La vie rêvée des chaussettes orphelines

Marie Vareille · Chapitre 5 sur 9

Pages du PDF

La vie rêvée des chaussettes orphelines

2019 - Printemps

2019

 

PRINTEMPS

 

« Some days I’m so tired, I think of giving up,

 

Mornings get so gloomy, I can’t even wake up,

 

And then I hear something, the sound of a melody,

 

They say it’s not music, just the wind blowing through a tree,

 

But they’re wrong, I can hear it and it’s playing just for me. »

 

Scarlett S.R. and the Blue Phœnix, Don’t Give up on Me

 

OceanofPDF.com

De : Erika Spencer

À : Alice Smith

Le : 2 mars 2019

Objet :

 

Bonjour Alice,

 

J’ai fait quelques recherches, je sais désormais que vous travaillez à Paris, dans une start-up nommée EverDream.

Rappelez-moi, ma patience a des limites et vous les avez atteintes.

 

Erika Spencer

 

OceanofPDF.com

Journal d’Alice

 

OceanofPDF.com

Londres, 8 mai 2012

Cher Bruce,

Je sors d’une période sombre, mais je crois que je vais un peu mieux. Je fais mon deuil, dit

Dolores.

Maman m’appelle trois fois par jour. Un problème de santé l’a empêchée de venir me voir, mais

Scarlett est arrivée à la maison hier.

Elle s’est mise d’accord avec Oliver pour me faire la surprise. Je ne sais pas lequel des deux a

initié ce projet, mais tu admettras que j’ai de la chance de les avoir tous les deux dans ma vie. Elle a confié son chat, David Bowie, à une copine (elle s’est séparée d’Alejandro) et elle est montée dans le premier avion. Apparemment, elle a même catégoriquement refusé qu’Oliver lui paye son billet.

J’ai ouvert la porte de l’appartement et elle était là, avec ses Converse jaune fluo et son jean

déchiré. Elle a ouvert les bras et je me suis jetée dedans. Je ne sais pas laquelle de nous deux s’est mise à pleurer en premier.

Elle m’a préparé du thé pendant que je sanglotais sur le canapé, elle m’a tendu les Kleenex en

répétant qu’elle était désolée, que ce n’était pas juste. Elle m’a prise dans ses bras et bercée. Elle n’a pas essayé de trouver des arguments rationnels pour recoller mon cœur, elle ne m’a pas parlé de la femme sur quatre qui fait une fausse couche, du taux de succès des fécondations in vitro, du nombre de semaines de grossesse à partir desquelles on aurait le droit d’être triste, parce que le bébé est « vraiment » là. Elle ne m’a même pas dit que ce n’était pas de ma faute, parce qu’elle sait que cela reviendrait à supposer que j’ai une raison de me sentir coupable.

Elle m’a caressé les cheveux en fredonnant une chanson. Une chanson écrite spécialement pour

moi dans l’avion pour Londres, qui commence doucement, remplie d’amour et de douceur, et qui devient de plus en plus intense et rythmée pour finir en feu d’artifice. Au début, j’ai pensé que ce morceau ne lui ressemblait pas vraiment, mais elle me l’a joué plusieurs fois sur sa Phœnix, en l’améliorant au fur et à mesure et je me suis alors souvenue de ce qu’elle m’avait dit, petite, sur la plage de Narragansett : qu’elle voulait écrire des chansons qui commencent doucement et qui s’accélèrent ensuite. Cette chanson, Bruce, c’est exactement ça. Elle est magnifique. Je suis tellement fière de ma petite sœur, tu n’as pas idée.

Elle a attendu ce matin pour me parler des deux embryons restants et me demander avec

précaution si j’avais réellement envie d’abandonner. Peut-être qu’Oliver lui avait confié mon refus d’avoir cette discussion ou peut-être juste qu’elle s’inquiétait pour moi. Nous marchions dans Green Park, il n’y avait pas grand monde, un vieil homme sur un banc qui lisait The Sun et des écureuils qui accueillaient le début du printemps.

— J’ai tellement peur d’un nouvel échec, je suis tellement fatiguée… Et puis il ne reste que deux

embryons, Dolores dit qu’on aurait intérêt à mettre les deux d’un coup et si jamais ça plante, je ne crois pas que j’aurai la force de revivre tout ça, les espoirs la déception, l’épuisement…

— Ça pourrait être des jumeaux alors, a-t-elle dit avec douceur. Comment tu les appellerais ?

J’ai secoué la tête.

— Je ne veux plus m’attacher, leur donner des noms, savoir qu’ils existent, ça rend les choses trop

difficiles.

— Oh, OK.

Elle a eu l’air un peu triste et je me suis demandé quelle mère refuse de réfléchir aux prénoms de

ses futurs enfants.

— Peut-être Fred et George, ai-je alors dit au hasard.

— Fred et George ?

— Oui, tu sais, comme les jumeaux dans Harry Potter.

— Je n’ai jamais lu Harry Potter… Ce seront des garçons alors ?

— Je ne sais pas pourquoi, je suis persuadée que oui.

Tout comme je suis persuadée que mon soleil perdu était une petite fille et qu’elle aurait eu les

yeux bleus de son papa, mais ça, je n’ai pas encore le courage d’en parler. Même à Scarlett.

 

OceanofPDF.com

JE LÈVE LES YEUX DE MON CLAVIER, où j’étudie avec consternation les

chiffres de téléchargements d’EverDream. Trente-neuf téléchargements en

quatre semaines. L’idée de lui annoncer me déprime d’avance.

