L’abbé Jules

Octave Mirbeau · Chapitre 5 sur 12 · partie 1/4

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L’abbé Jules

Chapitre III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Avant de poursuivre mon récit, on me permettra de faire un retour dans le passé de l’abbé Jules, et d’évoquer cette étrange figure, d’après les souvenirs personnels que j’en ai, d’après les recherches passionnées auxquelles je me livrai chez les personnes qui le connurent et dans les divers milieux qu’il habita.

Ma grand’mère était certainement la femme la plus aimée, la plus respectée de toutes les femmes de Viantais. Je puis dire, sans exagération, qu’on la vénérait comme une sainte. Elle se montrait d’une infinie douceur envers tout le monde; sa charité pour les pauvres était inépuisable. Fille de paysans, elle avait fidèlement conservé la tenue des paysannes, bien que son mariage lui donnât un rang dans la bourgeoisie du pays. Mais c’était une nature modeste, d’une rare délicatesse de sentiments et d’un rare bon sens—un peu trop dévote, peut-être. Je la vois encore, assise dans son immense fauteuil à coussins de toile écrue, toute petite et tassée, et ridée sous son large bonnet de linge blanc qui donnait, à son visage de vieille, des tons de cire délicate. Elle tricotait, tricotait sans cesse des bas, des gilets, des jupons pour les malheureux. Comme elle était active et preste, malgré l’âge qui la courbait, et la maladie qui lui nouait les doigts! Tous les matins, j’allais la voir—ou plutôt, ma bonne me conduisait près d’elle—et, avant que de l’embrasser, je regardais, sur la cheminée, un petit chien de bois, sous la queue duquel je trouvais, chaque fois, une pièce de cinquante centimes. Elle faisait l’étonnée, riait, s’écriait en brandissant son aiguille:

—Comment! il a encore crotté sa pièce de dix sous, ce petit chien-là!... quel drôle de petit chien!

Quoiqu’elle fût triste dans le fond de son cœur, ayant toujours souffert, elle avait toujours sur les lèvres un sourire charmant qui attirait la confiance, l’adoration. Mais ce sourire-là cachait bien des larmes, larmes d’enfant, larmes de femme, larmes de mère. Tendre naturellement et plus affinée de sensibilité que ne le sont les filles de campagne, elle avait passé une enfance presque douloureuse, incessamment blessée par la rudesse des êtres et la grossièreté des habitudes. Non qu’elle méprisât le milieu dans lequel elle était née, et qu’elle rêvât de vivre en un monde plus relevé; elle aurait voulu autour d’elle plus de bonté, plus de retenue, plus de douceur. Et puis elle s’était mariée. Mon grand-père, que je n’ai pas connu, était, paraît-il, un homme très violent, despote, coureur de filles et grandement ivrogne. Il la maltraitait, comme il maltraitait tout le monde, sans raison et sans pitié. Éleveur de chevaux, obligé, par métier, de suivre les foires lointaines, vivant la plupart du temps dans les auberges, avec les maquignons, c’était là, sans doute, qu’il avait acquis ces déplorables façons. Il mourut d’un coup de pied de cheval dans le ventre à la foire de Chassans, et ma grand’mère, encore jeune, resta veuve avec trois enfants, mon père, ma tante Athalie, enlevée à dix-huit ans, d’un mal de poitrine, et mon oncle Jules.

Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules; sournois, tracassier, cruel, il ne se plaisait que dans les méchants tours. Son frère et sa sœur avaient beaucoup souffert de lui, et sa mère se désespérait, car elle avait beau supplier ou punir, réprimandes et prières ne faisaient que surexciter son indomptable nature.

—C’est tout le portrait de son père, se disait en pleurant la pauvre femme.

Et de fait, elle remarquait avec effroi, chez son fils, les mêmes gestes, les mêmes regards qu’avait son mari, quand celui-ci, après de longues absences, rentrait à la maison, braillant, sacrant, puant le vin de l’auberge et le crottin d’écurie.

Au collège, où on le mit de très bonne heure, Jules battait ses camarades, les dénonçait, se révoltait contre ses professeurs. Mais il était très intelligent, travailleur même et toujours le premier de la classe. C’est à cela qu’il dut de n’avoir pas été renvoyé plus de vingt fois. De retour à la maison, ses déplorables instincts, nourris par une vie plus libre et oisive, se développèrent encore. Il donna le scandale dans le pays par sa conduite libertine, fréquenta les cabarets, se rendit coupable de nombreux vols domestiques. On ne pouvait lui adresser la moindre observation qu’il ne s’emportât, menaçât de tout casser. Il avait des colères si terribles que tout le monde tremblait devant lui, et que lui-même, la crise passée, restait, pendant des heures, malade, le cerveau brisé, et tout pâle, semblable à un épileptique terrassé par son mal. Quand sa mère lui demandait à quelle carrière il comptait se préparer, il ne répondait rien, sifflotait un air et lui tournait le dos. Elle essaya de le mettre chez un avoué, à Mortagne; mais, au bout de trois jours, il s’échappa, après avoir sali de dessins obscènes une quantité considérable de papier timbré. En même temps, il s’était pris d’une véritable passion pour la lecture; il lisait de tout: des romans, des vers, des livres de science, de philosophie, des journaux révolutionnaires que lui prêtait le pharmacien, vieux républicain exalté et dément, qui ne rêvait que de guillotine et de bonheur universel. Tous les deux, ils travaillaient à de vagues cataclysmes, à des renversements prodigieux de l’ordre social. Et Jules s’amusait, devant sa mère, à exprimer des opinions effroyables qui arrachaient à l’infortunée veuve cette douloureuse exclamation:

—Mon Dieu! Est-il possible que ce soit là mon fils?

Un jour que, sérieusement, elle songeait à l’embarquer, ou à l’envoyer dans une maison de correction, Jules lui déclara qu’il voulait se faire prêtre. Elle poussa un cri, leva les yeux au ciel, se couvrit le visage de ses mains, comme si elle venait d’entendre un odieux blasphème.

—Sainte Vierge!... Prêtre, toi!... Un garnement comme toi!... Mais c’est offenser le bon Dieu que de dire des choses pareilles!...

—Je veux me faire prêtre, répéta Jules résolument... Et puis voilà tout!

Il s’entêta, tempêta, s’encoléra, menaça.

—Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!

Et la mère s’évanouit, en disant:

—Ah! j’ai donné le jour à l’Antéchrist!... Pardonnez-moi, Seigneur.

On consulta le curé, et le curé ne vit, dans cette vocation extraordinaire et si extraordinairement exprimée, qu’une grâce soudaine du ciel, un miracle... Il en eut une joie débordante.

—C’est un miracle!... un grand miracle. Dimanche, au prône, je le ferai savoir à toute la paroisse!... Ah! quel miracle!

Mᵐᵉ Dervelle sanglotait.

—Mais il sacrait, monsieur le curé, il sacrait comme un païen.

—Ta, ta, ta, ta!... il sacrait, il sacrait!... C’est bien évident, qu’il sacrait... Mais c’est l’esprit du mal qui s’en allait, ma bonne petite dame... Jules veut se faire prêtre!... ah! remerciez bien le bon Dieu!... Pour moi, voyez-vous, c’est un des plus éclatants triomphes de la foi. Cela rappelle saint Augustin... Oui, votre fils sera un second saint Augustin... Quel honneur pour vous, pour la paroisse, pour l’Église!... Ah! c’est un grand miracle!...

