Jamais je n’ai perçu un « Amen » de cette force. Nulle réserve. Que de l’enthousiasme. Du coup, elle me rappelle ce que « Amen », ce terme hébreu, signifie : « Je trouve mon appui en ce qui vient d’être dit. » Quelques instants plus tard, sa prière à Marie acquiert des tripes, du ventre, du vagin, toute sa féminité se projette en même temps que son âme. Elle n’est que ferveur. Elle est la ferveur.

Désormais elle ne me gêne plus. Je l’admire, je l’adore. Grâce à elle, j’évalue ce qu’on doit investir de chair et de sentiments sous les sentences qui ne se formulent pas avec la bouche, mais avec le corps tout entier.

Je consulte ma montre. Vite ! mes camarades pèlerins vont s’inquiéter.

Je file…

Au sortir de la basilique de l’Annonciation, je songe que, contrairement à mes convictions préalables, j’ai bien rencontré un ange : africain, féminin, il s’appelle peut-être Gabrielle et il possède la voix la plus irrésistible, la plus étonnante, la plus sonore, la plus laide que j’aie jamais entendue.

Je me faufile parmi mes compagnons à l’instant où le car se met en route.

Nous nous dirigeons vers le mont Thabor.

À l’avant, près du chauffeur, Guila nous détaille le programme du jour.

Depuis l’avant-veille, je suis attiré par Guila, notre guide israélienne. Cette femme rayonne. Un marchand de pierres précieuses jalouserait ses iris gris-bleu ; à ce mélange de diamants et de turquoises montés sur des chatons en platine, ils ajoutent une lumière continue, celle d’une âme généreuse, bienveillante et tendre. Ses cheveux argentés, fournis, longs, rebelles, participent de cette profusion ; elle a beau les coiffer, tenter de les discipliner sous le nœud d’un élastique ou la griffe d’une pince, ils résistent et, sauvages, reprennent l’aura d’une fière crinière. Guila pratique l’hébreu, l’arabe et un français impeccable, rendu rocailleux par l’usage des deux précédents idiomes. Sa famille – dont on connaît des membres célèbres à Paris – vient du Maroc, son père ayant décidé de s’établir en Israël dans les années 1950, peu après la fondation de la République.

Comme beaucoup de gens, elle charrie plusieurs histoires, la sienne, celle de ses parents, et, bien au-delà, celle de ses aïeux. Histoires parfois heureuses, souvent pas, qui ne possèdent aucune homogénéité. Dans cette surabondance, il lui faudrait choisir, ainsi qu’on le demande à la plupart des humains, se simplifier afin de se présenter au monde avec une seule identité, mais elle s’y refuse. Elle est à la fois d’Israël et du Maroc, juive et de sensibilité arabe, athée et bouleversée par le christianisme. Sa formation d’archéologue lui apporte une distance vis-à-vis du présent autant que du passé : elle marche de plain-pied dans diverses couches temporelles, la Judée de David, celle de Jésus, celle des Romains, des Byzantins, des Ottomans, des sionistes. Cela ne facilite pas son rapport à l’actualité israélo-palestinienne, cette tragédie qui oppose différentes légitimités au sein d’un territoire, et sur laquelle je reviendrai.

Sitôt que j’ai aperçu Guila, j’ai eu l’intuition qu’elle me deviendrait proche. Les coups de foudre existent aussi en amitié. Reste à vérifier la réciprocité de celui-ci…

Pour l’heure, nous avançons vers le mont Thabor, et je consulte ma bible.

Le Thabor vise tantôt la terre, tantôt les cieux, politique dans l’Ancien Testament, théologique dans le Nouveau. Selon la Torah, les combats entre Hébreux et Cananéens s’y multiplièrent avant notre ère, entraînant la victoire des premiers qui gouvernèrent la région. Selon les chrétiens, une tradition y désigne le lieu où Jésus se transfigura : à sa cime, le Fils de Dieu rejoignit le firmament, accompagné de Moïse et d’Élie, laissant en bas trois apôtres, Simon Pierre, Jacques, Jean. Dans les cahots de la route qui nous conduit au Thabor, je médite sur l’esprit des lieux, sa symbolique, horizontale chez les juifs et verticale chez les chrétiens.

