L’abbé Jules

Octave Mirbeau · Chapitre 5 sur 12 · partie 3/4

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L’abbé Jules

Chapitre III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Le misérable allait le pousser à la porte, quand, se ravisant, à l’idée de se divertir aux dépens du moine, il reprit d’un ton goguenard:

—Écoute, mon vieux carme... Je veux bien t’en donner, de l’argent... mais à une condition: c’est que tu viendras le prendre là, où je le mettrai... Et je parie que tu n’y viendras pas!

—Je parie que si! fit le Père Pamphile d’une voix ferme et grave.

—Eh bien, mâtin!... nous allons voir ça!... D’abord, fais-moi le plaisir d’aller au fond de la salle; mets-toi, à quatre pattes, comme un chien, ton sale museau en face de cette fenêtre... et attends.

Tandis que le religieux obéissait tristement, Lebreton se dirigea vers la fenêtre, mettant toute la longueur de la salle entre sa victime et lui. Il retira de sa poche une poignée d’or qu’il déposa sur le plancher, fit tomber sa culotte, s’agenouilla, et troussant sa chemise, d’un geste ignoble:

—Je parie que tu n’y viendras pas, grand lâche! cria-t-il.

Le Père Pamphile avait pâli. Le cou tendu, le dos arqué, les yeux stupides, en arrêt sur cette offensante chair étalée, il hésitait. Pourtant, d’une voix redevenue tremblante, d’une voix où passait le gémissement d’un sanglot, il répondit:

—Je parie que si.

Alors, Lebreton ricana, prit une pièce de vingt francs, l’inséra dans la fente de ses fesses rapprochées.

—Eh bien! viens y donc! dit-il. Et tu sais, pas avec les mains... avec les dents, nom de Dieu!

Le Père Pamphile s’ébranla, mais tout son corps frissonnait; une faiblesse ployait ses jarrets, amollissait ses bras. Il avançait lentement, avec des balancements d’ours.

—Allons, viens-tu! grommela Lebreton, qui s’impatientait... Je m’enrhume.

Deux fois, il tomba, et deux fois il se releva. Enfin, il se raidit dans un dernier effort, colla sa face contre le derrière de l’homme, et, fouillant, de son nez, les fesses qui se contractaient, il happa la pièce d’un coup de dent.

—Bougre de saligaud! hurla Lebreton qui se retourna et vit l’or briller sur les lèvres du moine... Eh bien! mâtin... il faut que toutes y passent! il faut que j’en claque, ou que tu en claques!... Allons, à ta place!

Dix fois, le Père Pamphile subit ce hideux supplice. Ce fut l’ancien boucher, qui, le premier, y mit un terme. Il se releva, la figure très rouge, grognant:

—En voilà assez!... Mais il m’avalerait tout mon argent, ce salaud de carme-là!

Malgré la colère où il était d’avoir perdu dix beaux louis d’or, il ne put maîtriser son admiration; et il tapa sur le ventre du moine.

—Tu es un rude saligaud, conclut-il... C’est égal, tu es un bougre tout de même... Nous allons trinquer.

Le Père Pamphile refusa d’un geste doux, salua et sortit.

A un kilomètre de là, sur la route, était un calvaire. Il s’agenouilla, pria avec ferveur. Puis, il continua son chemin, les yeux levés au ciel, des yeux ivres qui semblaient poursuivre, parmi les nuées, une souriante et radieuse image; et d’une voix raffermie par la foi:

—Je la bâtirai! dit-il.

A la suite de ses tournées, il rentrait au couvent, où il avait toujours à constater de nouveaux dégâts. Pendant son absence, un toit s’était encore affaissé; des lézardes fraîches dessinaient sur les grosses maçonneries, des figures d’arbres bizarres; les lambourdes des planchers fléchissaient. Et les ronces, et les orties et les chiendents, à l’étroit dans les cours, gagnaient les ouvertures, bouchaient les portes d’un hérissement de hallier. Le vent qui charrie les semences égarées, fécondait les pierres; toute une végétation arborescente issait des murs, s’échevelait en touffes folles, élargissant les crevasses qui craquaient sous la poussée impétueuse de la sève. Chassé de pièce en pièce, de bâtiment en bâtiment, par la menace d’un plafond crevé, ou d’une cloison prête à s’ébouler sur lui, le Père Pamphile s’était réfugié au premier étage d’un petit pavillon, auquel il ne pouvait atteindre qu’au moyen d’une échelle, car le rez-de-chaussée qui servait de hangar manquait d’escalier. Il avait transporté là sa couchette en planches, sa table, sa chaise, son crucifix et le portrait de saint Jean de Matha; c’est là qu’il continuait de manger sa bolée de soupe, une ignoble et puante lavure de créton, dont les chiens n’eussent point voulu. Là aussi, la bise s’engouffrait par les fenêtres sans vitres, la pluie s’égouttait par le toit troué comme un tamis. Mais les murs étaient solides, et cela suffisait. D’ailleurs, le prêtre ne prêtait à ces choses qu’une médiocre attention, absorbé qu’il était de plus en plus par l’idée fixe: son église.

Son église! Durant ces haltes au couvent, entre deux quêtes, il dépensait une activité extraordinaire et ruineuse, autour de la chapelle, dont l’emplacement, envahi par les hautes herbes, ne se voyait même plus. Avant qu’il songeât à donner le premier coup de pioche dans les fondations, il achetait de la pierre de taille, de la chaux, du ciment; les cours en étaient pleines, et prenaient des aspects blanchâtres de chantier. Quand les voitures arrivaient, il se précipitait à la tête des chevaux:

—Par ici!... par ici!... Nous allons décharger ici!... Hue! dia!... Ah! la belle pierre!... Ah! la bonne chaux!... Ah! le fameux ciment!... Hue! dia!

