L’abbé Jules

Octave Mirbeau · Chapitre 5 sur 12 · partie 2/4

Pages du PDF

L’abbé Jules

Chapitre III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Ce soir-là donc, il prit comme de coutume, par le haut de la ville, et, à deux kilomètres de là, il laissa la grande route, s’engagea dans une sente qui monte, à travers champs et friches, et conduit à la forêt de Blanche-Lande qui, au loin, devant lui, tassait ses sombres massifs, dans le soleil couchant. La nuit venait, odoriférante et superbe, encore tout illuminée de jour rose, sur les coteaux, sur les chemins, sur les écorchures de la terre, tandis que l’ombre vêtue de brumes roses aussi et lentement déployées, s’allongeait au creux des vallons. Ébloui, charmé, il marchait vite, aspirait avec délices la fraîcheur qui s’épandait dans l’air, et il regardait le ciel, labouré d’or, éclaboussé de feu à l’horizon, et au-dessus de sa tête le ciel, encore, uni et tranquille, d’un bleu d’acier, d’un bleu profond, où les étoiles allaient tout à l’heure paraître. Soudain, il se heurta à un obstacle qui barrait la sente dans toute sa largeur; les yeux et l’esprit perdus dans l’espace, il ne l’avait pas aperçu. C’était une brouette chargée de trèfle fraîchement coupé; une paysanne était assise sur l’un des bras de la brouette et s’essuyait le front où la sueur coulait; au sommet du tas d’herbes, une faucille luisait comme un croissant de lune, tombé du firmament. La paysanne, d’abord, sembla s’effrayer à la subite vision de ce fantôme, si noir, si grand, qu’assombrissait et que grandissait encore le crépuscule. Mais ayant ensuite reconnu un prêtre, elle se rassura. D’ailleurs, l’abbé doucement lui dit:

—N’ayez peur, petite... Je ne suis point le diable.

Et s’appuyant contre le tas d’herbe, il examina la paysanne.

C’était une belle fille jeune et saine, aux membres solides, aux vigoureuses hanches. L’indécise lumière qui l’enveloppait toute donnait du mystère à ses yeux voilés, à son visage bruni, au milieu duquel des dents très blanches éclataient. Un petit bonnet d’indienne bleue d’où s’échappaient des mèches de cheveux noirs collées sur son front, lui serrait la tête. Une partie de ses jambes et ses pieds sortaient nus d’un court jupon de bure, dont les plis lourds accentuaient la cambrure puissante des flancs. Sa poitrine n’était protégée que par une chemise de grossière toile, flottante, mal coulissée, qui laissait voir, par un large bâillement, la rose nudité d’un buste souple et fort et deux seins énormes, plus splendides que ceux des déesses de marbre. Et de cette fille une odeur montait, âcre et grisante, une odeur de fauve, une odeur de musc et d’étable, de fleur sauvage et de chair battue par le travail et par le soleil.

L’abbé en fut, en quelque sorte, étourdi.

A respirer ce brutal parfum, il sentit un désir lui mordre le cœur violemment. Du feu s’alluma dans ses veines. Il frissonna. Et, les narines écartées, comme font les étalons qui flairent, dans le vent, des odeurs de femelles, il poussa un soupir qui ressemblait à un hennissement. La prendre, la renverser dans la sente, la coucher sur l’herbe qu’elle venait de cueillir, il y pensa. Pétrir avidement cette chair nue, et, vautré sur elle, l’obliger à se débattre sous l’étreinte de ses bras, à crier sous la morsure de sa bouche, il l’aurait voulu. Mais si ardente, si impérieuse que fût la tentation, il n’osa point. Une inquiétude vague, mêlée à une inconsciente pudeur, le retenait. Et puis, il ne savait que dire à cette fille, il ne savait comment l’aborder, il cherchait une parole, un geste, un moyen, et il ne les trouvait pas. Ses doigts impatients se crispaient dans l’herbe; il en arrachait des poignées que, par un mouvement machinal, il portait à sa bouche et qu’il mordillait ensuite bestialement. Enfin pour rompre un trop long silence qui le gênait, pour s’enhardir un peu, il demanda d’une voix tremblante, angoissée:

—Comment t’appelles-tu?

—Je m’appelle Mathurine, répondit la paysanne, après un moment d’hésitation.

D’un regard farouche, l’abbé fouilla la campagne autour de lui; l’ombre s’épaississait, les champs étaient déserts, aucune silhouette d’hommes ou de bêtes, sur le ciel, n’apparaissait. Cela le rassura.

—Et où demeures-tu? reprit-il d’un ton plus ferme.

La paysanne désigna, à trois cents mètres de là, sur la gauche, une masse d’ombre, au milieu de laquelle des maisons se devinaient, vaguement, parmi des arbres.

—Là-bas! fit-elle.

L’abbé tendit l’oreille; pas un bruit n’arrivait jusqu’à eux; pas un, sinon le frémissement lent et continu de la nuit tombante.

Par la pensée, il dévêtit Mathurine, se la représenta impudique et toute nue, et déjà il vit, soulevant ses voiles grossiers, l’ardente fleur de sa beauté sexuelle, s’offrir, lascive, effrénée, aux curiosités, aux emportements de sa luxure. Son cerveau s’exalta.

—Et tes amoureux?... Tu as des amoureux, dis?... Qu’est-ce qu’ils te font?... Tu couches avec ton père, avec ton frère, dis?... Qu’est-ce qu’ils te font?... As-tu jamais rêvé aux caresses d’un bouc, d’un taureau?... Je serai ce bouc, je serai ce taureau... Veux-tu que je m’asseye près de toi, et que je te confesse?... Nous insulterons le bon Dieu... Veux-tu?... Réponds-moi...

La fille ne répondit pas. Elle ne comprenait rien à ce langage de fou, à ces mots qui désolaient le silence. Mais, effrayée par la mimique désordonnée du prêtre, elle voulut se lever.

—Non! commanda-t-il... non!... ne te lève pas... ne t’en va pas... Reste... Tu es belle... l’odeur de ta peau me grise... Et il fait nuit... Personne ne peut nous entendre... Pourquoi as-tu peur?... Réponds-moi.

La fille ne répondit pas.

Il pensa:

—Elle va résister, appeler peut-être... Je lui donnerai vingt sous et elle se taira... Mais se taira-t-elle?

Il tâta la poche de sa soutane, s’assura qu’il n’avait pas oublié son porte-monnaie.

—Et s’il le faut, se promit-il encore, je lui donnerai davantage... je lui donnerai tout... Ou bien, je lui enfoncerai du foin dans la bouche...

—Viens ici! dit-il.

La fille ne bougea pas.

—Viens donc ici! répéta l’abbé.