À mesure que nous en approchons, je m’amuse du tourisme biblique. Les Évangiles ne citent pas le Thabor, la « haute montagne » n’étant jamais localisée. Du coup, une autre tradition situe la Transfiguration sur le Hermon, éminence frontière entre la Syrie et le Liban. Dans les deux cas, ces reliefs frappent le regard : le Thabor surgit au milieu d’un environnement plat et son isolement le fait paraître plus élevé que les monts de Galilée, bien qu’il ne se hisse qu’à 588 mètres ; quant au Hermon, sa calotte de neige à 2 814 mètres d’altitude impressionne quiconque le contemple depuis les vallées.

À mon avis, le Hermon collectionne plus d’indices en sa faveur. Il répond adéquatement aux déplacements des disciples, il nécessite vraiment, ainsi que le signalent les Évangiles, une ascension sac au dos, un bivouac, le montage de trois tentes, à la différence du Thabor, simple montagne à vaches qui, de surcroît, abritait à son sommet une forteresse romaine où se tenait une garnison complète – drôle d’endroit pour une transfiguration, non ?

Dans les premiers siècles du christianisme, on ignore le Thabor. À partir de Cyrille de Jérusalem, en 348, on le soupçonne d’être le site de la Transfiguration, puis Jérôme de Stridon, un converti, traducteur des Évangiles en latin, envoyé par le Pape en Terre sainte, tranche officiellement à la fin du e VI. Cette localisation résulta d’un principe et d’une erreur. L’erreur ? Un déchiffrage erroné de Matthieu : on voulut lire que « Jésus prit ses disciples sur une montagne à l’écart », ce qui favorisait l’élection de ce relief isolé, alors qu’on pouvait lire : « Jésus prit ses disciples à l’écart sur une montagne. » Un principe ? L’esprit humain a horreur du vide, donc mieux valait un lieu plutôt qu’aucun pour la Transfiguration de Jésus – on remplit ainsi toutes les cases du pèlerinage.

Le car stoppe à mi-flanc, à hauteur d’une vue majestueuse. Le chauffeur recommande à ceux qui le désirent de terminer à pied ; il conduira au point culminant ceux qui peinent à se mouvoir. Je saute sur le goudron de la route ensoleillée et longe un paysage quadrillé de champs et de pâturages, qu’une fine vapeur pastellise, poudre d’irréalité puis efface à l’horizon.

Bienheureux Thabor ! Chaque siècle, les hommes recouvrent de monuments son plateau supérieur tandis que la nature tapisse ses pentes de chênes et de pistachiers. Peut-être Jésus y cherchait-il du bois avec son père, Joseph le menuisier ? Nazareth ne se trouve qu’à huit kilomètres… Mon imagination s’échauffe à cette idée et s’égaye à glisser furtivement leurs silhouettes dans le labyrinthe de la forêt.

Au bout de mon périple, à l’issue d’un sentier fleuri, je découvre la basilique franciscaine, aussi élégante qu’étroite, construite en 1919 sur le belvédère par ce cher Antonio Barluzzi, le talentueux architecte italien qui employa sa vie à embellir la Terre sainte en introduisant une touche de romanité. Cette fois, il avait emprunté des éléments au style romano-syriaque, celui qui prospérait à l’époque de Jérôme de Stridon, une référence astucieuse puisque ce dernier, traducteur, exégète, prêtre, canonisé après sa mort, conféra sa notoriété au mont Thabor. Deux tours jumelles flanquent la façade puis, à l’intérieur, deux nefs latérales encadrent la nef principale, ce qui en fait trois : comme Jésus entama son retour vers Dieu entouré de Moïse et d’Élie, le rythme ternaire orchestre l’ensemble, jusqu’aux figurations. À l’intérieur, dans un envol d’escaliers, une vibration de lumière, celle du ciel rehaussée par l’or des mosaïques, crée une ambiance dorée qui n’évoque pas la richesse à la manière européenne, mais le soleil originel, joyeux, bienfaisant. De nouveau, ce christianisme doté de palmiers et de paons qui déploient leurs plumages bleus met au jour les racines orientales de cette religion.

