La Traversée des temps T4 : Le défi de Jérusalem
Pourquoi partir ? Tout commence…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Pourquoi ? Par quelle aberration ne bénéficions-nous pas de la sagesse des pierres ? Qu’ont-elles appris qui nous échappe ?
Les pierres savent qu’elles sont pierres, faites d’une matière commune, et n’ont de formes que d’emprunt. L’humanité s’obstine à l’oublier en ce qui la concerne. D’abord nous nous estimons absolument différents les uns des autres alors que nous sommes tous modelés de la même pâte humaine. Quant aux formes que revêt notre être – notre langage, notre spiritualité, notre culture –, au lieu de les reconnaître comme d’emprunt, contingentes, historiques, dues au hasard de la naissance et des circonstances, nous nous convainquons qu’elles composent un béton dont les coulures ont irrémédiablement forgé notre identité.
Jérusalem me jauge à son tour. Ce n’est plus moi qui l’examine, c’est elle qui m’observe. « Te voilà chrétien, souffle-t-elle, cependant tu aurais pu demeurer athée, voire, selon les caprices de tes déplacements, baigner dans la civilisation juive ou musulmane. Relativise un peu. »
Par réflexe, je me cabre. Relativiser ? Non ! Je m’insurge contre sa semonce. Rien ne s’équivaut. Même quand elles parlent d’un seul Dieu, les religions se distinguent. Quoiqu’elles aient toutes vocation à professer l’altruisme et la pureté du cœur, elles ne mettent pas l’accent sur les mêmes vertus, respect pour les juifs, amour pour les chrétiens, obéissance pour les musulmans. Pour ma part, je suis devenu croyant dans le désert du Sahara, mais chrétien, je le suis devenu en lisant les Évangiles qui prônaient le don de soi ; tout récemment, mon adhésion a été renforcée par ma révélation au Saint-Sépulcre. Je n’ai pas choisi mon Dieu, lui m’a choisi. Touché, j’ai consenti à ce qui m’est apparu, j’ai accepté la vérité.
« Qu’est-ce que la vérité ? »
La parole de Pilate retentit encore entre les murs de Jérusalem et m’interpelle. La cité millénaire me pose la question que le Romain avait adressée à Jésus.
« Qu’est-ce que la vérité ? »
Jérusalem m’avertit : avoir une religion, ce n’est pas détenir la vérité, une vérité logique que l’on prouve, une vérité découlant d’arguments qui la rendent nécessaire, une vérité universelle. « Deux plus deux font quatre », énonce une vérité, laquelle ne nous demande ni de la valider ni de la préférer mais s’impose ; si l’on désire compter, on l’utilise. En revanche, les spiritualités ne se situent pas dans ce champ-là. Elles proposent. Elles promettent.
Aucune religion n’est vraie ou fausse. La mienne pas davantage qu’une autre. « Si on ne faisait que pour le certain, on ne ferait rien pour la religion car elle n’est pas certaine », rappelait Blaise Pascal. Quand on pratique un culte, on ne possède pas la vérité, plutôt une manière de vivre et de penser. La religion ne se partage pas ainsi que les axiomes ou les sentences incontournables de la raison, elle se répand parce que des individus décident de s’en imprégner, de fonder ou de rejoindre une communauté. Chaque religion est élue, pas démontrée. Lorsqu’elle n’est pas adoptée, elle est héritée.
À la différence de la raison qui soumet notre esprit, la religion sollicite notre liberté. Elle lui présente une vision, un programme, des valeurs, des rites, et espère son acquiescement.
Cette liberté, certains la détestent. Soit par nostalgie de la raison, soit par inquiétude, ils n’en veulent pas. Les premiers récusent toutes les religions ; les seconds excluent les confrontations qui fragiliseraient leur croyance, jugent que ce en quoi ils croient est la vérité, et virent à l’intégrisme. Ne supportant pas la contradiction, ils vilipendent l’athée, ils méprisent les convictions étrangères, ils dénoncent comme hérétique celui qui interprète dissemblablement leurs textes, ils haïssent l’altérité au point, dès qu’ils en ont les moyens, de convertir les peuples voire, en cas d’échec, de les massacrer. À la force rationnelle qui leur manque, ils substituent la force tout court. À leurs yeux, la violence reste la plus efficace façon d’éradiquer le doute. Les carnages perpétrés au nom des religions dérivent de ce rejet de la critique, d’une allergie à l’incertain.
Voilà l’histoire que les hommes ont inscrite dans Jérusalem.
Or voilà également l’histoire que refuse de raconter Jérusalem. Elle nous nargue en incorporant ses strates plurielles, en juxtaposant les synagogues, les églises, les mosquées. Rare lieu au monde que les trois monothéismes considèrent comme saint, elle brandit une triple légitimité : le juif y retrouve le Temple, le chrétien le chemin de l’accomplissement christique, le musulman l’esplanade où Abraham sauva ultimement Ismaël, où Mahomet vola en songe, puis d’où, à la fin de son existence, il monta au paradis sur un cheval ailé.
Jérusalem nous réveille. Ou plutôt Dieu à travers elle.
Le défi que Dieu lance aux croyants, aux incroyants, outrepasse ce qu’ils s’imaginent : Dieu ne leur dit pas : « Entendez-moi ! », mais il leur crie : « Entendez-vous ! » À Jérusalem où tout a commencé, rien n’est fini.
La cité trois fois sainte, théâtre des désaccords interreligieux, nous donne à réfléchir. Il faut fraterniser les uns avec les autres. À cette tâche-là, Dieu nous somme de nous mesurer, que nous soyons juifs, chrétiens, musulmans, agnostiques. À Jérusalem plus que partout ailleurs, Dieu nous provoque, il ne nous pousse pas seulement vers le divin, il invoque notre humanité dans ce qu’elle a de pluriel, de composite, d’enclin à l’harmonie.
Dieu le Père ? Alors il faut penser les trois monothéismes comme des fratries.
Nous montrerons-nous un jour capables de relever le défi de Jérusalem ?
*
Mon christianisme ne constitue pas un savoir, mais une façon d’habiter ce que ma raison ignore. Grâce à lui, je me dirige à travers une forêt, l’obscure condition humaine. Toujours à tâtons, quoique avec toujours plus de lumière.
*
Quand je scrute Jérusalem, je ne sais pas ce qui, de Dieu, m’étonne le plus. Son insolence ou son humour ?
*
– La fatigue n’est pas mon fort !
Combien de fois ai-je prononcé cette phrase avec autant d’aplomb que de sincérité ? Ayant hérité de mes parents une bonne résistance physique et une grande facilité de concentration, lorsque j’interromps une activité, je me dis : « J’arrête », et ne soupire jamais : « Je suis crevé. » Depuis l’enfance, je n’apprécie rien tant que me dépenser inconsidérément avant de me jeter le soir à plat ventre sur le matelas, bras écartés, en criant victoire : « Génial, je suis fourbu ! » Cette exclamation me prouve que j’ai vécu avec intensité, travaillé le plus possible, sans mégoter, en respectant la vie, et qu’à l’issue d’une nuit réparatrice, je recommencerai demain. Épuisé peut-être, mais pas fatigué.