Quatre semaines que nous sommes rentrés. J’ai vu Jeremy deux fois, le

jeudi, exactement comme prévu. Habituellement, ce genre de règle me

rassure, mais si je suis honnête avec moi-même, j’attends ce jeudi sur deux

l’intégralité du temps que je ne passe pas avec lui. J’ai voulu lui écrire trois

millions de fois pour lui proposer un autre soir. Je me retiens. Je rajuste les

barbelés autour de mon cœur, qui à force d’être déplacés se détendent

imperceptiblement. Et quand l’envie se fait trop forte, je prends un

somnifère et je vais me coucher. Ça m’évite de penser.

Nous nous croisons dans les couloirs, il me dit bonjour, comme si de rien

n’était, il discute avec Victoire à la machine à café, s’engueule avec Chris

dans son bureau, rien de nouveau sous le soleil. Au bureau, il retrouve cet

air distant, impossible à interpréter. Il se comporte exactement comme s’il

ne s’était rien passé. Sauf le jeudi les semaines impaires. Nous sommes

allés une fois au cinéma et une fois au restaurant. Le lendemain matin, j’ai

quitté son appartement à l’aube sous prétexte que je devais m’occuper de

David. Il ne pose pas de questions.

Mardi, j’ai déjeuné avec Victoire et Reda. Victoire a déclaré que Jeremy

était de mauvais poil parce que Zoé est en vacances chez sa mère et je n’ai

pu m’empêcher d’être horriblement déçue qu’il ne m’en ait pas parlé : on

aurait pu se voir deux jeudis de suite. Mais il ne m’a ni écrit ni parlé de la

semaine. J’ai consulté mon téléphone toutes les dix secondes, j’ai frémi

d’espoir à chaque fois que je recevais un sms, tout en maudissant mon

comportement de gamine. Puis, voyant vendredi arriver, je me suis résignée. Jeremy se contente de respecter les règles que je lui ai fixées, je ne

peux pas lui en vouloir.

Alors que je m’apprête à ranger mes affaires pour partir en week-end,

mon téléphone vibre. Je le saisis machinalement et reçois comme un petit

choc au cœur en lisant le nom de l’expéditeur. Jeremy Miller

Salut, tu fais quoi samedi soir ?

Je fixe l’écran, incrédule. Bien que le message de Jeremy soit

parfaitement clair, direct et laconique, je ne peux m’empêcher de le relire

trois fois, me demandant s’il est plutôt honnête ou plutôt froid, réfléchi ou

impulsif. Cette profonde réflexion me prend bien un quart d’heure, après

quoi je réalise qu’il va falloir que je réponde. Et comme il semble que dès

que Jeremy est concerné, mon cerveau se met à l’envers, je prends une fois

de plus la mauvaise décision.

Alice Smith

 

Rien. Et toi ?

Jeremy Miller

Je pensais regarder le Roi Lion

(loué en toute légalité en V.O.D.)

J’ai besoin d’une alliée pour m’aider à

surmonter la mort de Mufasa et

Zoé est avec sa mère ce week-end…

Je ne réponds pas tout de suite. Pourtant j’ai attendu ce message toute la

semaine. Mais j’ai peur. Ce n’est pas ce qui était prévu. Cela risque de tout

dérégler. J’ai peur de m’attacher, de commencer quelque chose que je ne

serai pas capable de terminer, de lui faire croire qu’il y a un avenir avec

moi. Puis je me souviens de cette petite phrase qu’Angela me répétait sans

cesse : la vie est faite d’imprévus. Alors je prends une grande inspiration et

je décide, exceptionnellement, d’accepter l’imprévu.

Alice Smith

 

OK.

 

OceanofPDF.com

Journal d’Alice

 

OceanofPDF.com

Londres, 10 mai 2012

Hello Bruce, désolée, je t’ai un peu laissé tomber, mais Scarlett part demain et, oui, tu me

pardonneras de préférer passer mon temps avec ma petite sœur qu’avec toi, tout Bruce Willis que tu sois.

Scarlett a remboursé tout l’argent qu’elle nous devait depuis des années. Pour être honnête, je

n’avais jamais noté ce que je lui avais prêté, mais elle, si. Elle m’a sorti un tableau Excel, avec chaque prêt, la date et le montant. Oliver était scié. Qui aurait pensé que Scarlett était capable de faire un tableau Excel ?! Je n’aurais pas été plus surprise si j’avais subitement découvert qu’Oliver était un expert en calligraphie chinoise sur porcelaine. J’ai essayé de refuser, mais elle a insisté.

— J’avais promis et j’ai les moyens de te rembourser maintenant, avec l’argent que j’ai touché

pour mon futur album.

Je suis restée quelques instants sans voix.

— Ils t’ont donné beaucoup d’argent ?

— Oui, trop, même.

J’ai brusquement réalisé qu’à aucun moment pendant les trois jours qu’elle avait passés avec moi,

Scarlett n’avait parlé d’elle. Et j’étais tellement concentrée sur mon chagrin, mon histoire, que je ne l’avais pas interrogée sur elle et sur sa vie.

— Tu en es où alors ? Tu ne m’as rien raconté !

— Techniquement, l’album est terminé, mais j’ai décidé d’ajouter cette chanson que j’ai écrite

dans l’avion, j’ai prévenu Origin Records, on va l’enregistrer à mon retour. Je voudrais que ce soit mon single.

— La chanson que tu as écrite pour moi ?

Je me suis sentie terriblement flattée. C’est un peu comme si tu me dédiais un film, Bruce, chose

qui n’arrivera probablement pas, mais on peut toujours rêver.

— Sauf si ça t’embête, bien sûr, je l’ai vraiment écrite pour toi et…

— Non, non bien sûr, au contraire, ça me touche beaucoup. Tu vas l’appeler comment ?

— Sisters, a-t-elle répondu.