Quant à la Transfiguration, elle énonce une information terrible : Jésus s’en va. Il aurait pu, profitant de son immortalité, nous accompagner jusqu’aujourd’hui. Au lieu de cela, il a préféré venir puis nous quitter : ce qui subsiste, c’est son message. Arrangeons-nous avec cela.

Ce à quoi je m’essaie, comme des millions d’humains autour de moi, comme des milliards avant moi.

Et si difficilement…

Je réintègre le groupe. Dans un kiosque non loin de la basilique, le père Henri nous offre une messe revigorante. Quand l’un de nous déclame la page de Matthieu sur la Transfiguration, je réagis in petto avec scepticisme : les vêtements qui blanchissent, l’irruption de Moïse et d’Élie qui jouent les figurants sans prononcer un mot, la nuée subite, la voix de Dieu qui descend du ciel… Trop de spectaculaire, trop de fantastique, trop d’effets naïfs et puérils ! Alors le prêtre s’en empare, creuse le mystère de la théophanie, éclaire l’apparition et la disparition de Dieu. Cela me renvoie dans le Hoggar, au cours de ma nuit mystique, et le récit de Matthieu que j’avais méprisé quelques instants plus tôt gagne peu à peu en profondeur. En réalité, l’Évangile se prête à une interprétation constante. Il exige peu de la mémoire, beaucoup de l’intelligence. Il sollicite. On ne le respecte qu’en l’interrogeant, qu’en le critiquant. Il appelle à une lecture active, voire à une reformulation. Oui, la force de l’Évangile découle de ce qu’il n’est pas un texte, mais le support d’un texte qui s’écrit toujours.

Pendant que le père Henri développe brillamment sa réflexion sur la théophanie, il est touché par un rayon, l’unique rayon qui passe à travers le léger plafond de vigne. Sa silhouette s’illumine le temps exact de son homélie comme si un régisseur céleste avait braqué son projecteur sur le clou du spectacle, et je me dis, au fond de moi, que Dieu a décidément beaucoup d’humour.

Plus tard, notre groupe s’éparpille. Je m’installe avec quelques autres sur un des bancs pour y lézarder tout en parlant de géraniums et de foi. De géraniums d’abord parce que l’un de nos compagnons, planteur de géraniums à La Réunion, transporte des flacons d’huile essentielle dont les effluves régalent nos narines et viennent amplifier le souvenir de ceux humés durant tout notre voyage, ces fleurs robustes aux colorations vives proliférant partout alentour. De foi ensuite, car nous avons conscience d’explorer un site qui n’est peut-être pas celui de la Transfiguration. J’avance mes arguments en faveur du mont Hermon. Ils convainquent. Mes compagnons hochent la tête. Pourtant cette possible équivoque géographique n’induit nul embarras, nulle déception. Chacun se livre à son tour :

– Pas de fétichisme ! Ce qui importe, ce n’est pas que l’emplacement soit ou pas le bon pour célébrer l’événement, c’est la méditation qu’il propose.

– Un pèlerinage représente une randonnée physique et surtout un voyage intérieur.

– Mon cerveau arpente plus que mes jambes.

– Chaque endroit me donne à cogiter sur un épisode saint. L’esprit compte davantage que la lettre.

Ils ont raison : ne confondons pas l’occasion de penser avec sa cause. Même lorsque nous sillonnons des sites à l’attribution incertaine, saisissons la possibilité de décortiquer un point spirituel. Les lieux bornent l’horizon, la réflexion l’ouvre. Voilà donc le paradoxe du pèlerinage : la vérité qu’il recherche n’est pas celle de la terre, mais celle du ciel. S’il ressemble à une expédition archéologique, il ne s’y réduit pas. Les pieds ne collent pas au sol ; ils s’envolent sur les ailes de la pensée.