Et il pesait sur les leviers, remontait les crics, vidait la chaux dans les fosses qu’il avait creusées, remuait des sacs de ciment, criant avec une joie navrante d’enfant: «Ça marche!... Ça marche!» Et il s’adressait aux charretiers: «Ah! mes amis!... C’est bien!... Vous aurez contribué à l’édification de la chapelle!... Vous êtes de braves gens! Dieu vous bénira!...» Naturellement, de même que le bois avait pourri, les pierres gelèrent, la chaux, délayée par la pluie, coula, le ciment durcit dans les sacs. Des quelques matériaux intacts, la plupart disparurent, emportés, la nuit, par des maraudeurs. Ces pertes ne ralentissaient pas son courage, ces malheurs ne diminuaient pas sa confiance. Il se contentait de dire gaîment: «Nous remplacerons ça!» C’étaient aussi de longues conférences avec des architectes et des entrepreneurs qui, s’étant rendu compte, à la première minute, de la folie du Père Pamphile, et désireux de l’exploiter, lui proposaient les plans les plus baroques, l’excitaient à des dépenses inutiles, s’acharnaient à le voler à qui mieux mieux. Métrant, cubant, déroulant de grands papiers jaunis où étaient tracées des figures géométriques, ils allaient, entre les blocs de pierre, ou bien à travers les ronces, affairés, poudreux et géniaux. D’un geste large, ils ébauchaient, en l’air, des projets d’architectures babyloniennes, faisaient tourner des cathédrales au bout de leur doigt. Et le Père Pamphile, son livre à la main, donnait des explications historiques.

—Voyons, Messieurs, nous ne créons pas... nous reconstituons... C’est bien différent... Tenez, là, était le maître autel... en pierre sculptée... trente-deux figures!... Et quelles figures!... Un chef-d’œuvre! Là, le retable... moins ancien et très riche... en porphyre... un don de Louis XIV.

—Du porphyre! disait l’entrepreneur. Justement, j’en ai un lot qui ferait joliment votre affaire... Et du beau, et du bon marché!

—C’est ça!... Envoyez-le... Je le prends... Là, les stalles capitulaires... des merveilles... en chêne!

Il acceptait tout, retrouvant, lorsqu’il ne mendiait plus, sa candeur inconcevable de bonne dupe.

Et puis il repartait.

Successivement, il parcourut la France, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche, l’Asie Mineure. Partout il s’entourait de relations puissantes, se créait des influences politiques et des protections mondaines, qu’il savait exploiter avec la plus surprenante adresse. Un jour, reçu dans le palais d’un cardinal romain, qui le chargeait d’une mission secrète; un autre jour, roulant sur un paquebot, en compagnie d’une bande de comédiens nomades, avec lesquels il organisait, à bord, des représentations, dont il empochait la recette; ou bien encore, capturé par des brigands qui le forcèrent à les accompagner au sac d’un couvent de religieuses, et le renvoyèrent, avec sa part de butin gagné; tantôt reître, tantôt pitre, tantôt espion, tantôt missionnaire, et toujours mendiant, le Père Pamphile, pendant trente-cinq années, incarna le type de l’aventurier romantique, habile à toutes les métamorphoses, prêt à toutes les besognes, pourvu qu’elles fussent largement payées. A force de souplesse, d’avilissement, de courage et de folie, il écuma, sur les grandes routes de l’Europe, où traîna sa robe, l’invraisemblable somme de cinq cent mille francs.

De ces frottements salissants, de ses successives déchéances, de ces glissades de plus en plus rapides, dans la boue des métiers honteux, le moine ne gardait ni un remords, ni un dégoût, ni l’impression d’une souillure quelconque. Il n’en gardait qu’un souvenir changé en haine féroce, le souvenir d’un capucin, rencontré en Espagne, et qui quêtait comme lui, aux mêmes endroits que lui. A part ce souvenir qui le faisait s’emporter furieusement contre les capucins et aussi contre tous les ordres mendiants, il parlait de ses plus répugnantes aventures, ainsi que d’une chose naturelle, avec une inconscience pénible. Et, l’on sentait, à l’entendre, que ce doux homme serait allé jusqu’au crime, comme les prostituées vont à l’amour, sans savoir. En cette impudente vie de vagabond, si bien faite, cependant, pour détruire son rêve, il n’avait rien vu, rien compris, rien éprouvé en deçà et au delà de ce rêve. Un fait s’accomplissait qui dominait tout, un fait supérieur aux conventions humaines: la chapelle. Pour lui, il n’y avait plus ni peuples, ni individus, ni justice, ni devoir, ni rien; il n’y avait que la chapelle. Le point de départ de sa folie: l’Ordre de la Rédemption à reconstituer, il n’y songeait plus. Les corsaires, les trinitaires, les captifs, saint Jean de Matha, autant d’ombres lointaines qui allaient s’évanouissant. Et la chapelle emplissait la terre, emplissait le ciel. Le ciel était sa voûte, les montagnes ses autels, les forêts ses colonnes, l’Océan ses baptistères, le soleil son ostensoir, et le vent ses orgues. Pendant le temps qu’il rêvait ainsi, sur les routes étrangères, le Réno, abandonné, servait de refuge aux vagabonds sans gîte et aux amoureux, et les chats sauvages, s’y poursuivant de pierre en pierre, s’accouplaient sur les ruines, plus mortes sous la pâleur tragique de la lune.

Maintenant le Père Pamphile avait soixante-quinze ans. Malgré ce grand âge, et bien que son corps, amaigri et noueux, se courbât vers la terre, il demeurait robuste et plein de vie; la même foi illuminait ses yeux, aux paupières tombantes; le même enthousiasme poussait ses membres raidis vers les conquêtes chimériques. Il souriait comme un petit enfant. Une année, au Réno, où il travaillait plus qu’un manœuvre, du matin au soir; l’année d’après, à l’étranger, où il quêtait, jamais il ne prenait un seul instant de repos. Les terrassements, pour les fondations de la chapelle, avaient été enfin commencés, puis abandonnés, faute d’argent. Des cinq cent mille francs, tout avait passé en plans d’architecte, en mémoires préparatoires d’entrepreneurs, en achats de matériaux et d’outillage, sans cesse perdus ou volés, sans cesse renouvelés. Mais le vieillard ne désespérait pas. Lorsqu’il revenait de ses longues tournées, la poche garnie, il achetait encore; encore il conférait avec les architectes et les entrepreneurs; et c’étaient les mêmes stations, les mêmes comédies. On métrait, on cubait, on déroulait les mêmes papiers jaunis, on s’exaltait aux mêmes projets; le Père Pamphile, son livre à la main, recommençait les mêmes explications:

—Pardon, Messieurs... nous ne créons pas... nous reconstituons... Là était le maître autel...

Il n’avait rien changé à son régime; on lui apportait sa soupe le matin, et le soir son morceau de pain; puis, la nuit venue, il montait à la chambre du petit pavillon, devenu un taudis immonde, tapissé d’ordures, planchéié de fumier. Après une prière devant le crucifix, il s’étendait sur sa couchette de bois, et tandis que le vent soulevait sa barbe d’un frémissement glacé, les chats-huants, qui ne s’effrayaient plus, perchés sur les poutres, dans l’angle du toit, le regardaient dormir de leurs grands yeux fixes, et le couvraient de leurs fientes.