—Monsieur le curé, monsieur le curé, gémissait la mère infortunée et tout en larmes, monsieur le curé, ne vous trompez-vous point?

—Na!... na!... remettez-vous, ma bonne dame... na! non, je ne me trompe pas, allez!... c’est un immense miracle!... Je dirai demain une messe d’actions de grâce... na!... voyons... ne pleurez plus, remettez-vous, na!

Deux mois après, Jules entrait au grand séminaire de S...

A quel sentiment avait-il obéi, en prenant cette détermination si imprévue? S’était-il tracé, dans ce métier du prêtre, un plan d’existence à venir, en somme indépendante et facile, au regard des autres métiers?... Ne s’était-il laissé guider que par son goût des mystifications excessives et des sacrilèges bravades?... Peut-être n’était-il pas aussi perverti qu’il aimait à le paraître?... Les idées condamnables, affichées avec fanfaronnade, peut-être n’existaient-elles qu’à la surface de sa nature, comme un masque, et peut-être gardait-il, au fond de son cœur, l’impérissable germe des éducations chrétiennes?

On ne le sut pas, car Jules demeura, toute sa vie, une indéchiffrable énigme.

Cependant, les années qu’il passa au séminaire marquèrent, dans son existence, une phase nouvelle d’énergiques efforts vers le bien, et d’ardente lutte contre soi-même. Soit ambition de parvenir à quelque haute dignité ecclésiastique, soit repentance ou réflexion, il s’acharna à dompter sa nature révoltée, tenta de l’assouplir aux écœurements de la discipline, aux effacements de l’humilité, non point par la prière, et la passive observance des pratiques pieuses, comme font les faibles, mais par un raidissement en quelque sorte musculaire de sa volonté, par une tension pour ainsi dire physique de toutes ses facultés intellectuelles. Hélas! en dépit de son courage, il avait de violents retours au mal, une poussée de ses instincts mauvais, si soudaine et si formidable, qu’elle culbutait, en une minute, tous les travaux de défense, lentement, durement édifiés par lui contre lui. Et c’était à recommencer. Ce combat persistant de l’esprit et du corps, cette contraction nerveuse et morale qu’il s’imposait, empêchèrent Jules de se façonner aux manières ambiantes, d’acquérir ce qu’on appelle l’air de la maison. Bien au contraire, sa grande carcasse dégingandée accusa davantage ses angles brusques, ses saillies grimacières, et jamais elle ne connut l’onction des gestes lubrifiés, cette douceur aigre, ces caresses venimeuses, cette tortueuse souplesse, ce silence plein de chuchotements des sacristies et des confessionnaux.

Servi par une mémoire prodigieuse, et par une très vive compréhension des choses, il ne tarda pas à se faire remarquer de ses professeurs, et même à les inquiéter. L’audace de ses idées, son penchant à la discussion hargneuse des dogmes, ses tendances à mêler des ressouvenirs de vague science et de philosophie condamnée, aux inflexibilités barbares des doctrines théologiques, la flamme d’éloquence passionnelle dont il incendiait ses compositions les plus abstraites et surtout sa répugnance invincible dans l’accomplissement des rites sacrés, qu’on faisait répéter aux élèves, ainsi qu’une comédie aux comédiens, tout cela, plus encore que les involontaires écarts de sa conduite, émut le supérieur qui crut devoir en signaler le danger à l’évêque. L’évêque, indulgent et doux vieillard, pensa, après réflexion, que c’était là exubérance de jeunesse, que les austérités de la règle, les endormements de la routine en auraient bien vite raison et, chose singulière chez un homme timoré, il se prit d’affection pour Jules, s’intéressa à son avenir, parce qu’il ne ressemblait pas aux autres séminaristes. Plusieurs fois, il le fit sortir, l’admit à sa table; loin de s’effrayer des allures hardies de son préféré, il se sentit attiré davantage vers cette intelligence curieuse, cette volonté bourrue, «qui le changeaient un peu» de ce qu’il avait l’habitude de voir et d’entendre, autour de lui. Comme le grand vicaire exprimait, un jour, des doutes sur le sérieux de la vocation de Jules, et disait, en penchant la tête sur ses mains jointes: «Son âme bouillonne, Monseigneur... elle bouillonne horriblement... J’ai bien peur qu’elle ne reste conquise à l’infidélité et au péché», l’évêque répondit:

—Nous la calmerons, monsieur l’abbé, nous la calmerons... Et vous verrez que ce gamin-là ira loin, très loin... Il honorera l’Église.

Puis, après un silence, d’une voix pleine de regrets, il ajouta:

—Quel dommage qu’il soit si laid, si mal bâti!

Jules n’aimait point ses condisciples, fuyait autant qu’il pouvait leurs entretiens et leurs jeux. Dans les cours, à la promenade, il restait à l’écart des groupes, en sauvage, marchant avec acharnement, poussant du pied de grosses pierres, secouant les arbres, paraissant toujours emporté vers des buts de destruction. Parmi les plus fervents et les plus intolérants de ses camarades, il avait flairé l’ordure des amitiés suspectes, surpris d’étranges correspondances, et souvent il s’amusait à les poursuivre de plaisanteries cyniques et de sales propos, à les tenir sous l’incessante terreur d’une dénonciation, d’une honte publique, étalée devant les maîtres. Il dédaignait ces jeunes gens, joufflus et roses, à l’esprit esclave, à l’âme ignorante, qui apprenaient la foi, comme on apprend la cordonnerie, et cachaient, sous des dehors soumis et dévots, les appétits grossiers du cuistre, les viles convoitises du paysan réfractaire. Eux, renforçant leurs méfiances originelles de la haine toute neuve du demi-bourgeois, contre quelqu’un qui n’était ni de leur race psychique, ni de leur classe sociale, le détestaient. Ils le redoutaient aussi beaucoup, à cause de la protection «scandaleuse» dont l’évêque le couvrait, à cause de ses colères terribles et de ses cruelles moqueries, et voyaient en lui, avec épouvante, l’apôtre de l’hérésie future, un iconoclaste, un assermenté, «un Lamennais». Car Lamennais, dans les rares instants où ils se permettaient de penser librement, représentait pour eux la dernière incarnation du diable. Jules termina, sans trop d’encombres, ses études religieuses, et, quand il sortit du séminaire, ce fut pour entrer à l’évêché, en qualité de secrétaire de Monseigneur.

Ce jour-là, Mᵐᵉ Dervelle oublia les angoisses passées et goûta tout le délice de l’orgueil maternel. Elle se rendit chez le curé, l’âme remuée par un bonheur si doux, qu’il lui semblait que des anges l’emportaient, en chantant des hymnes, vers des paradis de lumière.

—Eh bien! ma petite dame, s’écria le bon curé, qui serra avec effusion les mains de sa chère paroissienne. Eh bien! que vous avais-je dit?... Est-ce un miracle, oui ou non?... Est-ce un miracle, nom d’un petit bonhomme?...