Le car repart. Le géranium est toujours à l’honneur dans les conversations, qui dérivent sur les rhums arrangés – rhum géranium, rhum orchidée, rhum vieux citron, rhum pamplemousse. Au bonheur qui incendie les yeux de mes compagnons, je devine que commenter les qualités des ti-punchs appartient à l’identité des Réunionnais, lesquels me chantent là une sorte d’hymne régional.

Nous débarquons à Césarée, battue par les vents, au bord d’une Méditerranée indigo. Je m’isole, car j’éprouve une émotion singulière : ce lieu a la beauté d’un souvenir.

J’arpente le site d’un de mes romans. Mon héros, le Romain Ponce Pilate, préfet de Judée, parce qu’il détestait Jérusalem, résidait à Césarée, dans son centre administratif, dont la partie militaire, équipée de cinq cohortes et d’une aile de cavalerie, sentait bon le cuir et le cheval, tandis que la partie privée restituait le charme aristocratique de sa péninsule chérie. Césarée, comme son nom l’indique, avait été construite à la mode romaine par Hérode le Grand, à l’époque roi de Judée et vassal de Rome, qui en avait fait sa capitale, pourvue d’un port artificiel, d’un théâtre, d’un hippodrome et de compétitions athlétiques. Ponce Pilate se contenta de s’y installer. J’avise le fastueux palais, sa piscine, ses mosaïques, y projetant le chevalier Pilate et son épouse Claudia Procula, puis le champ de courses équestres mentionné par Flavius Josèphe, avec sa piste de 250 mètres. Tout respire la villégiature, le loisir. Sous le patronage de la déesse Fortune, Césarée constituait le Saint-Tropez du Moyen-Orient.

Murmurerai-je comme l’Antiochus de Racine : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée » ? J’y demeure à rêver le plus longtemps possible. Qu’il est aisé de relever ses ruines si bien préservées ! Mon imagination redresse les murs, retuile les toits, complète les fresques, regrave les inscriptions, réintroduit les bruits, les odeurs, les mouvements, l’agitation d’une cité. Avec tendresse mes paumes caressent la « pierre de Pilate », le vestige épigraphique qui atteste sa présence – sa reproduction en réalité, l’original étant conservé au Musée d’Israël. Mon séjour dans cette cité où je n’avais jamais mis les pieds, où j’ai pourtant vécu en tant qu’écrivain, me fait l’effet de retrouvailles. L’Évangile selon Pilate prend corps.

Durant ma déambulation, je détecte une deuxième Césarée : la chrétienne. On la perçoit en fixant la mer, pas le rivage. Pour la repérer, on doit perdre son regard dans l’horizon maritime.

D’ici, le christianisme largua les voiles, prit le large et devint universel. Quelques années après la crucifixion, Simon Pierre se rendit chez un centurion romain de Césarée qui l’avait mandé. Cette visite rompait avec les usages – un Juif n’était pas autorisé à fréquenter un étranger ni à entrer en contact avec lui –, cependant Dieu avait montré à Simon Pierre qu’il ne fallait déclarer aucun humain impur ou interdit. L’apôtre fondateur de l’Église fit davantage ; à la stupéfaction générale, il baptisa l’honnête militaire Corneille au nom de Jésus-Christ. Par là, il opérait une révolution : il ne réservait pas le christianisme au peuple élu, aux seuls Juifs, mais l’ouvrait aux païens, à toutes les nations, y compris à l’ennemi juré, le Romain persécuteur.

Mon chapeau de paille décolle, m’échappe, tournoie et se volatilise. Justement, le vent file vers l’ouest. Porte-t-il lui aussi quelque chose de la Judée jusqu’à Rome ?

*

Certains moments de ce pèlerinage me déconcertent, car ils ne suscitent aucune méditation en moi.

Ainsi aujourd’hui Megiddo…

Le site m’intéresse du point de vue archéologique, cependant il ne me donne rien à penser. Depuis sept mille ans, les divers états de Megiddo se sont tellement empilés les uns sur les autres que leurs strates ont fini par former une colline artificielle, ce tell, un monticule de vingt-cinq couches, soit vingt-cinq cités successives.