Sa voix haletait, devenait rauque; une étrange fureur de passion lui poussait les bras en avant, tordait ses mains, précipitait toute sa chair vers il ne savait quel crime absurde et fatal. La faucille luisait sur l’herbe, près de lui; il eut l’idée de s’en saisir, de frapper. Ce qui lui restait de raison s’en allait dans le vertige. Il n’eût pu dire à quelle incoercible folie il obéissait, lequel était en lui, du meurtre ou de l’amour. Quelques nuées, de formes bizarres et changeantes, flottaient au ciel, rouges des suprêmes lueurs du couchant, et il lui sembla que c’étaient des sexes monstrueux qui se cherchaient, s’accouplaient, se déchiraient dans du sang. Pour la troisième fois, il répéta, les lèvres sifflantes de menace:

—Viens donc ici!

La fille ne bougea pas. Stupide, les yeux hébétés, elle considérait cet homme grand, ce prêtre hideux, ce diable tout noir devant elle.

Et, brusquement, comme une bête qui fonce sur une proie, il se rua sur elle. Au risque de l’étrangler, d’un tour de bras, il lui serra le col et, de la main restée libre, il lui empoigna les seins, qu’il labourait, qu’il tenaillait, qu’il écrasait avec rage dans une atroce et sauvage étreinte. Un moment, il sentit remuer sous ses doigts un scapulaire, des croix, des médailles bénites que la malheureuse portait sur la peau, pendus au bout d’une chaînette d’acier, et il éprouva une joie horrible, une joie sacrilège, à les tordre, à les briser, à les enfoncer sur cette chair de femme, à les mêler aux caresses profanatrices dont il la meurtrissait. En même temps, il éructait des mots orduriers, épouvantables, des mots sans suite, des blasphèmes, coupés de hoquets et de halètements.

—Ne dis rien... Viens ici, plus près, plus nue... Je te paierai... Oui, je te... Écoute... Tais-toi... Sur l’herbe, là... te tuer sur l’herbe... t’étouffer... Tais-toi...

Mais la fille avait pu se relever. D’un coup de reins, elle se dégagea; d’un coup de poing, elle repoussa l’abbé qui fit plusieurs pas en arrière et, chancelant, faillit tomber à la renverse.

—Espèce de grand brutal! fit-elle simplement, en rajustant sa chemise entièrement découlissée, et en renouant sur ses hanches ses jupons arrachés... Quoi qu’y vous prend donc?... Ah ben!... En v’là un salaud d’ curé!

Elle se réattela à la brouette, et, lentement, reprit sa route, se retournant de temps en temps pour voir si le prêtre la suivait. Celui-ci demeurait immobile et comme pétrifié. La soutane déboutonnée, la tête nue, les bras pendant au long du corps, il n’avait même pas pensé à ramasser son chapeau qui, lors de la courte lutte, avait roulé à terre. Il regardait, sans la voir, la silhouette de la paysanne qui s’abaissa, se noya, se confondit toute avec le sombre du terrain, et il écoutait, sans l’entendre, la brouette qui dansa sur les ressauts de la sente, et fit, en s’éloignant, un bruit lointain de tambour. Et ce fut le silence, tout autour de lui, et ce fut la nuit, une inquiétante nuit, profonde et sans lune, une nuit qui entrait dans son âme et qui renvoyait, sur la pâle lumière du ciel occidental, avec le mystère grandissant de ses ténèbres, à elle, les grimaçantes et vengeresses images de ses remords à lui et de ses terreurs. En proie à une immense horreur de soi-même, l’abbé joignit les mains comme pour une prière, se laissa tomber sur le sol, dans un grand geste d’accablement, et, longtemps, longtemps, il pleura.

Pendant plus d’une heure il resta là, sans bouger, sans penser, la tête lourde, les membres rompus, les idées en déroute, si complètement anéanti qu’il ne se rappelait pas, avec netteté, ce qui s’était passé. De ce moment de folie, de cette minute de crime, il ne gardait que la sensation d’un vague et pénible dégoût, d’un écrasement de tout son être physique et moral. Il était ainsi que dans un rêve de fièvre, où les choses se succèdent, incohérentes, ironiques et douloureuses. Malgré lui, l’impure obsession de la femme revenait, s’associait à sa honte, et, avec un involontaire tressaillement de ses muscles, avec une vibration suprême de ses moelles, il la retrouvait en lui, autour de lui, jusque dans l’opacité de l’ombre, jusque dans le symbolisme errant du ciel, où les nuages évoquaient d’impossibles nudités, d’impossibles enlacements, une multitude de figures onaniques et tordues, semblables aux gravures démesurément agrandies d’un livre obscène, qu’il avait eu jadis, au collège. Et, au-dessous de ce ciel pollué, la forêt dressant ses masses confuses, énormes et lointaines, amplifiant ses terrasses, ses colonnades, ses escaliers, ses temples, lui faisait l’effet de quelque architecture formidable, de quelque noire Sodome, bâtie en l’honneur de la Débauche éternelle et triomphale. Une torpeur l’envahissait; il se sentait un besoin irrésistible de sommeil, éprouvait une sorte de narcotique volupté à se laisser glisser dans le vague, dans l’oubli, dans le néant. Il ne tenta pas de s’arracher à cet engourdissement qu’il préférait au réveil brutal de sa raison. Ah! s’il avait pu descendre toujours au fond de ce noir, ne jamais remonter! Et, s’allongeant, sur la terre humide de rosée, comme un vagabond, il s’endormit profondément.

Quand l’abbé rentra dans la ville, il devait être très tard. Tout dormait; aucune lumière ne luisait entre les volets clos des maisons, et les réverbères, au haut de leur morne potence, étaient depuis longtemps éteints. Près d’une auberge, sous une voiture de marchand forain, un chien grogna. Quoiqu’il eût les membres raidis par l’humidité, il pressa le pas, gagna la petite porte dérobée du jardin, dont il gardait toujours la clé sur lui, et, vite, il monta à sa chambre. Il avait hâte de se trouver entre des murs protecteurs, environné d’objets familiers, loin de cet effrayant ciel et de ces horizons maudits. Et puis ses jambes tremblaient, la force abandonnait son corps. Il s’assit sur le lit en poussant un soupir de délivrance. Mais l’obscurité, bientôt, lui parut terrible, peuplée des mêmes images et des mêmes fantômes que là-bas. Ayant allumé la lampe, il eut l’idée de se considérer dans une glace, et il fut épouvanté de ce qu’elle lui renvoya: un visage bouleversé, des brins d’herbe dans les cheveux, une soutane boueuse, poissée de saletés puantes. En vain il chercha son rabat, qu’il avait sans doute perdu dans la sente en se colletant avec la paysanne.

—Abjection de la chair! s’écria-t-il. Indomptable pourriture! Cochon! Cochon! Cochon!

Il eût voulu se battre, se supplicier, rêva de cilices, de tourments, de lanières qui font voler, au sifflement de leurs pointes d’acier, le sang des saints et la chair des martyrs. Il parlait tout haut:

—Mais quelle ordure est en moi? Ma mère m’a-t-elle donc allaité avec des excréments?

Se prenant à la gorge, il hurlait:

—Je n’aurai donc jamais raison de toi, carcasse ignoble!

Ensuite il se frappait la poitrine à grands coups de poing.

—Je ne te crèverai donc point, cœur de boue, outre d’immondices!

Il revenait à son rabat égaré.