Elle ne trouva pas de mots assez grands, assez nobles pour exprimer sa reconnaissance. La gorge serrée par l’émotion, défaillante et ravie, elle ne pouvait que balbutier:

—Oh! monsieur le curé!... monsieur le curé!

—Na! na!... Me croirez-vous une autre fois, dites, me croirez-vous, madame saint Thomas? Et ça n’est pas fini, allez!... Votre fils deviendra évêque, le cher enfant!... Évêque, vous entendez bien, aussi vrai que deux et deux font quatre.

Évêque! Il s’agissait bien de cela, maintenant! Elle le voyait sous des coupoles vertigineuses, resplendissant d’or, portant la tiare aux trois couronnes, commander aux âmes des rois de la terre, prosternés à ses pieds.

Suivant un usage touchant, ce fut dans l’église de Viantais que l’abbé Jules célébra sa première messe, au milieu d’une pompe inaccoutumée, entouré de toute la population qui l’avait connu enfant. Et il arriva, à cette occasion, une chose mémorable dont on parle encore, dans le pays, et dont on parlera longtemps. Le jeune prêtre monta en chaire, et là, devant tous, il fit la confession générale de ses erreurs et de ses péchés. Dès les premières paroles, tombées de ses lèvres, une stupeur envahit la foule des fidèles.

—Mes très chers frères, s’écria-il, d’une voix sourde et tremblante, je suis un grand pécheur. A peine si la vie commence pour moi, et, déjà, mon âme est plus lourde de crimes, plus chargée d’iniquités que celles des vieillards impurs et des conquérants. C’est au milieu de vous que j’ai vécu cette vie mauvaise, que j’ai grandi, dans le doute, dans la révolte et dans la luxure. C’est au milieu de vous, qui fûtes les témoins attristés de mes déplorables années, que je veux me frapper la poitrine. Au scandale public, il faut la publique humiliation. Cela est bon, cela est juste, cela est chrétien. Ce n’est point assez que le repentir habite les solitudes muettes de la conscience. Écoutez-moi: J’ai renié Dieu, et j’ai blasphémé son saint nom; j’ai insulté aux douleurs du Christ, et j’ai outragé le ventre radieux, neuf fois immaculé, de la vierge Marie. J’ai méprisé ma mère, la créature sacrée dont je suis né, et j’ai haï les hommes, mes frères douloureux. J’ai menti, j’ai volé, j’ai repoussé du pied les infirmes et les pauvres, ces mélancoliques élus du ciel. Rêvant de criminels attentats, et la chair brûlée de concupiscences monstrueuses, sans remords, sans hésitation, je me suis approché de la Sainte Table, et j’ai donné au doux corps du Sauveur le lit fangeux d’une âme sacrilège... Enfin, j’ai désiré la femme de mon prochain, j’ai soufflé la débauche au cœur des jeunes filles, et, dans les champs, sous l’infini regard de Dieu, comme un bouc immonde, j’ai forniqué...

Il prononça ce dernier mot d’une voix forte et vibrante, et il se fit dans l’église un long chuchotement que dominèrent bientôt des bruits de chaises pudiquement remuées, des «hum! hum!» de toux effarées, se répondant d’un bout de la nef à l’autre. Le curé fut secoué au fond de sa stalle, comme par la commotion d’une décharge électrique; et chose inexplicable, miraculeuse, l’orgue poussa un cri de détresse, qui parcourut la voûte, et vint mourir dans le chœur, au-dessus des diacres et des chantres consternés.

—J’ai forniqué! répéta l’abbé Jules, de toutes ses forces.

Et sa voix tonnait. Et il se frappait la poitrine avec rage; et les manches de son surplis battaient autour de lui, ainsi que de grandes ailes affolées.

Alors, il reprit, une par une, ses fautes passées, les étala avec une impitoyable dureté, vida le fond de son cœur de toutes les pensées perverses, de toutes les secrètes hontes dont il s’était sali. Devant le spectacle de cet homme, qui, pareil aux anciens chercheurs de martyre, se flagellait, se déchirait, écartait, avec ses doigts, les plaies ruisselantes, éparpillait, sous la terreur des coups volontaires, les lambeaux de sa chair et les gouttes de son sang, les fidèles, d’abord étonnés, gênés par la violence des mots et la crudité biblique des aveux, éprouvèrent ensuite un singulier malaise qui les bouleversa. Une angoisse leur serrait la gorge, une souffrance inconnue leur brisait l’estomac; ils avaient une sensation, atroce et nouvelle, la sensation qui vous saisit à regarder un gymnaste, évoluant, dans le vide, sur un trapèze, au-dessus d’un abîme... Quelque chose comme le choc en retour du vertige de la mort. Deux femmes, très pâles, se soutenant péniblement aux barreaux des chaises, sortirent presque défaillantes; une autre cria en se bouchant les oreilles:

—Assez!... Assez!

Et, de toutes les poitrines haletantes, un même cri monta vers la chaire, formidable et douloureux:

—Oui!... Oui!... Assez!... Assez!

Il s’arrêta; le souffle lui manquait. Et, tandis qu’il essuyait son front, d’où la sueur coulait abondamment, tandis qu’il ramenait sur ses bras les manches trop lâches de son surplis, ô prodige!... un rayon de soleil, pénétrant par la rosace du vitrail, en face de la chaire, traversa la nef et vint illuminer le visage du prédicateur d’une étrange lueur d’arc-en-ciel. Tous levèrent la tête simultanément, vers la lumière annonciatrice, et crurent voir un saint resplendir. Mais un nuage passa, voilant le soleil, et l’auréole disparut.

Maintenant, l’abbé était apaisé. Il poursuivit son sermon, scandant les mots avec lenteur. D’âpre et vengeresse, sa voix était devenue douce et suppliante. Des larmes intérieures la faisaient trembler légèrement, et lui donnaient des accents de tendresse ineffable. Les mains jointes, le regard projeté sur la voûte, où flottaient encore de mourantes fumées d’encens, il demandait pardon aux hommes, aux saints, à la Vierge, à Dieu, avec ivresse, avec délire. Il invoquait même la pitié des choses.

—Et toi, aussi, Nature virginale et féconde, dont les ruts sont aimés de Dieu, et qui recouvres de vie splendide le corps délivré des justes; toi que, tant de fois, j’ai souillée, toi que j’ai profanée, pardonne-moi. Pardonne-moi, et donne-moi la souffrance, car la souffrance est bonne à celui qui pécha. Quand j’aurai faim, sois-moi avare de ton pain et de tes fruits; quand j’aurai soif, refuse à mes lèvres l’eau pure de tes sources; quand j’aurai froid, éloigne, de mes membres glacés, ton soleil, tes abris et tes refuges. Fais que mes pieds se déchirent aux épines de tes routes, que mes genoux saignent au flanc de tes rocs. O Nature, sois l’implacable et maternelle tourmenteuse de ce corps chétif, impudique et révolté, et taille, dans le bois le plus dur et le plus lourd de tes forêts, la croix de rédemption, sous le fardeau de laquelle, ployé, je marcherai vers la clarté éternelle...