Située sur les chemins du commerce, Megiddo fut disputée par beaucoup de tribus, de nations, et les fouilles d’Israël Finkelstein ont révélé la monumentalité de ses fortifications, l’épaisseur impressionnante des murailles – de quatre à sept mètres. L’ensemble raconte une technique guerrière qui a presque disparu à notre époque : le siège. Cette place forte s’était organisée pour endurer d’interminables assauts, édifiant un gigantesque silo à grains, détournant une source qui coulait à ses pieds, la masquant, puis creusant un système hydraulique souterrain dont j’emprunte les fraîches galeries.

La Bible ne se montre pas avare sur Megiddo, une cité que les Hébreux devaient forcément contrôler. Quant à l’apôtre Jean, il la rebaptisa Armageddon, dans l’Apocalypse, lieu où, un jour, s’affronteront le Dieu tout-puissant et les rois de la terre. Ce vestige des batailles passées s’érige en symbole de l’effroyable bataille à venir.

Nous avouons tous notre réserve concernant l’Apocalypse. N’ayant jamais trouvé un contenu spirituel majeur à ce livre prophétique que je préfère fermer qu’ouvrir, je suis assez soulagé de noter qu’il en est de même pour le père Henri, Guila et nos pèlerins.

Il n’en va pas ainsi pour un groupe d’Américains à côté de nous. Au-dessus de l’antique armurerie, ils brandissent un drapeau démesuré des États-Unis, chantent et crient, les joues cramoisies, les pupilles luisantes.

Je m’approche de l’un d’eux, un blond athlétique en bermuda au visage régulier. Ravi de ma curiosité, il m’apprend qu’il a rejoint, avec ses amis trentenaires, les Témoins de Jéhovah. « Un jour enfin, Dieu triomphera de Satan, anéantira les méchants, après quoi la Terre ne renfermera plus que des humains heureux, en bonne santé, libérés du péché et de la mort. » Pour lui et ses acolytes, leur présence ici revêt une importance extrême puisqu’on leur a enseigné qu’à cet endroit les armées du ciel, dirigées par Jésus, détruiront tous les gouvernements. Chaque fois qu’il prononce « Armageddon », sa bouche explose, j’entends le cataclysme, les nuées noircissent, je bascule dans un film catastrophe. Ensuite, précise-t-il, Jésus, avec 144 000 humains sélectionnés, régnera sur la Terre pendant mille ans. Comme je perçois qu’il ne doute pas d’appartenir aux 144 000 élus, je me contente de rétorquer :

– Mille ans, seulement ?

Il me regarde interloqué pendant que je m’éloigne.

Lorsque mes compagnons me demandent ce qu’il m’a confié, je résume l’ensemble en peu de mots, prétextant être fatigué à l’idée de relater ces inepties. En vérité, la gêne m’envahit. Pourquoi cet Américain tient-il ce discours ? Pourquoi l’ai-je aussitôt méprisé ? La conviction du gaillard me trouble parce que, fondée sur les mêmes textes que la mienne, je l’ai néanmoins rejetée en la jugeant stupide.

Croire, il le faut bien, mais en quoi ? L’appétit avec lequel ce garçon se précipite sur ce récit catastrophiste, paranoïaque, manichéen illustre parfaitement une tendance de la culture américaine, véhiculée par des politiciens et des films à pop-corn. Le combat du bien et du mal, la violence pour solution, le culte de la force qui en résulte, voilà ce que je détecte autant dans les discours d’un athée américain que d’un croyant. Qui a influencé qui ? De l’œuf ou de la poule, qui est le premier ? Une certaine vision biblique a-t-elle créé cette idéologie, ou l’idéologie infléchit-elle la lecture de cet appendice évangélique ?

En contraste, ma piété me paraît pure, édénique, sage.

Or ai-je le droit d’affirmer cela ? Quelle raison m’y autorise ?

Foi contre foi, cela s’équivaut, comme lors d’un procès un témoignage contre un témoignage.

À l’évidence, ce Témoin de Jéhovah qui a pris un avion pour se rendre à Armageddon me juge catholique décadent. À l’évidence, moi qui ai pris un avion pour me rendre à Jérusalem et ne passe à Megiddo que par scrupule d’historien, je diagnostique en lui un illuminé, atteint d’une forme déviante de christianisme, bref le membre d’une secte.