—Et ton rabat, misérable? Quelqu’un demain le trouvera et dira: «C’est là qu’il s’est vautré.» Hé! tant mieux, qu’on le dise; qu’on aille, courant dans les rues et clamant: «Il s’est vautré là!» Au moins, ma honte sera complète, et l’on me poursuivra peut-être à coups de bâton, comme l’on fait pour les chiens accouplés.

Il avait un tel écœurement de sa vie passée, de sa vie présente, un tel effroi de sa vie à venir, qu’il ouvrit la fenêtre, se pencha sur la rampe de la terrasse, mesura le vide au-dessous de lui.

—Non, fit-il en reculant... Il y a peut-être un Dieu!

Et malgré son exaltation, il ne put s’empêcher de sourire à cette idée: le suicide d’un prêtre, qui lui parut bizarre et comique. Cela détendit un peu ses nerfs; plus calme, il se laissa entraîner vers d’autres pensées. Dans leur déroulement rapide, il se promettait de dures expiations, entreprenait des pèlerinages extravagants et nouveaux, les pieds nus, la corde au cou, se dévouait à d’absurdes apostolats. Oui, il irait à travers le monde, évangélisant les adultères et les prostituées, prêchant la continence aux débauchés. Mais, auparavant, il voulait demander pardon à sa mère, au bon curé Sortais, au grand vicaire, à l’archiprêtre, à tous ceux qu’il avait persécutés. Puis, au bout d’un chemin planté de calvaires, semé de couronnes d’épines et de ronces, il entrevoyait, comme un refuge de lumière, la Trappe, la paix de ses longs couloirs silencieux, les travaux champêtres, les courts et paisibles sommeils sur les planches nues, les interminables nuits de prières, et ce petit cimetière sans arbres, avec ses croix blanches si fraternellement rapprochées l’une de l’autre, et ce grand étang, où les roseaux chantent, et où il avait autrefois, gamin maraudeur, pêché des gardons à la barbe des moines... A ces projets, à ces visions, à ces souvenirs, qui lui coulaient dans l’âme une douceur, l’abbé s’attendrissait; et s’attendrissant, il se trouvait le plus malheureux des hommes. Ce qui le désolait surtout, c’était d’être seul, en la détresse infinie de son cœur. Il eût souhaité que quelqu’un fût là, près de lui, quelqu’un comme François d’Assise, et que ce quelqu’un lui parlât doucement, tendrement, d’une voix de saint, avec des mots sublimes et consolants, qui ouvrent le paradis. Il songea à son évêque, et son évêque lui sembla une sorte de providence, un être merveilleux dont les mains sont pleines de bénédictions; il fut ému en évoquant son visage triste et son dos de martyr. Pourquoi n’irait-il pas se jeter à ses pieds? Il lui avouerait tout; il lui dirait toute sa vie, avec des accents déchirants de repentir qui le feraient pleurer. Et l’évêque lui parlerait, le bercerait, l’endormirait. Dans ces moments, l’abbé Jules retrouvait la naïveté, la confiance, la promptitude de résolution d’un petit enfant; il croyait à la bonté, à la charité universelles. Il prit la lampe, plus léger, descendit l’escalier, radieux, frappa à la porte de l’évêque, enthousiaste. Celui-ci dormait sans doute et n’avait rien entendu; il ne répondit pas. Alors l’abbé ouvrit la porte brutalement, en faisant grincer la serrure, et il pénétra dans la chambre.

—Qui est là? cria l’évêque.

Réveillé en sursaut, ébloui par la brusque invasion de la lumière, il s’était dressé à demi, hors des draps, la bouche béante, le crâne ébouriffé de mèches grises qui dardaient leurs pointes en tous sens; un effarement, entre ses paupières bouffies de sommeil, qui clignotaient. Et, de ses bras tendus en arrière, contre le bois du lit, il arc-boutait son corps mal assuré et tremblant.

—Qui est là? répéta l’évêque.

L’abbé traversa la pièce, posa la lampe sur une table, et vint se jeter au pied du lit.

—Ne craignez rien, Monseigneur, dit-il d’une voix humble. C’est moi, moi, votre fils indigne... Si j’ose franchir cette porte et troubler votre sommeil, c’est que je souffre trop... C’est qu’il faut que je vous parle... que je vous dise tout, tout!... Cela m’étouffe... Je ne puis plus attendre... je ne puis plus...

Le vieillard se frottait les yeux. Il considérait de coin, d’un air ahuri, cette chose noire, agenouillée près de lui, qui rendait des sons et gesticulait.

—Cette nuit, débita l’abbé, très vite, en hachant ses mots, il n’y a qu’un instant... là-bas... j’ai rencontré une paysanne... assise sur une brouette; elle se reposait... Et alors, ce qui s’est passé en moi, je l’ignore... J’ai été fou... je me suis rué sur elle... Quelque chose me grisait, me poussait... L’ai-je violée? l’ai-je tuée?... Je ne me rappelle plus... Ce que je voulais d’elle, non, je ne le sais pas. De la volupté, peut-être... peut-être du sang!... J’aurais eu un couteau, oui, je l’aurais frappée... Elle était jeune, vigoureuse, se débattait... Et j’ai souillé mes mains à l’impureté de sa chair... Je suis un grand pécheur, un criminel... je suis... Regardez mon visage, mes vêtements... Ne vous fais-je pas horreur?... Regardez-moi...

—Comment?... interrompit le prélat qui n’avait pas écouté une seule parole de cet étrange récit, comment?... c’est vous, mon cher abbé?... Oh! que vous m’avez fait peur quand vous êtes entré... Je rêvais... j’ai cru... et alors... Comment, c’est vous?... Mais oui!.. Quelle heure est-il donc?

—Je l’ignore... Et pourquoi l’heure?... Et qu’importe l’heure?... A l’affamé qui demande du pain, au désespéré qui cherche une consolation, au mourant qui implore une prière, répond-on: «Quelle heure est-il?» Y a-t-il donc une heure pour la souffrance humaine?... Je suis cet affamé, ce désespéré, ce mourant... Je viens à vous... Parlez-moi.

La physionomie de l’évêque s’ahurissait de plus en plus. Le pauvre homme faisait des efforts prodigieux pour comprendre, et il ne comprenait pas. Surpris dans ce déshabillé intime, et dans cette ridicule posture, il manquait vraiment de prestige, était même souverainement comique. Mais Jules ne songeait point à rire. Il joignait les mains.

—Oh! parlez-moi, Monseigneur!

L’évêque se frotta les yeux de nouveau, dodelina de la tête, et lentement, il bégaya:

—Que je vous parle, mon cher abbé?... Oui, oui!... que je vous parle, c’est cela?... Mais sont-ce des choses raisonnables que vous me dites là?... Êtes-vous bien sûr?... Que je vous parle?... Je veux bien, mon enfant, mais quoi?... Et pourquoi!...

La voix de Jules s’impatienta.

