La vie simple
X Mondanité et vie d'intérieur.
X
Mondanité et vie d'intérieur.
Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison. Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux, apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons, fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis, ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire, mais l'empereur non pas.
La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur vie d'intérieur à la mondanité.
Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte, pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère, vous coupez les racines mêmes de l'esprit public.
Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté, communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire, qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et l'esprit de coterie familiale.
Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible, indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré. Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée, les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix.
Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là.— Par les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger? ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires? C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui.
L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu à peu les chères reliques du cœur, les objets familiers, et avec eux la piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à-brac.
Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois, vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir. Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain, du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur.
Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cèdent aux inspirations de l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donné l'exemple d'une vie modeste; mais la nouvelle génération croit affirmer ses droits à l'existence et à la liberté en répudiant un genre de vie à ses yeux trop patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer à la dernière mode, à grands frais et se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de meubles tout neufs auxquels aucune pensée encore ne se rattache. Je me trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur capiteuse de mondanité. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train, le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier parfois, ils y ramènent la pensée et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intérieur s'organise donc de telle sorte qu'il devient le pied-à-terre où l'on vient se reposer un peu entre deux absences prolongées. Il ne fait pas bon y rester longtemps. Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à l'âme. Le temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait somnolent, casanier.
Chacun connaît des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le monde va s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est leur pire corvée, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de la vie d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent payer pour s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement.
Peu à peu, une société dérive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne ressemble plus à la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un autre homme. Et cette universelle banalité détruit l'essence même d'un esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour constater les ravages que l'esprit de mondanité a faits dans la société contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'équilibre, de calme bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la diminution de la vie d'intérieur. Les masses ont emboîté le pas derrière le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanité que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misère, le vicieux état des habitations ne suffisent pas à expliquer le courant qui emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour l'auberge la maison où son père et son aïeul se plaisaient tant? La demeure est restée la même; c'est le même feu dans la même cheminée; d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des veillées de jadis où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est modifié dans l'esprit des hommes. Cédant à leurs désirs malsains, ils ont rompu avec la simplicité. Les pères ont quitté leur poste d'honneur, la femme végète près de l'âtre solitaire, et les enfants se querellent en attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller chacun de leur côté.
Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur et le prix des traditions domestiques. Une pieuse sollicitude a consacré certains monuments, seuls restes du passé parmi nous. De même les costumes anciens, les dialectes provinciaux, les vieilles chansons ont trouvé, avant de disparaître du monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de garder ces miettes d'un grand passé, ces vestiges de l'âme des aïeux! Faisons de même pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe sous quelle forme!
Mais tout le monde n'a pas de tradition à garder. Raison de plus pour redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de famille. On n'a besoin pour cela ni d'être nombreux, ni d'être largement installés. Pour créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur. De même que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte morale, de même le plus petit intérieur peut avoir son âme. Oh! l'esprit des lieux, l'atmosphère qui nous environne dans les demeures humaines! Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, vous êtes pénétré de froid, le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. Là, aussitôt que vous avez fermé la porte sur vous, la bienveillance et la bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils ont aussi leur voix, leur muette éloquence. Sur tout ce que contient une demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance de cet esprit jusque dans les intérieurs de garçons et de femmes qui vivent isolés. Quel abîme entre une chambre et une autre chambre! Ici, de l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la devise de l'habitant est écrite jusque dans sa façon d'arranger ses livres et ses photographies: Tout m'est égal. Là, c'est la joie de vivre, l'entrain communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes: qui que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit sur toi!
On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intérieur, l'influence d'une fleur aimée et cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant ses vieilles mains ridées aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en déménagement ou en transformation! Nous qui, à force de modifier la figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances, n'avons plus où reposer nos têtes, n'augmentons pas la tristesse et le vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intérieur. Rallumons la flamme au foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, des nids chauds où les enfants deviennent des hommes, où l'amour trouve une cachette, la vieillesse un repos, la prière un autel et la patrie un culte!