La vie rêvée des chaussettes orphelines
2019 - Été
2019
ÉTÉ
« Safe and happy are the only things I can be,
I can’t lose, I can’t fail, I can’t be lost or lonely,
There’s nothing I’m scared of, with you by my side,
‘Cause I know you’ll save me when I fall, every time. »
Scarlett S.R. and the Blue Phœnix, Sisters
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J’OUVRE LES YEUX et je vois le ciel. Pas un coin de cheminée, pas un
morceau de toit d’ardoises parisien, pas un éclat de béton ou le bord d’un
bac à géraniums. Juste un carré de ciel d’été, parfaitement bleu. Aussi
limpide que le ciel de Narragansett au mois d’août.
Suis-je morte ? J’ai une migraine si dévastatrice que j’ai l’impression que
mon cerveau a fondu dans ma boîte crânienne et une nausée épouvantable.
Peut-être est-ce justement ça, l’enfer. La pire de tes gueules de bois jusqu’à
la fin des temps.
J’écarte les bras, je sens l’épaisseur de ma couette sous mes paumes. Je
suis dans mon lit. Il a l’air de faire beau. C’est la seule information que j’ai
sur le monde extérieur. Je ne sais pas quel jour on est, je ne sais pas si le
soleil qui frappe le velux au-dessus de ma tête est celui du matin ou de la
fin d’après-midi, ou si une guerre a été déclarée depuis que j’ai refermé la
porte sur moi et mes huit bouteilles de vodka. Le simple fait que je me pose
ces questions est la preuve d’un degré de lucidité beaucoup trop élevé.
David saute sur le lit et miaule plaintivement, je passe une main sur sa
fourrure.
— Hello mon bébé.
Ma voix est rauque. Je tends la main vers la table de nuit et saisis une
boîte de médicaments au hasard. Le premier flacon est vide. Je tâtonne à
nouveau et renverse les fioles en plastique qui roulent par terre. Contrariée,
j’émerge de sous la couette et récupère tous les flacons renversés sur la
table de nuit ou sur la moquette. Je les retourne un par un et constate avec
effarement qu’ils sont tous vides. Je sors du lit et, à quatre pattes, tâte la
moquette sous le lit, à la recherche d’un cachet, un seul, qui aurait roulé par
terre. Rien. J’attrape une bouteille de vodka, vide aussi. Lentement, je me
rassois sur le lit et aligne soigneusement les flacons en plastique sur la table de nuit. Je jette un coup d’œil autour de moi pour la première fois. Les
bouteilles ouvertes traînent ici et là, une conserve de raviolis à moitié
entamée a roulé jusqu’à l’armoire, laissant derrière elle une trace sanglante
de sauce tomate sur la moquette et l’une des deux lampes de chevet gît sur
le sol, son abat-jour déchiré. Le chaos. Et pourtant, cela ne provoque rien en
moi. J’ai déjà été là. Je suis revenue cinq ans en arrière. Je m’étais jurée
que ça n’arriverait plus. J’avais promis à Alice d’arrêter de boire. Trop de
lucidité. Je me lève. Dans la salle de bains, la boîte à pharmacie est
renversée dans la baignoire. Il ne reste rien, à l’exception d’une boîte de
Doliprane. Au prix d’un effort surhumain, je me dirige jusqu’à la cuisine,
ouvre le congélateur. Vide aussi. Je fixe le fond du tiroir à surgelés, hébétée.
Un miaulement me fait sursauter. David grignote les croquettes
échappées d’un paquet éventré qui s’est répandu sur le carrelage.
Heureusement, dans mon délire, je n’ai pas oublié de nourrir le seul être
vivant sur lequel je puisse vraiment compter.
Il grogne, mais me laisse le serrer dans ses bras. Je remplis un bol de lait
et un bol d’eau et les pose sur le carrelage. Il s’échappe de mes bras pour se
désaltérer.
Combien de temps s’est écoulé ? Je porte la main à mon front, il ruisselle
de sueur et pourtant j’ai froid. Mes mains tremblent. Par-dessus le bar de la
cuisine à l’américaine, j’aperçois Phœnix, abandonnée sur le canapé. Deux
bouteilles vides sur la table basse. Je me frotte les yeux, j’ai l’impression
que mes neurones sont passés à la machine à laver. J’ai tellement mal au
crâne que je ne peux plus penser. Comment se fait-il que je n’ai pas fait de
crise de panique ? Pas même le début d’une gêne respiratoire, rien.
Puis j’entends des coups sur la porte d’entrée, l’écho d’une conversation
sur le palier. Je me rappelle brusquement le souvenir d’autres coups de
sonnette, de voix m’appelant encore et encore, de poings sur la porte. Ça
pourrait être hier ou il y a deux semaines. Je n’en ai aucune idée. Je n’ai pas
ouvert. On trafique la serrure. Je soupire. Ils vont entrer. Puis une pensée
absurde traverse mon esprit. Comme un éclair fugace qui illuminerait
brutalement une chambre obscure.
C’est peut-être Alice.
Clairement, je suis encore bourrée. Titubante, je me dirige toutefois vers
la porte d’entrée. Je croise mon reflet dans le miroir et je sursaute. Je me
souviens m’être maquillée et du noir entoure mes yeux, comme autrefois,
tellement de noir… Il a coulé un peu sous l’œil droit. Je penche la tête sur le
côté, surprise de ne ressentir ni dégoût, ni colère, mais, au contraire, le
soulagement qu’on ressent en apercevant une vieille amie dont on n’avait
pas eu de nouvelles depuis longtemps. De nouveaux bruits derrière la porte.
J’ouvre d’un coup sec. Le serrurier qui se tenait à genoux derrière manque
de tomber à mes pieds. Je dois être morte pour voir des anges à ma porte.
Puis je réalise que d’une part, si j’étais morte, je serais en enfer, il n’y aurait
pas d’anges, et que par ailleurs, il est peu probable d’y croiser un serrurier.
Un silence. Angela, particulièrement élégante dans une robe bleue
assortie à ses sandales, la bouche légèrement entrouverte, me dévisage avec
un mélange de soulagement et d’ébahissement. Puis elle semble retrouver
ses esprits, contourne le serrurier toujours à genoux par terre d’un pas
décidé, et me prend dans ses bras.
— Alice, tu m’as fait tellement peur, murmure-t-elle.
Je ne réagis pas tout de suite à son étreinte. Mais à la seconde où je laisse
ma tête se poser sur son épaule et où je ferme les yeux, son parfum familier
aux notes acidulées d’agrumes et de vanille m’apaise. Il semble que les
cocktails Xanax-Vodka, à trop forte dose, fassent perdre complètement la
notion du temps, car je ne sais pas trop combien de temps nous restons
enlacées sur le palier. Le raclement de gorge du serrurier nous ramène à la
réalité.
— Excusez-moi, dit Angela en anglais de sa voix chaude et autoritaire, je
vais vous régler.
Elle rentre dans l’appartement, tirant d’une main sa valise à roulettes
tandis qu’elle me pousse dans le couloir de l’autre. Elle sort son
portefeuille, paye l’homme qui la remercie et claque la porte.
Elle pose une main fraîche sur mon front, fronce ses épais sourcils et ses
grands yeux bruns se remplissent d’inquiétude.
— Tu as de la fièvre, constate-t-elle.
Elle traverse la pièce principale et je la suis, terrifiée à l’idée qu’elle
pourrait s’éloigner de nouveau. Elle s’arrête une demi-seconde sur le seuil
de ma chambre et j’ai honte des bouteilles de Vodka sur le sol, du désordre
et de la saleté qui y règnent.
— Je vois que ça va mieux, au niveau de l’alignement et de la
maniaquerie, constate-t-elle, pince-sans-rire.
Puis elle pousse un imperceptible soupir.
— Bon, une chose à la fois.
Elle se dirige dans la salle de bains, et j’entends des placards qui
s’ouvrent et se referment et l’eau qui coule sur la faïence de la baignoire.
Quelques minutes plus tard, elle revient avec un verre d’eau et un
Doliprane, qu’elle me tend. Quand j’ai pris le cachet, elle m’emmène dans
la salle de bains.
— Je t’ai fait couler un bain, ne me remercie pas, ce n’est pas pour ton
bien, mais pour le mien, tu as l’odeur de quelqu’un qui ne s’est pas lavé
depuis l’invention de l’eau courante.
Elle me laisse seule et je fais passer mon débardeur par-dessus ma tête. Il
est couvert de sueur. Je laisse mon jean tomber sur le sol. J’ai des frissons.
Je me glisse dans l’eau brûlante où Angela a manifestement versé
l’intégralité du tube de mousse, je ferme les yeux et la chaleur détend un
peu mes muscles courbaturés. J’entends Angela qui téléphone tout en
s’agitant dans la pièce voisine.
Elle frappe deux coups à la porte.
— Je peux rentrer ?
Elle dépose sur le lavabo une serviette propre qu’elle a trouvée dans le
placard de ma chambre. Ses écouteurs branchés dans les oreilles, elle
continue de parler au téléphone.
— Abbie t’embrasse, lance-t-elle avant de refermer la porte, comme si
toute cette situation était parfaitement normale.
Je reste dans mon bain jusqu’à ce que l’eau tiédisse, puis je m’enveloppe
dans le peignoir avant de rejoindre la chambre. Les cadavres de bouteilles,
de flacons de médicaments et les conserves entamées ont disparu. Angela a
changé les draps et a sorti un pyjama. Elle est à genoux par terre, avec mes gants de vaisselle roses, dans sa robe parfaitement coupée, et frotte avec
énergie la tache de sauce tomate sur la moquette. David l’observe avec
intérêt. Il a toujours adoré Angela. D’un autre côté, qui n’adorerait pas
Angela ?
— Tu as faim ? me demande-t-elle. Depuis quand est-ce que tu n’as pas
mangé ?
Je secoue la tête.
— Honnêtement, je n’en sais rien.
— OK, couche-toi, je vais aller te chercher quelque chose.
J’enfile le pyjama et me glisse entre les draps qui sentent bon la lessive.
Je me positionne dans le lit de manière à voir à nouveau ce carré de ciel
bleu, si pur. Je constate qu’il fait plus sombre. On doit être le soir. Un quart
d’heure plus tard, Angela revient et pose devant moi un sac en papier que je
considère bouche bée.
— Toi, tu es allée me chercher un McDo ?
— J’ai eu l’impression que la soupe vegan du traiteur du coin n’aurait
pas été suffisante pour soigner le genre de gueule de bois dont tu souffres
actuellement. Et si jamais tu dis à Abbie que j’ai mis les pieds dans un
McDonald’s, je te décapite.