—Parlez-moi donc! Dites un mot qui me console... qui me relève... ou qui me châtie... est-ce que je sais, moi?... Un mot, comme Jésus en tirait du fond de sa divine pitié, pour les malheureux et les pécheurs repentants, comprenez-vous?... Hein! comprenez-vous?

—Comme Jésus!... répétait l’évêque, dans un long bâillement... Comme Jésus!... Oui! oui!

Et il ajouta:

—Mais ce n’est guère le moment, il me semble... Demain, plutôt... demain matin, vous me rappellerez... vous me ferez penser...

L’abbé Jules s’était levé... Il fixa sur le vieillard un regard mauvais, eut un haussement d’épaules, et, sans prononcer une parole, reprit la lampe, se dirigea vers la porte... Très raide, il ne répondit rien au prélat qui lui disait, en se recoulant sous les couvertures:

—C’est cela... demain! C’est entendu, n’est-ce pas?... Demain matin vous me rappellerez, vous me ferez penser... vous... et même... dormez bien...

Jules referma la porte avec colère.

—Quelle brute! songeait-il! tandis qu’il remontait l’escalier... Et c’est ça qui conduit des âmes, ça qui dort et qu’un cri de détresse ne réveille pas?... Et dire que nos grands saints étaient peut-être pareils à ça?... Ah! je voudrais les voir, les connaître; les François d’Assise, les Vincent de Paul, et les autres, et toute la céleste engeance!... Peut-être qu’on le canonisera aussi, celui-là?... Il aura sa statue, dans des niches, entre deux vases de fleurs en papier... Il fécondera les femmes stériles qui viendront, un cierge à la main, baiser son orteil de pierre... Et l’on établira des fêtes commémoratives en son honneur!... Et l’on bâtira des cathédrales qui porteront son nom!... Et il se pavanera dans le calendrier... Non, mais c’est comique... Aussi, dans la vie, personne n’aime personne, personne ne secourt personne, personne ne comprend personne!... Chacun est seul, tout seul, parmi les millions d’êtres qui l’entourent!... Lorsqu’on demande à quelqu’un un peu de sa pitié, de sa charité, de son courage, il dort!... On peut pleurer, se casser la tête contre les murs, mourir, ils dorment, ils dorment tous!... Et le bon Dieu, qu’est-ce qu’il fait au milieu de tous ces endormis?... Est-ce qu’il ronfle, lui aussi, dans son nuage!... Et répond-il à tous les misérables qui tendent vers lui leurs suppliantes mains: «Laissez-moi dormir, canailles... Demain?»

Au moment de se mettre au lit, tous ses projets, tous ses repentirs, tous ses remords s’en étaient allés. Il s’étonna de se retrouver la conscience calme, le cœur soulagé, presque gai même. Il s’amusa de la mine effarée de l’évêque, et se sentit très fier de lui avoir fait peur... D’ailleurs, quel mal avait-il commis? N’était-il pas un homme, après tout?... N’avait-il pas obéi à une impulsion naturelle de ses sens!... Avec cela que les autres curés se privaient de ce divertissement, témoin cette crapule d’archiprêtre qui, lui, finirait en cour d’assises, quelque jour, et ce grand vicaire qui, malgré ses façons puritaines, recevait chez lui un tas de vieilles dévotes hystériques... Et il ne parlait pas des autres, qui installaient des concubines dans leurs presbytères, sous le nom de nièces, de cousines, de servantes... Il avait désiré une femme; il avait voulu la prendre?... Mais s’était-il adressé à l’ombre complice des confessionnaux où le souffle des prêtres se mêle au souffle des pénitentes, où des lèvres rapprochées s’échappent des questions qui énervent et des aveux qui brûlent!... Il était vraiment trop bête, aussi, de toujours exagérer les choses, de les dénaturer, de s’emballer, de perdre la tête, pour un oui, pour un non!... Et Mathurine se représenta à lui, telle qu’elle lui était apparue d’abord dans le soleil couchant, avec ses membres robustes et son odeur puissante de jeune fauve; non seulement il ne tenta pas, cette fois, d’écarter l’image revenue, mais il s’efforça au contraire de la retenir, de la fixer, de la compléter, de la rendre, en quelque sorte, tangible, d’y rechercher le trouble exquis et furieux, par quoi il avait été si étrangement secoué... Il esquissa un geste impudique, et faisant craquer le lit, sous une violente pesée de son corps, il dit, dans un ricanement:

—Toi, gredine, je te repincerai!

Le lendemain, à l’heure habituelle, l’abbé Jules, un peu pâle, entra dans le cabinet de Monseigneur. Celui-ci lui remit le courrier, et lui dit, d’une voix très douce, hésitante et qui tremblait:

—Eh bien!... Je suis à vous, mon cher enfant... Que vouliez-vous me dire?

—Moi? fit l’abbé d’un air surpris... Rien, Monseigneur...

—Mais si!... vous vouliez me dire quelque chose... quand vous êtes venu, cette nuit... dans ma chambre.

L’abbé regarda l’évêque fixement, effrontément.

—Moi?... Je suis venu, cette nuit, dans votre chambre?... Moi?

—Mais oui... voyons... vous ne vous souvenez pas?... Cette nuit?...

L’abbé secoua la tête, et d’un ton bref:

—Je ne suis pas venu cette nuit dans votre chambre... Vous avez rêvé.

L’hiver qui suivit n’amena pas de grands événements à l’évêché, et les mois passèrent, monotones et calmes, sans une seule secousse. Toute l’agitation de l’abbé semblait avoir disparu. Du moins, il se manifestait peu au dehors, négligeait son service, se désintéressait même des affaires du diocèse qu’il bâclait à la hâte, comme un devoir ennuyeux. A l’exception des heures d’offices et de repas, il restait presque toujours enfermé dans sa chambre, refusant obstinément de s’occuper des choses qui n’étaient pas dans ses attributions. L’évêque, qui redoutait extrêmement l’activité pleine d’imprévu de son secrétaire, redouta plus encore son inaction, car le poids de l’administration retombait sur lui et il s’en trouvait tout écrasé. De crainte d’irriter Jules et d’amener des scènes, il ne voulait point, dans les cas difficiles, recourir au grand vicaire; d’un autre côté, il ne pouvait, seul, se décider à prendre une résolution quelconque. Alors, il se lamentait, perdait la tête devant l’accumulation grandissante des dossiers, des lettres à écrire, ne recevait personne et ne faisait rien: «Je suis désarmé! absolument désarmé!» se répétait-il souvent, pour essayer d’étouffer la voix intérieure qui montait du fond de sa conscience, troublée de reproches. Lui aussi, il se confina davantage dans sa bibliothèque et, croyant échapper de la sorte aux embarras du présent, aux responsabilités de l’avenir, il se mit à retraduire Virgile, en vers de huit pieds, avec acharnement. Un instant, le palais épiscopal retrouva son aspect morne, son silence de maison abandonnée, silence interrompu vers le soir par des sonneries suraiguës, d’étranges et cacophoniques roulades d’instruments de cuivre qui tombaient sur la ville, en averses de fausses notes et de couacs, précipitant pêle-mêle des refrains de chansonnettes et du plain-chant, des airs militaires et des cantiques, des polkas sautillantes et de graves Te Deum. C’était l’abbé qui jouait du cornet à pistons, pour se reposer des bizarres travaux auxquels il consacrait toutes ses journées.