Qui voit juste ?

La secte, c’est toujours la religion des autres.

*

En relisant ce carnet ce matin, je remarque une erreur bizarre.

Dans mon portrait de Guila, je lui attribuais des yeux clairs, composés de gris, d’argent, d’azur. Pourtant, puisqu’elle se tient sur le fauteuil d’à côté, je constate la couleur brune de ses iris. Comment se tromper à ce point ?

J’ai décrit l’effet qu’elle dégageait. On ne doit pas confondre les yeux et le regard. Les premiers sont matière, le second est lumière. Les uns relèvent du corps, l’autre vient de l’âme.

Guila a les yeux marron et le regard bleu.

*

Ce matin nous quittons Nazareth.

La cour aux géraniums carminés se garnit de valises. Me voilà déjà contraint à contempler le couvent avec nostalgie, à regretter le bavardage des sœurs pétillantes dont le sourire me réchauffait. Hier, quelques-unes d’entre elles, françaises et italiennes, m’ont confessé avoir dévoré mon livre, Oscar et la dame rose, aveu qui a déchaîné gloussements et rougissements. Je leur ai demandé la cause de cette gêne. Il leur est interdit de lire des romans contemporains, m’ont-elles confié, et leur bibliothèque n’en contient aucun ; cependant, elles en enregistrent certains à voix haute, destinés aux malvoyants… Voilà donc comment elles ont fréquenté mon petit Oscar.

Le car grimpe tranquillement vers Bethléem.

Ce nom seul me ramène à mon enfance. Je le trouvais si beau que je le chantais, le vocalisais, le prononçais en toute occasion, à bon ou à mauvais escient. Bethléem sonne si peu français, avec son t auquel succède un l, son double é, sa finale en m privée d’un e muet. « Jésus est né à Bethléem. » J’en avisais chacun juste pour le plaisir de mastiquer ses consonnes et je raffolais de la crèche de Bethléem que nous installions sous le sapin de Noël, dont j’admirais le décor en papier mâché, l’enfant rosé sur une couche de paille, épanoui comme une étoile. Sa nudité témoignait d’une indifférence souveraine au froid et suggérait sa divinité pendant que Marie, Joseph, les bergers, les Rois mages, eux, se drapaient dans de lourds manteaux. Égaux en nudité, le bœuf et l’âne aux immenses yeux songeurs gardaient le bébé plutôt qu’ils ne s’en étonnaient ; calmes, ils me semblaient proches de Jésus, détenteurs d’une plus grande sagesse que les bipèdes fiévreux. Sans le savoir, je considérais la crèche avec le même regard empreint d’amour que François d’Assise : la bonne nouvelle s’adressait aussi aux animaux. J’ignorais qu’en Galilée antique les maisons s’adossaient souvent à la roche, de sorte que la partie bâtie accueillait les humains, la grotte servant d’étable.

Nous gagnons la basilique de la Nativité.

Là encore, nous voyageons en territoire d’incertitude. Deux évangélistes, Matthieu et Luc, racontent la naissance de Jésus. Marc et Jean, eux, ne nous le décrivent qu’une fois adulte. « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Luc veut faire entendre à ses auditeurs que le divin s’insère dans l’Histoire, au sein d’une humanité précise – en Judée sous l’empereur Auguste –, commune et pauvre – « une mangeoire parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes » –, et tient surtout à prouver que la prophétie de Michée sur la ville de David se réalise : « Et toi, Bethléem […] de toi sortira un chef qui fera paître Israël, mon peuple. » Peut-être le choix de cette localisation recèle-t-il plus de raisons théologiques que factuelles. Les historiens doutent que l’accouchement se soit passé à Bethléem, ils pencheraient plutôt pour Nazareth, Capharnaüm ou Chorazeïn.

La basilique de la Nativité fut édifiée dès le e IV siècle, réclamée par l’impératrice Hélène à son fils, l’empereur Constantin Ier. Sans cesse rénovée, agrandie, reconstruite, restaurée, elle reste l’une des plus vieilles églises du monde.

