La vie rêvée des chaussettes orphelines
Cinq ans plus tard
PAR LA FENÊTRE DU BEACH CAFÉ, j’observe les ferries qui avancent
lentement sur la mer bleu marine, j’écoute le cri des mouettes et le fracas
des vagues sur la jetée. Je porte le chocolat chaud à mes lèvres et avale une
gorgée, je laisse affluer les souvenirs.
Après trois ans dans une grosse entreprise industrielle en France, Reda a
réussi à se faire muter aux États-Unis. Il habite à Odessa, au fin fond du
Texas. J’ai essayé de lui expliquer qu’Odessa n’avait rien à voir avec New
York, mais il n’a rien voulu entendre. Il a remplacé sa casquette des
Yankees par un chapeau de cow-boy et a pris le premier avion pour
Houston. Contre toute attente, il adore les Texans… J’en déduis que son
niveau d’anglais n’a pas dû beaucoup s’améliorer depuis nos pauses coffee.
Victoire a créé un algorithme qui analyse les comportements sociaux et
propose la réponse adaptée à tout type de situation et de culture. Elle ne
l’utilise jamais elle-même, ne voyant pas l’intérêt de ne pas dire les choses
telles qu’elles sont, mais elle connaît un franc succès notamment auprès des
expatriés qui cherchent à adopter les cultures locales.
Chris et Saranya ont eux aussi sorti leur application qui a généré
plusieurs dizaines de milliers de téléchargements depuis sa sortie. Ils n’ont
pas gagné un seul euro puisqu’ils ont décidé de la laisser gratuite. C’est une
autre façon de réunir les chaussettes orphelines, explique Chris quand il est
interviewé sur le sujet aux journalistes ébahis. Il continue par ailleurs de
monter des boîtes foireuses. Encore plus maintenant qu’il est devenu
millionnaire grâce à son livre Plaidoyer pour l’échec ou comment la
médiocrité a failli m’avoir, qui a été traduit dans dix-neuf pays et vendu à
des millions d’exemplaires dans le monde. Malheureusement, il refuse d’en
écrire un autre. Il faut dire qu’il s’est disputé à mort avec son éditeur, qui
avait refusé, sous prétexte que cela n’avait aucun sens et était sans rapport avec le sujet, le titre original de son ouvrage : La Vie rêvée des chaussettes
orphelines. Dommage, c’était un joli titre.
Il y a deux ans, j’ai fait refaire mon passeport français, à mon vrai nom.
Pour le plus grand bonheur de l’employée de l’administration qui avait suivi
l’histoire de ma résurrection dans les journaux, je suis officiellement
redevenue Scarlett. J’ai pris le patronyme de ma mère et j’ai abandonné
celui de mon père. C’est donc sous le nom de Scarlett Rivière et avec la
nationalité française que je suis revenue aux États-Unis pour la première
fois. J’ai retenu ma respiration au moment de passer l’immigration et je me
suis sentie fière d’avoir bluffé le système, comme quand j’étais adolescente
et que je testais tous les moyens possibles et imaginables d’enfreindre les
règles du lycée.
Je suis allée voir ma mère, je voulais que Fred et George connaissent leur
grand-mère. Je sais qu’Alice l’aurait souhaité. Comme quand j’étais petite,
la porte sous le porche n’était pas fermée à clé. Je tenais les jumeaux par la
main, leur présence me donnait du courage. J’étais terrifiée. Rien n’avait
changé, ni les feuilles dorées des érables centenaires, ni les rideaux fanés
devant les fenêtres à guillotine, ni le grincement du hamac qui tanguait sous
le porche. Seul le drapeau américain ne flottait plus au vent depuis que
Trump avait été élu. J’ai poussé la moustiquaire et je suis entrée par la
cuisine. Ma mère travaillait sur son ordinateur, comme autrefois. Elle a levé
la tête vers moi, puis son regard est tombé sur Frédérique. À deux ans,
Frédérique était déjà le sosie d’Alice. J’ai l’impression de la revoir dans
chacun de ses sourires. Ma mère a retiré ses lunettes le temps de frotter ses
yeux fatigués par l’écran, puis quand elle a compris qu’elle ne rêvait pas,
elle a éclaté en sanglots. Nos relations restent distantes, mais au fil des
années, elles deviennent presque cordiales. Une fois par an, à l’automne, je
lui amène ses petits-enfants. Elle en est totalement gaga.
À travers la vitre, je vois Jeremy courir sur la plage, poursuivi par Fred et
George. Leurs cris joyeux arrivent jusqu’à moi, portés par le vent. Maman
est assise sur le muret de pierre, elle les observe en souriant.