 

OceanofPDF.com

QUELQUES SEMAINES ONT PASSÉ. Je sonne à l’interphone de Jeremy,

consciente de briser de plus en plus souvent les règles, par petits dérapages,

pas vraiment contrôlés. J’ai l’impression d’avancer à tâtons sur un lac gelé.

Je sais que la glace est trop fine pour me supporter, mais j’avance quand

même et, à chaque pas, je me dis « jusqu’ici tout va bien ». Et je fais un pas

supplémentaire. Malgré la petite voix qui hurle au fond de moi : chaque

pas, chaque action a une conséquence, comment peux-tu être assez stupide

pour l’avoir oublié, après ce qui est arrivé ?

J’ai envoyé un sms à Jeremy en fin d’après-midi. Je savais par Victoire

que Zoé ne dormait pas chez lui ce soir. Ce n’était pas la première

dérogation à la règle du jeudi sur deux. Depuis ce samedi soir qui s’est

éternisé jusqu’à l’après-midi du dimanche, il y en a eu un certain nombre

ces dernières semaines. Dont un week-end ensoleillé passé à deux avec un

programme à mettre des étoiles dans les yeux de la gamine qui rêvait de

voir Paris que j’étais à onze ans : vélo sur les quais de Seine, pique-nique

dans le jardin du Luxembourg, dîner romantique dans le Quartier latin avec

vue sur le Panthéon, et Jeremy qui se moquait gentiment du ravissement

que ces clichés touristiques provoquaient chez moi, tout en m’entraînant par

la main dans les hauteurs de Montmartre. Il m’a même offert une mini tour

Eiffel en plastique accrochée à un porte-clés avec la solennité avec laquelle

on présente une bague de fiançailles, ses yeux rieurs trahissant le sérieux de

son expression, un genou à même le pavé. J’ai piqué un tel fou rire que les

passants s’arrêtaient en souriant pour nous observer dans la rue qui montait

vers le Sacré-Cœur.

Mon plus beau week-end depuis longtemps.

Bref, une catastrophe.

L’espace d’un instant, alors qu’il me déposait chez moi le dimanche soir,

j’ai failli tout lui raconter. Mais finalement, j’ai préféré ne pas le voir

pendant dix jours, terrifiée par la proximité qu’il arrivait à générer entre

nous, pour finalement céder de nouveau en sentant l’angoisse et les

insomnies revenir avec la solitude.

Cette histoire d’une fois par semaine, les semaines où Zoé n’est pas là,

est un barrage de plus en plus fragile à la réalité de ce qu’il s’est mis à

représenter pour moi. Depuis que je le vois, je n’ai quasiment plus besoin

de somnifères. Quand j’ai du mal à m’endormir, relire ses textos m’apaise.

Je ne sais pas comment, il ne parle pas tant que ça et pourtant, il fait tomber

mes barbelés. À chaque fois. Alors j’étouffe la petite voix en moi qui me

souffle que je ne pourrais rien faire de pire que de m’abandonner à ce

confort dangereux et addictif qu’est l’intimité partagée et j’avance sur la

glace.

Sur le palier, la porte est ouverte. Je la pousse. Les lumières sont

allumées, l’entrée est vide. J’entends un bruit de voix et je remonte le

couloir qui embaume le fromage gratiné. En arrivant dans la cuisine, je

constate que Zoé est attablée devant un gratin fumant de coquillettes au

jambon, une oreille de son âne en peluche dans la bouche. J’ai un

mouvement de recul. La table est mise pour trois personnes. Je ne

m’attendais pas à ça.

— Fuck, Alice, dit Zoé en m’apercevant.

— Coucou Zoé.

Jeremy s’approche, il veut déposer un baiser sur mes lèvres, mais je

détourne la tête et lui fais la bise. Je suis partagée entre la sensation

désagréable d’être tombée dans un piège et le sentiment de réconfort que ce

simple repas familial provoque en moi. Machinalement, j’éteins la radio.

— Alice, commence Zoé, je voulais te demander : si tu es américaine,

pourquoi tu parles français ?

— Parce que je suis moitié américaine, moitié française.

Ma voix est un murmure, je m’assieds avec prudence sur un bout de

tabouret.

— Comme la Reine des neiges, alors, elle aussi elle est américaine.

— Je t’ai déjà expliqué, dit Jeremy en prenant son assiette pour la servir,

que la Reine des neiges n’est pas américaine, l’histoire originale vient du

Danemark.

— Je connais pas, dit Zoé, je préfère qu’elle soit américaine.

Jeremy sourit et lui sert une grosse cuillerée de gratin. Les fils de

fromage et la douce odeur de béchamel me mettent l’eau à la bouche en

dépit de mon malaise grandissant. Et malgré tout, au fond de moi, je suis

heureuse de cette ambiance simple de pâtes au fromage et d’enfant en

pyjama. La petite fille qui, elle, ne semble nullement gênée par ma

présence, poursuit son interrogatoire.

— Alors tu aimes les burgers ?

— Oui.

— Et le Coca ?

— Oui.

— Et Donald Trump ?

— Non.

Elle souffle un grand coup sur sa cuillère dangereusement remplie avant

de l’enfourner dans sa bouche, se collant dans la manœuvre un peu de

fromage dans le nez.

— Et Donald Duck ! crie-t-elle soudain la bouche pleine, on aime bien

Donald Duck parce qu’il est gentil, pas comme Donald Trump, lui c’est un

méchant canard.

Je saisis l’assiette de gratin que Jeremy me tend et ne peux m’empêcher

d’éclater de rire.

— Tu as raison, moi aussi j’aime bien Donald Duck.

Je surprends sur moi le regard pensif de Jeremy.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Pour rien, dit-il gentiment, tu devrais rire plus souvent, ça te va bien.