Pour la première fois depuis ce qui me semble une éternité, je trouve la
force de sourire. Je sors un Big Mac du sac, réalise que j’ai une faim de
loup et j’avale le menu maxi best of jusqu’à la dernière frite. Angela
rassemble ensuite les emballages et part les jeter à la poubelle après avoir
ouvert le velux au-dessus de ma tête pour chasser l’odeur de friture.
Lorsqu’elle revient, elle s’assoit sur le lit à côté de moi et me caresse les
cheveux.
— Essaye de dormir, souffle-t-elle, demain on ira voir le médecin.
— Tu peux rester ?
— Oui, je ne vais nulle part.
— Comment tu as su ?
— Ton copain Jeremy a appelé Saranya, qui a fini par m’appeler et
comme je n’avais pas de nouvelles depuis deux semaines, j’ai paniqué et
pris le premier avion.
Un black-out de deux semaines… Voilà qui est rock’n’ roll.
— Je voudrais Phœnix.
— Qui ?
— Ma guitare.
Sans rien dire, elle se lève, va récupérer la guitare dans le salon et la
dépose à côté de moi. Je pose ma main sur le manche. Et Angela, perplexe,
secoue la tête.
— Je ne t’ai jamais posé de questions, ma chérie, mais à un moment, il
va quand même falloir qu’on parle.
Je suis encore à moitié dans les vapes et je n’ai même pas la force de
hocher la tête.
— Demain… et aussi… Jeremy n’est plus mon copain, je murmure avant
de sombrer dans un sommeil de plomb.
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– JE SUIS CONTENTE DE VOUS REVOIR, ALICE.
— Merci.
— J’imagine que vous n’êtes pas là juste pour une ordonnance, cette
fois ?
— Non.
— Eh bien, dites-moi, de quoi voulez-vous parler ?
— De… De ma sœur…
— Je vous écoute.
— Je ne sais pas par où commencer.
— Comme toutes les histoires, par le début. Comment s’appelle votre
sœur ?
— Alice.
La psy plisse les yeux sans comprendre et jette un coup d’œil à son
agenda pour vérifier qu’elle ne se trompe pas.
— Ma sœur aînée s’appelait Alice, j’explique doucement, et moi je suis
Scarlett.
Et cette simple petite phrase qui pesait sur mon cœur le poids de toute la
culpabilité du monde déclenche un soulagement immense que, je réalise,
j’attendais depuis des années.
— Scarlett, d’accord… Mais… fait-elle l’air perdu.
— C’était le 22 décembre 2012, je… Alice…
Incapable de continuer, je me mets à pleurer. Elle me tend une boîte de
mouchoirs en papier et même si elle essaye de garder un air neutre, je vois
bien qu’elle ne comprend rien.
— Qu’est-ce qui est arrivé le 22 décembre 2012, Scarlett ?
— Ma sœur est morte, dis-je entre deux sanglots, à cause de moi.
— Mais comment… pourquoi ?
Je me mouche bruyamment, une fatigue immense m’envahit. Et moi qui
me demandais, la dernière fois que j’étais venue ici, comment on pouvait
pleurer chez le psy, maintenant je sais. J’ai envie de disparaître sous une
couette pour le restant de ma vie, mais je dois aller jusqu’au bout. Si la
vérité ne sort pas, elle m’étouffera de l’intérieur. Ma voix est un murmure, à
peine audible quand je lui réponds :
— Parce que j’étais en retard.
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Journal d’Alice
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Queenstown, 12 décembre 2012
Bruce, je suis à la maison !
Maman et Scarlett devaient venir à Londres pour Noël, mais nous avons dû rentrer en catastrophe
aux États-Unis pour enterrer Richard, le père d’Oliver. Crise cardiaque foudroyante. Mon pauvre Oliver est très malheureux, mais ça l’a un peu consolé de retrouver ses sœurs.
Il est resté en Californie avec Ashley et Kelly pour régler les problèmes liés à la succession de leur
père. Gentiment, il a beaucoup insisté pour que j’en profite pour passer par Queenstown. Scarlett est rentrée il y a quelques jours à la maison et il sait que je me fais du souci pour elle. Je lui avais confié que j’étais triste de ne pas fêter les vingt-sept ans de ma petite sœur au Beach Café autour du traditionnel chocolat chaud offert par Jimmy.
Nous aurions pu décider de changer nos plans et passer les fêtes de fin d’année à Queenstown,
mais Maman, qui prépare son séjour depuis des mois, voulait absolument voir Londres à Noël.
Évidemment, on s’en est occupé à la dernière minute et je ne te raconte pas la galère pour trouver
des billets d’avion. Avec les fêtes qui approchent, les prix explosent. Bien sûr, j’ai dû tout gérer, Scarlett traîne toute la journée en pyjama devant la télévision et éteint la radio de la cuisine dès qu’une de ses chansons est diffusée, soit à peu près une fois par heure, ce qui exaspère Maman qui aime la garder allumée en bruit de fond en permanence. C’est quand même dingue, son disque cartonne, elle a tout ce dont elle a toujours rêvé et… elle fait quand même la tête ! Je ne comprendrai jamais les artistes, Bruce…
Compte tenu du prix des vols au départ de Boston, on partira de New York. Et même comme ça, je
n’ai pas réussi à nous mettre tous dans le même avion. J’ai déniché une place providentielle pour Scarlett sur le vol d’Oliver qui fait escale à New York le 22 décembre en revenant de Los Angeles. Et je partirai le lendemain avec Maman, qui refuse de voyager sans moi, ce qui, tu t’en doutes, a généré une énième dispute avec Scarlett. Ce n’est pas plus mal, je passerai la journée à New York avec Dakota. Ça m’amuse d’imaginer Scarlett et Oliver, côte à côte pendant sept heures de vol. Peut-être qu’ils en profiteront pour discuter sincèrement, pour une fois…
Bref. Détails logistiques sans importance, ce n’est pas pour ça que j’ai repris ce journal.
Des mois que je n’ai pas écrit. J’espère que tu ne m’en veux pas, Bruce, même si franchement,
dans la mesure où tu es un acteur hollywoodien, multimillionnaire à qui tout réussit, y compris l’absence de cheveux, je trouverais ridicule que tu m’en veuilles pour si peu. Je t’ai emporté dans ma valise, parce que je veux reprendre l’écriture. Je vais mieux, Scarlett a réussi son pari et même si elle n’a pas encore la notoriété de Liam Gallagher, elle est en bonne voie pour devenir la star du rock qu’elle ambitionnait d’être. Maintenant, je sais que la prochaine histoire que j’ai à te raconter va être heureuse : Oliver et moi avons pris la décision d’utiliser les deux embryons restants pour refaire une tentative de fécondation in vitro juste après Noël.
Cette fois, j’ai la certitude que ça va marcher. Pour la simple et bonne raison que même à des
milliers de kilomètres, je ressens déjà leur existence et leur détermination à vivre. C’est une conviction, je ne l’explique pas et bizarrement, Oliver, tout cartésien qu’il est, ressent exactement la même chose.
Depuis que je leur ai donné un nom, lors de cette promenade avec Scarlett à Londres, Fred et
George font partie de notre vie. J’ai enfin compris que tout ce parcours, ces moments de découragement et de désespoir, n’étaient que le chemin qui devait nous mener jusqu’à nos enfants. Comme le dit la citation de Paul Éluard sur la couverture de ce cahier : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Et tout ce temps, j’avais rendez-vous avec Fred et George, simplement, je ne le savais pas encore. Mes tout petits bébés. Ma raison d’être. Papa et moi avons hâte de vous rencontrer.
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ANGELA, LES MAINS CRISPÉES autour d’un mug de thé fumant, est assise sur
le canapé, le dos loin du dossier, si droit qu’on le devine contracté.
— Et donc, tu es Scarlett Smith-Rivière, répète-t-elle pour la troisième
fois.
Je hoche la tête. Elle s’est assise le plus loin possible de moi, l’air
incertain, comme si elle ne me connaissait plus du tout, comme si toutes ces
années de mensonges avaient fait de moi une parfaite inconnue. Je vois bien
que je l’ai blessée. J’ai trahi ma meilleure amie, la seule personne au monde
qui m’ait toujours soutenue depuis qu’Alice m’a quittée. Je prends une
grande inspiration. Je songe qu’elle aurait pu se lever, partir, face à cette
mascarade dont elle a fait l’objet, claquer la porte et ne plus jamais vouloir
entendre parler de moi. Mais malgré tout, elle reste. Elle a fait du thé. Elle
s’est assise sur le canapé. Tout n’est peut-être pas perdu.
— La Scarlett Smith-Rivière qui a chanté Sisters ? Celle qui est morte
tragiquement juste avant de devenir une légende du rock et qui a eu dix
Grammy à titre posthume ?
— Quatre, pas dix.
— Ah, d’accord.
Elle me dévisage, l’air un peu sonné. Elle ouvre la bouche comme pour
dire quelque chose, la referme, contemple son thé les sourcils froncés,
espérant peut-être y trouver la solution aux milliers de questions qui
s’entrechoquent sous son crâne.
Pour Angela, officiellement, j’avais perdu ma sœur. J’avais fini par lui
avouer cette vérité partielle, en lui faisant promettre de ne plus jamais
aborder le sujet. En voyant le mélange d’incompréhension et de chagrin
dans ses yeux noirs, je réalise que j’aurais dû lui faire confiance depuis le
début.
— Mais… Et Alice alors ? demande-t-elle après un silence, c’est un
pseudo ou tu as vraiment une sœur ?
J’entends le timbre strident sonner la fin de la récréation dans la cour de
l’immeuble. Du brouhaha, quelques ultimes cris d’enfants, puis le silence.
Je revois Alice, sa queue-de-cheval tressautant de gauche à droite alors
qu’elle courait sur la plage.
— Oui, j’avais une sœur, elle s’appelait Alice et elle est vraiment morte.
Ma voix a tremblé légèrement. Sur le visage d’Angela, la perplexité
laisse brusquement place à une immense tendresse. Sans rien dire, elle pose
sa tasse sur la table basse, franchit la distance entre elle et moi et prend mes
mains dans les siennes.
— OK… Raconte-moi, souffle-t-elle, sa bienveillance retrouvée.
Je hoche la tête, bois une gorgée pour reprendre contenance. Puis, les
yeux baissés sur nos mains enlacées, enfin, je lui raconte la vérité sur ce qui
est arrivé ce mois de décembre où j’ai perdu Alice, ma personne préférée au
monde.