Une indicible émotion bridait les yeux des fidèles, contractait leurs visages, oppressait leurs poitrines. Pour ne point éclater, le curé faisait de violents efforts et d’affreuses grimaces. Les joues gonflées, la tonsure violette, il se tournait, se retournait dans sa stalle avec agitation. Au banc d’œuvre, les marguilliers, trop graves, se tenaient le menton, à pleines mains. Et des sanglots encore étouffés fusaient, de-ci, de-là, répercutés d’une nef à l’autre... L’abbé Jules termina ainsi, sur un ton d’ardente prière:

—Mes très chers frères, et vous aussi, mes sœurs bien-aimées, si vous avez pitié de celui qui s’accuse et qui se repent, quand l’angélus, tintant au clocher, vous prosterne, le soir, sur la terre bénie, ou au pied des crucifix familiers, oh! je vous en prie, mêlez mon nom au nom des chers morts que vous pleurez, au nom des pauvres égarés que vous voulez ramener à Dieu; et que le chant triste et consolateur de vos prières unies porte, à celui qui juge et qui pardonne, l’amour reconquis d’un fils indigne, qui jure d’adorer son saint nom, et de glorifier, jusqu’à la mort, son indestructible Église...

Lorsqu’il redescendit, les sanglots, jusque-là contenus, éclatèrent, emplissant l’église d’une extraordinaire confusion de bruits humains, les uns sourds, les autres aigus, d’autres encore semblables à des gloussements, à des braiements, à des hennissements de bêtes débandées. Sur le passage de l’abbé, les têtes s’inclinaient, mouillées de larmes, comme sur le passage d’un saint. L’enthousiasme débordait, exaltait les cervelles. Une mère se précipita au-devant du jeune prêtre, le suppliant de bénir son enfant, qu’elle lui tendait, paquet grimaçant, au bout des bras. Il la repoussa doucement.

—Je suis indigne, ma sœur, dit-il.

Quelques-unes se bousculèrent pour toucher les pans sacrés de son surplis; et le bedeau, et le suisse qui le précédaient, effarés, oscillant sur leurs jambes, ainsi que des ivrognes, criaient sans respect pour le saint lieu:

—Place donc!... Place, vous autres, sacrées femelles!

Tout à coup, l’orgue enfla sa voix sonore, et couvrit le bruit de la foule, sous un chant de triomphale allégresse... La messe continua...

Il y eut, au presbytère, un grand dîner, auquel avaient été conviés tous les prêtres et les personnages marquants du canton. Avant de passer dans la salle à manger, le bon curé Sortais, encore tout ému, s’approcha de l’abbé.

—Mon enfant, mon cher enfant! s’exclama-t-il... que c’était beau!... quel grand, quel magnifique, quel sublime exemple vous avez donné!... Que c’était beau!... vous voyez, j’ai pleuré... je pleure encore, tenez!... Ah! que c’était beau!

Il voulut lui prendre les mains, l’attirer sur son cœur.

—Je suis bien content, bien content, répéta-t-il.

Mais Jules se dégagea. Il avait retrouvé son air méchant, son air de dure ironie qui glaça soudain la chaleureuse effusion du vieillard.

—C’est bon, c’est bon! fit-il... Il n’y a pas de quoi, allez, mon bonhomme!... Ha! ha! ha!... Hi! hi! hi!

Et il lui tourna le dos, en continuant de ricaner.

Ma grand’mère a, plus tard, raconté que, durant la cérémonie qui eût dû cependant la réjouir plus qu’une autre, il lui fut impossible de partager l’émotion générale. A mesure que Jules s’élevait plus haut dans l’éloquence et dans le repentir, par une de ces affinités mystérieuses que subissent les âmes sans les comprendre, elle sentait un froid descendre en elle, lui serrer le cœur douloureusement. Et si elle pleura, ce fut de peur et sous le coup d’une indéfinissable tristesse. Chose singulière, en dépit de ses efforts à chasser les harcelantes images d’autrefois, elle revoyait son fils, non tel qu’il était en ce moment avec son visage embrasé par la foi, mais tel qu’il s’était présenté, avec son rire effrayant de démon, le jour où il lui avait annoncé son désir d’entrer au grand séminaire. Et, par delà les paroles, humiliées et contrites, qui faisaient couler tant de larmes heureuses autour d’elle, elle entendait toujours son fils éructer, comme un vomissement, ces mots impies:

—Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!

Ça n’était pas fini, ainsi que l’avait prédit le curé.

A l’évêché, l’abbé Jules conquit très vite une sorte d’omnipotence bizarre. Comme il fallait passer par lui pour arriver jusqu’à l’évêque, que l’évêque, de son côté, n’arrivait à ses subordonnés que par l’entremise de son secrétaire intime, Jules profita de cette situation pour terroriser les petits vicaires et les petits desservants, principalement ses anciens camarades du séminaire. Il s’amusa à bouleverser tous leurs plans, à anéantir leurs pauvres ambitions, à les entourer de persécutions si ingénieuses et si raffinées que plusieurs d’entre eux, à bout de patience, quittèrent le diocèse, ou se défroquèrent.

—Tant mieux, tant mieux, disait l’abbé... c’est de la vermine de moins.

Il parvint à exercer, autour de lui, une tyrannie implacable qui n’allait pas sans une gaîté sinistre, et qui, souvent même, n’épargna point le vieux prélat, son protecteur. Sans y déployer la moindre ruse de diplomatie ecclésiastique, du fait seul de son effronterie, il avait, sinon tout à fait brouillé le grand vicaire avec l’évêque, du moins détruit complètement son influence et bridé son autorité. Non seulement, le grand vicaire ne comptait plus, n’était plus consulté en rien, mais encore Monseigneur lui avait retiré, au profit de Jules, quelques-unes de ses plus précieuses attributions. Il en résulta des événements graves, inattendus, qui, durant plusieurs mois, comme on le verra plus loin, ébranlèrent le monde catholique et mirent en mouvement toutes les chancelleries de l’Europe.

L’évêque était un homme très tolérant, très accommodant en toutes choses, d’un libéralisme prudent et discret qui le faisait vivre en paix, avec le pouvoir civil et avec Rome. Il aimait les fleurs et les poètes latins, et quand il n’était pas dans son jardin, à écussonner ses rosiers, ou dépoter ses géraniums, il travaillait dans sa bibliothèque, où il traduisait Virgile, en vers démodés. Craignant le bruit, ayant horreur de tout ce qui ressemble à une lutte, à un conflit, il savait, avec une rare adresse, ménager les partis et les coteries, se gardait d’une initiative quelle qu’elle fût, autant que d’une mauvaise action. Dans ses allocutions, ses lettres pastorales, ses mandements, il esquivait soigneusement les questions irritantes, se bornait aux banalités ambiguës, aux recommandations courantes du catéchisme. On y eût vainement cherché quelque chose qui pût être considéré comme une opinion; toute son intelligence, il l’appliquait à n’en exprimer aucune. Aussi la rédaction des mandements à laquelle d’habitude collaborait le grand vicaire, qui possédait un intarissable dictionnaire de mots insignifiants et fleuris, était-elle une grosse affaire. On s’y prenait trois mois à l’avance. Tous les jours, l’évêque les copiait, les recopiait sans cesse, il supprimait des paragraphes, raturait des phrases, s’arrêtait sur chaque mot, qu’il discutait, qu’il adoucissait, où il croyait toujours découvrir un sens caché, susceptible d’interprétations malicieuses. A chaque minute, il disait:

—Relisons, relisons, monsieur l’abbé... Et, je vous en prie, tâchons de ne pas nous compromettre... nous sommes les missionnaires de la paix des âmes... Notre devoir est de concilier, d’apaiser... ne l’oublions pas, monsieur l’abbé...