Pourtant la fatigue m’est tombée dessus. Pire, elle m’a écrasé après m’avoir surpris.
J’ai chaudement remercié le père Henri et dit adieu aux camarades pèlerins qui s’en retournaient à La Réunion, puis, de but en blanc, je me suis effondré. Vidé de mon sang, les os en miettes, je me fais l’effet d’une poupée de chiffon. Plus d’influx, plus d’élan. Énergie quasi à plat.
Par sottise, j’attribue ce malaise à mon lieu d’habitation. En deux coups de téléphone, je quitte le Foyer Mar Maroun, lassé de lutter contre la morosité dans ma cellule exiguë et, sur les conseils de Guila, débarque à l’American Colony, un palace de luxe. Je me retrouve cette fois dans un décor colonial somptueux au charme délicieusement suranné, des salons, des patios, un bar en noyer, une cuisine raffinée, l’amabilité bien huilée du personnel, une suite spacieuse ouvrant sur un jardin fleuri, l’attention discrète devant mes envies et mes exigences. Au dîner, le directeur, un Suisse, vient à ma table me parler avec admiration de mes livres et je me convaincs qu’un peu de confort agrémenté de quelques flatteries pour mon ego bien longtemps mis en veilleuse me requinquera.
En vain ! Après une nuit excellente dans un lit aussi large que plumeux, bercé par l’impression d’incarner Lawrence d’Arabie au temps du mandat britannique, je me réveille moulu, dévasté. Que se passe-t-il ?
Le lendemain, je me rends comme prévu à l’hôtel Notre-Dame, programmé pour me réserver quelques jours de solitude. J’apprends que Lorenzo Fazzini, ayant perdu sa mère, ne me rejoindra pas. Ayant moi-même vécu l’immense chagrin d’avoir perdu la mienne, je lui envoie un message affectueux et l’assure que je me débrouillerai parfaitement sans lui.
Ce qui se révèle faux. Archifaux.
Mon état empire. Je ne m’arrache plus guère de mon lit. Une incompréhensible torpeur me maintient allongé et mon cerveau déraille, sens dessus dessous, privé du moindre aiguillon de désir. De temps en temps, je m’emporte, pris de sursauts de colère, ces brèves décharges d’adrénaline me donnant l’illusion d’un regain. Ainsi je demande à la réception qu’on me loge quelques étages plus bas, car la chambre que j’occupe, sous la terrasse panoramique où sévit un bar fort fréquenté, retentit perpétuellement de cognements, de portes qui claquent, de tables qu’on tire, de fauteuils qu’on déplace, de plateaux qu’on lance : de jour comme de nuit, je crains que le plafond ne s’écroule. Dans ma seconde chambre, je ne m’apaise pas davantage, me battant avec la climatisation, m’insurgeant contre les effluves aigrelets des produits nettoyants que je juge responsables de mon indisposition persistante.
Certes, j’ai conscience de ma mauvaise foi, mais cela reste une conscience vague, qui ne m’éclaire pas sur ce qui m’arrive. Je ne détecte aucun symptôme de maladie en moi, je m’estime tout simplement fracassé. Pour éviter d’avoir à m’expliquer, je cesse d’ailleurs de communiquer avec ma famille, ce qui aggrave mon désarroi.
Je ne parviens quasiment plus à me hisser hors de ma couche. Mes lombaires se sont bloquées et les muscles de mes jambes ne me soutiennent plus, mon corps pesant trop lourd pour eux.
Que se passe-t-il ?
*
Chaque jour, je m’oblige à mettre le nez dehors. Automate rouillé de moi-même, je mime une vie normale.
Aujourd’hui, je me suis astreint à sortir tôt. Je marche à l’aube dans une Jérusalem quasi déserte et silencieuse. Volets, portes de bois laissent encore les boutiques en repos. En face du collège des Frères, un cafetier installe lentement les tables de sa terrasse tandis qu’un garçonnet joue sur un piano qu’on a déposé au milieu de la rue. Des livreurs apportent des packs d’eau, un fumet de pain cuit musarde dans l’air. Les chats de gouttière se chauffent au soleil naissant. La ville soulève doucement ses paupières.
À force de promenades contraintes, la Jérusalem que contient l’antique enceinte m’est devenue familière. J’y repère « mon » bistrot, « mon » restaurant, « mon » épicier, avide d’acquérir des habitudes, lesquelles me fournissent un ancrage rassurant.
Quelque chose frémit enfin en moi ce matin. Je m’assois sur des marches qui mènent à un hôtel particulier, m’empare de ce carnet et me résous à écrire. Comme toujours, le stylo devrait me dévoiler mes pensées les plus enfouies.
Et je comprends.
La chambre où je demeure prostré depuis une semaine, c’est ma grotte, ma grotte de Notre-Dame, celle de l’Annonciation comme de la Nativité, celle où j’accouche douloureusement d’un autre moi-même.
Le choc du Saint-Sépulcre – la présence de Jésus sous la forme d’une odeur, d’une chaleur, d’un regard –, j’en ai retenu les effets tant que durait le pèlerinage ; celui-ci terminé, j’y cède ; il me percute et se répercute, forçant le passage, brisant mille barrières, créant un homme nouveau.
J’avais négligé la révolution d’une révélation. Elle s’accomplissait au fond de moi. S’ouvrir à une réalité transcendante étonne d’abord, détruit ensuite. Il faut se reconstruire, tout repenser, modifier son vocabulaire, s’aboucher avec d’autres références. Changer.
Alors que j’imaginais mon esprit en sommeil, il déployait des efforts colossaux afin d’intégrer la grâce du Saint-Sépulcre, efforts qui affleuraient à peine à ma conscience.
Je coule des heures heureuses sur ce perron. Si je n’écrivais pas, on me prendrait sans doute pour un mendiant. À l’occasion, des touristes français ou québécois me reconnaissent et me saluent. Je les accueille avec un grand sourire. Nous échangeons quelques mots. Constamment revient cette question de leur part :
– C’est votre première fois en Terre sainte ?
– La première fois !
À quel point cela constitue une première fois, je ne peux le leur préciser. Oui, c’est la première fois que je saute d’un christianisme spirituel à un christianisme incarné. Oui, c’est la première fois que ma foi gagne cinq sens. Oui, c’est la première fois que je me sens autant aimé. Et autant disposé à aimer.
C’est la première fois pour toujours.
La première et définitive fois.
Ma fois.
*
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
Voilà ce que Jésus demandait aux hommes qu’il croisait.
En chacun de nous, Jésus existe sous la forme de cette question.
*
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
À cette question de Jésus, on perçoit clairement qu’il n’existe que des réponses subjectives.