Mon premier album était sorti fin juin. Harry, mon nouveau manager
désigné par le label Origin Records, était surexcité. Ma chanson Sisters,
poussée dès sa sortie par l’animateur le plus hype du moment, tournait en
boucle à la radio. En quelques semaines, tout le monde fredonnait Sisters
sous la douche, pendant qu’on m’envoyait en tournée à travers les États-
Unis. Cette période, aujourd’hui encore, reste un peu floue. Pour tenir, je
buvais beaucoup. Trop, sans doute. Mais j’étais persuadée d’aller bien, je le
répétais continuellement à Alice quand j’arrivais à l’avoir au téléphone.
Toutes les salles de concert étaient pleines et pourtant je ne m’étais jamais
sentie aussi seule.
Un micro-événement, anodin en apparence, a changé la donne. J’étais
rentrée épuisée à New York après des semaines de tournée. Harry me
répétait alors continuellement que pour le moment, j’avais juste fait un tube,
mais que j’étais « à un battement d’ailes de papillon » de devenir une
légende ou de disparaître du jour au lendemain. Il suffisait d’une anecdote,
un mini-fait d’armes, un détail dont s’emparerait la presse pour que
j’explose d’un seul coup ou qu’on m’oublie complètement.
J’avais beau être rentrée chez moi, je continuais à boire souvent. Ce
n’était pas si grave, comme je l’expliquais à ma sœur sur Skype, je buvais
uniquement quand je sortais. J’omettais de lui préciser que j’avais des
soirées tous les soirs. L’alcool m’évitait de réfléchir et m’aidait à
m’endormir. J’ai toujours eu l’insomnie facile, contrairement à Alice.
Tous les matins vers midi et demi, depuis que je m’étais installée dans cet
appartement de Greenwich Village que l’avance sur mon disque m’avait
permis de louer, je descendais acheter un bagel et un café au lait au coffee
shop du coin de ma rue. Ils me rappelaient ceux du Beach Café de
Narragansett. Je n’y dérogeais jamais. Je n’ai jamais supporté les règles, les
contraintes et les obligations, mais j’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque
chose de rassurant dans la routine, à condition de se l’être fixée soi-même.
J’avalais ce petit déjeuner en marchant, je me promenais une demi-heure au
Washington Square Park et en général, je ne ressortais pas de la journée. Je
jouais de la guitare affalée sur mon lit défait sans y mettre le moindre
soupçon d’âme, obsédée que j’étais par la question qui me taraudait depuis
quelque temps : Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ?
Et puis un jour, sur le trajet entre le coffee shop et le parc, à l’angle de la
4 e Rue et de Mercer Street, alors que je portais un vieux jean et des
Converse on ne peut plus discrets, que je n’étais ni sur une scène, ni à la
sortie d’un concert, quelqu’un m’a reconnue dans la rue. New York était
particulièrement ensoleillée pour une fin d’automne et je mordais dans mon
bagel avec enthousiasme quand j’ai entendu une voix inconnue appeler mon
nom. Je me souviens du sourire admiratif de l’adolescente. Elle avait un
piercing dans le nez et une chemise en jean sous un blouson ouvert. Elle
m’a parlé de Phœnix. Comment diable pouvait-elle connaître ma Phœnix ?
Dans ma bouche, le bagel a pris un goût de cendres. Puis, elle a sorti son
téléphone portable et elle m’a prise en photo. Sans même me demander.
Comme si je n’étais pas une personne, mais un foutu monument aux morts
ou une assiette de frites à poster sur Instagram. J’ai eu le sentiment qu’on
venait de m’arracher ma culotte, là, un beau matin de novembre ensoleillé,
en plein milieu de Mercer Street.
Par la suite, la scène s’est reproduite de plus en plus souvent. Du
marchand de bagels au caissier du Whole Foods, tout le monde finissait par
comprendre qui j’étais. J’ai commencé à me sentir mal. Comme si un étau
se resserrait autour de ma gorge chaque fois que quelqu’un me regardait un
peu trop fixement. Il m’a fallu quelque temps pour mettre un mot sur le
malaise permanent qui me collait à la peau avec la persistance d’une
mauvaise odeur : j’avais peur. Toutes ces années j’avais eu un but. Un
unique objectif. Je ne m’étais jamais posé de questions. J’avais travaillé,
comme je n’ai jamais vu personne travailler. J’avais tout sacrifié, tout
donné. Depuis ce jour où j’avais entendu Liam Gallagher chanter
Wonderwall, tout mon être, corps et âme, avait tendu vers cet unique
objectif : devenir une « star du rock », comme disait Alice. Expression qui
m’a toujours semblé puérile dans ma bouche comme dans la sienne, mais
qui au final résumait assez bien la situation. Depuis quelques mois, je jouais
les funambules sur cette mince frontière qui sépare l’avant de l’après et les
années de galère du succès et de la célébrité. Je m’y accrochais comme une
naufragée à une bouée de sauvetage, tentant de ne pas me laisser emporter
par le courant. Je n’avais plus la moindre envie de passer de l’obscurité à la
lumière. Origin Records s’emballait, des gens s’étaient mis à graviter autour
de moi les yeux avides, flatteurs comme un essaim d’abeilles qui flairent
l’apparition d’un rayon de miel. « Ça » allait arriver. Pour être honnête, je
n’avais jamais douté ni de mon talent, ni de ma capacité à travailler
suffisamment pour réussir. La fausse modestie n’a jamais été mon truc, j’y
ai toujours vu une forme assez fourbe d’hypocrisie. Mais, au pied du mur,
j’ai eu une révélation terrible que j’étais loin d’avoir anticipé : je me foutais
du succès. Pire que ça. Je n’en voulais pas. Je m’étais trompée d’objectif :
je ne voulais plus être une star du rock. Je voulais faire de la musique. Et ce
but-là, je l’atteignais tous les jours depuis des années. Depuis que j’avais
commencé à apprendre le nom des notes sur un clavier en carton, depuis les
premiers exercices de respiration que Mme Hamilton m’avait enseignés
pour faire sortir ma voix. Ma vie tout entière n’était que partitions, notes et
mélodies. Mon quotidien se résumait à la musique. Je n’avais en réalité
jamais rien voulu d’autre. Surtout pas le succès, et encore moins la célébrité. Je n’arrivais plus à penser à rien. Trop de gens autour de moi, trop
d’événements, trop de lumière. Et maintenant ? Aussi angoissants qu’un
couteau sous ma gorge, ces deux mots commencèrent alors à tourner dans
ma tête. Deux charognards dont l’ombre me suivait partout où j’allais. Et
maintenant ?
Harry, mon manager, m’avait donné la seule réponse intelligente à cette
question :
— Maintenant, tu écris un deuxième album.
Associé à un certain nombre de conseils sur ce que devait contenir ce
deuxième album pour être « bankable » et la date à laquelle il devrait être
terminé. J’ai alors compris qu’en plus de mon humanité, je venais de perdre
ma liberté de créer, ce qui a achevé de me terroriser. Et de toute façon,
serais-je capable d’écrire encore ? Et si les gens n’aimaient plus ma
musique ? Si je les décevais ?
Je n’avais plus la moindre idée. L’inspiration s’était envolée. La peur me
paralysait. Moi qui ne m’étais jamais posé de questions, qui me contentais
de me lever le matin et de mettre toute mon énergie dans la seule chose qui
comptait vraiment pour moi, ma musique, je n’étais plus capable de jouer
ou de chanter une seule mesure, sans même parler d’écrire. Harry m’a
envoyée chez un psy qui m’a prescrit des antidépresseurs. Le monde a
repris quelques couleurs fades et artificielles. J’ai eu l’impression d’aller
mieux. J’ai écrit deux chansons. Tout le monde m’a dit qu’elles étaient
uniques, brillantissimes, excellentes, que j’avais du génie, qu’ils n’avaient
jamais vu ça ! Folle de joie d’avoir retrouvé mon talent, je les ai envoyées à
Alice. Elle m’a rappelée une heure plus tard.
— C’est quoi ces merdes ? Dis-moi que ce n’est pas toi qui as écrit ça ?
Je lui ai raccroché au nez, furieuse de savoir qu’elle avait raison. Elles
étaient nulles. Maintenant que j’étais devenue une machine à cracher du
dollar, plus personne ne me dirait la vérité. Cette constatation a creusé ma
déprime. Je suis retournée chez le psy. Je me suis abrutie d’antidépresseurs
et de soirées alcoolisées.
En décembre, Sisters se maintenait toujours dans le top 50. Harry
m’appelait tous les jours. Il m’annonçait des chiffres que je n’osais pas écouter. Je raccrochais avec l’impression d’être enterrée vivante sous des
montagnes de billets de banque. J’avais du mal à respirer. C’est à cette
époque que j’ai fait ma première crise d’angoisse.
Il fallait que je me reprenne en main. J’ai alors décidé de rentrer à
Queenstown, loin des excès et de l’agitation de Manhattan. Je voulais
retrouver le calme, marcher sur la plage et boire des chocolats chauds
recouverts de mini-marshmallows à la terrasse du Beach Café en regardant
les mouettes. J’attendrais, dix ans s’il le fallait, que l’envie et l’inspiration
reviennent, portées par le murmure du vent et la musique des vagues au
rythme lent des ferries qui emmènent les touristes à Block Island.
De retour dans ma ville natale, je me suis teint les cheveux en châtain,
ma couleur naturelle, j’ai supprimé le maquillage, le blouson en cuir et tous
les signes distinctifs que je portais depuis l’adolescence. Les inconnus ont
arrêté de m’aborder dans la rue. En revanche, les gens que je connaissais,
après m’avoir demandé un autographe, se sont remis à me dire ce que nous
entendions souvent petites et que j’avais fait disparaître à grands coups de
cuir, de khôl, de fards à paupières sombre et de tatouages : c’était fou ce
qu’Alice et moi on se ressemblait.
Puis le père d’Oliver est mort et, en revenant de son enterrement, Alice
est rentrée à Queenstown pour me faire une surprise ou, plus probablement,
parce qu’elle s’inquiétait pour moi. Dans la mer agitée du succès, où
soudainement tout le monde essayait de m’agripper quitte à me noyer, ma
sœur était ma seule bouée de secours. Elle le savait bien.
Pendant ces deux semaines providentielles, nous avons eu douze ans à
nouveau. Nous avons fêté mes vingt-sept ans autour d’un chocolat au Beach
Café. Je garde le souvenir d’Alice heureuse et reposée. Sereine, même, pour
la première fois depuis des années. Elle avait pris avec Oliver la décision de
retenter une fécondation in vitro dès leur retour à Londres, en janvier. Sa
fausse couche les avait rapprochés. Oliver avait été tellement présent pour
elle… Pour la première fois, je l’entendais parler du bébé comme d’un
projet commun. Ce n’était plus son échec personnel. Elle avait compris que,
dans cette histoire, ils étaient deux.
