La vie simple
XI La beauté simple.
XI
La beauté simple.
Quelques-uns pourraient protester au nom de l'esthétique contre l'organisation de la vie simple, ou nous opposer la théorie du luxe utile, providence des affaires, grand nourricier des arts, ornement des sociétés civilisées. Nous tenons à leur répondre d'avance par quelques brèves remarques.
On se sera sans doute aperçu que l'esprit qui anime ces pages n'est point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la simplicité que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits étroits par faux rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie à bon marché. Pour les autres, elle est une existence terne et végétative où le mérite consiste à se priver de tout ce qui sourit, brille et charme.
Il ne nous déplaît point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent leur fortune en circulation au lieu de thésauriser, et fassent vivre le commerce et prospérer les beaux-arts. Après tout, ils tirent un excellent parti de leur situation privilégiée. Ce que nous combattons c'est la prodigalité stupide, l'usage égoïste des richesses et surtout la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout le nécessaire. Le luxe d'un Mécène ne saurait avoir la même influence sur une société, que celui d'un vulgaire jouisseur qui étonne ses contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un même terme désigne ici des choses fort différentes. Semer l'argent n'est pas tout; il y a des façons de le semer qui ennoblissent les hommes et d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse s'empare de ceux qui disposent de moyens limités, la question change singulièrement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de dépenser leur bien chez ceux qui devraient le ménager. Que la munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il puisse même, à la rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains riches est comme une soupape destinée à laisser écouler le trop-plein: nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur intérêt et de leur devoir de pratiquer l'économie: leur luxe et leur amour du luxe sont un malheur privé et un danger public.
Voilà pour le luxe utile.
Nous désirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthétique, oh bien modestement, et sans empiéter sur le terrain des spécialistes. Par une illusion trop commune, on considère la simplicité et la beauté comme deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que luxueux, surchargé, recherché, coûteux n'est synonyme de beau. Nos yeux sont blessés par le spectacle criard d'une beauté tapageuse, d'un art vénal, d'un luxe sans grâce et sans esprit. La richesse alliée au mauvais goût nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les mains tant d'argent pour provoquer la création d'une si prodigieuse quantité d'œuvres de bas étage. Notre art contemporain souffre du manque de simplicité aussi bien que notre littérature: trop d'ornements ajoutés, de fioritures contournées, d'imaginations tourmentées. Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donné de contempler cette simplicité alliée à la perfection, qui s'impose au regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. Nous avons besoin de nous retremper dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, qui met son stigmate sur les chefs-d'œuvre et dont un seul rayon vaut mieux que toutes les exhibitions pompeuses.
Toutefois ce qui nous tient le plus à cœur ici, c'est de parler de l'esthétique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre à orner l'habitation et la personne humaine, pour donner à l'existence ce lustre sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indifférent que l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. C'est à cela qu'on reconnaît s'il met de l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme une préoccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, poétiser les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La nature même nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mépris pour ce fragile éclat de beauté dont nous ornons nos jours rapides, s'écarterait des intentions de Celui qui a mis le même soin et le même amour à peindre la fleur éphémère que les montagnes éternelles.
Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossière qui nous fait confondre la beauté vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beauté et la poésie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions. Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les possède sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On n'a pas besoin d'être riche pour donner de la grâce et du charme à son habitation et à ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du goût et de la bonté. Nous touchons ici à un point très important pour chacun, mais qui, peut-être, intéresse les femmes dans une plus grande mesure que les hommes.
Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention, la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents.
Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes, bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur toutes les personnes, est exactement le même.
Je ne résiste pas à la tentation de citer ici un passage de Camille Lemonnier qui se rapporte à mon idée:
«La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait d'instinct, et qui est son art à elle, comme la soie est à la chenille, ou la dentelle à l'agile et fine araignée… Elle est le poète, l'artiste de sa grâce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystère dont s'habille son goût de plaire. Tout le talent qu'elle met à ressembler à l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et la trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.