*
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
À cette adresse de Jésus aux curieux et aux badauds, j’ai, au cours de ma vie, apporté pour ma part quatre réponses : un mythe fut la première, un prophète la deuxième, un philosophe la troisième, le Fils de Dieu la dernière.
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
Un mythe, soutenais-je durant ma jeunesse.
Mon environnement athée faisait en sorte que cette réponse jaillissait spontanément. Avant même que je me sois posé la question, je connaissais la réponse. Cette aisance à savoir sans chercher, cette promptitude à affirmer, Platon la nommait la doxa, l’ensemble des opinions, les modernes l’appellent l’idéologie.
Je n’avais été informé sur Jésus que par une mentalité hypercritique qui, depuis le e XVIII siècle, lui avait réglé son compte : le destin de Jésus se réduisait à un tissu d’invraisemblances. La manière de raconter sa naissance, ses miracles, sa résurrection se rattachait à la fabrique des légendes et en recyclait certaines. Jésus n’avait rien écrit, aucun document, nulle trace archéologique n’attestaient son existence. Les sources – Évangiles, Épîtres – avaient été rédigées des décennies après sa prétendue transfiguration et se révélaient toutes chrétiennes. Hormis Flavius Josèphe en 95, pas un historien, ni le moindre Romain, Grec ou Juif, n’en parlait. Bien après les faits, Tacite, Pline le Jeune, Suétone consignèrent l’arrivée des chrétiens, décrits comme une secte venue du Moyen-Orient. Bref, si le christianisme avait bien existé, ce n’était pas le cas de Jésus ! Privé d’un fondateur réel, cette religion délégitimée reposait sur un malentendu.
J’éprouvais du bonheur à répéter cela, je me pensais très intelligent, et surtout supérieur à tous ceux qui, pendant deux millénaires, avaient accordé leur crédit à ces balivernes. Au fond, j’appartenais à une élite qui avait enfin ouvert les yeux et remis en cause le fondement vicié de notre civilisation. Avant moi, que des abrutis, des crédules, des obscurantistes ! Aujourd’hui, je repère aisément cette même ivresse condescendante dès que j’observe certains complotistes.
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » demandait Jésus.
Un prophète, concédais-je lorsque j’avais vingt ans.
Concernant Jésus, j’avais quitté les thèses mythistes qui avaient façonné mon enfance. En humaniste, je m’intéressais aux religions. Je ne doutais plus de l’existence historique de Jésus et je le considérais comme un des piliers de la pensée monothéiste.
Du fond de mon athéisme, je le jaugeais avec l’œil du juif ou du musulman, je décelais en lui un prophète puissant, inspirant, éclairant, sûrement pas le Messie, encore moins le Fils de Dieu. Au reste, il m’attendrissait, car il s’avérait une victime. De qui ? Des prêtres du Temple et des Romains, mais surtout de lui-même : il avait tellement cru, le pauvre, à sa messianité, qu’il en était mort jeune au prix d’horribles souffrances ! Il avait péri de son rêve dans son rêve. Son histoire s’arrêtait sur la Croix. Je n’allouais évidemment pas le moindre poids à la Résurrection.
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » insistait Jésus.
Un philosophe assurément, affirmais-je avec admiration pendant que j’accomplissais mes études de philosophie. L’original de Nazareth avait gagné un nouveau statut, haut, noble, universel, mon intelligence lui tendait l’oreille. Avec quelle force il avait remis en question les habitudes de son temps, ses préjugés, ses impensés, ses pièges ! « Aimez-vous les uns les autres. » Je n’avais pas besoin d’avoir la foi pour entendre une partie de son message, révérer ses vertus, vibrer face à l’étendue de sa sagesse, me conformer à l’essentiel de ses valeurs. Il représentait pour moi le philosophe intuitif, celui qui formule de manière fulgurante ses pensées ou les exprime en paraboles, « le philosophe suprême », ainsi que l’écrivait Spinoza, voire simplement l’homme suprême.
Distinguant foi et fidélité, je me détournais de la foi dans le Christ, mais je témoignais une certaine fidélité au christianisme.
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
Le Fils de Dieu, en viens-je à murmurer aujourd’hui.
Quel défi !
Pour lui de l’être. Pour moi de le croire. Depuis que je l’ai rencontré au Saint-Sépulcre, que j’ai senti son odeur, sa chaleur, son regard, il m’apparaît tout à la fois homme et Dieu. Voilà ce que m’offre l’expérience de Jérusalem : j’éprouve ce que je ne peux conceptualiser.
Je ne comprends pas davantage le mystère qu’avant, mais je le perçois intensément. Ma foi est devenue un assentiment au réel.
*
Désormais je parcours les rues de Jérusalem en m’aventurant bien au-delà de l’antique enceinte. Je marche, je me perds, j’emprunte les tramways, je m’égare et recours aux taxis sitôt que je suis trop désorienté. Nous nous apprivoisons, Jérusalem et moi ; je ne sais qui s’est donné le premier, elle ou moi.
Cependant, je constate avec dépit qu’il n’y a pas foison de librairies, ici. « Pourquoi donc ? revient persifler le voltairien en moi. Seul le Livre compte ? » En revanche, les tatoueurs pullulent. Ils exercent leur art au moins depuis le Moyen Âge puisqu’on a exhumé les corps de nobles chevaliers chrétiens marqués d’une croix de Jérusalem à l’épaule. Aujourd’hui la tradition perdure et se démocratise. Pour ma part, comme je préfère inscrire mon pèlerinage dans mon âme plutôt que sur ma peau, je reste un moment, par curiosité, devant l’une de ces échoppes à regarder entrer et sortir les touristes qui affluent.
Souvent je croise dans les avenues de jeunes Israéliens d’origine française qui m’interpellent, évoquent les romans qui leur ont plu, la pièce Le Visiteur qui s’est jouée à Tel-Aviv. À l’évidence, ils additionnent les cultures, habités par une double joie, celle de résider ici, celle d’entretenir une relation forte avec la France.
Intellectuellement, je me juge encore en convalescence. Tout se bouscule en moi et se recompose. Alessandra Buzzetti, journaliste italienne aussi vive que sagace dont j’adore la compagnie, amie de Lorenzo Fazzini qui enterre sa mère en Italie, m’organise des rendez-vous féconds. Ainsi avec le patriarche de Jérusalem, Mgr Pizzaballa, ou bien le père Neuhaus, qui répondent à mon appétit de comprendre, nourrissent ma réflexion avec autant de culture que d’élévation spirituelle. Marie-Armelle Beaulieu, rédactrice en chef de Terre Sainte Magazine, passionnée et charismatique, m’ouvre des portes secrètes de Jérusalem. Puis, chaque soir, au crépuscule, mes jambes me conduisent vers le Saint-Sépulcre ; je m’arrête au milieu de la placette, m’y pose, assis sur une marche, voire à même le sol. Je médite, je prie. Jamais je ne franchis le seuil de la basilique.