Elle parlait tout le temps de ses embryons congelés, elle leur avait donné
des prénoms, Fred et… je ne me souviens plus du deuxième. Ou elle les
appelait « les jumeaux », comme s’ils étaient déjà là, comme s’il n’y avait
aucune chance que la procédure plante une deuxième fois. Elle répétait
qu’ils étaient le sens de sa vie, sa raison d’être… Soit exactement ce qu’il
ne fallait pas faire, au risque d’être cruellement affecté en cas d’échec, si
j’en croyais les forums sur le sujet.
Le 21 décembre, j’ai été invitée pour une interview dans le magazine
Rolling Stone. Harry était surexcité, tu vas rentrer dans le top 10, affirmait-
il. Il m’a appelée à l’aube, ce qui, pour moi à l’époque signifiait n’importe
quelle heure avant 13 heures. J’étais en pyjama, en train de boire un litre de
café devant Desperate Housewives, dans l’espoir de faire passer la gueule
de bois permanente des derniers jours. J’étais épuisée. J’avais beaucoup
maigri et je supportais de moins en moins la pression de cette nouvelle vie.
J’ai toutefois promis à Harry que je serais là.
J’ai pris le train qui allait de Queenstown à New York la veille de mon
départ prévu pour Londres afin de me rendre à l’interview. Ma sœur devait
retrouver ses copines à Penn Station. Ma mère ne voulait pas garder David,
même une nuit, j’ai donc dû passer par mon appartement pour y déposer
mon petit chat. J’avais le temps, le rendez-vous était en fin d’après-midi. Je
ne me souviens plus trop de l’enchaînement exact des événements. J’ai bu
une bière, j’ai joué de la guitare, j’ai fait ma valise pour le grand départ du
lendemain… Je n’ai jamais regardé l’heure et j’ai débarqué comme une
fleur devant les locaux du magazine sur la 6 e Avenue avec une heure et
demie de retard. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis dit qu’il
aurait suffi qu’une fois dans ma vie, je fasse l’effort d’arriver à l’heure pour
tout changer.
Harry était fou. Il avait essayé de m’appeler dix fois, mais je n’avais plus
de batterie. Je n’avais jamais de batterie à cette époque, j’affirmais que le
pragmatisme tuait la créativité. Lui qui avait toujours été un mentor
compréhensif et respectueux m’a traitée d’imbécile irresponsable. Et puis,
c’était quoi cette nouvelle couleur de cheveux ? Ce nouveau style de
première de la classe ? Je voulais pas venir en tailleur pendant que j’y étais ? C’était Rolling Stone, pas Psychologie Today, merde ! Les cheveux
roses, c’était ma marque de fabrique, j’avais intérêt à aller chez le coiffeur
dès le lendemain.
Je lui ai répondu d’aller se faire foutre et je suis rentrée chez moi. J’ai
retrouvé Alice à l’appartement, toute contente de revoir Dakota le
lendemain. Je me sentais mal d’avoir déçu Harry. Aussi ai-je ressenti un
soulagement absurde quand, en milieu de soirée, son nom est apparu sur
l’écran de mon téléphone. Il avait par miracle réussi à déplacer l’interview
le lendemain à 17 heures. Il passerait me chercher chez moi à 16 heures et
j’avais intérêt à être prête et habillée comme une artiste et non comme une
première communiante qui va se confesser, merci.
Sauf que je ne pouvais pas aller le lendemain à 17 heures à l’interview de
Rolling Stone, parce que j’avais un avion juste après et même avec mon
sens approximatif des horaires, je savais que j’avais une chance sur deux de
le rater. Alice a affirmé qu’il était impossible de changer les billets, elle
n’avait déjà pas réussi à tous nous mettre sur le même vol. Je n’ai pas
répondu à Harry, consciente qu’il risquait de ne pas me pardonner cette
deuxième défection.
Nous sommes allées nous coucher et, la nuit portant malheureusement
conseil, je me suis réveillée avec la pire idée de ma vie.
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Journal d’Alice
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Queenstown, 22 décembre 2012
Hello Bruce !
Bon, au final, malgré toutes mes bonnes résolutions, je t’ai encore laissé tomber. Dernier jour à
New York, aujourd’hui. Figure-toi que Scarlett, habillée d’une culotte et d’un tee-shirt Metallica, m’est tombée dessus ce matin alors que je buvais mon café :
— Alice, j’ai un fucking good plan ! s’est-elle exclamée comme elle le disait à huit ans et demi.
— Je m’attends au pire…
— Tu prends l’avion aujourd’hui à ma place, et moi je prends ton vol demain à la tienne.
J’ai éclaté de rire et me suis étouffée avec mon café.
— Mais oui, bien sûr… Je sais que tu ne prends pas souvent l’avion, mais il y a des contrôles, tu
ne peux pas refiler ton billet à n’importe qui.
— Non, non, écoute, en plus c’est absurde que ce soit moi qui voyage avec Oliver ! Tu mets mon
blouson en cuir, un kilo de khôl sur les yeux, je suis châtain sur mon passeport, donc… C’est une énorme opportunité pour moi, cette interview. Demain je me la joue sobre, je prends ton vol avec Maman et on se retrouve comme prévu à Londres, pile à l’heure pour Noël. S’il te plaît, Alice, si je le rate, je passe les fêtes toute seule…
L’idée l’enthousiasmait, une règle de plus à enfreindre, une façon d’injecter un peu d’excitation
dans la léthargie qui semblait l’avoir envahie depuis qu’elle touchait au succès. Elle m’a suppliée et m’a empêchée de boire mon café jusqu’à ce que je lève les yeux au ciel et pousse un soupir.
— Tu sais quoi, OK, à une condition.
— Laquelle ?
— Je veux que tu te calmes sur l’alcool, les calmants tout ça… J’aime pas ce milieu et je me fais
du souci pour toi.
— OK, promis.
Elle m’a donné son passeport et ses fringues. Nous sommes allées acheter une bombe de
coloration pour cheveux rose vif dans un magasin de déguisements de Soho. Et nous avons passé la soirée à rire et à nous faire des mèches. Elle, pour ne pas avoir l’air d’une première communiante à son interview chez Rolling Stone et moi pour passer pour elle à l’aéroport.
Je sais Bruce, tu penses que c’est une idée stupide, mais je suis heureuse de surprendre Oliver qui
sera probablement ravi de me voir débarquer dans l’avion à la place de Scarlett. Et puis, de toute façon, qu’est-ce qui pourrait bien arriver de grave ?
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SUR LA TABLE BASSE, le thé d’Angela est froid depuis longtemps. Je me suis
interrompue dans mon explication pour respirer. Parce que je sais que le
plus difficile reste à venir. Et que pour la première fois, je vais devoir en
parler à haute voix. Je prends une grande inspiration et j’entame la fin de
notre histoire, la dernière ligne droite de notre vie ensemble, à ma sœur et à
moi.
Quand je suis rentrée chez moi, après l’interview. Alice n’était plus là.
Elle avait laissé sur le lit une robe noire, une paire de bottes, son manteau et
son passeport, sur lequel était collé un Post-it rose avec un cœur dessiné à la
hâte au bic. Je l’emmène encore avec moi partout où je vais, soigneusement
rangé dans mon portefeuille.
J’ai pris une douche, puis, en faisant ma valise, j’ai trouvé au pied du lit
un épais carnet avec une couverture turquoise à pois jaunes. Dessus, une
citation était imprimée : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-
vous », Paul Éluard. Je l’ai ouvert et j’ai vu l’écriture serrée et régulière
d’Alice sur des pages et des pages. Son journal. Je l’ai mis dans ma valise
sans le lire, en prévoyant de le lui rapporter le lendemain.
Vers 19 heures, j’ai reçu un texto :
Alice Smith-Rivière
OMG, ça a marché !
Ils m’ont complètement prise pour toi
et on a été surclassés en classe business !!!!
J’ai répondu un pouce levé et un smiley qui sourit.
Elle m’a renvoyé un cœur.
Lui aussi, je l’ai toujours dans mon téléphone.
Je me suis couchée vers 22 heures. Ce qui était exceptionnel. Je me
souviens de m’être réveillée en sueur quelque temps après, mon cœur
battait à tout rompre. Je me suis levée comme une somnambule et j’ai avalé un shot de vodka et un Lexomil, puis, mon cœur s’est calmé et je me suis
rendormie.
Le vol JFK-Heathrow s’est écrasé dans l’océan Atlantique cette nuit-là à
23 h 56. Aujourd’hui encore, la cause de l’accident reste indéterminée. Ma
seule consolation est de savoir qu’Alice était avec Oliver, son amour de
lycée, le seul homme qu’elle ait jamais aimé malgré leurs hauts et leurs bas
et qu’ils sont partis ensemble, la main dans la main. On n’a rien retrouvé.
La liste des passagers disparus a été publiée le lendemain dans tous les
journaux. Mon nom est apparu à la place de celui de ma sœur.
Voilà comment, officiellement, je suis morte à vingt-sept ans, comme
Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison et Kurt Cobain. Mauvais endroit
au mauvais moment. C’était le fameux battement d’ailes de papillon
qu’Harry avait espéré. Les journaux se sont emparés de l’histoire. Une mort
aussi tragique pile au moment où je touchais mon rêve du bout des doigts
ne pouvait que faire de moi une légende. C’est exactement ce qui est arrivé.
La semaine de ma mort, Sisters est passé numéro un des ventes. Puis, dans
les mois qui ont suivi, j’ai remporté quatre Grammy Awards, touché des
millions de dollars et je suis devenue une légende du rock. Le tout, à titre
posthume.
Ironic, comme dirait Alanis Morissette.
Angela m’a écoutée sans interruption, l’air concentrée et sans lâcher mes
mains, toujours blotties entre les siennes. Je me tais et quelques secondes de
silence s’étirent entre nous.
— Je suis profondément désolée, dit-elle.
Puis, sans prévenir, elle me serre contre elle. La chaleur de son étreinte et
son parfum amènent des larmes dans mes yeux. Je réalise que c’est la
première fois que quelqu’un me présente ses condoléances pour la mort de
ma sœur.
— Mais tu n’as pas pensé… continue-t-elle, je ne sais pas moi, à prévenir
la police ?
Je hausse les épaules. J’essaye de faire comprendre à Angela l’absurdité
de ma situation. Le chagrin, comme une boue visqueuse, avait infiltré le
moindre recoin de mon cerveau. J’avais perdu la personne à laquelle je tenais le plus au monde. Rien d’autre n’avait d’importance. Je suis restée
terrée chez moi, hébétée, pendant des jours, à me demander ce que j’avais
fait, ne sortant que pour acheter de quoi manger pour David et des céréales
dont je me bourrais à même le paquet pour ne pas mourir de faim. C’était
de ma faute. Ma sœur était morte à cause de moi. Le reste n’était que détails
administratifs. Un nom erroné sur une liste de passagers. Rien d’important.