Sa remarque me fait un petit choc au cœur et je fais disparaître mon

sourire, gênée. Zoé monopolise la discussion pendant tout le dîner, faisant

régulièrement intervenir son âne en peluche. De temps en temps, je croise le

regard amusé de Jeremy par-dessus le gratin de pâtes. Puis il débarrasse et

se prépare à la coucher.

Je vais m’asseoir sur le canapé du salon. Je l’entends qui lui lit une

histoire, elle lui pose des questions et il lui répond. Il est différent quand il

est avec sa fille, il sourit plus, il rit même franchement parfois. Je me prends

la tête dans les mains. Ce confort que je ressens, ce bien-être à l’idée d’être

proche de lui, est une terrible erreur. Il va falloir y mettre fin.

Quand il revient, il tient un Coca Zéro et une limonade au citron vert à la

main, il me la tend et s’assoit à côté de moi. Il a pris la peine d’aller acheter

cette boisson qu’on ne trouve pas dans tous les supermarchés, parce qu’il

sait que je l’aime et cette prévenance, chez Jeremy, par ailleurs loin d’être

démonstratif, me touche autant qu’elle m’effraie.

— Tu aurais dû me prévenir que Zoé était là.

— C’est sa semaine et c’est toi qui m’as demandé si tu pouvais passer…

— Victoire m’avait dit qu’elle était chez sa mère.

Il hausse un sourcil, porte la canette à ses lèvres et boit une gorgée. Le

silence s’étire un peu, terriblement pesant.

— Qu’est-ce que tu veux vraiment ? demande-t-il calmement.

— Je veux qu’on respecte les règles qu’on s’est fixées.

— Les règles que tu as fixées, corrige-t-il.

— Tu étais d’accord : pas de relation sérieuse, la vie de couple, les

disputes et les grandes déclarations d’amour sous la pluie, on oublie.

Il a un haussement d’épaules, une crispation contrariée de la mâchoire

sous l’ombre de barbe brune qui recouvre ses joues. Puis il se lève, se dirige

vers le coffre à côté du tourne-disque, celui qui contient les alcools forts. Il

en sort une bouteille de whisky et se sert un verre. Jeremy ne boit jamais

d’alcool devant moi. Une autre de ces petites attentions, comme acheter de

la confiture de myrtilles ou éteindre la musique avant que j’arrive, qui font

que je me sens beaucoup trop en sécurité en sa présence. Il boit une gorgée,

fixe le liquide mordoré et a un rire léger, dépourvu de gaieté.

— Tu sais quoi, peut-être qu’au début ça m’arrangeait ton plan sans

engagement, sans attache, sans le moindre impact sur ma vie ou celle de ma

fille… Mais plus maintenant. Et pour une fois, je vais exprimer ce que moi,

je veux : je veux plus. Je te veux dans ma vie tous les jours, pour de vrai, je

veux me réveiller et m’endormir à côté de toi, je veux que Zoé te connaisse et qu’on parte en week-end, qu’on se dispute parce que je n’ai pas descendu

la poubelle ou oublié la moitié des courses et qu’on passe des dimanches à

regarder des séries débiles sur le canapé… Voilà ce que moi, je veux.

Il est en colère ; son regard, aussi bleu et froid que les glaciers de

l’Antarctique, me rappelle notre première rencontre. Et je suis incapable de

le soutenir. Tête baissée, je fixe sans le voir le bracelet à mon poignet et

mes doigts nerveux qui tirent sur les breloques.

— Tu ne me connais pas, au fond, tu ne sais rien de moi.

Il hausse les épaules, subitement agacé.

— Je sais que tu n’aimes pas les films d’auteur, les fruits de mer et parler

de ton enfance, que tu as froid dès qu’il fait moins de vingt degrés, que tu

chantes sous la douche, que tu dors sur le ventre et que tu ronfles quand tu

es fatiguée, que derrière la distance que tu essayes désespérément de mettre

entre toi et les autres, tu es incroyablement sensible et généreuse, que tu es

capable de passer des heures à apprendre l’anglais à Reda qui est le pire

élève au monde, que tu acceptes Victoire comme elle est, sans jamais lui

tenir rigueur de sa franchise, que tu soutiens Chris dans son délire, juste

pour lui faire plaisir, que tu t’attaches vite, même si c’est malgré toi. Et tu

as beau lutter pour le cacher, je sais que tu es entière et sincère dans ton

comportement à défaut de l’être dans tes paroles et je voudrais juste que tu

baisses la garde, que tu me fasses confiance, parce que je sais, qu’au fond,

tu en as envie.

Un détail dans sa liste me glace et imperceptiblement le bout de mes

doigts se met à trembler.

— Ça ne suffit pas ? demande-t-il face à mon silence. Je continue ? Je

sais que parfois, tu prends des calmants, ou des médicaments, que tu fais

des crises d’angoisse et que la seule chose qui te calme, c’est de toucher le

bracelet que tu portes au poignet, que tu fais des cauchemars si terribles,

parfois, que tu pleures dans ton sommeil, je sais que tu as des obsessions un

peu bizarres quand tu es nerveuse, qu’il faut que tout soit rangé, aligné,

parfait, mais dernièrement j’ai eu l’impression que ça allait mieux, je sais

que tu ne bois pas d’alcool, probablement parce que tu en as abusé à une

époque, je sais que la famille est un sujet sensible, voire tabou, que ce soit parce que tu pleures devant La Reine des neiges ou parce que tu changes

toute conversation qui s’approche de près ou de loin à ce sujet, je sais que la

musique, le rock en particulier, est un déclencheur et que certaines chansons

te rendent malade et comme je ne suis pas totalement stupide, je sais que tu

as perdu quelqu’un.

— Crois-moi, tu ne veux pas être avec moi, Jeremy.