Pourquoi ne pas y entrer ? Je crains de m’y brûler de nouveau et je ne sollicite plus rien. Venir ici, demeurer humblement devant le portail me suffit. À quelques mètres du lieu sacré, je me réchauffe au souvenir de la révélation qui me combla, et renouvelle, jour après jour, le témoignage de ma gratitude infinie.
Un homme en tunique blanche, pieds nus, barbu et chevelu, dont le regard tendre illumine son visage, se faufile entre des groupes de badauds. « C’est Jésus », murmurent les touristes qui le voient traîner à la remorque des processions ; moqueurs ou apitoyés, tous repèrent en lui un fou qui se prend pour le Christ. Ce soir, trois Israéliens me l’ont décrit atteint du « syndrome de Jérusalem », ce trouble psychique qui frappe certains touristes de bouffées délirantes. Qu’on soit juif, musulman, chrétien, athée, on commence toujours par rêver de Jérusalem. Elle constitue un territoire de fantasmes avant qu’on touche sa réalité. La crise, m’ont-ils précisé, procède de la frustration : heurtés que la ville ne se montre pas à la hauteur de leurs expectations, des fidèles, à la suite d’un choc profond, font une expérience mystique. Un hôpital à Ein Kerem traite d’ailleurs ces malades.
J’ai arboré un air docte, mimé l’approbation, feint la connivence, pourtant, à l’intérieur, j’ai souri : ils me parlent de moi ! Si je leur racontais ce que j’ai confié à ce carnet, sans coup férir ils estimeraient que cela relève d’une pathologie et ils m’enverraient en consultation. J’ai attendu que nous nous séparions pour m’en amuser franchement.
Cette expression, « syndrome de Jérusalem », n’a de sérieux que son apparence de jargon psychiatrique, car elle n’est pas scientifique, mais idéologique : elle présuppose l’impossibilité du mysticisme, le rejette systématiquement, impliquant que rien n’existe en dehors de ce que le matérialisme appréhende. Pure vision de l’esprit, chimère, elle le limite, voire l’ampute. Oh, je ne nie pas la folie, ni que l’hôpital d’Ein Kerem ne reçoive des hallucinés, des psychotiques ; je m’interroge sur les frontières de la folie. Indigné qu’on y fourre tout ce qui dépasse l’entendement commun, je réclame qu’on distingue une altération de la perception et la saisie d’une transcendance.
Du coup, j’apostrophe le « Jésus » du Saint-Sépulcre. Américain né au Michigan, James ne se figure pas du tout remplacer le Christ, il s’est mis à son écoute. Il a quitté une existence qui ne le satisfaisait pas pour se comporter ici d’une manière proche de l’Évangile, en vivant à la grâce de Dieu. Il ne mendie pas, refuse l’argent, néanmoins accepte un repas, une nuit à l’auberge, une bonne douche, des lessives. Quand on le pointe du doigt en chuchotant « Jésus », il se réjouit de faire penser au Seigneur par sa simple présence, guère davantage. Aucune confusion mentale ne l’affecte. Nous devenons camarades. Vu la douceur qui le caractérise, avec qui ne le serait-il pas ?
*
Tant de pays en un seul ! Cette terre n’a pas une histoire, mais plusieurs, selon qu’elle est considérée par les juifs, par les chrétiens, par les musulmans, selon qu’elle est envisagée du point de vue babylonien, romain, ottoman, français, anglais, arabe, israélien. Comment ramener de si nombreux pays à un unique pays ? Qu’écrire de ces histoires pour composer un roman cohérent ?
Le monde entier s’est donné rendez-vous ici.
*
Je suis un pèlerin d’aujourd’hui, pas d’hier.
Le pèlerin d’antan, sûr de sa foi, issu d’un univers profondément religieux, venait se frotter à ce qu’il connaissait déjà.
Le pèlerin du présent, plus fragile, souvent isolé, issu d’une société sécularisée globalement athée, se présente démuni face à une source inconnue dont il espère beaucoup, soit un renforcement, soit un renouvellement, soit l’éveil de sa foi.
*
Les Babyloniens, les Romains, les Ottomans, les Britanniques : Jérusalem a toujours servi de joyau sur des couronnes impériales !
J’en parlais aujourd’hui avec le grand historien Vincent Lemire, qui, par bonheur, se trouvait encore à Jérusalem, au Centre national de la recherche scientifique, avant de rejoindre la France demain. Il m’expliquait l’intérêt de la contribution que lui et ses collègues apportent ici.
Jérusalem est davantage chargée de mémoriel que d’historique. Les commémorations des différentes spiritualités ou diverses nations finissent par peser trop lourd. Or l’étude du passé est en mesure de déminer des frontières identitaires qui se sont instituées récemment. Les mondes religieux montraient plus de porosité entre eux autrefois, et certaines transgressions s’avéraient fréquentes – ainsi les musulmanes se rendaient sur la tombe de Marie pour lui réclamer un enfant. En accord avec le diagnostic de Vincent Lemire, j’apprécie également son ordonnance : la guérison de la mémoire par l’histoire.
*
L’École biblique et archéologique de Jérusalem, où j’achève mon séjour, se révèle un cadeau. Située près de la porte de Damas, elle se dresse, élégante en dépit de sa masse, au milieu d’un parc où culminent des palmiers, occidentale et orientale simultanément, ou plutôt un rêve d’Orient que ferait l’Occident.
Voici l’endroit où je terminerai ma mue. Aussitôt je m’y installe entre quatre pôles : ma chambre, la bibliothèque, le réfectoire, la chapelle avec les vêpres.
Ma chambre, large, voûtée, comprend deux lits et deux bureaux. Donnant sur un jardin exotique, les fenêtres en ogive encadrent la table où je remplis ce carnet. D’une façon inusitée, j’ai éprouvé en y entrant un sentiment de familiarité intense, fulgurant ; des ondes de plaisir m’ont immédiatement envahi.
La bibliothèque à l’entresol contient trois cent mille volumes et constitue un trésor internationalement envié par les chercheurs biblistes. Le simple fait de m’y asseoir me paraît un privilège. J’y passe des heures exaltantes à lire les textes de pèlerins juifs, musulmans et chrétiens, qui se rendirent à Jérusalem à partir du e III siècle.
Le réfectoire quant à lui m’offre de bavarder avec les frères dominicains, des novices ou d’autres, plus burinés. Nos conversations y sont minutées, mais riches. Le frère Jean-Jacques Pérennès, directeur de l’École, m’accueille chaleureusement, me relate ses expériences moyen-orientales, me décrit la vie communautaire « très abrasive » qui nettoie chacun de son ego. Et le frère Jean-Baptiste Humbert, dont les yeux bleu turquoise auraient pu le transformer en star de cinéma, éminent archéologue, m’expose sa détestation de Jérusalem : « Non seulement tout y est outré, mais tout y est faux. Voici une ville qui célèbre un temple disparu, un tombeau vide et un rocher caché à l’attribution douteuse. » Il semble tant se distraire à me provoquer avec des déclarations à l’emporte-pièce que j’en conclus qu’il me met à l’épreuve davantage qu’il ne me livre ses convictions.