—Parfaitement, Monseigneur... Cependant, cette année, nous devons peut-être...

—Non! non! monsieur l’abbé... cette année, ni jamais!... nous ne devons rien... Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a-t-il pas dit: «Ne jugez point»... Relisons...

La nuit, dans ses rêves, il voyait les phrases de son mandement, casquées de fer, hérissées d’armes terribles, rangées en bataille, se précipiter contre lui avec des hurlements sauvages. Alors, brusquement, il se réveillait, la sueur au front, et il demeurait de longues heures, très malheureux, tourmenté par la crainte qu’une virgule mal placée n’amenât des gloses, des querelles, d’incalculables désastres. Peu à peu, son cerveau s’exaltait, la nuit glissait, dans son âme exacerbée, les effrois de l’ombre, les terreurs du silence. Tremblant, il rallumait sa lampe, descendait en chemise à sa bibliothèque, et remontait avec les épreuves du mandement qu’il relisait jusqu’à l’aube, ne s’interrompant que pour adresser à Dieu de ferventes prières.

Il apportait les mêmes incertitudes, les mêmes exagérées faiblesses, dans l’administration du diocèse qu’il avait fini par abandonner au caprice de tout le monde...

—Cela va mal, gémissait-il... Je le sais... Mais que faire?... Je ne suis rien... je ne puis rien... je suis désarmé...

S’il eût osé, voici l’intime et presque douloureuse excuse qu’il eût donnée de sa conduite.

Il avait hérité une petite fortune, d’une dame pieuse, amie de sa mère. Cela remontait au début de sa carrière ecclésiastique. Les héritiers naturels, furieux d’être dépossédés, parlèrent de captation, de manœuvres honteuses, prodiguèrent le scandale dans les journaux locaux. Finalement, ils attaquèrent le testament. Au procès, l’avocat de la famille frustrée lança contre l’honorabilité du jeune prêtre les plus fausses accusations et les plus dramatiques calomnies. Il fit frissonner l’auditoire, en représentant son adversaire comme «un de ces hommes noirs qui se glissent dans la couche des vieilles femmes, pour leur voler leur fortune, l’amour sur la gorge». Malgré la beauté de ces métaphores, la famille perdit son procès et par un jugement qui le vengeait des outrages, le légataire fut mis en possession de la fortune contestée.

De cette aventure, il lui était resté une sorte d’effarement que les années, les succès, son élévation rapide à l’épiscopat, aggravèrent encore. De la timidité, son caractère tomba dans la faiblesse la plus condamnable. Pour se faire pardonner des torts qu’il n’avait point, il crut devoir être bon jusqu’à la duperie, indulgent jusqu’à la complicité, modeste jusqu’à l’oubli total du moi. Il s’imaginait surprendre dans tous les regards un reproche, dans tous les gestes un mépris, dans toutes les paroles une allusion pénible à ses amertumes anciennes. Afin d’amadouer des accusateurs chimériques, il forçait sa vie à ne paraître plus qu’une longue humilité, une constante supplication. Plus il vieillissait, et plus il se repentait de n’avoir pas repoussé du pied, dédaigneusement, ce maudit argent dont il ne profitait pas d’ailleurs et qui ne lui servait qu’à des bonnes œuvres d’une utilité souvent contestable. Et des remords le hantaient, comme si, véritablement, il avait accompli quelque action déshonorante et basse. Aussi, quand il disait, en poussant un soupir de découragement: «Je ne suis rien... Je ne puis rien... je suis désarmé,» répondait-il aux secrètes révoltes de sa conscience, plutôt qu’il ne se plaignait d’un manque d’autorité réelle. Cette étrange manie devint si forte qu’il ne voulut plus prononcer ni écrire certains mots, tels que «fortune... héritage... avocat... vieille femme», dans la crainte de raviver des souvenirs cruels et de faire naître des commentaires désobligeants.

La chambre de l’abbé Jules s’ouvrait sur une étroite terrasse dominant la rue de la hauteur de deux étages. De la terrasse, l’œil embrassait une partie de la ville qui descendait vers la vallée et, par delà la ville, un large espace de campagne, où les cultures et les prairies alternaient avec des bouquets de bois. Quelquefois, le soir, l’abbé venait s’accouder à la rampe de fer qui entourait la terrasse, et, longtemps, il restait là, à regarder l’horizon s’effacer sous les brumes, à suivre les métamorphoses pâlissantes du firmament. Son grand corps maigre et pointu, tout noir dans le crépuscule, faisait rêver les habitants de fantômes et d’apparitions infernales. Penché au-dessus d’eux, ils s’attendaient à le voir, tout à coup, déployer d’immenses ailes membraneuses et planer sur la ville, ainsi qu’une gigantesque chauve-souris. Cette chambre, dont l’unique fenêtre flamboyait très tard dans la nuit, cette terrasse plus haute qu’un rempart de citadelle, étaient devenues, pour les promeneurs inquiets, des lieux de mystère et de terreur. C’est que, depuis que cette ombre y rôdait, l’évêché, ordinairement si calme, si muré de silence, était en complète révolution; une agitation inusitée grondait derrière les épaisses murailles de pierre grise qui donnaient à l’épiscopale demeure l’aspect sombre et mort d’un vieux château abandonné; un vent soufflait de là qui passait, chargé d’aigres colères, sur le diocèse tout entier, et secouait furieusement les pauvres presbytères de village que la paix n’habitait plus. Partout, la dénonciation régnait en souveraine; chacun se sentait menacé, espionné, trahi; et si, tout le jour, par les portes grinçantes de l’évêché, se croisaient des vols effarés de soutanes, l’on rencontrait aussi, dans les chemins, au long des haies, des dos tremblants et furtifs d’ecclésiastiques, de noires silhouettes soupçonneuses, qui avaient l’air de bêtes traquées. Comble de la stupéfaction, le portier lui-même, le portier connu pour ses manières patelines et sa mielleuse obséquiosité, le portier qui renseignait les visiteurs, aussi pieusement qu’il eût servi la messe, le portier avait pris des allures hargneuses de chien de garde, et montrait les dents.

—Fut!... Fut!... disait-il, grognant et revêche... Vous demandez M. l’abbé?... Il est occupé... Adressez-vous, fut! fut!... adressez-vous au valet de chambre... Suis-je portier, oui ou non, suis-je portier!... Hein?... quoi?... Eh bien, alors!... Fut! fut!

On avait même remarqué que sa calotte de velours noir qu’il se campait maintenant sur l’oreille était singulièrement tirebouchonnée et menaçante, et qu’en marchant, sa longue redingote crasseuse s’enflait d’une façon hostile.