Ce n’est que quand j’ai surpris mon visage placardé en première page d’un
magazine people, que je me suis souvenue de ce léger détail : le monde
entier me croyait morte.
— Mais… et ta famille ?
— Je suis allée voir ma mère, elle était folle de chagrin, elle m’a dit…
que…
J’avale ma salive pour tenter de faire disparaître la boule dans ma gorge
qui menace d’exploser. Ma mère, évidemment, n’avait jamais pris son avion
pour Londres le lendemain du crash. Elle essayait d’appeler Alice depuis
plusieurs jours quand, enfin, je me suis manifestée. Lui expliquer la vérité a
été l’une des choses les plus difficiles que j’ai eu à faire dans ma vie. Voir
succéder sur son visage le soulagement de me voir vivante puis l’horreur,
quand elle a réalisé ce que cela signifiait pour Alice. Comprendre qu’elle
aurait préféré que ce soit moi dans cet avion, à la place de sa fille préférée.
Je poursuis d’une toute petite voix :
— Elle m’a dit que c’était de ma faute… Que je n’avais jamais apporté
que des problèmes dans cette famille et que… qu’elle ne voulait plus jamais
entendre parler de moi.
S’il m’était resté un morceau de cœur après la mort de ma sœur, ma mère
l’aurait broyé ce jour-là. Les yeux d’Angela, horrifiés, se remplissent de
larmes. Je repense à la façon dont elle et Abbie s’occupent de leurs enfants,
l’éternelle patience, les câlins, la tendresse et les histoires du soir. Mais
Angela ne peut pas comprendre ce que j’ai réalisé beaucoup trop tôt : j’étais
pour ma mère un rappel permanent de l’homme qu’elle aimait
passionnément et qui l’avait abandonnée en laissant une lettre sur la table
de la cuisine. « Deux enfants si rapprochés, le couple en prend un coup », expliquait-elle à ses copines au téléphone… Pas besoin d’un diplôme
d’Harvard pour comprendre le sous-entendu.
— Et tous les gens que tu connaissais, la famille de ton beau-frère ?
Je hausse les épaules.
— J’ai déménagé, changé de numéro, fermé mon compte Facebook et
j’ai coupé les ponts avec tout le monde. Certaines des copines d’Alice
continuent d’envoyer un email tous les ans pour son anniversaire. Je n’ai
jamais répondu à personne, ils ont fini par laisser tomber. Quant à la famille
d’Oliver, ils avaient perdu le père et le fils à quelques semaines d’intervalle.
Si ça se trouve, le silence d’Alice a été un soulagement pour eux, un
chagrin de moins à gérer. Et puis, j’ai attendu que quelqu’un comprenne,
me dénonce, me reconnaisse. Rien n’est arrivé et comme une partie de moi
n’avait pas vraiment envie de ressusciter des morts, je n’ai rien dit et je suis
devenue ma sœur.
— Et après ?
— Après j’ai appelé Londres pour mettre fin au bail de l’appartement
d’Alice et d’Oliver. Officiellement, j’avais tragiquement perdu mon mari
dans l’accident d’avion qui avait fait la une des journaux, le propriétaire a
accepté de me renvoyer les affaires personnelles de ma sœur et je lui ai dit
de garder tout le reste. J’ai rangé Phœnix dans un carton et je me suis mise à
haïr la musique. Sans cette interview et mes rêves de grandeurs, Alice ne
serait pas morte.
— Et tu t’es mise à la finance… complète Angela.
— Oui… Pendant un an, enfermée chez moi, je n’ai fait que ça.
Étrangement c’est ce qui m’a sauvée, la rigueur des chiffres, les formules
propres, nettes, aux résultats prévisibles. Et puis, c’est quand j’ai retrouvé
un travail en finance, que je t’ai rencontrée et c’est à partir de ce moment-là
que j’ai réussi à reconstruire un semblant de vie normale, fondée sur cet
absurde mensonge.
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ANGELA A DÛ RENTRER À NEW YORK. Connaissant Andrew, son supérieur
hiérarchique qui m’a virée du jour ou lendemain pour une crise d’angoisse,
c’est déjà un miracle qu’il lui ait accordé deux semaines de congé. Elle
m’appelle cependant tous les soirs et me force à allumer ma webcam afin de
vérifier que je mange bien les plats bios qu’elle me fait livrer par un traiteur
vegan déniché dans le VIII e arrondissement. Parfois je me dis qu’Alice, là
où elle est, m’a envoyé Angela pour la remplacer. Angela a ordonné à
Saranya de passer me voir trois à quatre fois par semaine. Cette dernière est
même arrivée à l’heure au moins deux fois, signe plus qu’inquiétant du
désordre universel. Tout le monde se fait du souci pour moi. Je suis
partagée entre la culpabilité et un soulagement immense à l’idée de ne plus
avoir à mentir. J’ai aussi révélé la vérité à Saranya. J’ai cru qu’elle allait
faire un AVC. En état de choc, elle n’a pas parlé pendant au moins quatre
minutes. Puis, elle a téléchargé mon album sur Spotify et m’affirme
l’écouter en boucle depuis.
Je n’ai pas mis les pieds au travail depuis trois semaines quand je pousse
de nouveau la porte vitrée de The Space. En revanche, je suis allée chez le
psy tous les jours. J’ai promis à Angela. Il paraît que j’ai des choses à
régler. Victoire et Reda sont déjà là. Ils m’accueillent avec effusion, veulent
savoir ce qui s’est passé et m’affirment que si j’ai besoin de quoi que ce
soit, je ne dois pas hésiter à les solliciter.
— Ça va, très grosse fatigue, dis-je, touchée par leur prévenance.
Reda me tend alors un sachet en papier. Je le remercie, surprise, et
l’ouvre avec précaution. À l’intérieur, un bagel cannelle-raisins.
— Il est cuit à l’eau, comme à New York, précise-t-il, c’est un vrai de
vrai, je suis allé le chercher à l’aube dans une boulangerie au fin fond du 18 e qui est supposée faire les meilleurs bagels de Paris !
— Et moi je t’ai acheté du cream-cheese, renchérit Victoire.
Joignant le geste à la parole, elle sort de sa sacoche militaire une
barquette de cream cheese et un couteau à beurre. Je ravale la boule
d’émotion qui me serre la gorge et balbutie un remerciement.
— On va chercher des cafés et on revient, déclare Reda, voyant que j’ai
du mal à contenir mon émotion.
— Mais non, tu vois bien qu’elle va pleurer, répond Victoire.
— Justement, dit Reda en levant les yeux au ciel.
Victoire le suit en grommelant qu’elle ne comprendra jamais rien aux
normes extravagantes de cette société absurde et j’utilise une des serviettes
en papier glissées dans le sac de mon bagel pour m’essuyer discrètement les
yeux.
Le bagel est sucré et moelleux, il a le même goût de cannelle et d’amitié
que ceux du Beach Café de Narragansett. Ou alors c’est le café partagé avec
Reda et Victoire qui me fait l’effet d’un shot de douceur. Peut-être que je
pourrais arrêter de lutter, maintenant. Défaire une bonne fois pour toutes les
barbelés qui enserrent mon cœur, accepter qu’ils me font plus mal qu’ils ne
me protègent.
En jetant mon gobelet en plastique dans la poubelle, je demande l’air de
rien :
— Jeremy n’est pas là ?
Le coup de coude que Victoire balance à Reda ne m’échappe pas.
Pourtant, il a dû la briefer sur la question, parce qu’elle réussit à se taire.
— Il est parti en week-end prolongé avec Zoé, il revient après-demain.
Nous retournons à nos bureaux. Puis, comme si les trois dernières
semaines n’étaient jamais arrivées, je me replonge dans les comptes de
l’entreprise.
Un peu plus tard, je frappe au bureau de Chris. À tra- vers la vitre qui
nous sépare, je constate son absence totale de réaction. Ses yeux perdus
dans le vague derrière ses lunettes semblent fixer un point au loin, au-delà
des toits d’ardoises que quelques rayons de soleil viennent réchauffer.
J’hésite, puis, je pousse doucement la porte de son bureau.
— Chris ?
Il tourne son regard vers moi, malgré son élégant pull en cachemire et ses
Stan Smith flambant neuves, il a l’air d’un enfant perdu. Il ne s’est pas rasé
depuis plusieurs jours et quelques poils de barbe hirsutes recouvrent ses
joues pâles. J’ai mal au cœur pour lui, mais plus tôt je lui annoncerai la
nouvelle et plus vite il pourra faire le nécessaire. Je referme la porte derrière
moi et viens m’asseoir face à lui.
— Alice, comment ça va ?
— Ça va beaucoup mieux. Je suis désolée d’avoir disparu trois semaines
à l’improviste, je…
— Ton amie m’a prévenu que tu étais malade, ne t’inquiète pas, dit-il
gentiment, l’air toujours un peu ailleurs.
Son bureau est en désordre, un gobelet de café vide traîne près d’un
totem en bois tropical dont il m’a raconté une fois qu’il venait du
Guatemala et qu’il lui portait chance. Des Post-it griffonnés entourent son
écran éteint comme une corolle de pétales fanés. Dans tout ce bazar, mon
regard est attiré par une photo encadrée à laquelle je n’avais jamais fait
attention jusqu’ici. Elle est un peu pâlie par les années, trois ados dans les
années 1990. Malgré leurs joues plus rondes et imberbes, je reconnais Chris
et Jeremy, ils doivent avoir une quinzaine d’années. La troisième personne
est une jeune fille au look un peu grunge, aux yeux vert clair et aux cheveux
noir corbeau. Elle a un bras amical passé autour du cou de Jeremy et la tête
appuyée sur l’épaule de Chris, qui la serre contre lui. Chris suit mon regard.
— C’est Sandra, explique-t-il, c’était la meilleure amie de Jeremy et elle
était devenue ma petite copine au lycée. Elle est morte à dix-sept ans dans
un accident de scooter.
Je reste un instant sans voix et j’ai le cœur qui se serre. Jeremy n’a jamais
mentionné qu’il était aussi proche de Sandra, alors même qu’il m’a parlé
d’elle et de sa relation avec Chris.
— Elle ne nous faisait porter que des chaussettes orphelines, explique
Chris, parce que tous les gens qui s’aiment vont par paire et qu’elle ne
voulait laisser personne de côté, pas même des chaussettes. C’est pour elle
que je voulais monter EverDream.