Le soir venu, je me précipite à la chapelle pour suivre les vêpres. Très ritualisées, elles enchaînent chants, lectures, prières, et, comme d’habitude, me rejettent constamment sur la berge, perdu, dépassé. Cependant, je m’accroche. Au cœur de cette église où la lumière naturelle ne pénètre plus, je vibre à l’écoute des mélopées apparentées au grégorien, en mesurant l’harmonieuse et soudaine unité des frères, très surprenante depuis qu’au cours des repas j’ai découvert leurs caractères bien trempés. L’effet des vêpres persiste et augmente : de jour en jour, je me rapièce, je recolle les morceaux, j’unifie ma pensée, je trie l’essentiel et l’accidentel, je prie.
Souvent, je me lève à l’aube pour participer à la messe de sept heures trente. Je suis saisi par une fringale d’eucharistie.
*
J’ai déniché dans ma mémoire d’où vient le sentiment de familiarité que j’éprouve lorsque j’occupe ma chambre de l’École biblique.
C’est le souvenir d’un rêve…
Pendant des décennies, une scène me revenait en songe : j’étais plus âgé, je demeurais assis dans la cellule d’un monastère, entre des murs crépis à la chaux, sous la lumière éblouissante qui tombait de deux fenêtres en ogive. Le tableau me représentait entamant ma vie nouvelle au cœur d’un couvent. À l’époque, quoique intrigué, je chassais ces images nocturnes d’un revers de main.
Aujourd’hui, j’ai atteint l’âge que me prêtait ce rêve et je me tiens dans son décor.
*
Chaque religion met une vertu en avant : le respect pour les juifs, l’amour pour les chrétiens, l’obéissance pour les musulmans, la compassion pour les bouddhistes.
Des quatre, la proposition chrétienne s’avère la plus folle. Quoi, aimer tout le monde ? Aimer chacun ? Les étrangers, les salauds, les avares, les traîtres, les indifférents ? Porter dans son cœur ses ennemis, voire ses bourreaux, tel Jésus cloué à sa croix ? Chérir son assassin ? Cela relève de l’impossible… On ne peut plus drastiquement contrarier nos réflexes naturels de peur, de prudence, de protection. Aucune doctrine n’a jamais suggéré une pareille refonte, assortie d’un romantisme exalté autant qu’exacerbé.
Or le christianisme ne s’arrête pas là, il persévère dans l’outrance. Non seulement il nous invite à l’impossible, mais il nous convie à l’impensable : il demande d’admettre que Dieu s’est fait homme, qu’il a souffert pour nous avant de mourir et de ressusciter. Cette irrationalité conduit l’esprit au bord des abîmes.
Si tout culte se fonde sur des révélations, le christianisme perpètre un attentat supérieur contre l’intellect : l’Incarnation.
Je comprends les résistances des juifs, des musulmans, des athées au christianisme. Tout en troublant l’ordre pratique basé sur les intérêts matériels et la crainte des dangers, il choque l’intelligence. Blaise Pascal le disait clairement : invisible, Dieu était bien plus reconnaissable que lorsqu’il s’est rendu visible. Quel paradoxe ! Nous croyons en un Dieu absent plus aisément qu’en un Dieu qui descend parmi nous. Mieux vaut attendre le Messie que l’accueillir. Considérer Jésus comme un prophète, un sage, un imposteur rassure le sens commun.
La manière qu’eut Jésus de se perpétuer parmi nous a donné lieu à un étonnant rituel. « Et enfin quand il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses Apôtres, de demeurer avec les hommes jusqu’à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, savoir sous les espèces de l’Eucharistie. » Au fur et à mesure de ce voyage, rien n’a pris plus d’importance que le moment où je reçois et ingère l’hostie, ce secret dont Dieu se voile et par lequel il se dévoile : je célèbre mystérieusement un mystère.
Depuis que j’ai perçu la présence de Dieu doté de chair et sang au Saint-Sépulcre, son odeur, sa chaleur, son regard, j’ai déposé les armes, j’ai remisé l’ironie, le sarcasme, la critique. Je m’abandonne avec humilité à ce qui me dépasse.
*
Fatigante Jérusalem… Chaque jour, tandis que je l’arpente, elle me demande :
– Qui es-tu ?
*
Logeant près de la porte de Damas, ce point névralgique entre le quartier musulman, le quartier chrétien et les immeubles que rachètent peu à peu les Juifs, je perçois les tensions qui électrisent la population. Certains sont exaspérés, d’autres exaspérants, beaucoup cumulent ces deux extrêmes, et tous ont les nerfs à vif. Comme eux, cette ambiance crispée m’affecte. Partout la méfiance, partout la crainte, partout des hommes massifs, au visage fermé, concentrés sur leurs oreillettes, ou bien de jeunes soldats plus décontractés mais armés jusqu’aux dents. Côtoyer en permanence cette haine des uns envers les autres m’épuise. L’hostilité nous prend tous en otage. Elle nous use.
Au reste, l’état de paix larvée m’étonne davantage que celui de guerre larvée. Cela devrait exploser de façon plus criante… Faut-il que les humains aient, gravée en eux, la nostalgie de la paix pour ainsi refuser de céder à l’irrémédiable !
Ce matin, je pars rejoindre Guila et quelques amis à Tel-Aviv, histoire d’explorer cette capitale que je me suis contenté de survoler le jour de mon arrivée.
Dès que je saute dans le train, j’ai le sentiment d’une délivrance. « Adieu, Jérusalem, qu’il est bon de te quitter, je ne te supporte plus, tu m’étouffes. »
Je coule ensuite une journée délicieuse à Tel-Aviv, goûtant son atmosphère détendue, sa fluidité, sa modernité, sa tolérance. J’admire l’ardeur avec laquelle cette ville s’est construite. Quelle magnifique réussite !
Et cependant à la nuit tombée, lorsque je retrouve Jérusalem et entrouvre la grille de l’École biblique, une poussée d’allégresse me surprend. « Bonsoir, Jérusalem, tu m’as terriblement manqué, je l’avoue. Bien que tu me perturbes, tu me captives. Je ne partirai plus. »
*
Bénéfique Jérusalem… Chaque jour, alors qu’elle me demande qui je suis, je lui réponds désormais :
– Je suis moi comme jamais.
*
Avant-dernière journée. J’ai décidé de me rendre à Yad Vashem, l’Institut international pour la mémoire de la Shoah.
Depuis un mois, j’ai constamment repoussé cette visite. D’abord parce que je redoutais un débordement d’émotions. Ensuite parce que je présumais qu’elle ne m’apprendrait pas grand-chose dans la mesure où j’ai scrupuleusement étudié cette période noire de l’histoire européenne, par intérêt intellectuel puis pour rédiger certains de mes livres, La Part de l’autre, mon roman sur Hitler, L’Enfant de Noé, qui chantait les louanges d’un Juste, le père André, lequel avait caché en Belgique une centaine de filles et de garçons juifs pendant la guerre.