Malgré ma voix tremblante, j’ai parlé avec une certaine assurance. Il

avale d’un trait le fond de son verre et le repose sur la table avec un

claquement sec.

— Dis-moi que ça ne marche pas, que tu aimes quelqu’un d’autre ou

juste que je te saoule, je peux l’entendre, mais arrête de supposer ce que je

veux ou ce que je ne veux pas ! La seule chose que je veux, c’est toi. Je sais

que tu as des trucs à régler avec ton passé, mais si tu voulais aller mieux, je

pourrais t’aider, ensemble ce serait plus…

Je l’interromps sèchement :

— « Si je voulais aller mieux » ? Qu’est-ce que tu insinues ? Que je ne

préférerais pas que tout soit simple ? Tu n’as pas la moindre idée « des trucs

que j’ai à régler » comme tu dis, de ce que j’ai à assumer et que j’aurais à

assumer jusqu’à la fin de ma vie !

— Je n’en ai pas idée parce que tu ne me parles pas ! s’emporte-t-il. Et

c’est d’autant plus absurde que j’ai compris depuis longtemps ce que tu

cherches si désespérément à cacher !

Je répète comme un automate en serrant les breloques si fort que je sens

le métal s’enfoncer dans mes paumes :

— Non, ce n’est pas vrai…

— Tu te souviens du jour de ton entretien chez EverDream ?

Il a retrouvé son calme, il utilise ce ton posé, parfaitement maître de lui-

même qui ne révèle rien de ses émotions et je secoue la tête

compulsivement, mais au fond de moi, je sais qu’il est déjà trop tard. Sous

mes pieds la glace s’est fissurée et je ne peux pas revenir en arrière. J’aurais

dû me méfier, l’écarter de mon chemin au lieu de m’attacher, à la seconde

où j’ai senti qu’il pouvait me comprendre.

— Arrête… s’il te plaît…

— Je t’ai demandé si ton nom, « Smith-Rivière », avait un rapport avec

Scarlett Smith-Rivière. (Il laisse un silence.) Tu m’as répondu que

statistiquement, il y avait des tas de Smith-Rivière aux États-Unis, et tu as

précisé que tu avais droit à cette question depuis la maternelle, ce qui est

vraiment étrange, parce que personne ne connaissait encore Scarlett Smith-

Rivière quand tu étais en maternelle, puisque, si j’en crois sa page

Wikipédia, vous êtes nées la même année.

— C’était une façon de parler.

Ma voix est blanche, tremblante et pathétique. Il poursuit calmement,

sans me lâcher des yeux :

— Admettons. Tu sais ce qu’on dit d’autre sur la page Wikipédia de

Scarlett Smith-Rivière ? Elle est née dans le Rhode Island, comme toi, dans

un bled au bord de la mer, comme toi. Et elle avait une sœur dont elle était

très proche, et la chanson qui l’a rendue célèbre, Sisters, lui était dédiée…

Je n’ai pas vraiment besoin de te dire que cette sœur s’appelle Alice, n’est-

ce pas ?… Alors, voilà, je respecte le fait que tu ne veuilles pas parler de

ton passé, en revanche, pour être honnête, ce que j’ai du mal à accepter,

c’est que pas un instant tu n’envisages de me faire confiance.

Je secoue la tête, j’ai du mal à respirer. Je l’ai laissé comprendre tout ça,

je me suis trahie mille fois, pas à pas, inexorablement. J’ai mal. Mal de

devoir le quitter, mal de ce qu’il fait remonter à la surface.

Je prends une grande inspiration. Je n’ai plus rien à perdre, alors je joue

ma dernière carte et lui jette d’un ton glacial :

— Épargne-moi la séance de psy, OK ? Tu veux quoi ? Des

applaudissements pour ton travail de Sherlock Holmes ? N’importe qui peut

aller sur Wikipédia et en déduire que ma sœur était célèbre, que je l’ai

perdue dans des circonstances tragiques… Mais pour être franche, je ne

vois pas le rapport avec ce qui se passe entre toi et moi et le fait que,

manifestement, on ne veut plus la même chose !

Il se ressert et boit une gorgée, sans me lâcher de ses yeux clairs et je

comprends que j’ai perdu. J’aurais dû savoir, depuis le début, qu’il savait,

qu’il voyait en moi beaucoup plus que les autres. J’aurais dû le savoir, parce que si je suis honnête avec moi-même, c’est précisément la raison pour

laquelle je me suis tant attachée à lui.

— Ce n’est pas du tout ce que j’en ai déduit, dit-il calmement.

Il se lève, se dirige vers la caisse de vinyles posée à même le sol et

commence à fouiller. Mon sang se glace dans mes veines alors qu’il revient

vers moi. Il pose le trente-trois tours sur la table basse devant moi et mes

poumons se contractent d’un coup.

— La première fois que tu es venue ici, tu regardais ce disque et je t’ai

dit que j’étais un grand fan.

Sur la jaquette, les yeux trop maquillés me fixent avec insolence.

Je ne la connais pas, je ne la connais plus.

Respire.

Je ne réponds pas. J’en suis physiquement incapable, j’ai un nœud à

l’œsophage, de la terre qui remplit ma gorge comme si je m’enfonçais dans

des sables mouvants. Une lueur d’inquiétude traverse le regard de Jeremy et

alors que je vacille, il me rattrape. Je tremble de la tête aux pieds. Mes

mains se crispent sur ses bras et je ne sais plus si je veux m’y accrocher ou

le repousser. Je bégaye :

— Tu te trompes…

Il me coupe doucement, de cette voix grave qui d’habitude me rassure et

qui cette fois achève de me détruire.