Au moins, maintenant je sais pourquoi Jeremy a investi dans EverDream,
alors même qu’il ne croyait pas au projet. Ce n’était pas uniquement pour
soutenir Chris, c’était en mémoire de son amie d’enfance aux yeux verts qui
voulait réunir les chaussettes-sœurs. Chris repose la photo avec précaution à
côté de son écran.
— Tu es venue me parler des comptes, j’imagine ?
Je lui tends les résultats financiers du mois précédent que j’ai pris soin
d’imprimer.
— Je t’ai envoyé un email ce matin et…
— J’ai vu.
Et il m’indique une feuille au-dessus d’une pile de livres de
développement personnel. Pour une fois, Chris a lu un de mes emails, il a
même imprimé le document en pièce jointe. Je baisse les yeux et prends une
grande inspiration.
— Je suis désolée, Chris, mais compte tenu du nombre de
téléchargements depuis le lancement, il faudrait…
— Cinquante-sept ! m’interrompt-il. Cinquante-sept téléchargements !
Dont quatre à partir d’adresses emails créées par ma mère pour me soutenir
et le reste des gens de la boîte ou des amis.
Il a l’air en état de choc et je tente de le consoler :
— Au moins, ta famille te soutient.
— Combien de temps nous reste-t-il ?
— Avec les salaires, le loyer ici et les différentes factures de prestataires
externes qu’il nous reste à payer, il faut fermer dans les dix jours grand
maximum. Après tu ne pourras plus payer les employés d’EverDream.
Il ferme les yeux et se prend la tête dans les mains, décoiffant un peu plus
ses épais cheveux désordonnés.
— Dix jours… souffle-t-il.
J’ai mal pour lui et je retiens ma main qui, par réflexe, voudrait se poser
sur son bras pour le réconforter.
— Je ne sais pas quoi te dire, peut-être que le marché n’est pas…
— Il n’y a rien à dire. C’était une idée débile, de toute façon personne
n’y croyait. Tout le monde se fout complètement des chaussettes orphelines. Tu sais ce que m’a expliqué un des banquiers à qui on a demandé de
l’argent ?
— Non…
— Qu’il n’avait que des chaussettes noires identiques et qu’il ne les
rangeait même pas par paire, ce qui lui permettait de ne jamais avoir de
problème de chaussettes orphelines… C’est simple, c’est la chose la plus
triste que j’aie jamais entendue ! Je suis un loser, c’est tout, je ne réussis
jamais rien.
Je caresse machinalement la peau de mon poignet, là où le bracelet
manque, et lui réponds avec douceur :
— Non, tu es un artiste, et tous les artistes sont des losers jusqu’au jour
où ils réussissent. Tu sais, dans les médias, on nous rabâche les histoires des
gens qui réussissent en une nuit, le conte de fées des Temps modernes, c’est
ça : réussir par hasard, sans mérite ni travail. C’est le pire des mensonges.
Quel que soit le domaine, les gens qui réussissent du premier coup sont des
exceptions. Et d’ailleurs c’est pour ça qu’on parle d’eux parce que leur
histoire tient du conte de fées.
Il pousse un soupir découragé.
— Si tu savais toutes les boîtes que j’ai montées… Plus personne ne veut
investir sur moi. Je suis l’image même de la médiocrité. Je suis ridicule.
— Tu sais qu’aux États-Unis, dans la Silicon Valley, plus un entrepreneur
a d’échecs à son actif, plus il a une chance de trouver un investisseur.
— C’est absurde, marmonne-t-il.
— Non, c’est logique. D’abord parce que plus tu as entrepris de projets,
plus tu as accumulé d’expérience, et n’importe qui, qui a un jour décidé de
faire quelque chose de sa vie, de prendre un risque, de se lancer dans
l’inconnu, sait pertinemment que la réussite, surtout quand elle est facile,
n’apprend rien, et que l’échec en revanche est la meilleure des écoles. Et
puis, toutes ces défaites, ça révèle beaucoup de choses positives sur ton
caractère…
— Oui, que je suis un loser.
Je ne sais pas pourquoi la vision de lui si abattu me brise le cœur. J’ai
besoin qu’il se relève, qu’il me prouve que tout n’est pas voué à l’échec, à la fatalité du destin, que les choses, parfois, peuvent marcher. Alors, je me
lève et lui réponds d’une voix plus affirmée :
— Non, ça prouve que tu ne lâches pas, que tu es passionné, persévérant,
bosseur, déterminé, que tu es capable de te relever de tes chutes. Il faut que
tu continues, Chris, tu es fait pour ça, créer des choses, des entreprises…
Un jour, ça marchera, tu verras, tu…
— C’est théorique tout ça, des bêtises de livres de développement
personnel à l’américaine ! Moi j’accepte la médiocrité, tous les jours, tout le
temps ! Je suis nul !
— Non. Ce n’est pas théorique, c’est la réalité ! Un loser n’a jamais été
quelqu’un qui ne réussit pas, c’est quelqu’un qui n’essaye pas. Les losers,
ce sont ceux qui clament qu’ils vont faire quelque chose et ne se lancent
jamais, ceux qui baissent les bras au premier obstacle et abandonnent, ceux
qui acceptent comme une fatalité tout ce qui ne va pas dans leur vie, et se
plaignent continuellement sans jamais agir pour rien changer. Voilà ce que
c’est, la médiocrité ! Mais pas toi, Chris, tu n’as pas que des qualités, tu es
beaucoup de choses, mais tu n’es pas un loser !
J’ai parlé avec une intensité inhabituelle. Mes deux poings sont serrés si
fort que mes ongles se sont enfoncés dans mes paumes. Chris me dévisage
avec un mélange d’étonnement et de curiosité comme s’il venait de
découvrir une facette de moi qui lui était parfaitement inconnue.
Puis il hoche la tête et murmure après un silence, comme s’il se parlait à
lui-même :
— Alors il faut croire qu’il n’y a pas assez de poésie dans le monde pour
sauver les chaussettes orphelines… Peux-tu prévenir les autres qu’on fera
un point en salle de réunion mercredi quand Jeremy revient ? Et si possible,
ne leur dis rien, je préférerais leur annoncer moi-même la fin de l’aventure.
— OK, et si je peux faire quoi que ce soit…
Il secoue la tête et se tourne de nouveau vers la fenêtre, l’air encore plus
abattu que quand je suis arrivée. Je me lève et quitte la pièce la tête basse, le
moral dans les chaussettes. Au moment où je vais refermer la porte, il me
lance, les yeux fixés sur la photo devant son écran :
— Et merci Alice, merci pour tout.
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MERCREDI ARRIVE à la fois beaucoup trop vite et bien trop lentement.
J’attends le retour de Jeremy avec un mélange d’appréhension et
d’impatience. L’incessant ballet de mes contradictions me fatigue moi-
même. Je prends mon café du matin avec Victoire et Reda qui se
chamaillent continuellement puis me prennent à partie pour que j’arbitre sur
qui a raison et qui a tort. Je ne leur ai pas dit que Chris nous convoquerait
tout à l’heure pour déclarer la fin de l’aventure EverDream. J’ai mal au
cœur pour eux, mais je respecte sa volonté de leur annoncer en personne. Je
travaille comme si de rien n’était, comme si ça servait à quelque chose.
Quand nous revenons à nos places, une voix joyeuse me lance de loin :
— Fuck, Alice !
Je sursaute et me retrouve nez à nez avec Jeremy et Zoé qui tient un gros
livre sous son bras.
— Salut, marmonne Jeremy, manifestement aussi mal à l’aise que moi.
— Salut, dis-je dans un souffle.
Il ne s’arrête pas et je reste plantée là, ébranlée jusqu’au fond de mon
âme par le simple frôlement de sa veste.
— Dis, Alice, commence Zoé, je…
— Laisse Alice tranquille, coupe Jeremy, elle doit travailler.
Et il l’entraîne par la main.
Je prends une grande inspiration et me dirige vers son bureau. J’ai
tellement de choses à lui dire que je ne saurais pas par où commencer.
M’excuser, peut-être.
— Je peux te parler ?
Il m’indique le siège en face du sien, il a l’air en forme. Le week-end
avec Zoé a dû bien se passer, la petite fille quant à elle est rayonnante.
— Maman est revenue habiter à la maison, Alice ! s’exclame-t-elle en
sautant à travers le bureau, elle ne part plus au Japon, elle revient avec
nous ! On a fait tout un week-end tous les trois, c’est trop génial !
Je reste un instant sans voix, puis, au prix d’un effort immense, je réussis
à sourire.
— Je suis contente pour toi Zoé, dis-je, c’est une très bonne nouvelle.
Jeremy sort un euro de sa poche et le tend à l’enfant.
— Va t’acheter un jus d’orange et passe faire un câlin à tonton Chris,
Zoé.
— Oui, je sais, parce qu’il est triste aujourd’hui, répète Zoé comme une
leçon bien apprise, mais ce n’est pas grave, parce que quand on est triste,
après on n’est plus triste. Comme nous, avant on était tristes et maintenant
on est heureux, c’est ça la vie !
— Exactement, conclut Jeremy avec douceur.
Je ne suis pas sûre d’être d’accord avec cette analyse, mais je me tais. De
toute façon j’ai trop mal au cœur pour parler. Zoé disparaît, son livre
toujours sous le bras, et je reste seule avec lui. J’ai conscience que derrière
la paroi de verre du bureau, Reda et Victoire ne prennent même pas la peine
de faire semblant d’être occupés, ils ne perdent pas une miette de notre
conversation. Ces deux-là passent beaucoup trop de temps à observer la vie
de l’open space et comprennent beaucoup trop de choses à mon goût, mais
je n’arrive pas à leur en vouloir.
— Je croyais que tu ne voulais plus jamais me voir, fait remarquer
Jeremy.
Machinalement, je tiraille sur ma manche, mal à l’aise. Il me contemple
de ses yeux limpides et impassibles de la couleur d’un lac de montagne et je
ne peux plus rien lire dans son regard. Cette constatation me fait mal au
cœur. Avant, il me laissait lire le fond de sa pensée dans ses yeux. Je me
rappelle avec un pincement au cœur ces quelques semaines où les cachets
étaient superflus et où pour la première fois depuis longtemps j’ai frôlé du
bout des doigts quelque chose qui ressemblait au bonheur.
— Je ne savais pas… Sandra… que vous étiez amis… Chris m’a raconté.
C’est sorti tout seul. Sans rapport avec la conversation. Je ne sais pas
pourquoi, maintenant que je connais la blessure de Jeremy, je ressens une
envie de le consoler, de lui expliquer que je comprends. Je connais la
douleur lancinante de ce genre de cicatrice qui ne se referme qu’en
apparence, les gouffres d’obscurité et de solitude qu’elle dissimule sous
l’illusion de la guérison.