L’abbé Jules connaissait le Père Pamphile qui était en rapports fréquents avec l’évêché et, comme tout le monde, il le prenait «pour une vieille canaille», conscient des bassesses qu’il commettait. Avec la facilité, que possèdent tous les optimistes, d’improviser des plans hardis et scélérats sans se donner la peine de les approfondir, l’abbé, ce matin-là, en pensant au Père Pamphile, avait, dans l’espace d’une minute, ébauché vaguement des projets de chantage admirables que son autorité reconnue, la terreur qu’il inspirait ne pouvaient que mener à bien. Aussi était-il parti à la hâte pour le Réno, ses idées encore incertaines et brouillées, mais s’en remettant au hasard, du soin de les débrouiller, le moment venu.

Après avoir longé des constructions basses, tellement en ruine qu’il eût été impossible d’en préciser la nature; après avoir traversé deux petites cours où se voyaient encore les arcades brisées d’un cloître, où le terrain détrempé par la pluie, gâché par les charrois, n’était qu’une mare de boue à la surface de laquelle nageaient des gravats, des débris de toute sorte; après avoir passé sous un porche qu’étayaient des madriers pourrissants, l’abbé déboucha dans une cour immense, fermée par des bâtiments en quadrilatère, inégaux de hauteur, bizarrement déchiquetés sur le ciel, les uns éventrés et pareils à des éboulements de rocs, les autres tapissés de mousses, si couverts de végétations emmêlées et verdissantes, qu’on eût dit plutôt un coin de forêt sauvage. D’abord, il ne vit rien qu’un chaos de pierres de taille, de bois en grume, de poutres à peine équarries, d’outils épars, et au-dessus de ce chaos, l’armature commencée d’un échafaudage, deux grues, qui profilaient sur le fond crayeux de la cour, leurs longs cous de bête décharnée; toute la détresse immobile et navrante d’un chantier abandonné en plein travail. Puis, il crut entendre un bruit sourd, comme le bruit d’une pioche creusant la terre. Guidé par le bruit, il aperçut à quelques mètres de l’échafaudage, dans un espace libre, de forme hexagonale, et fraîchement terrassé, il aperçut la pioche qui sortait du sol et qui y rentrait, par courts intervalles réguliers, sans qu’il lui fût possible de distinguer les bras qui la mouvaient. Il se dirigea vers cet endroit, se perdant dans le dédale des tas de moellons et des blocs de pierre, franchissant des lacs de chaux, enjambant des troncs d’arbre, et il finit par découvrir, au fond d’une tranchée, le Père Pamphile qui, les pieds dans l’eau, le visage ruisselant et très rouge, s’acharnait à piocher.

—Bonjour, mon Père! dit l’abbé.

Le Père Pamphile leva la tête et reconnaissant l’abbé:

—Ah! c’est vous, monsieur l’abbé! fit-il joyeux et surpris... Vous venez visiter mes travaux!... C’est très gentil... vous le voyez, ça marche!

—Et qu’est-ce que vous faites là, mon Père, avec votre pioche?

—Je creuse, monsieur l’abbé, je creuse les fondations... Mais le temps est bien mauvais!

Le Père Pamphile lâcha la pioche, essuya sa longue barbe, étoilée de boue, et rabattit sur ses jambes la robe qu’il avait nouée autour de ses reins.

—Bien mauvais! répéta-t-il... Et c’est cette eau qui me gagne!... Donnez-moi donc la main, que je remonte... Ah! c’est très gentil à vous, d’être venu!... Seulement, je ne puis vous recevoir dans ma chambre... Figurez-vous qu’hier, on m’a volé mon échelle... Et Monseigneur, comment va-t-il?

Tout en parlant, aidé de l’abbé, il avait quitté son trou et sauté, d’un mouvement leste, sur la cour. Après les politesses échangées, l’abbé demanda:

—Alors, c’est votre église, ça?

Le vieillard eut un rengorgement de fierté. Et, désignant l’espace hexagonal, autrefois couvert de ronces, aujourd’hui couvert de terres remuées, et qu’entourait un mince cordeau, tendu sur des piquets, il répondit:

—Tout ça, c’est mon église!... Oui, mon cher monsieur l’abbé, tout ça!... Et qu’est-ce qui aurait dit que je l’eusse rebâtie, hein?

—Rebâtie!... rebâtie!... fit Jules qui s’imagina que le trinitaire voulait se moquer de lui... Dites donc, voilà quarante ans que vous la bâtissez... et il n’y a rien!

—Rien?... s’écria le Père Pamphile embrassant, d’un geste grandiose et furibond, toute la cour encombrée de matériaux... Eh bien! et ça?... Et tout ça?... Qu’est-ce que c’est, alors?... C’est-à-dire que le plus difficile est fait... Maintenant, je n’ai qu’à construire!... Mais si nous allions à l’abri quelque part?

Jules refusa et s’assit sur un bloc de granit; sans insister davantage, le moine s’accroupit sur un monceau de cailloux, en face de lui. Et, tous les deux, ils se regardèrent. Le vent soufflait plus fort, accélérait la pluie qui hachait le ciel de raies obliques et fouettantes. De temps en temps, des pierres détachées des murailles, tombaient sur le sol, avec un bruit mou, et des éclats d’ardoise volaient dans l’air.

—Êtes-vous en fonds? demanda brusquement l’abbé.

—Je suis toujours en fonds! répondit le Père Pamphile... Justement, il y a huit jours, je suis revenu de Hongrie. Le voyage a été bon... A Gran... ah! c’est très drôle... figurez-vous que j’étais descendu chez le Primat... un homme très gai, très farceur, et très généreux!... Il me disait: «Mon Père, chantez-moi la Marseillaise, et je vous donnerai cent florins!» Je chantais la Marseillaise, comme un perdu, et, à chaque coup, le Primat me donnait cent florins... Je l’ai chantée douze fois!

Et il fredonna:

—Nous entrerons dans la carrière...

—Vous savez donc la Marseillaise? interrogea l’abbé qui ne put réprimer un sourire.

—Qu’est-ce que vous voulez? repartit le bonhomme en hochant la tête, d’un air résigné... Dans notre métier, il faut savoir un peu de tout!... On a souvent affaire à des gens si originaux!... Ainsi, tenez, l’année prochaine, je retourne en Orient... C’est une autre histoire... Dans ce pays-là, ils se moquent de la Marseillaise... Ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur dise comment on s’habille... la dernière mode de Paris... Eh bien! je leur dis, à peu près, comme ça me vient... Et ils sont contents.