— Il y a eu ce soir de Divali… tout ce noir autour de tes yeux et tes

cheveux lâchés, la ressemblance était tellement frappante…

L’idée que je pourrais ne jamais le revoir après ce soir me tord le cœur. Je

suis pétrifiée. Je devrais partir en courant, tant qu’il est encore temps. Mais

mes membres ne m’obéissent plus, je ne suis même pas capable de

répondre.

— … Et puis tous ces petits détails… le fait que tu ne veuilles jamais

écouter de musique, la surprenante conversation que tu as eue avec Reda au

séminaire sur l’efficacité du laser pour enlever les tatouages, ton incapacité

à comprendre les degrés Celsius, incompréhensible pour une fille aussi

intelligente que toi qui est supposée avoir vécu à Londres…

Et enfin, il répète cette petite phrase toute simple, en apparence

inoffensive qui m’avait glacée un peu plus tôt et qui vient faire exploser

toutes les barrières construites si soigneusement depuis cinq ans, les

couches de mensonges méticuleusement empilées. Et le temps que je me

demande où et à quel moment s’est produit le battement d’ailes du papillon

qui vient de causer l’effondrement de mon monde, la glace a cédé sous mes

pieds et je sombre dans le gouffre sans fond de la réalité.

— Et même sans ça, j’aurais compris qui tu étais la première fois que tu

as dormi chez moi : je te l’ai déjà dit, tu chantes sous la douche, Scarlett.

 

OceanofPDF.com

Journal d’Alice

 

OceanofPDF.com

Londres, 15 mai 2012

Voilà, Bruce. Scarlett est partie. Je suis bien entendu horriblement triste et déprimée. Je l’ai

accompagnée à Heathrow tout à l’heure. Avant qu’elle ne passe la sécurité, je lui ai donné un petit paquet fait à la va-vite.

— J’ai un cadeau pour toi.

Elle l’a ouvert et y a trouvé un bracelet où pendouillent trois petites breloques. Une en forme de

poisson, l’autre de bateau et la troisième est un minuscule phare. Atrocement kitsch, on ne va pas se mentir. Je l’ai déniché au marché de Camden Town avant-hier, il m’a fait penser à Queenstown.

— Je voulais t’acheter quelque chose qui te rappelle notre enfance et le Rhode Island, pour quand

tu seras une star.

— C’est très mignon, a-t-elle menti.

J’ai éclaté de rire.

— Ma pauvre, depuis le temps que je te connais, tu crois que je ne sais pas quand tu mens ?

Elle a ri et l’a attaché à son poignet parmi les innombrables bracelets emberlificotés qui

recouvraient sa peau tatouée.

— Si jamais tu te sens triste ou seule, grâce à lui je serai toujours un peu avec toi.

Scarlett m’a serrée très fort contre elle.

— Merci, Alice, a-t-elle chuchoté, c’est un cadeau magnifique.

Pour cacher mes yeux humides, j’ai enfoui mon visage dans ses cheveux roses et platine. Ils

sentaient la camomille, comme quand nous étions petites. Et j’ai songé que quand Scarlett serait célèbre, je serai la seule personne au monde à connaître ce détail.

— Je sais qu’il est moche, ai-je repris en riant, je t’autorise à ne le porter que quand je te manque.

— Je le mettrai tout le temps, parce que tu me manques tout le temps, a-t-elle répondu.

Elle m’a lancé un de ses sourires qui réchauffent, rare et lumineux comme un rayon de soleil en

décembre. Ce sourire qui lui vient de notre père et que Maman ne lui a jamais vraiment pardonné. Il a brièvement éclairé le hall des départs. Puis elle a disparu en haut des escalators pour s’envoler de l’autre côté de l’Atlantique, et enregistrer une chanson qui parle de moi. Je ne la reverrai pas avant Noël, dans plus de six mois… Elle a prévu de venir nous voir à Londres avec Maman. Et qui sait, Bruce, peut-être que la prochaine fois que je verrai ma petite sœur, elle sera une rock star. Ce serait rigolo, non ?

 

OceanofPDF.com

JE NE PLEURE PLUS, je ne tremble plus. J’écarte les bras que Jeremy tient

toujours serrés autour de moi et fais un pas en arrière. Il me parle, mais je

ne l’entends pas. Nous nous mesurons du regard quelques longues secondes

qui me semblent une éternité. Je pourrais nier. Prétendre ne pas

comprendre. Mais il est trop tard. Je me dirige sans un mot vers l’entrée et

enfile mon manteau.

— Où est-ce que tu vas ?

Je remonte la fermeture Éclair. Le tremblement de mes doigts est

imperceptible. Je suis encore en état de choc. La crise d’angoisse mettra

quelques minutes à arriver, je crois, le temps de réaliser exactement ce qui

est en train de se passer. Ou peut-être pas. Peut-être que la vérité est moins

angoissante que le mensonge permanent. Jamais je n’ai été aussi lucide.

— Je m’en vais, dis-je simplement.

— Tu ne crois pas qu’on pourrait parler ?

— Non.

— Écoute, je…

— On avait dit qu’on pouvait arrêter, quand on voulait, sans explication,

alors voilà : je ne veux plus te voir.

Je l’ai coupé froidement, d’une voix sans émotion, et pour enfoncer le

clou, je précise en le regardant droit dans les yeux :

— Plus jamais.