Car l’abbé s’était pris d’une passion inattendue: les livres; passion exclusive et tyrannique, qui mettait en lui l’obsession d’une manie et la fureur d’une rage. Il avait rêvé, subitement, de se monter une bibliothèque prodigieuse et comme personne n’en aurait jamais vu. D’un coup, il eût voulu posséder, depuis les énormes incunables jusqu’aux élégantes éditions modernes, tous les ouvrages rares, curieux et inutiles, rangés, par catégories, dans des salles hautes, sur des rayons indéfiniment superposés et reliés entre eux par des escaliers, des galeries à balustres, des échelles roulantes. Dès le matin, sa messe dite, il pointait nerveusement des catalogues, piochait des journaux de bibliophilie, auxquels il s’était abonné, correspondait avec des libraires de Paris, dressait des listes interminables de volumes, établissait des budgets fantaisistes et toujours insuffisants. Et la bibliothèque n’avançait guère. Jusqu’alors elle tenait toute en trois petites malles, qu’il ouvrait sans cesse et qu’il refermait avec un grondement d’impatience, après avoir constaté la pauvreté de ses acquisitions. Mais que faire? Son traitement était maigre; maigre aussi la pension mensuelle que lui servait sa mère. Il avait converti en espèces les menus objets personnels qu’il possédait, se privait des choses les plus nécessaires, refusait de renouveler ses soutanes trouées, mangées de graisse, ses chapeaux pelés, ses souliers qui bâillaient comme des museaux de carpes. Hélas! ses ressources, ses économies totalisées ne parvenaient pas à faire de grosses sommes. Et puis, il s’endettait de plus en plus chaque jour: en achetant des livres à tempérament, en souscrivant à de nombreuses publications qui dévoraient à l’avance l’argent de ses mois. Ce qui l’irritait surtout, c’était de voir autour de lui des prêtres bourrés de riches cadeaux, gorgés d’argent par les dévotes de la ville. Il ne pouvait penser sans de sauvages jalousies, au grand vicaire à qui les dames pieuses brodaient des étoles, des chapes, des coussins, des services de table, à qui, délicatement, le jour de certains anniversaires, elles glissaient de grasses offrandes pour des pauvres chimériques et des œuvres de vague bienfaisance. Lui seul n’avait jamais rien reçu, pas même une boîte d’allumettes, pas même deux sous. Et sec comme un squelette et sale comme un mendiant, il assistait, la haine au cœur, au fleurissement de ces joues qui suaient la paresse et la gourmandise, à l’épanouissement de ces ventres heureux, voluptueusement tendus sous des soutanes chaudes et des douillettes neuves. Après avoir lassé la patience de sa mère, qu’il accablait de demandes répétées sous prétexte que, la vie étant très luxueuse à l’évêché, il fallait y tenir un haut rang, après avoir tiré de l’évêque quelques menues sommes sous le couvert de charités discrètes, il en était arrivé à s’accrocher à la possibilité d’expédients malhonnêtes, et il combinait des plans dans lesquels le romanesque s’alliait au vol et à la simonie. Il entrevoyait des héritages de vieilles femmes très riches, des amours mystiques et productives avec de très belles châtelaines. Le plus naturellement du monde, il songeait à vendre son influence et sa protection... mais à qui?... à trafiquer des sacrements, à tenir boutique des choses saintes... mais comment?... Élargissant ses rêves, il travaillait à inventer des pèlerinages perfectionnés, à exhumer des saints miraculeux, à découvrir chez la Vierge des vertus inédites et sûrement exploitables... Mais tout cela était fait depuis longtemps!... «La Vierge est tondue, archi-tondue!» se disait-il en laissant retomber ses mains sur le bureau avec un geste découragé. Ces idées, qui lui paraissaient simples d’abord, au moment où elles naissaient, devenaient, à la réflexion, pleines de difficultés et d’une impraticable réalisation. Il y renonçait en se rejetant sur d’autres, plus compliquées encore, plus extravagantes et qui aboutissaient au même négatif résultat. C’est alors que le soir, dégoûté, irrité, il jouait rageusement du cornet à pistons, comme il eût fendu du bois, comme il eût cherché querelle à quelqu’un dans la rue, afin de détendre ses nerfs et d’oublier, une minute, la tristesse de son âme.

Un jour qu’il se trouvait seul, dans le cabinet de l’évêque, il aperçut, sur la cheminée, quelques pièces d’or parmi quelques pièces d’argent. Instinctivement, sans qu’il eût une intention précise, il s’assura du regard que les portes étaient bien closes, qu’il était bien seul, que personne ne pouvait le voir. Puis, marchant sur la pointe du pied, il s’approcha de la cheminée. Jaunes et blanches, elles luisaient là, tout près, à portée de sa main, étalées pêle-pêle, en pièces qui viennent d’être retirées d’une poche, négligemment. Les narines dilatées, les yeux brillant de convoitise, plusieurs fois il les compta: onze louis d’or. Avec délicatesse, évitant de déranger les autres, il prit un louis, et, tandis qu’il l’enfouissait dans la poche de sa soutane, sous son mouchoir, il se sentit au bout des doigts un petit frisson et comme un léger chatouillement à la racine des cheveux. En même temps, son cœur battit plus vite, mais d’un mouvement régulier, agréable, qui lui donna l’impression d’une jouissance physique, très douce. Il ne se demanda pas s’il commettait une bassesse, un acte honteux, il ne se demanda rien. «Ça lui fera un compte rond,» se dit-il, simplement, en songeant à l’évêque. Et considérant, de nouveau, le tas d’or qui ne paraissait pas diminué par ce larcin, il ajouta jovialement: «Trop rond même!» Il en prit un second. Un troisième avait glissé, rendant, sur le marbre, un son clair de métal. L’abbé hésita, perplexe; ne devait-il point se l’approprier aussi, celui-là?... Il réfléchit que cela se verrait peut-être, et il le remit en place, d’un air de regret. D’ailleurs, il se promit de revenir plus souvent, dans ce cabinet, aux heures où il avait chance de n’y point rencontrer Monseigneur, et d’inspecter les meubles, avec plus de soin que jadis. Certes, il n’espérait pas mettre jamais la main sur des millions, mais un louis par-ci, deux louis par-là, ça finirait tout de même par faire une somme respectable. Très calme, il s’allongea sur un fauteuil, et se perdit en de vagues et innocentes méditations. L’évêque rentré, Jules ne montra aucune gêne, s’entretint avec lui sur le ton de la plus libre, de la plus franche affection. Il fut charmant. Et cette affection n’avait rien de joué; elle était sincère et profonde. A cette minute, il éprouvait réellement, pour le vieux prélat, un respect filial, une reconnaissance tranquille dégagée de tous remords, et comme, dans ses brusques sautes de la haine à la tendresse, il ne l’avait point encore éprouvée, jusqu’ici. Son âme s’amollissait, se fondait à la chaleur des sentiments généreux et des généreuses pensées qui remuaient en lui délicieusement. Le vol le rendait meilleur. Il s’attarda, heureux d’être auprès de son évêque, de le combler de prévenances; il sut trouver de ces mots caressants et attendris, qu’ont les femmes avec l’homme qu’elles viennent de tromper, de ces mots réchauffants qui fixent la confiance dans les cœurs. L’évêque goûta quelques instants de joie véritable, et quand l’abbé fut parti, il se dit, le visage rasséréné: «Un peu vif, parfois... un peu diable... Eh! mon Dieu!... Mais le fond est bon.»