L’abbé n’écoutait plus et réfléchissait.

Depuis qu’il se trouvait en face de l’obstacle à vaincre, toute son ardeur, toute sa fièvre d’impatience lui était revenues. Ce n’est plus qu’il mêlât encore à la réussite de son entreprise, l’idée initiale de la bibliothèque; il n’y associait désormais aucun projet; il n’avait en vue la satisfaction d’aucune passion nouvelle; il agissait, maintenant, pour le plaisir. Même, au milieu des impressions qui se succédaient, rapides et contraires, en son cerveau de sensitif, et qui exaspéraient ses nerfs, il n’était pas loin de croire qu’il était un instrument de la justice humaine et de la colère divine contre un homme bravant les lois sociales et outrageant la dignité de l’Église. Ce qui, dans le principe, n’avait été qu’un calcul honteux, un chantage ignoble, se transformait en dilettantisme, et le dilettantisme lui-même s’élargissait jusqu’à la foi, s’ennoblissait jusqu’à la mission. Jules pensa qu’il fallait couper court aux bavardages du moine, en arriver au fait, brutalement, au lieu de se perdre en des finasseries qui avaient chance de ne pas réussir avec un vieux rôdeur de routes, comme était le Père Pamphile. Mieux valait l’étonner, l’étourdir d’un coup de massue, frappé fort et à la bonne place. Il prit un air sévère et dit:

—Je ne suis point ici pour écouter vos balivernes, mon Révérend Père, et je vous prie de m’accorder deux minutes d’attention... J’ai une œuvre, une grande œuvre, pour laquelle il me faut beaucoup d’argent... Je tiens d’abord à rassurer votre conscience... Il ne s’agit point d’aller faire la noce à l’étranger sous prétexte de bâtir une église... non!... Il s’agit d’autre chose, de quelque chose de très beau, de très grand, de très chrétien... Si je vous disais de quoi il s’agit, il est probable que vous ne comprendriez point!... Je vous le répète, il me faut de l’argent... Vous en avez... Donnez-m’en!...

—Je ne peux pas! répondit simplement le Père Pamphile, dont la physionomie avait passé de l’insouciante gaîté du bohème, à la gravité rêveuse de l’apôtre.

L’abbé se leva, poussé par une soudaine colère. Il avait compté sur une stupéfaction, une secousse, un écrasement, sur il ne savait quoi de formidable! Et voilà que le bonhomme demeurait calme et qu’il avait dit: «Je ne peux pas», d’un ton tranquille, inflexible, où l’on sentait une résolution définitive! Il se contint et regarda le moine. Quelques cailloux avaient glissé sous ses reins. Il se recala doucement, les jambes plus hautes. Et des gouttes d’eau tremblaient aux poils de sa barbe.

—Vous ne pouvez pas? grommela l’abbé.

—Non!

—Faites bien attention... Vous ne pouvez pas?

—Non!... Si vous avez une œuvre aimée de Dieu, faites comme moi... Les routes sont libres.

Jules s’exalta:

—Croyez-vous donc que je sois un vagabond, un détrousseur de bourses, un rat de bordels?

—Vous êtes ce que vous êtes; je suis ce que je suis... Pourquoi vous fâchez-vous?

—Encore une fois, vous ne pouvez pas?

—Je ne peux pas!

L’abbé brandit son poing dans le vide.

—Eh bien!... je vous interdirai de mendier dans le diocèse... les gendarmes vous mettront la main au collet et vous jetteront en prison...

—Oh! fit le Père Pamphile, en secouant la tête mélancoliquement... dans le diocèse, je suis brûlé... on ne me donne plus rien... Quant à la prison, de méchantes gens m’ayant arrêté, bien des fois, j’y ai dormi... Et mieux vaut dormir dans une prison que sur les berges humides des chemins.

—Eh bien! j’écrirai à Rome... je vous ferai chasser d’ici... je vous dénoncerai à votre général, au pape... Je dirai qui vous êtes, toutes vos histoires, toutes vos saletés, tous vos crimes... Je vous dénoncerai, entendez-vous, vieux va-nu-pieds!

—Le général me connaît... le pape me connaît... Et puis, il y a quelqu’un de plus grand qui me connaît mieux encore...

L’index levé, il montra le ciel et ajouta:

—C’est Dieu!... Je n’ai point peur...

—Il faudra que vous rendiez compte de tout l’argent que vous avez gaspillé, que vous avez volé... il faudra, il faudra... il faudra...

L’abbé écumait. Ses yeux agrandis, tordus comme dans une attaque d’épilepsie, découvraient le blanc de leurs globes, striés déveines pourpres. Sur ses lèvres se pressaient, se précipitaient, se crispaient des jurons, des mots inarticulés qui se perdaient dans un sifflement, dans un gargouillement de salive. Enfin, il fut pris d’une quinte de toux qui lui brisa la gorge et lui déchira la poitrine. Plié en deux, la face violette, les veines tendues, à se rompre, sur le col étiré, il semblait vomir la vie dans un épouvantable hoquet.

La crise calmée, le moine lui dit, sans bouger de sa place, d’une voix très douce:

—Pourquoi vous faire mal ainsi?... Et que me reprochez-vous?... De ne point vous donner l’argent de mes quêtes, de mes prières, de mes souffrances?... mais je ne peux pas!... Tenez, souvent des pauvres qui étaient nus et qui avaient faim, de lamentables créatures de Dieu, m’ont supplié à genoux... Les yeux pleins de larmes, je les ai repoussés... Je ne peux pas!... Cet argent n’est pas à moi; il est à Elle, à Elle, la radieuse, la sublime épouse de mon cœur!... Je n’en puis rien distraire... Même pour sauver quelqu’un de la mort, de l’enfer, non, je ne le ferais pas.

La pluie chantait sur les flaques d’eau; le vent hurlait, tout autour sur les ruines ébranlées, et dans l’air triste et mouillé, l’échafaudage balançait sa grêle silhouette, toute grise. Le trinitaire poursuivit:

—Vous m’avez insulté, tout à l’heure... Hé, mon Dieu! comme tant de gens l’ont fait qui ne savaient pas... Je vous pardonne... Si j’ai deux sous pour manger, un pan de mur pour m’abriter, une planche pour dormir, un peu de sang chaud dans ces vieilles veines, un peu de muscles robustes sur ces vieux os, je suis content... Croyez-vous donc que je tienne à l’argent?... Écoutez, mon cher abbé, le jour où mon église sera bâtie, revenez, et ce que vous me demanderez, je vous le donnerai... sur le repos de mon âme, je vous le jure... mais d’ici là, non, non!... Je ne peux pas!