Sur le premier point, j’avais raison : j’en sors brisé, sonné, muet, hagard. Des photographies de charniers, d’innocences bafouées, celle d’un soldat qui tire à bout portant sur une femme en train de protéger son bébé, ces horreurs me sidèrent des heures durant. Comment l’humanité peut-elle à ce point se retirer de l’humanité ?
La clé de cette nation se trouve là : Israël résulte de cette violence, l’extermination systématique des Juifs par les nazis. Un traumatisme l’a fondée. Comment cette brutalité n’aurait-elle pas encore des répercussions ? Comment ne pas réagir par la force quand on a été victime d’une force écrasante, nihiliste, sans compromis ? Adoptera-t-on l’angélisme après avoir échappé miraculeusement au néant et vu mourir les siens ? Non seulement ce peuple vaincu a besoin de victoire, mais désormais l’essence de l’âme juive comprend la crainte permanente de sa destruction.
Si rien ne légitime la violence qu’inflige parfois le gouvernement d’Israël aux populations arabo-musulmanes, l’Histoire l’explique. Attention cependant : expliquer ne revient pas à justifier.
Je m’attarde, pensif, confus, dans le jardin que chauffe un soleil insouciant. Avant de partir, je traverse la boutique du musée, car l’encre de mon stylo est bientôt tarie. Là, le destin me fait un clin d’œil : dans le rayon français de la librairie, où l’on ne propose qu’une dizaine de livres, traduits des meilleurs auteurs israéliens, j’ai l’émoi de voir apparaître mon nom, puisque j’ai rédigé la préface du Journal d’Anne Frank. Je prends ce signe pour un encouragement à ne pas lâcher ma plume.
*
À l’École biblique et archéologique de Jérusalem, le frère Jean-Baptiste Humbert, homme de fouilles autant que de réflexion, me consacre un moment avant mon départ. Il me reçoit dans son antre, au fond de la cour, un bâtiment où s’entassent mille vestiges, des pierres, des manuscrits, un bric-à-brac qui s’apparente à un cabinet de curiosités. N’étaient quelques ordinateurs qu’utilisent de jeunes doctorants, je me croirais dans le bureau d’un explorateur à peine rentré de lointains voyages. Il me désigne un coin, au fond du local, un vague sourire aux lèvres.
– Voyez ma déformation professionnelle, s’exclame l’archéologue, je n’ai pas pu m’empêcher de creuser.
Son doigt m’indique un trou circulaire qui emmène, par un escalier en spirale, à une grotte excavée où il s’est aménagé un salon.
J’aime sa rude gentillesse. Après avoir testé mes compétences bibliques, il engage la conversation. Nous discutons assis sur des coussins de Bédouins aux motifs exubérants, en savourant un café, tandis qu’il fume un cigarillo dont l’odeur m’enivre. Je l’écoute avec passion. Durant des décennies, ce savant, qui par ses recherches a fourni des éléments tangibles à la connaissance du passé, a déshabillé la Bible de son merveilleux. Elle n’en est que plus belle.
*
Je pensais traverser Jérusalem : Jérusalem m’a traversé.
*
Je m’escrime à fermer mes valises. Comme moi, elles sont plus pleines qu’au départ.
Le téléphone sonne, affichant le nom de Lorenzo Fazzini.
– Allô, Éric-Emmanuel ? Le Pape François t’attend.
*
Me voici de retour chez moi. Douceur de retrouver ma famille…
Avec Machka, notre chienne, une jeune labrador noire, nous célébrons notre bonheur en reprenant nos balades, chaque jour plus longues, à travers les champs et les bois du Hainaut qui entourent la maison. Nous folâtrons, elle la truffe à terre, moi le nez en l’air. Certes, nous ne sillonnons pas la même forêt, la sienne se renifle, la mienne se contemple, mais régulièrement un échange de regards, un plissement des paupières, un sourire manifestent notre délectation de cheminer côte à côte.
Le ciel se charge en traînées de fumée noire. L’odeur triste de l’automne, mêlant le pourrissement des champignons à la décomposition des feuilles, imprègne l’atmosphère humide. Au bas du vallon, près de l’étang gris, monte une clameur. Piaulant, gloussant, caquetant, des oies sauvages s’élèvent à coups d’énergiques battements, obscurcissent l’horizon, forment une nuée qui se métamorphose peu à peu en escadron, puis brusquement, telle une horde de cavaliers qui se sont assurés de leur position en selle, elles filent en direction du sud-est, vers un lointain plus ensoleillé. Je n’y avais pas pris garde jusqu’ici ; maintenant je sais où elles vont : en Israël.
Moi, demain, je m’envole pour Rome.
J’ai rendez-vous avec le Pape François.
*
Soirée romaine, délicieuse et raffinée, comme seule cette ville en procure. Dans un restaurant-librairie à l’éclairage feutré, nous nous régalons de plats, de vins autant que de conversations. Sandra et Sandro Ferri, mes fidèles éditeurs, dont la maison E/O, créée par eux, porte haut le drapeau de la littérature européenne en Italie et aux États-Unis, m’ont invité, ainsi que divers responsables de la communication vaticane, Andrea Monda, directeur de L’Osservatore Romano, Paolo Ruffini, préfet du dicastère pour la communication du Saint-Siège, et le cher Lorenzo Fazzini, géant passionné par les lettres, bouillonnant de projets. Les idées fusent au sein d’une vraie chaleur humaine.
Sandro me pousse à parler de mon voyage, du livre que je pourrais éventuellement en tirer. Intimidé, je me réfugie derrière une boutade :
– Jésus n’a jamais commis de livre. Il était bien trop parfait pour écrire des livres.
– Mais justement toi, tu es suffisamment imparfait pour en écrire ! réplique Sandro.
Nous rions. Cette simple phrase m’a délivré. Mes défauts et mes défaillances, lesquels me semblaient jusqu’ici des obstacles à la rédaction d’un tel récit, fondent à présent ma légitimité. Pèlerin parmi les pèlerins, je dois livrer le témoignage de ce que j’ai vécu, un témoignage humain, forcément défectueux et fragmentaire. Du coup, je leur annonce le titre auquel j’avais pensé pendant mon séjour en Terre sainte, avant d’être effarouché par l’entreprise : Le Défi de Jérusalem. Aussitôt, chacun le commente et le traduit en plusieurs langues.
Sandra remarque qu’une sorte d’inquiétude m’absorbe, malgré la vivacité de la discussion.
– Prêt à rencontrer le Pape ? susurre-t-elle, le visage éclairé par un tendre et malicieux sourire.
Cette question, qui touche juste, me transit d’émotion. Mes yeux s’accrochent au lustre, y cherchant une réponse, ma bouche bafouille des mots dépourvus de sens, ma respiration se bloque. Ai-je déjà été aussi intimidé ?
*
Cette nuit, alors que je suis depuis longtemps couché à l’hôtel Sant’Anna, qui jouxte le Vatican, un homme ouvre la porte de ma chambre et avance de deux pas.