Jules déposa, dans un tiroir de son secrétaire, les deux louis dérobés, et jetant un coup d’œil mélancolique, sur les trois malles qui contenaient, transformés en volumes, toutes ses économies, toutes ses privations, toutes ses turpitudes, tous ses mensonges de plusieurs mois, il soupira:

—Deux louis!... Quelle pitié! Ce n’est pas encore avec ça que je me paierai les Bollandistes?

Le lendemain, au réveil, il eut une idée qui lui parut admirable. Il se leva, prit à peine le temps de s’habiller, descendit à la chapelle, dépêcha sa messe, en toute hâte, et sortit. L’air était froid, la pluie tombait fine et drue, un vent aigre chassait, dans le ciel, de gros nuages sales et comme lavés d’encre. Mais il ne sentait ni le froid, ni la pluie, ni le vent. «Cette fois-ci, se disait-il tout en marchant d’un pas allongé, rapide; cette fois-ci, je tiens ma bibliothèque. Je la tiens, ou le diable m’emporte!... Comment se fait-il que je n’aie pas songé à cela, plus tôt?» Une heure après, soufflant, trempé de sueur et de pluie, il arrivait devant l’entrée de l’abbaye du Réno.

Deux énormes piliers, découronnés, sans grille ni porte, s’ouvraient à vide, sur une ancienne avenue défoncée, embroussaillée, veuve de ses arbres depuis longtemps abattus. A l’extrémité de l’avenue, dont on ne retrouvait le tracé, au milieu des terrains incultes, qui la bordaient, que par la double rangée parallèle des troncs coupés, presque au ras du sol, s’apercevaient d’étranges bâtiments sombres, des profils de murs croulants, des toitures effondrées, raidissant sur le ciel morose la carcasse noire des charpentes. Et, tout autour de ces ruines, un espace nu, désolé, s’étendait sans un arbre, sans une plante, sans une verdure autre que la morne verdure des ronces qui poussaient là, libres et touffues, dévorant chaque jour davantage ce coin de terre délaissé. Au moment où il s’engageait dans l’avenue, l’abbé croisa une vieille femme, qui tenait à la main une sordide écuelle de bois.

—Le Révérend Père Pamphile est-il au couvent? demanda-t-il.

—Oui dame! monsieur le curé, répondit la vieille... il y est...

Et désignant l’écuelle que marbraient des taches de graisse figée, elle expliqua:

—Même que j’viens d’lui porter sa soupe... Vous le trouverez auprès de son église, en train d’remuer d’la pierre... Oh! il en remue, il en remue! allez!... Bon sang, qu’il en remue!

Devant cette tristesse épandue, ce ciel maussade, cette misère navrante des choses que, dans la fièvre de la route, il n’avait pas encore constatés, l’abbé regretta tout d’un coup d’être venu. Son enthousiasme était tombé; il ne croyait plus à la réussite de son idée. Pourquoi désirait-il une bibliothèque? Était-il même bien sûr de la désirer et de désirer quoi que ce soit? En vérité, il n’en savait rien. N’était-ce point une mystification qu’il se jouait à lui-même, une de ces farces lugubres comme il en inventait pour tromper l’immense ennui de son existence? Et il eut un dégoût de la vilaine action qu’il avait commise la veille, une crainte de celle qu’il allait commettre tout à l’heure.

—Bah! fit-il, voyons toujours.

La pluie redoublait. Il voulut hâter le pas, mais il fut contraint de ralentir son allure, à cause des ronces qui se glissaient sous sa soutane, s’accrochaient à ses jambes, entravaient sa marche de leurs enlacements de reptiles douloureux et continus. Obligé de trousser sa robe comme une femme, furieux contre lui-même, et contre les lianes qui s’obstinaient et manquaient de le jeter par terre, à chaque instant, il avançait péniblement. Enfin, bougonnant, jurant, tirant la patte, il parvint à franchir le passage difficile, trouva un sentier qui filait, droit, entre les touffes de ronces, et bientôt, il ne fut plus qu’une tache sombre, au loin, pas plus grosse qu’un corbeau rasant les hautes herbes.

L’abbaye du Réno datait du XIIIᵉ siècle; elle avait été bâtie par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, fondateurs de l’Ordre des Trinitaires, autrement dit de la Rédemption, ordre admirable et puissant qui envoyait ses religieux délivrer les chrétiens captifs chez les infidèles. D’abord resserrée dans un étroit pourpris, composé de jardins potagers, d’un petit bois, de quelques prairies, l’abbaye étendit peu à peu ses possessions, englobant champs et forêts, étangs et villages, tout le pays, à perte de vue, autour d’elle. Au XVIIᵉ siècle, qui semble, d’après les ruines encore debout, lui avoir le plus laissé son empreinte d’architecture sévère et grandiose, elle possédait, dit-on, dix mille hectares de forêts, quinze mille hectares de terres arables, sans compter les vastes étangs d’Andennes, de Vaujours, de Culoiseau, célèbres par leurs fabuleuses carpes, et leurs grands moulins qui broyaient le blé récolté à plus de dix lieues à la ronde. Aussi, des humbles constructions primitives, agrandies, remplacées, monumentalisées de siècle en siècle, il ne restait déjà, à cette époque, d’autres vestiges qu’une petite fontaine, aux sculptures naïves, aujourd’hui à moitié effacées par le temps, à demi rongées par les mousses, et au bord de laquelle la légende veut que soit apparu à Jean de Matha, le cerf sacré, portant entre ses cornes d’or la croix rouge et bleue, signe distinctif de l’Ordre. La Révolution vint, qui chassa les moines du Réno, s’appropria leurs biens, démolit l’abbaye, commit le crime abominable de jeter bas la chapelle, un des plus purs, un des plus exquis chefs-d’œuvre de la Renaissance, dont il ne subsista que quelques piliers et quelques pans de murs, marquant funèbrement, de distance en distance, l’emplacement où elle fut élevée. Les religieux laissèrent souffler sur la France la tempête révolutionnaire et impériale, et ils ne rentrèrent qu’en 1817, dans leur couvent du Réno devenu un prodigieux entassement de décombres, et réduit au modeste pourpris de la création. Ils commencèrent par déblayer les ruines et réparer tant bien que mal les bâtiments les moins endommagés. Et cela fait, ils ne surent plus que faire. La Rédemption, au moins dans l’esprit de l’œuvre, avait perdu sa raison d’être. Il ne s’agissait plus, en effet, de reprendre les chrétiens aux corsaires barbaresques; il fallait trouver autre chose. Dépouillés de leurs terres, ils ne pouvaient songer à se transformer en agriculteurs, comme les trappistes; n’ayant pas un personnel spécial de professeurs, ils ne pouvaient se livrer à l’enseignement, comme les jésuites. Deux essais qu’ils firent, le premier d’un orphelinat de jeunes garçons, le second, d’une école professionnelle, ne réussirent point. Alors, en 1823, découragés, ils prirent le parti de s’en aller, ceux-ci émigrant vers les couvents d’Espagne, ceux-là se réfugiant à Rome, auprès de leur général. Et l’abbaye, abandonnée, demeura confiée, sur sa demande, à la garde de l’un d’entre eux, le Révérend Père Pamphile, qui conservait une foi entêtée dans le retour de l’Ordre aux traditions anciennes et qui passait, étant très bavard et Méridional, pour un organisateur de première force.