Jules restait abasourdi devant le moine. Et véritablement, il ne comprenait plus. Était-ce un dément sincère? Se moquait-il de lui?... Il l’ignorait. Dans tous les cas, il n’avait pas prévu cette inconcevable folie, ou cette ironie audacieuse; il en était tout déconcerté. Qu’y avait-il donc derrière ce masque ravagé, qu’il avait vu, par deux fois, se transfigurer, s’immatérialiser presque, sous le rayonnement d’une beauté inconnue et mystérieuse? Malgré la colère qui grondait encore en lui, le moine l’intimidait; et il ne savait ce qu’il éprouvait: de la pitié, de l’admiration ou du mépris. Du fond de son être, une voix lui disait: «Agenouille-toi; c’est un saint.» Une autre voix lui disait: «Mais non, insulte-le... c’est un bandit.» Un obscur instinct l’avertissait que la première voix avait raison. Pourtant ce fut à l’autre qu’il obéit, et, frappant la terre du pied, il s’écria:

—Tout ça, c’est des mots, des mots... vous me prenez donc pour un imbécile?... Vous savez très bien que votre église, c’est de la blague... et que vous ne la bâtirez jamais!

Mais le Père Pamphile s’était dressé tout droit, une flamme dans ses yeux, si grand, si beau, si terrible, que l’abbé recula, dompté par ce regard dont il ne pouvait soutenir l’extraordinaire et surhumaine clarté. Il crut qu’un archange marchait vers lui, le Dieu farouche des solitudes mortes; et il allait tomber à genoux, demander grâce, quand le moine, s’approchant de lui, le secoua rudement par les épaules.

—Homme incrédule, dit-il, mauvais prêtre!... Ne blasphème pas... regarde, et entends-moi... Quand je devrais, tout seul, tailler ces blocs et les porter sur ma vieille échine, quand je devrais hisser ces poutres, forger ces fers, soulever, à bout de bras, ces voûtes... quand je devrais, tout seul... oui, tout seul, l’étreindre contre ma poitrine, l’enlever de terre, et la planter droit, là... tu entends bien, pauvre fou... là, là!... je la bâtirai! Adieu!

Le Père Pamphile fit quelques pas, s’arrêta au bord du trou qu’il était en train de creuser lorsque Jules était venu le surprendre, et, retroussant sa robe, il se laissa glisser au fond.

Pendant quelques minutes, l’abbé demeura, les pieds dans la boue, immobile et songeur: «Ce n’est pas un bandit, se dit-il... C’est quelqu’un de pire... un poète!» tandis que la pioche reprenait son mouvement rythmique, apparaissait au-dessus du sol et disparaissait, fouillant la terre.

En proie à un malaise vague, il aurait voulu retourner auprès du Père Pamphile, lui parler, s’humilier; une sorte de bas orgueil, et la timidité qui est au fond de presque toutes les natures violentes, l’en empêchèrent; très impressionné, il partit. De nouveau, il s’engagea dans le dédale des matériaux, retraversa les deux cours boueuses, longea les ruines, et tout cela lui parut plein de majesté. Les choses, en harmonie avec l’état de son âme, revêtaient, sous leur tristesse infinie, des aspects de mystère physique et de grandeur morale qui le troublaient étrangement. Une vie qu’il ne connaissait pas, et devant laquelle il se sentait si petit, si laid, si misérablement lâche, si complètement indigne, une vie à laquelle il n’atteindrait jamais, ouvrait par les fentes des murailles, de larges horizons insoupçonnés, des espaces fleuris de fleurs de rêve, de belles fleurs au-dessus desquelles voltigeaient des âmes, des âmes d’enfant, des âmes de vieillard, des âmes de pauvres, de belles fleurs qui berçaient de toutes petites âmes mortes, au fond de leurs calices parfumés... Durant la route, une multitude d’idées confuses, sans lien direct avec ce qu’il avait vu et entendu, au Réno, se heurtèrent dans sa tête. Mais, toutes, elles le ramenaient obstinément au Père Pamphile, et du Père Pamphile au miracle des religions d’amour qui mettent tant de joies dans la souffrance, tant de sagesse dans la folie, tant de grandeur dans l’avilissement; elles le ramenaient aussi à la douloureuse constatation de sa propre déchéance... Il avait beau chercher, dans sa vie, depuis le jour où la conscience s’était éveillée en lui, il ne retrouvait que des viletés et des hontes, avec de courtes échappées, de fugitives aspirations vers le bien, dont le seul résultat était de rendre ses rechutes plus lourdes et plus irréparables. Aucune foi, aucun amour, aucune passion même; des instincts furieux de bête, des manies de déformation intellectuelle, et, avec tout cela, la sensation d’un vide intraversable, l’immense dégoût de vivre, l’immense effroi de mourir... Oh! oui, de mourir!... Car l’éducation chrétienne de son enfance, les accoutumances de son sacerdoce, plus fortes que ses doutes et ses impiétés, lui faisaient considérer le terrible au-delà, comme une éternité de tortures et d’épouvantements...

L’abbé marchait lentement, le dos incliné sous le poids d’un invisible fardeau, le regard baissé vers le sol, où des flaques enfonçaient, en la reflétant, la changeante image des nuées ralenties. Le vent s’était calmé, la pluie n’était plus qu’une bruine légère qui allait se dissipant; et, dans le ciel, éclairé d’une lumière plus blanche à l’horizon, les nuages déchirés laissaient apercevoir, de-ci, de-là, par d’étroits interstices, quelques morceaux de sombre azur. Peu à peu, la campagne, plus verte, sortait des brumes célestes qui noyaient les contours et les ondulations du terrain, sous une enveloppe de buée bleuissante; et, sur le fond des coteaux, d’un violet sourd, réveillé par les taches claires des maisons éparses, les aulnes des prairies, et les peupliers haut ébranchés, montaient, semblables à de menues et tremblantes colonnes de fumée rose. Au sommet de la côte, d’où l’on voit brusquement la ville et ses trois clochers, l’abbé pressa le pas. C’était un samedi, et les cloches tintaient, se répondaient d’un clocher à l’autre, annonçant la venue du jour sacré. Elles avaient leurs voix de fêtes, leurs voix joyeuses, celles qui chantent le repos béni du travailleur, et le bourdon de la cathédrale, dominant de sa grosse voix les autres voix plus grêles, allait porter la bonne nouvelle, jusque dans les lointains de la vallée. A les écouter qui lui arrivaient assourdies par l’espace, et si douces, Jules éprouva une émotion délicieuse, dont il eût été incapable d’expliquer la nature et la cause. Ses nerfs se détendirent, son cœur se fondit dans un attendrissement, et, sans secousse, sans souffrance, les larmes jaillirent de ses yeux. Les cloches tintaient, tintaient, et Jules pleurait, pleurait. Et tandis qu’il pleurait et que tintaient les cloches, près de lui passa une pauvre femme, hâve, décharnée, à la face couleur de pierre. Vêtue de haillons sordides, les pieds nus, elle tirait une voiture, où deux enfants, dans la paille, dormaient, livides et flétris.