– Éric ! s’exclame-t-il.
Sa haute silhouette se découpe devant l’entrée, larges épaules sur un corps mince, mais la pénombre m’empêche de discerner ses traits.
– Éric !
La fermeté de sa voix timbrée, équilibrée, me frappe. Je me redresse, repousse mes oreillers, le fixe.
Il a disparu. Je me suis réveillé. Je consulte l’heure sur mon téléphone : six heures trente. Excessivement tôt.
Je me rallonge, me blottis au creux de la couette, intrigué, heureux. Qui était l’homme de ce rêve ? Il me rappelait mon père par sa façon de prononcer mon prénom, mais aussi Jésus par son allure, oui, son profil correspond à peu près à celui dont j’ai senti l’odeur, la chaleur, le regard au Saint-Sépulcre.
Le son de sa voix résonne à mes oreilles, la fermeté de son écho provoque en moi des ondes de plaisir. Est-ce une vision, une émanation de mon père, de Jésus ?
Cet épisode, je ne le consignerai pas dans mon livre. Pour qui me prendrait-on ? Un cerveau ouvert à tous les vents…
*
Tous les vents de l’Esprit…
Aujourd’hui, en Occident, on tient plus que jamais en piètre estime l’imagination, que l’on nomme dédaigneusement la folle du logis. Nos ancêtres prétendaient, eux, que les dieux utilisaient ce véhicule pour s’introduire en nous.
Ne limitons pas l’esprit à la raison.
Ne réduisons pas notre vigilance à l’unique surveillance policière de l’entendement. L’attention mobilise d’autres ressources : l’intuition, la sensation, l’imagination. Je revendique le droit d’exercer des formes de vigilance multiples.
– Éric ! claironne la silhouette qui m’est apparue tout à l’heure.
Elle m’ordonne de foncer à mon proche rendez-vous.
*
Pour franchir les portes du Vatican, il faut être équipé. D’un laissez-passer et d’une provision de temps.
Je présente l’invitation armoriée aux gardes suisses qui surveillent les frontières de l’État, les accès au palais. À la porte Sant’Anna, les jeunes soldats gantés à la tournure élancée sont vêtus d’un uniforme indigo, finissant au cou par une gorgerette blanche, dont le pantalon s’arrête au genou afin de laisser place à des chaussettes qui flattent le mollet. Ceux du palais m’épatent plus encore avec leur costume panaché à culotte bouffante, rayé de rouge, de bleu, de jaune, les couleurs des Médicis. Cette distinction coquette procède d’une autre époque. Laquelle ? Celle des contes…
Lorenzo Fazzini, qui m’accompagne, a souhaité que nous ayons une heure et quart d’avance. La suite démontre la justesse de cette précaution. Bien que je me trouve dans le plus petit État du monde, j’ai l’impression d’arpenter le plus grand bâtiment du globe tant, au Vatican, les galeries succèdent aux couloirs, les halls aux vestibules, les salles d’attente aux salles des pas perdus, les salons aux salons. Tandis que je déambule au milieu de pièces somptueuses, riches en œuvres d’art depuis les sols en marbre polychrome jusqu’aux plafonds à caissons dont chacun mériterait que je me dote d’ailes pour mieux l’admirer, je me dirige paradoxalement vers celui-là même qui assiste les migrants, qui vole au secours des pauvres, qui dénonce l’inhumanité du capitalisme, qui nous exhorte à guérir de la fièvre du profit, un vicaire qui, hier en Argentine, aujourd’hui au centre de la chrétienté, lutte auprès des humbles et des humiliés. J’ai ouï dire qu’il n’apprécie guère ce faste et le subit davantage qu’il ne s’en repaît ; il le respecte dans la mesure où il respecte une histoire dans laquelle il s’inscrit provisoirement. La veille, il a dispensé sur la place Saint-Pierre mille repas pour les nécessiteux, collation qu’il a partagée avec eux.
Maintenant, nous patientons d’antichambre en antichambre. Tous les quarts d’heure nous progressons. La bibliothèque papale se rapproche. Des monseigneurs alertes, bagués, élégants, silencieux, circulent furtivement, appelés par des besognes dont j’ignore tout. Le raffinement de leur tenue me méduse quoiqu’ils l’estompent par un sourire plus éclatant que les soies noires ou fuchsia des soutanes et des ceintures.
Je stationne à présent derrière l’ultime porte. On s’enquiert de déterminer en quelle langue nous communiquerons et nous tombons d’accord : le Saint-Père comprend le français, de mon côté je comprends l’italien, nous échangerons donc ainsi.
Bruissements derrière les battants. Cela s’agite. Voici mon tour.
Dès que le Pape François apparaît, tout change. Le cérémonial par lequel on accède à lui s’efface. Son regard clair, sa bonhomie bienveillante réchauffent aussitôt l’atmosphère. Ni l’âge ni les tourments physiques ne ternissent son visage rayonnant. Selon moi, ce n’est pas le jour de la place Saint-Pierre filtrant à travers les fenêtres qui illumine la pièce, mais lui.
Voilà que, les photographes et les caméras éclipsés, il me faut lui parler, moi qui aspire à l’entendre. Il m’y encourage. Je constate vite que son écoute s’avère aussi profonde que ses mots ; ses discours et ses silences incitent l’interlocuteur à accoucher du meilleur. Alors que, face à lui, je me juge dérisoire et inabouti, un croyant lacunaire, il me dévisage comme un être parfait qui vaudrait son intérêt attentif. Sa bienveillance m’apaise, me grandit. Je me lance, dévoile mes conceptions, mes interrogations. J’ose lui raconter mon long cheminement de l’athéisme à la foi, que marqua la révélation dans le désert du Sahara. Au nom de Charles de Foucauld, il frémit, ses prunelles brillent d’un éclat très spécial, la joie s’empare de lui et l’inonde. À peine ai-je employé l’expression « nuit de feu » qu’il me cite en français, avec un tendre respect, les phrases du mémorial où Blaise Pascal transcrivit sa conversion mystique. En dernier lieu, je lui narre ma récente expédition en Terre sainte. Il rebondit à chaque réflexion, il rebondit haut, bien plus haut que moi, aux étages élevés que sa pensée habite.
– Beaucoup d’entre nous reçoivent une révélation, conclus-je, mais nous n’y sommes pas disposés. Nous la rangeons dans une poche et l’oublions. Nous n’acceptons pas la révolution de la révélation.
Le balancement lui plaît. Il me confirme que souvent, parmi nous ou en nous, Dieu ne parvient pas à passer. Or nous devons le laisser passer. Il nous faut desserrer tous les freins, fermeture, urgence, certitude, domination.