Entre gens d’église, depuis le sacristain le plus humble jusqu’au plus glorieux suisse, depuis le plus insignifiant vicaire jusqu’au doyen le plus inamovible, on ne s’abordait qu’avec une circonspection extrême; et le trouble était tel qu’on se croyait revenu aux temps de la Terreur. Les enfants de chœur ne buvaient plus le vin des burettes et, au retour des enterrements, les charitons, ivres, ne s’abattaient plus dans les fossés de la route, la croix entre les jambes. Il y eut des déplacements de très vieux curés, qui déterminèrent une véritable émotion publique, des exécutions sommaires injustifiées, des atteintes portées à d’antiques coutumes, qui furent considérées comme des sacrilèges. Le curé de Viantais que son âge, ses vertus, les liens d’amitié qui l’unissaient à la famille Dervelle semblaient devoir protéger plus qu’aucun autre, ne fut pas épargné. Dans une lettre pleine d’impertinences et de duretés, il reçut l’ordre de renvoyer sa nièce, orpheline de dix-huit ans, bossue, à moitié idiote, qu’il avait charitablement recueillie, et dont «la présence sous son toit, à sa table, était un continuel outrage aux bonnes mœurs, un sujet de démoralisation pour les jeunes vicaires». Il dut, aussi, après injonction formelle, cesser les visites qu’il faisait aux sœurs de l’Éducation chrétienne, et borner ses relations avec le couvent aux brèves nécessités de son ministère. Ce fut un coup terrible pour l’excellent homme. De pareils soupçons, à son âge! Qui donc aurait pu jamais imaginer cela! Pendant plusieurs semaines, il en demeura abasourdi, et, pour ainsi dire, idiotisé. Il ne pouvait se résoudre à croire que cela fût vrai, il se persuadait qu’il avait mal lu, qu’il avait rêvé; il reprenait la lettre, en étudiait chaque mot, et, à chaque mot, sa figure vénérable et candide s’empourprait de honte, et il s’écriait, en levant au ciel, ses petits bras courts:

—A mon âge!... à mon âge!... Oh! oh! oh!

Puis il faisait le signe de la croix, et d’une voix fervente, il ajoutait:

—Seigneur, mon Dieu! je vous offre ce calice d’amertume, à vous qui savez combien mon âme est chaste!

Il ne pensa pas, un instant, à accuser l’abbé Jules. Au contraire. Dans la naïveté infinie de son cœur, il ne trouva rien de mieux que de lui écrire une longue lettre, absurde et touchante, où il le suppliait d’intercéder pour lui, auprès de Sa Grandeur. Naturellement, la lettre resta sans réponse.

La puissance de l’abbé s’affirma de jour en jour plus redoutée. Il eut bien à subir quelques tentatives de résistance; des conciliabules secrets s’organisèrent contre lui, sous l’inspiration de l’archiprêtre de Mortagne, gros homme voluptueux et rancunier, qui voyait avec rage son influence sur l’évêque lui échapper. On fit circuler des bruits fâcheux sur la moralité du secrétaire intime, on discuta son orthodoxie, on rappela son sermon de Viantais, les mots inconvenants dont il s’était servi, l’invocation à la Nature, qui était l’œuvre abominable d’un panthéiste, d’un païen, d’un sauvage, adorateur de légumes et de lapins blancs. A son tour, il fut espionné, environné d’embûches. Mais son audace, qui ne reculait devant aucune extravagance, eut bien vite raison des intrigues et des intrigants. Les ruses de l’esprit ecclésiastique, les haines subtiles et retorses du prêtre, échouèrent piteusement devant les fantaisies énormes et brutales du mystificateur. Un soir de grande réunion à l’évêché, il aborda l’archiprêtre, qui avait affecté de ne pas lui adresser la parole, et l’entraîna dans une embrasure de fenêtre.

—Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui demanda-t-il... Comment se peut-il que vous me regardiez ainsi?

—Mais je ne vous regarde pas ainsi, mon cher abbé, répondit le gros curé, qui prit un air railleur... Je... je... je ne vous regarde pas du tout.

—Eh bien! vous avez tort, affirma Jules... vous avez tort, je vous assure... parce que... parce que... je pourrais... je devrais... vous en conviendrez vous-même... je devrais, pour l’honneur de l’Église, pour ma conscience, pour mon plaisir... Ha! ha! ha!... Cela vous surprend, n’est-ce pas?... Vous ne me regardez plus ainsi... vous me regardez, si je puis dire, vous me regardez tout à fait?...

L’archiprêtre haussa les épaules et dit d’une voix traînante:

—Je vous regarde, je ne vous regarde pas... Après?... Quel est ce galimatias?

—Ce galimatias?... vous allez voir, reprit Jules... J’ai les preuves, mon cher monsieur le curé, les preuves... Elles sont dans un tiroir, cachées, à l’abri, et tous les jours, je les étudie... Votre conduite est odieuse, amusante, et même incroyable, quoiqu’elle ne soit pas rare... Ha! ha!...

—Allons, trêve de plaisanterie, fit le curé dignement.

Pourtant, son visage exprimait la gêne; il était devenu très pâle. Jules planta son regard bien droit dans celui du curé.

—Plaisanterie! répéta-t-il... vous êtes étonnant, mon cher curé... Non, en vérité, vous me renversez... Voler la fabrique, débaucher les petits garçons, pouvez-vous dire que ce soit là, logiquement, ce qu’on doive appeler, en propres termes, une plaisanterie? Hé! qu’en pensez-vous, curé?

Celui-ci s’était troublé au point qu’il parut, un moment, défaillir. Tremblant, livide, une sueur froide au front, il se retint, pour ne point tomber, à l’espagnolette de la fenêtre. Il haletait, il suffoquait... Par un violent et trop visible effort de sa volonté, il tenta de reprendre possession de lui-même, et il bégaya, en rajustant, à petits coups saccadés, son rabat que, dans un geste inconscient, il avait défait:

—Je... vous... Monseigneur saura... Je dirai... Et même dussé-je... oui, dussé-je... Je vous ferai chasser, comme, comme, comme... C’est une indignité, une indignité... une indigni...

Il ne put achever: les mots s’arrêtaient dans sa gorge... Et il y avait dans ses yeux, agrandis et bouleversés, un mélange de colère, d’égarement, de haine, de terreur, si irrésistiblement comique, que Jules éclata de rire. Alors, il lui tapa familièrement sur l’épaule.

—Remettez-vous, lui dit-il, toujours riant, calmez-vous, curé... vos saletés ne me regardent pas, quoique en bonne justice, j’aie les preuves... Hein! vous comprenez?... Elles ne me regardent pas; elles m’intéressent, voilà tout!... Seulement—calmez-vous donc, curé—seulement...

D’un coup de doigt, preste et sec ainsi qu’une chiquenaude, il fit rentrer un coin du rabat qui dépassait le collet de la soutane.

—Seulement, poursuivit-il, j’espère que vous allez me laisser tranquille, vous et votre séquelle, me fiche la paix, en un mot, saisissez-vous?...

Et il pirouetta sur ses talons, en continuant de rire, tandis que l’archiprêtre, ahuri et muet, s’épongeait le front et s’efforçait de faire disparaître les traces de son trouble.

L’abbé célébra son triomphe, par d’impudentes joies et un redoublement de persécution. Lorsqu’il avait pris une mesure vexatoire, il affectait de se montrer en public, et, la bouche insolente, les yeux emplis de défis, il arpentait les rues, à grandes enjambées, avec des hâtes mauvaises. La tournée de confirmation où il accompagna l’évêque, son attitude provocante, l’humble soumission du prélat, causèrent, dans toutes les paroisses, une émotion considérable.