—La charité! monsieur l’abbé, dit-elle.

De son porte-monnaie, l’abbé tira deux louis d’or qu’il mit dans la main de la pauvresse.

—Tenez! fit-il... Mais ce n’est pas moi qui vous donne... C’est monseigneur l’évêque... Priez pour lui... Priez pour moi... Et soyez heureuse quelques jours...

Les cloches s’étaient tues, lorsqu’il franchit la porte de l’évêché; mais il en gardait encore la vibration douce dans ses oreilles et dans son cœur. Rentré dans sa chambre, il se prosterna devant une image du Christ, et, se frappant la poitrine, il implora:

—Mon Dieu, ayez pitié de moi... Pardonnez-moi... Secourez-moi!

Les mains jointes, les yeux levés vers l’image, il demeura en prières, jusqu’au soir.

Le carême approchait. Jules ne songeait plus à sa bibliothèque, ni au Père Pamphile, ni à la mort, ni à la vertu. Les émotions ressenties à son retour du Réno, s’étaient vite envolées, et, plus fantaisiste, plus tyrannique que jamais, il avait repris la direction des affaires du diocèse. On revit son ombre noire et tourmentée rôder sur la terrasse, aux heures du crépuscule; les prêtres qui, peu à peu, en l’absence du chien de garde, s’étaient remis à danser, la soutane en l’air, heureux d’une liberté qu’ils croyaient éternelle, recommencèrent à trembler, à s’observer, à se fuir; autour des petits clochers de village, la terreur de nouveau régna. Quant à l’évêque, il était «dans les transes»; non point à cause de la rentrée bruyante de son secrétaire, qui le débarrassait plutôt d’un trop lourd fardeau, mais l’échéance arrivait, l’échéance fatale du mandement. Or, il n’avait rien à dire, ne voulait rien dire, ne pouvait rien dire. Cependant, il fallait s’exécuter coûte que coûte. Où trouver des phrases assez insignifiantes, des mots assez effacés pour que les pages qu’il allait écrire, équivalussent à des pages blanches et que tout le monde fût content. C’était bien difficile, aujourd’hui que les journaux avaient la manie de tout éplucher et de donner aux mots les plus simples, aux phrases les plus ternes, des sens terribles, des interprétations hardies qu’ils n’avaient point.

—Voilà, se disait-il, après de longues et pénibles réflexions... voilà ce que je puis faire... Je vais recommander aux fidèles de se bien conduire... de... de... de... d’aller à la messe, à confesse, d’observer strictement le jeûne, d’être en un mot de bons catholiques, afin que Dieu écarte d’eux le péché, la grêle, l’incendie, la maladie... Ensuite, je montrerai que, par la foi... non, je ne montrerai rien... il ne faut rien montrer... Et je terminerai soit par la paraphrase d’un évangile quelconque... soit par une invocation à Celui de qui nous viennent toutes choses, qui nous accorde le pain, le vin, et cætera... et cætera... et la force de supporter les douleurs de la vie... Cela ne me paraît pas exagéré... Je ne parlerai ni de Sa Sainteté, parce qu’on me reprocherait d’être ultramontain, ni de l’Empereur, car on m’accuserait d’être libéral...

Parti de cette idée, il avait déjà, d’une écriture sans cesse raturée, noirci plus de cinquante feuilles de papier. A mesure qu’il les relisait, chaque mot lui faisait dresser l’oreille, et il déchirait l’un après l’autre les feuillets commencés. Et le pauvre prélat suait, soufflait, soupirait, se désolait.

Justement, un matin, l’abbé Jules, très dispos et de bonne humeur, demanda à l’évêque:

—Pensez-vous à votre mandement, Monseigneur?... Voici le carême.

—J’y pense, certainement, j’y pense, répondit le vieillard, avec une mine effrayée... Ah! quelle terrible chose!

—Pourquoi terrible? interrogea l’abbé.

—Mais, mon cher enfant, terrible à cause des responsabilités, des ménagements... Dans la situation que j’occupe... une situation de paix, de concorde, de réconciliation... il faut tant de prudence... ne froisser personne... Tout cela est d’une délicatesse!...

L’abbé sembla prendre un vif intérêt aux embarras de son évêque.

—Sans doute, fit-il, c’est très délicat... Voulez-vous que nous en causions un peu?...

—Je ne demande pas mieux, balbutia l’évêque qui ne put dissimuler une grande inquiétude... Mais vous êtes... vous êtes bien ardent, mon cher abbé... Les jeunes gens ne voient pas les choses comme les vieillards... Ils vont, ils vont... et puis... tandis que... voilà...

Il balançait la tête, d’un air grave; son front se plissait; ses lèvres, collées l’une contre l’autre, laissaient échapper des petits claquements brefs et clairs. L’abbé répondit d’une voix onctueuse, en s’inclinant respectueusement:

—Aussi, Monseigneur, ne me permettrai-je pas de vous donner un conseil... Je tiens seulement à vous répéter ce qui se dit de vous, dans le monde catholique...

L’évêque eut un soubresaut. Ses yeux étaient devenus tout ronds, effarés.

—On dit quelque chose de moi dans le monde catholique?... Et que dit-on?

—D’abord, il n’y a qu’une voix pour approuver la façon dont vous administrez le diocèse... On fait de votre piété, de votre charité, de votre justice, les plus grands éloges... seulement on se plaint que, dans certaines occasions graves, vous ne vous affirmiez pas assez... On trouve, par exemple, vos mandements un peu gris... un peu fuyants... Ce n’est pas enfin ce qu’on attend de Votre Grandeur...

L’évêque s’agitait nerveusement, sur son fauteuil.