Je vois que je l’ai blessé. En temps normal, j’aurais eu de la peine, mais

étrangement je ne ressens rien. Juste un froid immense. Je voudrais rester et

pourtant j’ouvre la porte. Mon secret pourrait sans doute être partagé avec

quelqu’un comme Jeremy, quelqu’un de loyal, de solide. Puis, de nouveau,

il prononce ce prénom que je ne voulais plus jamais entendre, mon prénom,

le vrai. Et un poing de glace me broie le cœur. Comme si Alice mourait une deuxième fois. À cause de moi. Je ne me retourne pas. Je sais qu’il ne me

suivra pas. Il ne peut pas laisser Zoé seule dans l’appartement. Je n’ai même

pas besoin de courir dans les escaliers. Je me contente d’ignorer sa voix qui

résonne par-dessus la rambarde. Pas de course-poursuite, de réconciliation

sous la pluie. Une page qui se tourne. Encore une fois.

Quand j’ouvre la porte de l’immeuble, il pleut des cordes. Le crépitement

des gouttes sur le bitume masque les autres bruits de la ville. Maintenant, je

songe, maintenant la crise va venir. Je serai seule, dans la rue. Ce n’est pas

grave. Au pire quelqu’un m’emmènera aux urgences. Ou alors, j’arrêterai

de respirer. Ce n’est pas la pire des issues.

Mais la crise ne vient pas. Je reste plantée sous la pluie, j’attends d’être

terrassée par l’angoisse. Rien. Alors, je rentre chez moi, à pied, sans

prendre garde à l’eau qui dégouline dans mon cou. Dans mon sac à main, je

sens mon téléphone vibrer plusieurs fois. Probablement Jeremy. Jeremy, que

je ne verrai plus. À cette idée, une boule se forme dans ma gorge.

Puis, quelque part entre les rives du canal Saint-Martin et le métro

Bonne-Nouvelle, je m’arrête. Dans un renfoncement, un homme joue de la

guitare. Ultime moquerie de l’univers qui se rit de moi parce que je n’ai

jamais pu respecter ses règles. Une mélodie douce et triste dont je connais

chaque note par cœur, qui s’élève sous l’arcade où il s’est abrité comme un

chant religieux sous la voûte d’une cathédrale. Oasis, Wonderwall. Je

m’arrête. Et machinalement, tout bas, mes lèvres forment les paroles si

familières que les prononcer est aussi naturel que de respirer :

 

By now you should’ve somehow

 

Realized what you gotta do

 

I don’t believe that anybody

 

Feels the way I do, about you now.

Le guitariste doit avoir une cinquantaine d’années, il lève la tête vers moi

et sous sa barbe plus sel que poivre, il me sourit, sans s’arrêter de jouer.

Et quelque chose se passe. Quelque chose qui ne s’était pas passé depuis

des années. Le clapotis des gouttes, dans les flaques, rythmique, le

ronronnement des voitures et la note aiguë d’un klaxon occasionnel, le

tempo des pas des passants sur le pavé détrempé. Le son d’un orchestre

vivant autour de moi. La musique qui m’enveloppe, celle que j’entendais

avant, celle qui s’est envolée le 22 décembre 2012 quand ma grande sœur,

mon Alice, mon âme sœur, m’a laissée toute seule dans ce monde en noir et

blanc.

Je reste jusqu’à la fin de la chanson. Quand il a terminé, l’homme range

la guitare dans son étui et je fouille dans mon sac à main. Je n’ai qu’un

billet de cinquante euros dans mon portefeuille. Je le lui donne. Il me

dévisage, trop stupéfait pour me remercier.

— Merci, dis-je.

Puis, par réflexe, je porte la main à mon poignet, je glisse mes doigts

sous le manteau à la recherche des breloques. Rien. Je remonte ma manche,

je regarde dans celle de mon pull. Comme une folle j’enlève mon manteau

sous la pluie, puis mon pull, vingt fois j’attrape mon poignet, je retourne les

manches de mes vêtements de mes mains tremblantes, sans prendre garde à

l’eau qui transperce le voile fin de mon chemisier de coton, je regarde

autour de moi comme une droguée cherchant sa seringue. Rien. Le bracelet

est tombé. Quand ? Je ne sais pas. Je ne l’avais pas quitté depuis ce jour où

Alice me l’avait offert à l’aéroport en souvenir de mon séjour à Londres.

Hébétée et trempée jusqu’aux os, je fixe mon poignet nu dans la lumière

tremblotante d’un réverbère, je ne sais pas trop combien de temps. Est-ce

que c’est un signe ? Un signe qu’elle m’a définitivement quittée, que je l’ai

trop trahie pour qu’elle puisse me pardonner ? Que je suis vraiment seule,

maintenant. Puis la réalité me frappe. L’avantage d’être découverte, c’est

que je n’ai plus à me cacher. Plus de règles à respecter, plus besoin d’être

quelqu’un d’autre. Enfin, je peux redevenir moi.

Alors, lentement, je ramasse le pull et le manteau tombés sur le sol. Je les

renfile sans me soucier de l’eau et de la boue qui les ont tachés et reprends

mon chemin.

En bas de chez moi, je m’arrête au Franprix. Je vais directement à la

caisse.

— Absolut, dis-je au caissier en désignant la vitrine derrière lui.

Il examine du coin de l’œil mes vêtements trempés, je dois avoir l’air

d’une folle. Mais il se retourne, ouvre le cadenas, fait coulisser la vitre et en

sort une bouteille de vodka qu’il pose sur le tapis roulant. Puis il s’apprête à

refermer la vitre.

— Je les voudrais toutes, dis-je.

Il s’arrête net et me dévisage. Il doit avoir une vingtaine d’années, son

visage aux joues encore rondes est constellé de cicatrices d’acné.

— Comment ça toutes ?

— Toutes les bouteilles de vodka Absolut.

Il me dévisage, l’air parfaitement ahuri et rougit brutalement sans

répondre. Je pousse un soupir.

— C’est un supermarché ou un musée ici ?

— Un… un supermarché, balbutie-t-il.