—Avez-vous vu comme il mettait l’évêque dans sa poche? se disaient entre eux les curés perplexes... Il a le dessus, l’effrontée canaille.

—Et l’évêque! si vous croyez qu’il vaut plus cher de se laisser mener par un païen, un hérétique!

—Tout de même... il vaudrait mieux être de son bord, tout à fait... le grand vicaire, le curé de Mortagne, qu’est-ce que ça nous rapporte?... et puis, il paraît qu’il les a cogés, ce mâtin-là...

—C’est vrai!... avec ces histoires, on n’a même plus le cœur de mettre son vin en bouteille.

Comme tous les craintifs qu’éblouit l’apparence de la force et qui, par l’attraction éternelle des contrastes, vont, fatalement, vers les caractères violents et les tempéraments hardis, le pauvre évêque s’était laissé séduire aux allures volontaires et conquérantes de Jules, sans y démêler ce qu’elles cachaient de cynique effronterie. Et, tout de suite, Jules l’avait dominé par la peur. Lorsqu’il comprit à quelles luttes inévitables, à quelles dangereuses responsabilités il serait entraîné par ce casse-cou, il était trop tard, déjà, pour réagir contre le premier mouvement irraisonné de cette sympathie. Jules le tenait dans son autorité, dans sa conscience, dans son esprit, dans son repos, et il ne devait point songer à s’échapper de ces rudes mains qui lui faisaient sentir, à chaque instant, la lourdeur de leur pesée. En se soumettant à cette tyrannie nouvelle, il ne lui resta plus qu’à s’étonner de la facilité avec laquelle il se l’était imposée, malgré le supérieur du séminaire, malgré le grand vicaire, et peut-être aussi, en réfléchissant bien, malgré lui-même,—ce qui lui parut inexplicable, mais surtout regrettable.

—Pour une fois, se répétait-il souvent, que j’ai fait acte de libre volonté,—je ne sais encore ni pourquoi ni comment—il faut avouer que j’ai été mal, très mal inspiré... Décidément, je ne suis point né pour diriger quoi que ce soit, ni personne, ni moi-même... Hélas! vit-on jamais homme plus malheureux?

Dès le premier jour de son entrée en fonctions, l’abbé Jules avait tranché du maître. Choses, bêtes et gens, il bouleversa tout, bouscula tout. A peine si l’évêque, timidement, osa lui adresser une observation, et il s’en repentit vite: le regard de Jules l’avait glacé; sa bouche, prête à toutes les imprécations, l’avait terrifié; et il résolut de se laisser conduire désormais par un seul, aussi docilement que jadis par tout le monde; à la longue, il en était arrivé à trouver sa situation meilleure ainsi, car il ne redoutait plus personne, sinon l’abbé, et il espérait que celui-ci consentirait à le défendre, en se défendant lui-même. Et puis, il comptait bénéficier de la crainte que le nouveau secrétaire inspirait à son entourage. Du reste, il eût préféré braver le diocèse, l’Église, Dieu, plutôt que de mécontenter Jules. Il lui parlait comme un petit enfant respectueux et fautif; il semblait lui dire avec de désarmantes implorations dans les yeux: «Je ne puis t’empêcher de faire les choses qui me désolent, fais-les; mais, du moins, épargne-moi, défends-moi, sois fort pour nous deux.» Tous les matins, il remettait à son secrétaire le courrier non encore décacheté—ainsi le voulait Jules—et le soir, il signait la correspondance, les pièces administratives, sans avoir l’indiscrétion de les parcourir.

—Faut-il que j’aie confiance en vous, mon cher enfant! soupirait-il en les lui rendant.

—Eh bien! quoi? répondait Jules durement... Croyez-vous par hasard que je vous ferais signer des lettres d’amour?... ou bien des traites?

—Voyons, voyons! calmait le prélat qui, détournant la conversation, et avec un air de s’apitoyer, murmurait:

—Que de paperasses! mon Dieu, que de paperasses!... Comme vous devez être accablé!... Rien de grave, du reste?... Rien de nouveau?

—Rien, répondait Jules... le courant.

—Bon, bon!... Et cette affaire... comment donc?... cette affaire du curé Legay, je crois, où en est-elle?

—Qui vous a parlé de cela?... Le grand vicaire, sans doute?... Il est venu encore se plaindre à vous, vous débiter ses mensonges habituels? Vous conspirez avec mes ennemis, avec les vôtres, contre moi?... Il est propre, votre diocèse, il est joli!... Ah! vous pouvez vous vanter d’avoir un joli diocèse!

—Mon cher abbé, je vous en prie, ne vous fâchez pas... Je vous demandais cela, mon Dieu!... sans y attacher la moindre importance, la plus légère idée de blâme... Un simple renseignement, je vous assure... une curiosité... voyons, bien naturelle.

Et Jules grommelait, en se retirant:

—Bien naturelle!... vous appelez cela: «bien naturelle!» Heu! heu!... l’affaire en est où elle doit en être, voilà tout.

Alors, l’évêque considérait d’un œil de martyr son Christ d’ivoire, dont le corps douloureux pendait sur une croix de peluche écarlate, et il gémissait:

—Un chien!... Un chien!... Je ne suis même pas un pauvre chien! Comme il me parle, mon Dieu!

Étrange et déroutante nature que celle de Jules!... Qu’était-il donc?... Que cherchait-il?... Que voulait-il?... Ses débuts avaient révélé un homme d’action, un politique ambitieux et adroit, malgré ses bravades, ses taquineries excessives, ses inutiles persécutions. Il ne lui avait fallu qu’un coup d’œil pour se rendre compte de l’état moral du diocèse, du relâchement de la discipline, des vanités, des calculs, des appétits débridés par la faiblesse d’un chef qui, volontairement, avait abdiqué son autorité; brusquement, sans donner à ce petit monde le temps de se reconnaître, il s’était rué sur lui, avait forcé les uns à la soumission, remis les autres à leur place, pris, pour lui seul, le pouvoir anarchiquement disséminé aux mains d’une multitude d’intrigants. Il avait même, par des procédés bizarres, il est vrai, rappelé les prêtres indolents et paresseux à une dignité plus consciente de leur caractère. Mais ce qui le poussait à agir, ce n’était point l’ardeur d’une foi intolérante, la grandeur d’un but entrevu, le calcul d’un intérêt particulier, c’était un besoin grossier et pervers de se divertir en terrorisant les autres. Même, en accomplissant des choses qu’il savait utiles et bonnes, il trouvait toujours le moyen de régaler ses instincts mauvais d’un piquant ragoût de scélératesse. Entre ses conceptions, souvent fortes et justes, et leur réalisation, il y avait un trou, qu’il franchissait d’une grotesque culbute, comme un clown. Ses projets les plus sérieux tournaient en farces amères, ses idées les plus rares avaient une cruelle mystification pour aboutissement. Ses émotions elles-mêmes, ses enthousiasmes, fleurs généreuses et spontanées de son âme, ne tardaient pas à se tordre dans l’insulte d’une grimace, à se flétrir sous la bave d’une colère. Aussi, avec de très brillantes qualités intellectuelles, il n’était rien; avec une activité incessante, il ne cherchait rien; avec une énergie qui allait jusqu’à la férocité, il ne voulait rien. Son éloquence, ses passions, ses facultés créatrices, ses sensibilités, ce qui remuait en lui de rêves grandioses et d’aspirations hautaines, autant de forces perdues; tout cela se consumait dans la fièvre stérile du caprice, dans le délire de ses fantaisies de déclassé. Être à rebours de lui-même, parodiste de sa propre personnalité, il vivait en un perpétuel déséquilibrement de l’esprit et du cœur.