—Ce qu’on attend de Ma Grandeur?... Ce qu’on attend!... Je ne puis cependant mettre tout à feu et à sang, voyons... Ce n’est pas dans mon rôle... Je ne suis pas un spadassin!

—Mais, Monseigneur, on ne vous demande rien de pareil, reprit l’abbé, qui fit un geste de douce protestation; on voudrait une plus grande fermeté, une autorité plus hautaine dans vos actes publics, plus de caractère, plus de flamme... C’est bien différent.

S’exaltant peu à peu et se prenant lui-même comme un comédien, au propre piège de sa mystification, il continua sur un ton enthousiaste, auquel l’émotion d’une chose véritablement ressentie donnait des accents de sincérité:

—On voudrait qu’en face de la philosophie athée qui monte, déborde, s’installe dans les chaires officielles, ouvertement protégée, payée par le gouvernement, en face des attaques furieuses, multipliées contre l’Église sainte, on voudrait qu’une voix s’élevât, vengeresse et consolatrice, tout ensemble... le cri de révolte et d’espérance d’un grand chrétien... Les temps sont mauvais, Monseigneur... De toutes parts, la société craque, la religion s’effondre, tout se désagrège et pourrit... En haut, sur le trône, l’orgie étalée effrontément, l’orgie légale... En bas, la bête affamée qui hurle, impatiente de sang... Partout, la déroute, l’affolement, le vertige du sauve-qui-peut!... Des générations abominables se préparent qui, si l’on n’y met bon ordre, iront déclouer, sur les calvaires, le corps du Christ, et transformeront en banques, ou bien en lieux de débauche, nos églises découronnées du symbole rédempteur... Vous avez charge d’âmes... Et les âmes ont besoin d’être soutenues dans la foi, encouragées dans la lutte, rassurées dans le danger... Il n’est pas bon qu’on se désintéresse de leur destinée morale... Et c’est une désertion, dont Dieu vous demandera compte, que de parler de paix et de concorde, quand la guerre est déclarée, que l’ennemi est sur nous et qu’il nous harcèle!... Voilà ce qu’on dit dans le monde catholique!... On dit encore...

—Mais, sapristi! je ne vois pas ça du tout! interrompit l’évêque qui avait écouté, bouche béante d’étonnement, la violente sortie de l’abbé... Ces gens-là sont fous!... De tout temps, il y a eu des braves gens et des mauvaises gens... Il en sera toujours ainsi... Que puis-je faire à cela?... Ce n’est pas moi qui ai créé le monde... Voyons, dites-moi, ai-je créé le monde?...

Jules poursuivit d’une voix plus âpre et mordante:

—Je ne juge pas, Monseigneur, je répète... On dit encore que cela peut être agréable de vivre dans un palais, d’y être bien nourri, bien vêtu, bien au chaud, de cultiver des fleurs, de rimer des vers badins, de recevoir des hommages et de bénir des passants; on dit que c’est facile d’écarter avec soin toutes les responsabilités qui menacent le repos, troublent les digestions et les sommeils, de fermer les yeux pour ne rien voir de ce qui chagrine, de se boucher les oreilles pour ne rien entendre de ce qui supplie... Mais on dit aussi que cela n’est ni beau, ni honnête, ni chrétien, que cela ressemble fort à la trahison d’un chef qui, le jour de la bataille, abandonnerait ses soldats, et les laisserait mourir, sans leur porter secours... On dit encore que pour agir ainsi, il faut avoir des raisons secrètes... On dit encore...

—On dit!... on dit... on dit des bêtises!... s’écria l’évêque qui, très pâle, le visage égaré, se leva de son siège, et, tournant le dos à l’abbé, marcha dans le cabinet, avec agitation...

Mais, bientôt, il craignit de s’être montré trop vif. Il ne voulut pas rester sur ce mot et sur cet audacieux geste, susceptibles de déchaîner, chez l’abbé, une de ces terribles colères, comme il en avait tant essuyé... Et calmé, tout d’un coup, il revint près de lui...

—Voyons, mon cher enfant, réfléchissez, vous me parlez de l’Empereur... qu’est-ce que l’Empereur a de commun avec un mandement de carême?

—Tout le mal dont nous souffrons vient de lui; toute l’impiété, toute la pourriture dont nous mourons viennent de lui... Sous ses apparences hypocrites d’ami de l’Église, sous l’insultante protection, dont il fait semblant de nous couvrir, il est le grand agent de destruction, le...

—Ta, ta, ta, ta!... Qu’en savez-vous?

—Je le sais! fit l’abbé d’un ton net, tranchant, qui n’admettait pas de réplique.

Alors, le prélat, découragé, se laissa tomber dans son fauteuil. Tout l’effort dont il était capable, il l’avait donné, sa résistance faiblissait. Il sentait qu’il ne lui était pas possible d’aller au delà. Les paroles de Jules le troublaient aussi dans sa conscience; il comprenait la justice de ces reproches, dont il n’était pas en état de discerner l’exagération sous la sonorité des phrases prud’hommesques et déclamatoires. Pourtant il ne se rendit point, tenta de lutter encore.

—Mon cher enfant! gémit-il... voyez donc dans quelle fausse situation l’on me mettrait!... L’Empereur!... mais c’est lui qui m’a nommé!... Et puis... et puis... j’illumine au 15 août!

—Oh! Monseigneur! Monseigneur! soupira Jules, tristement... Les grands saints, les grands martyrs, ceux-là mêmes que vous honorez, ceux dont vous relisez, chaque jour, la sublime histoire, ne parlaient pas comme vous faites... C’est sur les marches souillées des trônes qu’ils allaient porter la parole de vérité... C’est au milieu des foules hostiles qu’ils confessaient leur foi!... C’est à la face des tyrans qu’ils poussaient le cri d’anathème!

L’évêque pensa: «C’étaient des insurgés que vos saints», mais il n’osa point exprimer cette irrespectueuse opinion, et il regarda l’abbé, de coin, qui se taisait. Celui-ci, debout, la tête haute, les yeux noyés d’extase, la bouche encore frémissante d’imprécations, ressemblait à un prophète. Et véritablement, à cette minute précise, oubliant la comédie qu’il était venu jouer à l’évêque, c’était un prophète. Tout un monde mystique et visionnaire remuait en lui. Comme Isaïe, il se fût fait scier en deux, le sourire aux lèvres; il eût marché au martyre avec ivresse. Il se retira lentement, laissant un grand trouble dans l’âme du prélat.