Jeremy a mis quelques jours à se remettre du choc de l’annonce de ma
grossesse. Deux et demi très exactement, les plus longs de ma vie. Il est revenu sonner à ma porte pour me dire qu’il devait se rendre à l’évidence :
il était incapable de vivre sans moi. Après tout, la vie est faite d’imprévus et
lui aussi avait déjà une fille. On ne serait qu’une énième famille
recomposée parisienne. C’est donc lui qui m’a accompagnée à la clinique,
lui qui m’a tenu la main dans la salle de travail, alors que je hurlais des
obscénités en américain. C’est dans ses bras que la sage-femme, pas
vraiment au courant de la situation, a collé Fred et George quelques minutes
après leur naissance. Il lui a fallu moins d’un quart de seconde pour oublier
que nous n’étions pas leurs parents biologiques. On n’a plus jamais utilisé
le mot « famille recomposée ». On est une famille, c’est tout.
On habite dans le XVIIIe arrondissement, un appartement mansardé avec
des poutres et vue sur le Sacré-Cœur. « Une vraie arnaque à touristes
américains », a constaté Jeremy la première fois que nous l’avons visité. On
l’a pris quand même. Les deux premières années avec les jumeaux ont été
difficiles. On a vécu la première enterrés sous les couches et le linge sale,
l’œil hagard et cerné, nos vêtements recouverts de taches de compote et de
vomi, et la deuxième à essayer de rattraper notre sommeil en retard. Seule,
je ne crois pas que j’y serais arrivée. Zoé a totalement adopté son demi-
frère et sa demi-sœur. Elle les appelle les deux demis, voire les pintes, car
ils ne se détachent jamais l’un de l’autre, et a décidé de leur apprendre
toutes les bêtises possibles et imaginables afin qu’ils honorent les héros
d’Harry Potter auxquels ils doivent leurs prénoms. Ils font preuve de
beaucoup trop d’imagination en ce qui concerne les fucking good plans.
C’est fatigant mais assez drôle. Zoé commence tout juste une crise
d’adolescence qui s’annonce aussi explosive que la mienne. Je ne dis rien.
Plus elle crie, et plus je lui fais des câlins. Je sais ce que c’est d’essayer
désespérément d’attirer l’attention d’une mère absente.
Souvent, je pense à Alice. Je sais qu’une partie de moi restera toujours
orpheline de ma grande sœur, comme les chaussettes que Chris voulait
tellement rassembler. Alors, je caresse le bracelet à mon poignet et je la
remercie de m’avoir fait le plus beau cadeau que la vie pouvait m’offrir :
une famille pleine de chaussettes dépareillées et débordante d’amour pour
combler le vide immense que son départ a laissé. Une famille parfaite, qui est devenue tout mon univers. Je voudrais qu’elle sache à quel point mes
enfants sont merveilleux et surtout à quel point ils sont heureux, qu’elle
voie Zoé, en grande sœur attentive, prendre soin d’eux comme elle-même
prenait soin de moi quand on était petites. J’aurais voulu qu’elle soit la
première à savoir que j’ai repris la guitare et qu’avant-hier, dans un café de
Brooklyn, j’ai revu Harry, mon ancien manager et que je lui ai donné une
nouvelle démo sur une clé USB. Ce deuxième album qu’il attendait depuis
plus de dix ans. Je voudrais qu’elle sache que je n’ai plus peur et que je suis
heureuse. Que si un jour je me perds à nouveau, je viendrai ici écouter le
murmure du vent et regarder les ferries qui emmènent les touristes à Block
Island. Maintenant, je sais que c’est là que je me sentirai toujours chez moi,
à la terrasse du Beach Café de Narragansett, où je partageais autrefois les
chocolats chauds avec ma grande sœur, là où son nom et le mien sont
gravés dans le bois pour l’éternité.
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Liste de chansons géniales qui commencent doucement et qui
s’accélèrent ensuite
(par Scarlett Smith-Rivière, 13 ans
76 Fieldwood Drive, Queenstown, R.I. 02879)
Tina Turner - Proud Mary
Queen - Don’t Stop Me Now
Nirvana - Lithium
Supertramp - C’est What
Aerosmith - Dream On
Alanis Morissette - Ironic
Billy Paul - Your Song
Nina Simone - Feeling Good
No Doubt - Don’t Speak
Queen - Bohemian Rhapsody
Deep Purple - Child in Time
Led Zeppelin - Stairway to Heaven
Lynyrd Skynyrd - Free Bird
Metallica - Enter Sandman
Foo Fighters - This is a Call
Green Day - Basket Case
Björk - It’s Oh So Quiet
The Who - Behind Blue Eyes
Pulp - Common People
Bruce Springsteen - Thunder Road
Blur - Song 2
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