Quelquefois, devant le pauvre évêque, si triste et si bon, qui le regardait de ses doux yeux d’enfant—d’enfant qui a peur d’être battu—il se sentait pour lui une immense pitié. Des remords lui venaient de ne pas le traiter plus doucement, de ne pas l’aimer, de profiter lâchement de cette touchante faiblesse de vieillard. Dans l’éclair d’une seconde, il passait d’une mauvaise parole à un acte de contrition exaltée, de la haine à la tendresse; il entrevoyait mille possibilités de sacrifice et de dévouement; il aurait voulu, tant il l’aimait en ces courts instants, que son cher évêque devînt aveugle, paralytique, lépreux, qu’il n’eût plus d’abri, plus rien, afin de le guider, de le soutenir, de lécher ses plaies, de le consoler. Et, tout à coup, il se jetait aux pieds du prélat, lui embrassait les mains.

—Je suis une vermine, répétait-il.

—Mais non! mais non! ne dites pas cela, mon cher enfant.

—Si! si... je suis une vermine... une sale vermine... une vermine de pourriture!... Moins que cela encore!... Je suis... Oh! je suis ce qu’il y a de plus dégoûtant dans la création... Je ne mérite même pas d’habiter la place d’un mendiant!... Pourquoi ne me chassez-vous pas?... Ne m’écrasez-vous pas?... Chassez-moi, je vous en prie... chassez-moi, comme un rat, honteusement... car demain, Monseigneur, ce soir, peut-être, je recommencerai à vous haïr, à vous faire souffrir!... L’esprit du mal est en moi; il me pousse à des choses détestables... Chassez-moi... je suis une vermine!

C’étaient pour l’évêque de délicieux moments que ceux où Jules avait ces accès de repentir. Il s’attendrissait, oubliait tout, s’imaginait, chaque fois, qu’une vie nouvelle, une vie de tranquillité, de concorde, d’amour, allait enfin renaître.

—Vous chasser, mon enfant?... Eh! mon Dieu! pour quelques vivacités, pour quelques ardeurs de caractère, bien pardonnables, à votre âge!... Vous êtes vif, c’est-à-dire que vous êtes jeune... Allons, allons, ne voilà-t-il pas un grand crime?... Moi, je suis un vieillard, j’ai des manies, des lubies, et ce n’est pas toujours commode de vivre avec les vieilles gens, je m’en rends compte!... Mais j’ai eu autrefois de grands chagrins, de grandes tristesses... Dieu seul connaît ces chagrins et ces tristesses!... Je serais si heureux qu’on m’aimât un peu!

Il s’abandonnait; sa voix se faisait plus confiante.

—Vous me voyez souvent inquiet, distrait, un peu drôle, n’est-ce pas?... Oui... C’est que je crains de ne pas être aimé, aimé de personne, de vous, surtout, mon cher enfant!... Et cela me fait souffrir... D’ailleurs, pourquoi m’aimerait-on?... Je suis vieux, triste... Je ne sais pas dire une bonne parole à ceux qui m’entourent... Je sens que je gêne, que je glace tout le monde, moi qui voudrais tant que tout le monde eût de la joie autour de moi!

—Vous êtes un saint! clamait Jules, dont l’exaltation se manifestait par une suite de gestes incohérents et d’affreuses grimaces.

—Non, non! se défendait l’évêque, un peu effrayé... Non, je ne suis pas un saint... Ne dites jamais que je suis un saint... Je ne suis rien... Prions, mon enfant, prions pour vous, pour moi, pour tous les pécheurs... Allons, un petit pater...

Faisant le signe de la croix, joignant ensuite les mains, ils marmottaient d’une voix plus basse, tout les deux:

—Pater noster, qui es in cœlis...

Rentré dans sa chambre, l’abbé ne tardait pas à se reprocher cette émotion; il s’irritait de s’être laissé entraîner à un mouvement d’attendrissement, inexplicable et très ridicule... Heurtant les chaises, éparpillant avec colère les papiers, sur son bureau, il bougonnait:

—Suis-je fou!... Et qu’est-ce qui m’a pris de lui raconter toutes ces bêtises-là, au vieux? que m’importe qu’on l’aime, qu’on ne l’aime pas, qu’il pleure ou qu’il chante?... Ses chagrins, je les connais ses chagrins... Ha! ha! ha!... C’est d’avoir chipé le testament!...

Il ne se calmait un peu que lorsqu’il avait fini de se persuader que tout ça «c’était de la plaisanterie», et il songeait alors à inventer de nouvelles farces.

Un soir, ayant été, toute la journée, plus agacé, plus nerveux que jamais, il sortit. Cela lui arrivait quelquefois, de faire de longues marches, après le dîner, seul. Il gagnait les hauteurs, où l’air est plus vif, et plus lointain l’horizon, s’enfonçait dans la campagne, rentrait tard, sa soutane crottée, les membres brisés de fatigues délicieuses... Et encore tout embaumé de nuit, il s’étendait sur son lit, à demi déshabillé, jouissant immensément à se sentir plus calme, apaisé, meilleur. Ces nocturnes escapades avaient d’abord été jugées imprudentes, puis inconvenantes pour un prêtre qui doit être retiré chez lui, aux derniers coups de l’Angelus. On en parlait, avec des airs entendus et des mines peu bienveillantes; on ne pouvait admettre que ce fût pour le plaisir seul de contempler les champs, sous la lune, que l’abbé vagabondait ainsi, aux heures tranquilles où tout le monde se repose. Cela ressemblait fort à une criminelle aventure, à un rendez-vous défendu; il y avait certainement, quelque part, une femme qui l’attendait, sous la protection obscène de l’ombre, et si cette femme pouvait être la femme d’un impie, d’un républicain, quelle joie de le surprendre avec elle et d’ajouter au péché d’impureté, étalé et flagrant, le caractère d’une trahison, d’un pacte conclu avec les ennemis de l’Église! Dans l’espérance d’un scandale, qui eût débarrassé le diocèse de son tyran, on l’avait suivi, observé, espionné. Mais on n’avait rien découvert. Aucune trace de femme et, nulle part, la moindre indication d’une intrigue. L’abbé marchait, se hâtant, il est vrai, comme s’il avait un but, il marchait fiévreusement, furieusement, et c’était tout! Si l’herbe était foulée, là où il avait passé, ce n’était que de la largeur de ses semelles ferrées, qui résonnaient sur la terre, et tiraient des étincelles à la pointe heurtée des cailloux. On fut fort dépité de cette nouvelle déconvenue, et il fallut bien s’habituer à considérer les sorties de l’abbé comme une des mille inexplicables fantaisies de son existence.

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