— Il y a beaucoup de choses qu’on ne s’est pas dites, je crois, répond-il
après un silence.
Cette fois, j’entends les regrets dans sa voix. Je hoche la tête. J’ai des
milliards de choses à lui avouer maintenant, je pourrais parler pendant des
mois. J’aurais voulu qu’il m’interroge, qu’il me demande ce qui s’était
passé. J’aurais voulu poser la tête sur son épaule et qu’il me console,
comme il l’a fait à plusieurs reprises. Mais il ne fait pas un geste vers moi.
Tout en lui exprime la distance qu’il veut mettre entre nous, la contraction
de sa mâchoire, l’expression neutre de son regard et son blouson qu’il n’a
même pas pris la peine d’enlever.
Il est trop tard de toute façon. J’ai trop prié le plafond mansardé de notre
chambre à Queenstown pour que mon père revienne pour prendre le risque
d’éteindre le sourire éclatant que le retour de sa mère a fait naître sur les
lèvres de Zoé. J’essaye de sourire, j’ai envie de pleurer. Et je ne peux
m’empêcher de me demander si, lui aussi, avec ses yeux aussi bleus que
ceux de Liam Gallagher, ce ne serait pas Alice qui me l’a envoyé.
— Je voulais m’excuser… Je n’ai jamais voulu en arriver là. Et tous les
moments passés ensemble, ils comptent pour moi, ils ont vraiment compté.
— OK.
Et ce mot me ramène à l’une de nos premières conversations, quand je
me suis excusée pour mon entretien et qu’il m’a, exactement du même ton
flegmatique, répondu un simple « OK ».
— « OK », comme sans rancune ?
Il sourit, même si ses yeux sont remplis de tristesse.
— « OK », comme je n’en veux jamais aux gens de dire ce qu’ils
pensent, même quand ils ont tort.
Je hoche la tête.
— Merci, je murmure.
— Et en ce qui concerne ton secret, il est en sécurité avec moi.
Je referme doucement derrière moi avec le sentiment d’avoir laissé mon
cœur derrière la porte vitrée. En revenant à mon bureau, je croise Zoé, une
canette de jus d’orange posée sur son livre en guise de plateau, elle avance
précautionneusement dans l’open space en se parlant à elle-même, louchant
sur la frange qui lui retombe dans le nez.
— Tu as besoin d’aide, Zoé ?
— Ah non, mais j’ai quelque chose pour toi !
Je rattrape de justesse la canette qui manque de tomber dans le geste
enthousiaste de la petite fille. Elle ouvre son livre et mon cœur s’arrête.
Entre les pages du roman, en guise de marque-page se trouve mon bracelet
à breloques.
— Tu l’as oublié à la maison, alors je te l’ai gardé, explique-t-elle en me
le tendant.
Le simple contact du métal sous mes doigts fait remonter un flot
d’émotions. Grâce à ce bracelet, je serai toujours un peu avec toi.
— Merci Zoé, j’y tenais énormément.
J’examine la fine chaîne dorée. Le fermoir est cassé, mais c’est
facilement réparable, je le range avec précaution dans mon portefeuille.
— Attends, dis-je à la petite fille, je vais te faire un nouveau marque-
page. J’attrape une feuille et une paire de ciseaux et lui découpe un marque-
page. Je le pose entre les pages de son livre et mes yeux sont attirés par une
petite phrase. Ou plus exactement par deux prénoms qui me sautent aux
yeux.
— Ça va Alice ? demande Zoé. Tu es toute blanche. C’est Harry Potter
qui te fait cet effet-là ? Toi aussi, Fred et George sont tes personnages
préférés ?
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À PEINE RENTRÉE À LA MAISON, je me précipite sur le tiroir de ma table de
nuit, je l’ouvre et j’en sors le carnet dans lequel Alice tenait son journal. La
citation sur la première page me nargue. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a
que des rendez-vous. » Paul Éluard, un poète français. Pourquoi ma sœur a-
t-elle choisi cette citation ? Les coïncidences ne sont que des événements
avec une faible probabilité statistiques, disait-elle. Je le feuillette, je cherche
la page. Pensive, je caresse distraitement David qui saute sur mes genoux.
— Tu crois aux coïncidences, toi ?
Il miaule, il bâille, il s’en fout. Je n’ai pas lu le journal d’Alice depuis
plusieurs années, même si souvent, le soir, je le sors et je caresse la
couverture à la couleur un peu passée. Je le feuillette, je trouve la page que
je cherchais. Fred et George. Comme dans Harry Potter. C’était le nom
qu’Alice avait donné aux deux embryons congelés qui lui restaient. Ceux
qu’elle était si certaine de rencontrer « en vrai » un jour. Sauf qu’elle n’a
jamais pu faire la fécondation in vitro prévue à son retour à Londres en
janvier, puisqu’elle n’est jamais arrivée à Londres. Je me rappelle la lettre
de l’hôpital, arrivée peu après mon emménagement à Paris. Le bracelet dans
Harry Potter, cette citation… On peut choisir de voir des signes, là où
d’autres ne voient que des coïncidences. La vie est suffisamment
surprenante pour donner matière à interprétation. Mais ça fait quand même
beaucoup de coïncidences et elles pointent toutes dans la même direction :
Fred et George. Et évidemment, j’ai une idée. Une idée dangereuse, illégale
et complètement absurde. Une idée qui risque de mettre l’univers très en
colère contre moi, pendant très longtemps. Le genre d’idée, je crois,
qu’Alice essaye de me souffler depuis un moment déjà. La seule chose que
ma sœur voulait, le seul souhait qu’elle avait pour elle et Oliver, c’était que Fred et George voient le jour. Et enfin, je comprends qu’il y a peut-être un
moyen pour moi de racheter la mort de ma sœur.
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De : Erika Spencer
À : Alice Smith
Le : 22 avril 2019
Objet :
Alice,
Cet email est votre dernière chance. Sans réponse de votre part et le virement que je vous avais demandé, je révélerai à la presse votre véritable identité.
Compte tenu des délais de transfert et des éventuelles autorisations nécessaires de la part de votre banque, je vous laisse trois semaines. Pas un jour de plus.
À bon entendeur,
Erika Spencer
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JE N’AI PAS DORMI DE LA NUIT. L’idée que, peut-être, je peux racheter mes
péchés ne me lâche plus, mais l’énormité de l’engagement me retient. Qui
ferait un truc aussi dingue ?
Je relis l’email d’Erika ; pour la première fois, ses menaces ne
m’effraient plus. Erika Spencer me fait chanter depuis plusieurs années.
C’est étrange, venant d’une ancienne fan. Ancienne blogueuse rock
devenue journaliste. Elle voulait faire un reportage sur moi après ma mort,
raison pour laquelle elle m’a contactée la première fois, pensant s’adresser à
ma sœur. J’ai eu beau l’éviter, elle m’a harcelée jusqu’à ce que je fasse
l’erreur de lui accorder un rendez-vous. C’était avant que je me fasse
enlever mes tatouages au laser et que je prenne l’habitude de ne plus porter
aucun maquillage et de toujours m’attacher les cheveux afin d’être sûre
qu’on ne me reconnaisse pas. Erika cultivait une obsession sur moi depuis
des mois, elle était fanatique de mes chansons, avait adopté mon style, elle
connaissait toute ma vie mieux que moi, elle était allée interviewer mes
anciens profs et camarades de classe, et elle m’avait dédié un blog où elle
prétendait me connaître personnellement. Une folle. Quand, enfin, elle m’a
rencontrée, elle a rapidement compris que je n’étais pas Alice.
Après avoir passé un an, ma fameuse année sabbatique, enfermée chez
moi à apprendre des bases en finance, je venais de retrouver du travail, le
CV d’Alice avait convaincu plus d’un recruteur et je gagnais bien ma vie.
Je commençais à m’attacher à Angela. J’ai voulu éloigner Erika de ce
semblant de vie que j’étais en train de me construire. Alors, bêtement, j’ai
proposé de lui faire un chèque en échange de son silence. Elle est revenue,
une fois, deux fois, dix fois, demandant toujours plus.
Un jour, elle m’a poursuivie jusqu’à mon bureau de Wall Street. J’en ai
fait une crise d’angoisse devant un client en plein milieu d’une présentation. Cet épisode m’a coûté mon job. J’ai vidé mes comptes pour lui donner mes
économies et je me suis enfuie en France, en espérant qu’elle ne viendrait
pas m’y chercher. J’aurais dû savoir qu’elle ne lâcherait pas aussi
facilement la poule aux œufs d’or.
Je pourrais la payer. Les droits de Sisters tombent tous les ans sur un
compte en banque auquel j’ai toujours refusé de toucher. Mon ancien
manager, Harry, ainsi qu’un notaire, me prenant pour Alice, ont essayé de
me contacter à plusieurs reprises, pour m’expliquer que cette fortune me
revenait. Je n’ai jamais rappelé.
J’ai trois semaines pour effectuer les démarches administratives pour
récupérer l’argent. Dans trois semaines, Erika me dénoncera et je
redeviendrai définitivement Scarlett.
Je ferme les yeux, caresse le bracelet de nouveau à mon poignet et inspire
un grand coup. Alors, je prends la décision la plus importante de ma vie, la
seule possible, celle qu’Alice, si elle était encore là, aurait voulu que je
prenne. Je dois agir avant qu’Erika ne me dénonce et que le monde entier
apprenne que Scarlett Smith-Rivière est ressuscitée des morts. Parce que,
pour la première fois depuis des années, j’ai un vrai fucking good plan, et
pour l’exécuter, j’ai besoin d’être Alice pour quelque temps encore.
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JE ME RÉVEILLE EN SURSAUT dans mon siège d’Euro- star. La pluie qui
ruisselle sur la vitre brouille le paysage. Un mélange mouillé de gris béton
et de rouge brique. Le train traverse déjà la banlieue de Londres et ne va pas
tarder à arriver à Saint-Pancras.
Je peux encore reculer.
Au pied du mur, mon plan me semble plus vraiment fucking good du
tout. Mais je ne sais pas faire les choses à moitié et j’ai une dette envers ma
grande sœur. Je prends un taxi noir à la sortie de la gare. Et pour la millième
fois, je ressors de mon sac à main la lettre de l’hôpital chiffonnée, reçue des
mois plus tôt.
— On est arrivés, m’annonce le chauffeur en anglais.
Je sursaute et lui tends ma carte bleue. La pluie a cessé. Le Queen
Victoria Private Hospital se dresse devant moi, coincé entre une église de
briques rouges et une maison victorienne, comme tombé là par erreur avec
ses grandes baies vitrées et son architecture ultra-moderne. Je prends une
grande inspiration et me dirige vers l’entrée. Les portes s’ouvrent devant
moi, le hall est blanc, impeccable, une rangée de chaises confortables pour
attendre, une table avec des magazines et une plante verte. Des médecins en
blouse discutent devant une machine à café.