— Donc je voudrais acheter les bouteilles de Vodka Absolut dans la

vitrine derrière toi, s’il te plaît. Il y en a huit.

J’ai toujours été bonne en maths. C’est le seul compliment que mon père

m’ait jamais fait.

Puis je sors ma carte bleue de mon portefeuille et la pose sur le tapis

roulant. Après un silence, il me tourne le dos et saisit les bouteilles. Il les

dispose dans deux grands sacs plastique, dont il me précise qu’ils coûtent

trente centimes pièce. Je paye et sors. Il ne répond pas à mon « au revoir ».

Chez moi j’allume toutes les lumières. Je pose une bouteille sur la table

basse du salon. Je vide le contenu de mon congélateur, balance les surgelés

dans l’évier, puis j’aligne les sept bouteilles restantes à la place des légumes

congelés.

David Bowie m’observe dans un coin de la cuisine. Ses yeux étirés sont

remplis de méfiance. Je lui embrasse le crâne, il émet un miaulement interrogatif.

— Ce serait trop long à t’expliquer, mon chaton.

Dans la salle de bains, j’avale deux Lexomil avec un grand verre d’eau.

Puis je reviens dans le salon. À quatre pattes derrière le canapé, je

rebranche la sono que l’agence n’est jamais venue récupérer. Et j’arrache le

tissu aux motifs africains qui recouvre les cartons arrivés des États-Unis que

je n’ai jamais ouverts. Je les écarte et les renverse jusqu’à ce que je trouve

celui que je cherche. Il est tout en hauteur et soigneusement fermé, sur le

côté, en dehors du scotch rouge indiquant « Fragile », il n’y a qu’une lettre

inscrite au feutre noir : « P ». J’arrache le scotch et me penche au-dessus.

J’ai des frissons comme si j’avais de la fièvre. J’attends quelques secondes,

en silence, sans oser la toucher. Puis, doucement, je sors la guitare du

carton. Assise sur le canapé, j’ouvre l’étui recouvert d’autocollants. Mes

mains caressent amoureusement les paillettes de mauvaise qualité, puis mes

doigts effleurent les sept lettres inscrites au tipex au dos, un peu effacées

par les années, mais toujours lisibles.

Phœnix.

Je n’ai pas peur de la déferlante d’émotions. Je n’ai plus peur de la crise

d’angoisse. Je n’étouffe pas. Bien au contraire, je n’ai jamais respiré aussi

librement. Je prends la bouteille de Vodka sur la table, laisse le bouchon

tomber par terre et j’avale trois longues gorgées au goulot avant de la

reposer. L’alcool est tiède, je grimace, mais la chaleur m’envahit. Des

années que je n’avais pas bu, pas senti la douceur traître du poison se

répandre dans mes veines. C’est la plus lâche des fuites, je le sais bien. Puis

je joue une note sur l’instrument désaccordé. La première corde, la plus

grave. Elle résonne, totalement fausse, dans le salon tout blanc. Alors, je

souris à travers mes larmes et murmure :

— Welcome back, Baby.

 

OceanofPDF.com

Extrait d’une interview de Scarlett Smith-Rivière, Rock Collections,

septembre 2012

 

— Et où est-ce que tu trouves ton inspiration ?

Scarlett S.R. : (rires) Si je te réponds franchement, on va encore dire que

je suis dingue…

— Essaye, pas de jugement…

Scarlett S.R. : OK… Il y a cet endroit où je me retrouve parfois, après la

fin du monde. Une sorte de plage, mais tout est noir, le sable, le ciel et

l’océan… Je ne sais plus trop où s’arrête la terre et où commence le ciel. Je

suis seule et j’ai froid. (Silence.) Je ne pense à rien ni à personne… Et puis,

j’entends une déferlante gronder à faire trembler le ciel… Une vague

immense, noire. Je ne la vois pas, mais je la sens et son souffle glacial

pénètre jusqu’au fond de mon âme. Une violence inouïe, la somme de toutes

mes colères, tout ce qui me révolte depuis toujours, toutes les humiliations

que la vie te fait subir… (Silence.) Pas que mes souffrances, celles des

autres aussi… Pour être honnête, je n’ai jamais vraiment compris comment

de tant de rage et de noirceur pouvait naître de l’art, mais je sais que la

beauté vient de là. Et je dois me battre. Si je n’ai pas peur, si je ne mens

pas, alors j’arrive à apprivoiser la vague noire, à en faire quelque chose de

bien, de la musique, de la poésie. Mais si un jour je la laisse me submerger

sans rien faire…

— Alors quoi ?

Scarlett S.R. (rire) : Alors, l’obscurité m’engloutira… Et il n’y aura plus

que le silence, enfin.

OceanofPDF.com

De : Saranya Godhwani

À : Alice Smith

Le : 3 avril 2019

Objet : Running

 

Hello

Je t’ai attendue à la grille des Tuileries ce matin. Je t’ai appelée quatre fois, mais je suis tombée sur ton répondeur.

Rappelle-moi.

Bisous

 

OceanofPDF.com

De : Angela Srinivasan

À : Alice Smith

Le : 4 avril 2019

Objet : News

 

Allô le pays des Merveilles, ici la Terre…

Tu as bien reçu mon dernier email ? Tu ne m’as pas répondu :-( Donne-moi des news, tu n’es même plus connectée sur WhatsApp… J’espère que tout va bien.

Love,

Angela

 

OceanofPDF.com

De : Jane Thompson

À : Alice Smith

Le : 6 avril 2019

Objet : Loyer

 

Bonjour Mme Smith,

Je n’ai pas reçu votre virement concernant le loyer d’avril. Comme vous payez toujours scrupuleusement le 1 er du mois, je me permets de vous relancer. Cordialement,

Jane Thompson

 

OceanofPDF.com