On y pénètre par une toute petite porte s’apparentant à une brèche dans la paroi de pierre, qui astreint à se courber, ce qui évoque l’entrée d’une grotte. J’aime aussitôt cette « porte de l’humilité », rudimentaire, anti-décorative, qui contraint le fidèle à s’abaisser, à reprendre sa taille d’enfant. En l’observant, je repère sur la façade où elle se découpe les empreintes d’un porche imposant, un arc brisé gothique qui a été comblé ; les croisés du e XII siècle avaient réduit ses dimensions, soit pour tromper l’œil en lui donnant la prémonition d’une caverne, soit pour assurer leur sécurité.

Par contraste, la nef se révèle gigantesque, d’autant que, suivant l’habitude orthodoxe, elle ne comporte aucun mobilier. Je déambule entre ses colonnes, déchiffrant des graffitis qui, de siècle en siècle, expriment la même envie dérisoire de laisser une trace, m’attardant sur les figures des saints peints à fresque, qui reproduisent probablement celles de leurs commanditaires, puis j’examine les fragments de mosaïques constantiniennes que montrent, çà et là, des percées dans le plancher qui fut posé ensuite.

Une vaste iconostase se dresse devant l’autel, car les Grecs orthodoxes administrent cette section de la basilique. En renversant la tête, je m’attendris : du plafond pendent une profusion de boules rubis, de luminaires dorés, de pendeloques à franges, de lustres à pampilles, un bric-à-brac clinquant qui réunit tout ce qui brille, où le cristal rivalise avec l’acrylique, où le précieux se marie à la pacotille, la poudre d’or à celle de perlimpinpin. M’émeuvent particulièrement les lampes perpétuelles en laiton, lesquelles utilisent selon l’Exode « une huile pure d’olives concassées afin de les alimenter en permanence » ; quoique dotées aujourd’hui d’un système électrique, elles relient toujours juifs et chrétiens, suspendues dans les synagogues comme dans les églises, marquant la présence éternelle de Dieu là, de Jésus ici.

Notre groupe s’approche de la grotte de la Nativité, située sous la basilique. Un moine nous barre le seuil. Actuellement s’y déroule un office en italien.

Nous attendons, assis sur les gradins par lesquels on accède à la grotte.

Débute maintenant une messe en anglais.

À mesure que le délai s’allonge, d’autres pèlerins s’agrègent. Les nouveaux venus se tiennent debout et piétinent désormais par centaines.

Nous attendons.

Une heure s’écoule. La basilique s’est remplie, l’air fait défaut. Je prends des notes sur ce carnet, corrige des textes antérieurs, peaufine des réflexions. Chaque fois que je m’interromps, je discerne l’ennui qui fige les visages. Moi, privé de l’écriture, j’aurais déjà cédé à la colère. Quoi ? Nous voici réduits à une humanité inférieure, un troupeau qui ne mérite que de languir ? Prêtres et moines refusent de nous informer, nous signifient par des gestes méprisants, sans nous regarder, de ne pas avancer un orteil. Ce site est justement celui où aucun privilège ne devrait s’exercer, il appartient à tous. La préemption de la grotte pour des liturgies à cinq personnes me choque, je la juge antichrétienne car tout homme en vaut un autre. La plus révolutionnaire invention du christianisme, l’égalité des âmes, sans laquelle on n’aurait pas proclamé les droits humains, s’avère bafouée dans le lieu même de sa naissance !

La messe s’achève, mais des moines, pas plus attentifs à nous qu’à des mouches inopportunes, nous bousculent et descendent nettoyer la grotte.

Ils lessivent le sol, ils agitent des cassolettes fumantes. Où l’ont-ils déniché, cet encens ? Il pue l’essence, le pneu brûlé. Écœurés, nous tirons de nos sacs les masques chirurgicaux que l’épidémie de Covid nous forçait à porter il y a encore quelques semaines. Je ne décèle aucune grogne chez mes compagnons, les épreuves spirituelles d’un pèlerinage incluant la patience, et j’envie leur coriacité.

Continuer : partie 3 sur 5