Le Saint-Père répond avec franchise, humour, aux diverses questions que je lui pose. Le souci de son ministère, son écrasante responsabilité n’ont pas usé sa liberté. Jérusalem se donnant comme le seul lieu de pèlerinage légitime pour les trois monothéismes, judaïsme, christianisme, islam, nous examinons la spécificité de chaque confession. Tandis que je m’étonne que l’œcuménisme naisse la plupart du temps d’un désir catholique, orthodoxe ou protestant, que la main tendue aux autres religions vienne plutôt d’un pape que d’un imam ou d’un rabbin, il le justifie par l’Histoire et la doctrine. Le christianisme ne s’est pas toujours montré à la hauteur de ce qu’il prône, excluant, conquérant, massacrant ; à lui de reconnaître ses fautes et de mettre à profit les leçons de ses erreurs. Le cœur même du message chrétien est l’amour, la préoccupation de l’autre, son accueil. Derrière ce qu’il professe, je décèle notre cher Charles de Foucauld et ce que ce dernier concevait par la mission : témoigner. Pas convertir. Se régler sur la « vie de Nazareth »… Semer. Pratiquer l’enculturation. Il ne s’agit pas de rendre tout le monde chrétien, mais de se conduire en chrétien. Un chrétien mène un perpétuel apostolat puisqu’il incarne des vertus.
– C’est vraiment chrétien d’aller vers celui qui n’est pas chrétien.
Cela ne m’a pas échappé : à plusieurs reprises, le Pape François a insisté sur l’obligation évangélique de se rendre au-devant des autres, cette « mission » mal comprise jadis lorsqu’elle avait viré à la conquête impérialiste, qui regagne désormais son sens originel. « Nous sommes tous des missionnaires », martèle-t-il.
Notre demi-heure d’entretien se termine. Il se lève et me raccompagne, ce qui, vu l’étendue de la pièce, représente une distance excessive pour un homme qui souffre de difficultés à se déplacer. Je proteste, il s’obstine. On ne résiste pas à l’autorité de sa gentillesse. Sur le seuil, il se penche, incline la tête et me glisse à l’oreille :
– Priez pour moi.
Surpris, je crains de n’avoir pas saisi et lui demande de répéter.
– Priez pour moi, chuchote-t-il à nouveau.
Des larmes me montent aux paupières. Fils de kinésithérapeute, j’ai le réflexe immédiat de regarder la canne qui le soutient, puis ses genoux et ses hanches qui le persécutent. Il devine ce que j’imagine et sourit. En m’attrapant la main, il me rassure.
– Non, non, pas ça.
Il désigne derrière lui l’immense bibliothèque, derrière elle l’immense Vatican, derrière encore l’immense chrétienté.
– La tâche est lourde, énorme. J’ai beaucoup à faire. Priez pour moi.
Ses yeux pleins de bonté précisent les mots : « Moi, j’importe peu, ne vous inquiétez pas. Priez pour le Pape et son magistère, pas pour Jorge Mario Bergoglio. Ma seule valeur découle du devoir qui m’oblige. Aidez à sa réalisation. »
Puis je déchiffre un second message sous le premier : « Aux yeux de Dieu, votre prière compte autant que la mienne. »
Je suis bouleversé.
En le quittant, j’ai le cœur transpercé. Pendant que je parcours en sens inverse les interminables couloirs versicolores du Vatican, je revois cet être de lumière, penché sur son bureau, qui parvient à transformer un palais en cellule monacale ; je songe à sa vie dédiée à l’Évangile, à cette force qui émane de lui, cette force qui vient d’ailleurs, dont il s’estime le simple vecteur, et je m’avoue que je l’aime, cet homme qui est totalement lui, et tellement plus que lui.
Quand j’emprunte les marches de l’escalier monumental, je conclus : ici décidément, Dieu est au travail.
*
Pourquoi partir ?
Je me le demandais il y a quelques mois, lorsque, à la perspective hasardeuse de pérégriner en Terre sainte, je préférais le confort de mon métier, fût-il parfois pesant. J’étais alors persuadé que mon esprit ne se nourrissait que de pensées et de livres.
Or il me semble évident aujourd’hui que l’esprit avance avec les pieds.
Marcher, s’épuiser, transpirer, découvrir, rencontrer, voilà ce qui, chaque fois, a suscité le renouvellement de ma vie spirituelle. Si je n’avais pas traversé le Sahara, je n’aurais jamais reçu la foi. Si je n’avais pas gagné Jérusalem, je n’aurais jamais perçu Jésus comme une personne et comme Dieu. Toujours, au cours de mon existence, des révélations m’attendaient au bout des routes.
Pourquoi partir ? Parce qu’il faut d’abord abandonner son cadre, perdre ses repères, se désenkyster de ses habitudes : cette rupture constitue une hygiène nécessaire. Le voyage exprime ensuite le respect de soi-même, le soin qu’on apporte à soi-même : consacrer du temps à la rêverie, à l’impromptu, aux sensations, aux sentiments. Enfin, il nous porte à ouvrir les bras, le cœur, l’intellect, à déverrouiller nos préjugés, à assumer notre faiblesse, à cultiver notre fragilité. Sans nos failles, comment la lumière passerait-elle ?
Le voyage coupe, disperse, recentre puis aboutit.
Qu’escomptais-je avant cette expédition ? Je l’ignore. J’ai été mû par une pulsion confuse, le pressentiment qu’il arriverait quelque chose d’important, peut-être la prémonition d’un rendez-vous. En tout cas, une fois parti, j’eus l’appétit constant de me montrer disponible, en situation de voir, d’entendre, d’apprendre.
Jésus, s’il fut Dieu, ne fut pas un Dieu vainqueur. Il n’échappa ni aux Romains ni au grand prêtre, il n’extirpa pas les clous de sa croix, il n’envoya aucun déluge pour punir ses bourreaux. Non, il périt et réapparut subrepticement, caché sous une capuche, murmurant à l’oreille des femmes, des marcheurs, de quelques disciples. Jésus n’est pas un Dieu triomphant, mais l’intercesseur qui fait triompher un Dieu d’amour.
L’Incarnation et la Résurrection relèvent du mystère, pas de l’énigme. L’énigme offre un problème que dénoue une solution – toute énigme expire. Le mystère soulève un problème qui n’obtient nulle résolution et, comme tel, nous donne à réfléchir, mieux même, à espérer…
L’humanité se divise entre ceux qui résolvent des énigmes et ceux qui demeurent à l’écoute des mystères.
On ne devient pas chrétien parce qu’on a élucidé le mystère du christianisme, on devient chrétien parce que l’on palpe ce mystère, qu’on le fréquente, qu’on s’en inspire et que, de son contact, on sort modifié. Si la foi chrétienne réclame au départ une intelligence persévérante – lire les Évangiles, les comparer, les interroger, les compléter –, elle la dépasse pour se muer en adhésion. Comment ? Mon expédition me l’a révélé.
Le christianisme est un mystère auquel il reste mystérieux de croire.
Au fond, il y a deux façons d’appréhender un voyage en Israël et en Palestine, deux manières aussi légitimes l’une que l’autre. Certains cherchent leurs racines dans la terre. Moi je les ai trouvées dans le ciel.
OceanofPDF.com