Dès qu’il se trouva seul, la première chose que fit le Révérend Père Pamphile fut de congédier le jardinier, le charretier, l’homme de basse-cour, et de vendre les deux chevaux, les quatre vaches et les poules qui restaient. Puis, il s’arrangea avec une voisine, dont le mari, autrefois, travaillait à la journée, pour le compte du couvent, afin que celle-ci lui apportât, moyennant six sous, une bolée de soupe tous les matins, tous les soirs un morceau de pain bis, et que son homme lui servît la messe par-dessus le marché. Après quoi, délivré des soucis du ménage, de la nourriture, de l’administration, il se promena au milieu des ruines muettes, très grave et songeant. Durant six mois, de l’aube à la nuit, il déambula ainsi, de plus en plus absorbé, rétrécissant chaque jour le cercle de ses promenades, pour le limiter, finalement, à l’enceinte de la chapelle détruite. Chose singulière, il ne souffrait pas, lui si bavard d’ordinaire, du mutisme presque absolu auquel il s’était volontairement condamné, et déjà, sur sa physionomie de moine jovial, passait, par instants, cette expression d’abrutissement grandiose, traversé de folie, qu’on voit aux masques hagards des vieux solitaires. A vivre sur lui-même et de lui-même, loin de tout contact intellectuel, hanté d’une pensée unique, dans cette solitude morte, dans ce silence que seuls troublaient des chutes soudaines de murailles, et les craquements sourds des poutres ébranlées, il advint qu’un étrange travail de cristallisation s’opéra dans le cerveau du Père Pamphile. Après des hésitations, des doutes aussitôt combattus, des objections d’autant plus vite réfutées qu’il était seul à les discuter, le Père Pamphile s’était convaincu irrémissiblement qu’il y avait encore des captifs chez les infidèles. L’imagination nourrie des légendes du passé, n’ayant sur le fonctionnement de la vie humaine d’autres notions que celles acquises dans les vieux livres latins, célébrant l’histoire miraculeuse de son Ordre, il croyait que les captifs étaient un nécessaire et permanent produit de la nature, et qu’il y a des captifs, comme il y a des arbres, du blé, des oiseaux: «Et non seulement il y a des captifs, se disait-il tout haut, pour donner à cette conviction une autorité définitive, mais il y en a dix fois plus, depuis que nous avons cessé de les racheter; cela saute aux yeux... Et nos supérieurs ne voient pas cela!... Quel aveuglement!» Alors se développa en lui l’extravagante idée qu’il avait une mission à remplir, mission inévitable et glorieuse: reconstituer l’Ordre des Trinitaires, tel que l’avaient établi ses saints fondateurs, Jean de Matha et Félix de Valois.

—Et je le reconstituerai! s’écriait-il, avec une foi ardente de prophète, en décrivant, de son bras étendu, un geste qui embrassait le monde.

Mais, par une complication de sa nature superstitieuse, qui ramenait toutes choses à la volonté de Dieu, il était persuadé que le Très-Haut ne lui prêterait la force d’accomplir ce grand œuvre, que s’il relevait auparavant, dans sa magnificence ancienne, la chapelle abattue par l’impie. Il résuma donc la situation par ces simples mots:

—La chapelle d’abord, l’Ordre ensuite... Allons, c’est bien!

Quand il dut examiner les moyens pratiques à employer, le Père Pamphile se trouva d’abord très décontenancé. Il eut un moment de stupeur, de désespoir. Dans ses méditations acharnées, jamais il n’avait songé aux difficultés matérielles d’une pareille entreprise. S’imaginait-il donc que les églises se bâtissent toutes seules, et qu’il ne faut qu’un peu de foi pour que, des profondeurs du sol, elles montent dans le soleil, vibrantes du chant des orgues? Hélas! il ne s’imaginait rien, le pauvre brave homme. Il revoyait cette chapelle aimée, où chaque pierre disait le souvenir des ancêtres, les héros, les saints, les martyrs; il la revoyait telle qu’elle était décrite, reproduite en toutes ses parties, dans un très vieux livre qu’il avait appris par cœur et qu’il relisait tous les jours; il la revoyait avec la pureté de ses lignes, la fierté de ses flèches, la beauté de son portail qui contenait, sculptée sur le granit, l’histoire immortelle de la Rédemption; il marchait sous ses voûtes sonores entre ses hauts piliers qui profilaient le merveilleux poème des frises et des architraves; il s’agenouillait sur ses dalles de marbre polychrome, extasié par l’angélique pâleur des fresques et l’or flambant de l’autel et le prisme irradiant des vitraux, et il ne se demandait pas ce que cela, qui lui semblait si beau, si simple à regarder, représentait aujourd’hui, d’art perdu, de lutte impossible, et de millions introuvés... Le premier moment de surprise passé, le Père Pamphile se mit à l’œuvre, avec cette confiance aveugle que donne à tous la poursuite du mélancolique Idéal.

D’abord, il vendit tout ce qui était susceptible d’être vendu, depuis les démolitions qui encombraient les cours, jusqu’aux ornements de la petite chapelle que les Pères, à leur rentrée, avaient improvisée dans un ancien réfectoire. Qu’avait-il besoin d’une chapelle pour lui seul? Il irait bien célébrer la messe à la paroisse voisine. Il vendit le mobilier, ne gardant qu’une couchette en planches, pour dormir, une table, une chaise, quelques livres de piété, un crucifix et une image coloriée, portrait de saint Jean de Matha. Dans sa rage de vendre, il vendit les vieux gonds des portes charretières qu’il descella lui-même, les vieilles ferrures, les vieilles plaques de cheminée, les outils de jardinage, les tuyaux crevés des gouttières, il vendit tout. Chaque fois qu’il découvrait un bout de fer, un morceau de cuivre, il exultait, clamant:

—Je la bâtirai!