«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût autrement honoré. De même que l'éducation devrait consister à penser avec son esprit, à sentir avec son cœur, à exprimer la petite chose personnelle, le moi intime, latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformité, je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, fût de bonne heure la petite esthète de cette esthétique de la toilette, sa propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses enfants… Mais, avec le goût et le don d'improviser, de se personnaliser en ce chef-d'œuvre de l'adresse et de la personnalité féminine: une robe… sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de chiffons.»
La robe qu'on a faite soi-même est presque toujours celle qui vous sied le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière et la paysanne commettent la même erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez les couturières et les modistes qui leur vendent des imitations fort douteuses de la grande mode, la grâce a presque disparu du costume populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage le don de plaire que la fraîche apparition d'une jeune ouvrière ou d'une jeune fille des champs, vêtues à la mode de leur pays et belles de leur seule simplicité?
Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à la façon d'arranger et de décorer son habitation. S'il y a des toilettes qui révèlent toute une conception de la vie, des chapeaux qui sont des poèmes, des nœuds qui sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui, à leur manière, parlent à l'esprit. Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos demeures, leur enlèverions-nous ce caractère personnel qui a toujours sa valeur? Pourquoi assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel ou nos salons à des intérieurs de gare, à force d'y faire prédominer un type uniforme de beauté officielle?
Quel malheur que de se promener à travers les maisons d'une ville, les villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer partout certaines formes identiques, inévitables, irritantes par leur multiplication! Comme l'esthétique gagnerait à plus de simplicité! Au lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prétentieux mais insipides de banalité, nous aurions une diversité infinie. D'heureuses trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes nous réjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer à une tapisserie, à un meuble, à un toit de maison, ce cachet de la personnalité humaine qui donne à certaines vieilleries un prix inestimable.
Continuons et passons pour terminer à des choses plus simples encore, je veux parler des petits détails du ménage que plusieurs jeunes personnes de ce temps trouvent si peu poétiques. Leur mépris des occupations matérielles, des modestes soins que réclame un intérieur, provient d'une confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste à penser que la poésie et la beauté sont dans les choses ou n'y sont pas. Il y a des occupations distinguées, gracieuses, comme de cultiver les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossières, disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou surveiller son pot-au-feu. Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne font rien à l'affaire, tout dépend de la main qui les tient et de l'esprit qui anime cette main. La poésie n'est pas dans les choses: elle est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son rêve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent sans charme malgré leur distinction extérieure, c'est parce que nous n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes filles s'appliquent à développer en elles l'art vraiment féminin de donner une âme aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, chez la femme, est dans cette œuvre-là. Seule, la femme sait mettre dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: «Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a pas de fées, ou qu'il n'y en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original des fées chantées par les poètes, ils l'ont trouvé et le trouvent encore parmi ces aimables mortelles qui savent pétrir la pâte avec énergie, raccommoder les accrocs avec bonté, soigner les malades en souriant, mettre de la grâce dans un ruban et de l'esprit dans une friture.
Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de moralisant et que nos pensées et nos actes s'imprègnent à la longue de ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de leurs produits sont un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est pas donné à chacun de posséder, de comprendre ou de créer de belles choses. Mais il est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer partout: c'est la beauté qui naît dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans cette beauté qu'est la maison la plus ornée? une habitation froide. Avec elle, le home le plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les forces capables d'ennoblir et de transformer les volontés, d'augmenter le bonheur, il n'en est peut-être aucune d'un emploi plus universel. Elle sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu des pires difficultés. Lorsque la chambre est petite, le budget restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y faire régner de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. Elle met du soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on fait n'est pas à ses yeux le privilège des riches, mais le droit de tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner à son intérieur une dignité et un agrément que n'atteignent pas les maisons fortunées, où tout est abandonné aux mercenaires.
La vie ainsi comprise ne tarde pas à se révéler riche en beautés inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. Être soi-même, réaliser dans son milieu naturel le genre de beauté qu'il comporte: voilà l'idéal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en signification, lorsqu'elle se résume ainsi à mettre de l'âme dans les choses et à donner à cette âme de bonté, comme symbole extérieur, ces procédés agréables et délicats auxquels le plus brutal des êtres est sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et d'appliquer son désir à l'imitation maladroite d'un ornement étranger?