À l’accueil, une jeune femme blonde au chignon impeccable me sourit.
Je lui dis que j’ai rendez-vous avec le professeur Stone et lui donne mon
passeport. Elle l’examine puis effectue une recherche sur son ordinateur.
— Alice Smith-Rivière, à 14 h 15, c’est parfait. Département fécondation
in vitro au deuxième étage. Bonne journée.
Elle me tend le passeport avec un grand sourire et je la remercie avant de
me diriger vers l’ascenseur. Je ne sais pas s’il faut croire aux coïncidences,
si tout est déjà écrit, si chacun façonne son destin ou si le hasard et la chance gouvernent l’univers et le tracé fragile de nos vies. La seule chose
que je sais, c’est que j’ai rendez-vous avec Fred et George. Et cette fois, je
n’arriverai pas en retard.
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De : Scarlett Smith-Rivière
À : Erika Spencer
Le : 15 mail 2019
Objet :
Chère Erika,
Vous avez vu ? J’ai une nouvelle adresse email.
Je réponds donc depuis cette adresse aux questions de votre dernier message : Oui, j’ai bien récupéré mon argent (il y en avait énormément, ça paye vraiment très bien d’être une star du rock décédée, avec ça, vous auriez presque pu vous acheter une conscience !), oui, j’ai bien réalisé que vous attendiez mon virement et non, je n’ai pas l’intention de vous le faire. Faites ce que vous voulez, je m’en fous. En revanche, la prochaine fois que vous m’approchez, je porte plainte.
Bien cordialement,
Scarlett.
PS : ah oui, et j’oubliais le plus important : je vous emmerde.
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JE SUIS ENCEINTE depuis cinq mois en pratique, cinq ans et demi en ressenti.
Je pèse approximativement 637 kilos et je passe le plus gros de ma journée
les mains posées sur le ventre à sentir les mouvements des jumeaux quand
je leur chante les Beatles. La procédure de fécondation in vitro était loin
d’être agréable, mais tout s’est passé avec une facilité déconcertante. À
chaque étape, la clinique privée a vérifié mon passeport, sans jamais
envisager que ça pouvait ne pas être le mien. La gynécologue d’Alice,
Dolores, ayant pris sa retraite, personne n’était susceptible de me
reconnaître.
Alice avait raison sur presque tous les points. Le fait que Fred et George,
contrairement à leur petite sœur devenue étoile des années plus tôt,
verraient le jour. À un petit détail près toutefois : Fred et George ne sont pas
deux garçons, mais un garçon et une fille. Ce qui n’a pas grande
importance, puisqu’en France, Fred se décline au féminin. Ce sera donc
Frédérique et George, tout aussi joli.
Tous ceux qui savent ce que j’ai fait (à l’exception de Victoire qui m’a
trouvée « très pragmatique et efficace »), Angela, Saranya et Reda, pensent
que je suis folle à lier. Mais ils ont quand même promis de m’accompagner
à la clinique et de m’aider après l’accouchement. Maintenant je sais quels
noms inscrire dans la case « à contacter en cas d’urgence ».
Erika Spencer a mis sa menace à exécution. Les journaux people ont
repris l’info, je me suis fait particulièrement discrète pendant un mois, je
me suis coupé les cheveux et j’ai changé d’appartement. La nouvelle a fait
un peu de bruit, avant de retomber comme un soufflé vegan fait par Angela.
Info ou intox ? Personne ne le sait vraiment. Depuis, je n’ai plus entendu
parler d’Erika. Harry m’a envoyé un email sur l’adresse d’Alice. Sobre. Il
ne savait pas si les rumeurs étaient vraies, mais si j’étais vivante, il espérait que j’étais heureuse et je ne devais pas hésiter à le contacter le jour où je
voudrais me remettre à la musique. Il espérait toujours ce deuxième album.
Je n’ai pas répondu.
Je suis à la terrasse ombragée d’un café, au bord du canal Saint-Martin.
Saranya doit me rejoindre. Les feuilles orangées se reflètent dans l’eau
verte et une péniche avance paresseusement sous le soleil froid de cette fin
septembre. J’essaye de toujours voir Paris avec les yeux de la petite fille
américaine que j’ai été et de ne pas trop m’habituer à sa beauté, pour garder
l’émerveillement des débuts. Pour le moment, ça fonctionne plutôt bien.
Saranya arrive essoufflée, elle n’a que douze minutes de retard, ce qui
tient du miracle, mais depuis que je suis enceinte, elle se comporte avec moi
comme si j’avais six ans et demi et que j’avais besoin de soins constants.
— Tu es seule ? demande-t-elle en scrutant les alentours.
— Oui, pourquoi, on attend quelqu’un ?
Le serveur s’approche pour lui demander ce qu’elle veut, mais elle
secoue la tête.
— Rien, merci.
Elle est rayonnante, ses yeux pétillent dans son visage encadré de boucles
brunes.
— Tu as l’air de bonne humeur… dis-je avec un sourire.
— Oui, figure-toi que Jeremy m’a présenté ton ancien boss : Chris.
Comme à chaque fois que Saranya évoque Jeremy, qu’elle voit
régulièrement, mon cœur se serre un peu. Le souvenir est encore
douloureux, même si je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis plus de six
mois maintenant. Ce n’est toutefois pas le sujet de la conversation et je
hausse un sourcil, surprise.
— Et tu sors avec Chris ?
Elle me dévisage avec stupéfaction avant d’éclater de rire.
— Bien sûr que non, quelle idée ! Il est beaucoup trop bavard pour moi.
En revanche, tu te souviens de mes questionnaires, pour assortir mes petits
vieux ?
— Oui…
— Eh bien, en gros, on va en faire une application, pour que les
personnes âgées se trouvent des copains qui ont les mêmes centres d’intérêt
dans leur quartier.
— Un site de rencontres pour personnes âgées ?
Saranya met quelques secondes à répondre, car elle tape un texto,
continuant de regarder autour d’elle, comme si elle cherchait quelqu’un.
— Voilà, mais un site de rencontres amicales et qui prend en compte les
affinités des uns et des autres…
— Et tu vas monter ça avec Chris ?
— Exactement, on est associés ! Tu as devant toi une future brillante
entrepreneuse qui va révolutionner le quotidien des personnes âgées.
— Tu vas quitter ton travail à la maison de retraite ?
— Tu rigoles ? J’adore mon travail et tous mes petits vieux sont hyper
excités par cette idée d’application, tu n’imagines pas. Ils ont tous investi
quelques euros et ils me donnent plein de conseils, c’est génial, j’ai
l’impression de leur avoir fait gagner dix ans avec ce projet !
J’éclate de rire, je suis heureuse pour Chris, Saranya et les petits vieux de
la maison de retraite.
— Il va bien Chris ?
— En pleine forme. Il a réussi à convaincre ma directrice de le laisser
faire une conférence intitulée « Lutter contre la médiocrité et se relever de
ses échecs », il a même décidé d’écrire un livre sur le sujet… Il a tellement
d’idées et d’enthousiasme, c’est inspirant, franchement, il faudrait plus de
gens comme ça.
Pour la troisième fois, Saranya se retourne et examine la foule.
— Mais qu’est-ce qu’il fiche ? marmonne-t-elle.
— Mais qui ? Tu as un autre rendez-vous ?
À peine ai-je prononcé ces mots que je sursaute. Sur la petite table de
café, une ombre masculine et terriblement familière se découpe.
— Ah, te voilà ! s’exclame Saranya.
Jeremy passe une main indécise dans ses cheveux bruns. Ses yeux
stupéfaits s’arrêtent sur mon ventre proéminent. J’avais interdit aux autres de lui parler de ma grossesse et manifestement, il est tout aussi désorienté
que moi.
Saranya se lève de la chaise qui fait face à la mienne.
— Assieds-toi, ordonne-t-elle.
Il obéit, trop surpris pour résister, et je me tais, incapable de dire quoi que
ce soit. — Voilà, reprend Saranya, je n’ai pas besoin d’un questionnaire
pour savoir que vous êtes faits l’un pour l’autre et je ne me trompe jamais.
Je sais que vous n’êtes ni l’un ni l’autre de grands bavards, qu’on échange
beaucoup avec un regard, un silence bla-bla-bla-bla, mais il y a un moment
pour se regarder comme des merlans frits et un moment pour s’expliquer.
Jeremy est de nouveau célibataire, et bien qu’il ne veuille pas l’admettre, tu
lui manques énormément. Alice est enceinte de jumeaux, et bien qu’elle ne
veuille pas l’avouer non plus, n’arrête pas de penser à toi, Jeremy. Avec ça,
vous avez de quoi entamer une conversation. Maintenant, parlez !
Et sur ces bonnes paroles, Saranya replace ses lunettes de soleil sur son
nez, tourne les talons et s’en va d’un pas décidé sous nos regards stupéfaits.
Jeremy et moi nous dévisageons, interdits pendant quelques longues
secondes. Ses yeux sont toujours aussi bleus et limpides. Il n’a pas changé,
la barbe un peu plus courte peut-être, n’est plus qu’une ombre sur sa
mâchoire. Il porte un jean et un tee-shirt gris clair tout simples. Les passants
défilent devant nous, à la table d’à côté deux jeunes filles mortes de rire
récitent par cœur les répliques d’un film. Nous ouvrons simultanément la
bouche pour dire quelque chose. La refermons aussitôt pour laisser l’autre
commencer.
— Je suis content de te voir, dit-il enfin.
Six petits mots de sa voix grave et posée qui me font fondre. Je hoche la
tête.
— Tu es enceinte de combien ? demande-t-il prudemment en désignant
mon ventre.
Et j’imagine les calculs derrière le regard bleu tentant de déterminer s’il
pourrait ou pas être le père et s’il ne l’est pas, combien de temps j’ai mis à
retrouver quelqu’un après lui. Je sais que cette fois, je ne m’en sortirai pas sans une véritable explication. Alors je prends une grande inspiration et je
me lance :
— Il y a quelques années, j’ai perdu ma sœur et depuis, il faut que tu
saches que je suis un peu cassée…
Ma voix s’étrangle. Sur la table d’à côté, les filles se sont mises à parler
volley-ball, un couple passe serré l’un contre l’autre, un petit garçon les suit
en demandant quand est-ce qu’on arrive. Jeremy se penche vers moi, et,
avec délicatesse, vient poser ses mains autour des miennes, comme si c’était
ce qu’il avait de plus précieux au monde. Alors, enfin, en reprenant du
début, je lui raconte toute la vérité.
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