Et de même qu’il avait tout vendu, il abattit tout. Il abattit les arbres de l’avenue, énormes chênes, qui avaient abrité, de leur ombre vénérable, vingt générations de religieux, ses aînés; il abattit le petit bois de sapins et de marronniers qui faisait au couvent comme un rempart de verdure, et où les allées, les troncs, chaque mousse évoquaient un souvenir fidèle; il abattit la charmille au fond de laquelle était un calvaire, dont les marches usées montraient l’empreinte des genoux de ceux-là, qui étaient venus prier; il abattit les arbres fruitiers du jardin; il abattit les cyprès, gardiens des tombes du cimetière! Et, tête nue, parmi les bûcherons, sa robe blanche troussée jusqu’aux reins, il les excitait au travail, et il enfonçait, à toute volée, la lourde cognée au cœur rouge des vieux arbres, abannant d’une voix sauvage:

—Je la bâtirai!

Du haut d’une tourelle qui dominait le couvent, il voulut s’offrir l’immense et douloureuse joie de contempler le spectacle de cette destruction. Tout autour, les arbres gisaient, pêle-mêle, affreusement mutilés, les uns couchés, tordus et saignant par de larges blessures, les autres, les troncs en l’air, râlant, appuyés sur leurs branches écrasées, comme sur des moignons. Un seul restait debout, à l’entrée du jardin, un cerisier chétif, mangé de gomme, étonné d’être si seul sur cette terre, veuve de ses hardis nourrissons, et toute rase. Chassés de leurs abris, les oiseaux volaient dans le ciel, effarés, poussant des plaintes.

Mais le Père Pamphile ne regardait déjà plus ce champ de bataille, où se mouraient les géants tombés; il voyait son église sortir peu à peu, de toutes ces ruines, de toutes ces morts, prendre une forme, monter, monter toujours, balancée sur les épaules d’une armée d’ouvriers; il se voyait aussi, s’accrochant aux flancs de la nouvelle basilique, grimper de pierre en pierre, et planter, au sommet de la flèche, la croix d’or reconquise et triomphante.

De ces arbres, il fit deux parts, l’une qu’il vendit, l’autre qu’il garda, en vue des constructions prochaines, et, lorsqu’il n’eut plus rien à vendre et rien à abattre, il se rendit chez l’architecte diocésain. Solennellement, il déroula le plan de la chapelle, expliqua, une à une, les gravures du livre, parla longtemps, s’embrouilla en d’incompréhensibles histoires.

—Voilà ce que je veux refaire! dit-il. Tout ça!... Tout ça!... vous comprenez?... Et combien croyez-vous que cela coûtera dans l’ensemble?

—Je ne sais pas! répondit l’architecte ahuri... Comment voulez-vous que je sache?

—A peu près!... voyons, à quelque chose près!

—Je ne sais pas, moi!... Trois... quatre... cinq millions! Cela dépend.

—Cinq millions! fit le moine, en se levant... C’est bien, je les trouverai.

Et le Père Pamphile s’en alla quêter.

Il alla de village en village, de ferme en ferme, de château en château, de porte en porte, tendant la main, courbant le dos, mangeant, sur les routes, le pain de deux sous auquel il avait réduit sa nourriture, et, le soir, lorsqu’il était trop éloigné du Réno, demandant asile aux presbytères qui l’accueillaient, parfois, avec méfiance. Il alla sous les soleils affolants, par les froids meurtriers, sans s’arrêter jamais, sans jamais se reposer, précédé de la lumineuse image qui semblait le conduire et le protéger. Mal reçu ici, insulté là, poursuivi dans les rues, par les gamins qui se moquaient de sa barbe sale, de sa robe blanche rapiécée de morceaux noirs, de sa douillette noire rapiécée de morceaux blancs, il connut toutes les amertumes, subit toutes les hontes de ce triste état de mendiant; et, s’il souffrit, il ne se rebuta pas. D’abord gauche et timide, il ne tarda point à s’enhardir et, bientôt, avec une facilité qui étonnera chez une âme si loyale, si naïve, si complètement ignorante des malpropretés de la vie, il s’assimila les ruses du métier, au point que pas une de ses mille roueries, qui ne sont au fond que des abus de confiance déguisés, ne lui demeura étrangère. Il sut comment il faut faire pour spéculer sur la vanité et les mauvaises passions des hommes, et il ne recula point devant les boniments de comédien, les mensonges, les complaisances louches, les espionnages policiers, les mises en scène savantes. Au début, il s’était sévèrement reproché ces écarts de conscience, où s’oubliaient sa dignité d’homme et son caractère de prêtre; il finit par les excuser à cause de la grandeur du but, et même, il y puisa un redoublement d’ardeur. Quelquefois, après les mauvaises journées, devant les recettes maigres, d’obscures révoltes grondaient en lui; mêlant à ses pensées confuses le ressouvenir des histoires de pirates dont sa mémoire de trinitaire était remplie, il se surprenait à rêver de hardis coups de main, de vols grandioses, de bandes armées à la tête desquelles il rançonnerait des peuples. En peu d’années, le Père Pamphile devint un mendiant accompli. Sous l’ivresse du sacrifice, sous l’irresponsabilité de la folie, ses scrupules s’effacèrent de plus en plus, son sens moral s’abolit. Soit habitude, soit esprit de renoncement, il se cuirassa contre les outrages, accepta les mauvais traitements comme une des nécessités de sa condition. Et il eut le dos servile, l’échine craintive, l’œil oblique, la main molle, douteuse et crochue des virtuoses de la mendicité.

On racontait sur lui de sales aventures, dont se gaussait le populaire. Mais les âmes clairvoyantes auraient pu facilement y deviner un héroïsme supérieur, dans sa dégradante sublimité, aux conventions de fausse vertu, de faux courage, de faux honneur avec lesquelles se fabrique le carton des fiertés humaines... Une matinée, le Père Pamphile passait devant la propriété d’un ancien boucher, terroriste farouche, devenu riche par l’acquisition de nombreux biens nationaux. Ivrogne, grossier, dur aux pauvres gens, le sieur Lebreton—ainsi se nommait le personnage—se faisait surtout remarquer par son impiété cynique et sa haine enragée des prêtres. Dans le pays, on le détestait et on le craignait. Le Père Pamphile n’ignorait aucun de ces détails. Mais il en avait vu d’autres, plus terribles que ce Lebreton, qui s’étaient adoucis, à sa parole. Il avait même observé que les plus féroces, en apparence, se montraient souvent, soit par orgueil, soit par boutade, les plus généreux. Au risque d’un refus injurieux—ce qui ne comptait déjà plus pour lui—il franchit la grille et se présenta au château.

—Qu’est-ce qui m’a foutu un sale carme comme ça? s’écria Lebreton... Eh bien! vous avez du toupet de venir traîner vos sales pieds chez moi?... Qu’est-ce que vous voulez?

Le pauvre moine s’humiliait. Effaçant ses épaules, presque suppliant:

—Bon monsieur Lebreton, balbutia-t-il... je...

Il fut aussitôt interrompu par un juron.

—Pas de simagrées, hein?... Qu’est-ce que vous voulez?... C’est de l’argent que vous voulez, de l’argent, hein! sale mendiant!... Attends, je vais t’en foutre, moi, de l’argent!

Continuer : partie 3 sur 4