Sans se lasser jamais, Jules revint à la charge. Il avait conservé son masque inspiré, mais ce n’était plus qu’un masque couvrant le ricanement du mystificateur. Chaque jour, il apportait de nouveaux arguments, lançait de nouvelles menaces, et l’évêque, obsédé, tyrannisé, mis à la torture par cet impitoyable bourreau, cédait peu à peu sur tous les points, pourvu qu’il ne fût pas question de l’Empereur dans le mandement. Il ne voulait point qu’on touchât à l’Empereur, il ne le voulait point. Ses dernières forces se concentraient sur ce but unique; sans cesse il répétait:

—Cela!... non!... jamais!... Il m’a nommé!... Et puis, il y a des ordonnances inflexibles!... Je veux rester dans la loi!

Le pauvre homme ne mangeait plus, ne dormait plus, vivait dans une affreuse et constante angoisse. Le moindre bruit, tant sa susceptibilité était exaspérée, lui causait des sursauts pénibles. Éveillé, il était la proie des cauchemars. Même en disant sa messe, en récitant son bréviaire, son imagination lui représentait des scènes atroces de martyre, des cirques rouges, des bûchers... Pas une minute, il ne pouvait chasser ces suppliciantes images, goûter un peu de calme repos. Il eût souhaité être malade, mourir. Comme il avait abandonné le reste, il finit par abandonner l’Empereur.

—Eh bien, soit!... Mais, je vous en prie, ne prononçons pas son nom, n’écrivons pas: l’Empereur, ni l’Empire, ni rien de semblable... Mettons le potentat... non!... le tyran!... non, non!... Mettons on... On, cela dit tout, et cela ménage tout, aussi! Cela peut s’appliquer à n’importe qui!... Et, cependant, personne ne s’y méprendra!... mon Dieu!... mon Dieu!... que va-t-il nous arriver?... Et le préfet!... Et le ministre!... Et le Conseil d’État!... quel scandale!... nous nous ferons interdire, monsieur l’abbé... nous nous ferons condamner à des peines honteuses.

Jules gravement répondait:

—Jésus a été crucifié, Monseigneur... s’est-il plaint?

Enfin, le mandement, un beau dimanche, éclata, comme une bombe, dans les paroisses. Quelques curés, mieux avisés que les autres, se refusèrent à en donner lecture.

Ce fut de la stupéfaction, de la consternation, de l’indignation... On crut que l’évêque était devenu fou. Il y avait en cet étrange document de littérature ecclésiastique, rédigé, tout entier, de la main de Jules, par phrases brèves, rapides, sifflantes, un accent de pamphlétaire si âpre, des attaques si directes contre les pouvoirs publics et, par-dessus tout cela, une telle revendication haineuse des droits de l’Église, un si ardent appel à la guerre religieuse, que les plus intolérants, parmi les diocésains, sentant la cause impopulaire et peu soucieux de la défendre, se mirent à crier comme les autres, et à demander justice. L’effervescence fut telle que, le soir même, des groupes d’ouvriers, de gamins et de petits bourgeois, brandissant des drapeaux tricolores, et chantant la chanson de la reine Hortense, vinrent hurler autour de l’évêché, dont ils brisèrent les vitres, à coups de pierres. De province, l’affaire eut vite gagné Paris; de Paris, la France. En quelques jours, le mandement de l’abbé Jules avait pris les proportions d’un gros événement européen. Il mettait toutes les chancelleries en branle, tendait tous les regards vers Rome, mystérieuse et muette, déchaînait la presse. Et le pauvre évêque, si ennemi du bruit, occupait l’attention universelle.

Dès la première minute de l’extraordinaire nouvelle—car les formalités légales de dépôt n’avaient pas été remplies—le préfet était parti pour Paris. Le ministre des cultes avait mandé l’évêque. Entre la France et le Saint-Siège, c’était un échange fiévreux de correspondances, d’explications, de rapports, une allée et venue continuelle de courriers de cabinet. Et le Conseil d’État, solennellement, délibérait. Dans les cafés, dans les cercles, dans les salons, chacun commentait la grave question du jour. On surprenait, le soir, des bouts de conversations, entre les promeneurs, sur les boulevards.

—C’est peut-être la guerre!

—Il paraît que c’est un enragé, cet évêque-là!...

—Et Rome?... que dit Rome?

Des feuilles sérieuses et bien renseignées établirent l’affiliation de l’évêque à des sociétés occultes, expliquèrent le fonctionnement du carbonarisme catholique, dont il était un des plus dangereux chefs, et qui menaçait la liberté des consciences et la paix du monde. Autour de son nom, de ses actes, se bâtirent les plus absurdes légendes; on fouilla dans sa vie privée, avec acharnement; on rappela son procès, à grand renfort de commentaires insultants; et les journaux satiriques illustrés livrèrent à l’horreur des foules sa caricature, coiffée de la sombre cagoule de Torquemada. Aucune voix ne s’éleva en sa faveur. Il fut désavoué hautement, durement, par la presse cléricale. Et, tandis que le vieux bonhomme, étourdi, affolé, tout seul, là-bas, dans une chambre d’hôtel, sentait son âme ployer, s’écraser sous le poids d’une souffrance infinie et d’une irréparable honte, Jules, exultant, triomphait. Il savourait, avec une complète joie, le résultat inespéré et prodigieux de sa mystification, et fier de tout le bruit qu’il avait déchaîné, il agitait en l’air les feuillets du mandement, comme autrefois, gamin, la bouteille d’huile de foie de morue de sa sœur Athalie; et il dansait, et il criait:

—Non!... C’est une bonne farce!... Ha! Ha! Ha! C’est une bonne farce!... Et tra la la!... Et tra la la! Mon Dieu! que je m’amuse!

Après un mois d’absence, un soir, enfin, l’évêque, furtivement, rentra chez lui. Blâmé par le ministère, blâmé par Rome, il n’avait tenu de conserver son poste qu’à l’ingénuité de sa défense, et aux accents touchants de son repentir; il avait même dû écrire une lettre, rendue publique, où il regrettait ses erreurs, s’humiliait, demandait pardon... Quand il eut congédié le grand vicaire et le personnel de l’évêché, venus pour saluer son retour, il dit à Jules, simplement, d’une voix très douce:

—Il faudra, monsieur l’abbé, que nous soyons plus sages, à l’avenir... beaucoup plus sages!... Je l’ai promis.

Mais quand il vit le vieillard si courbé, si amaigri, si méconnaissable, qui ne lui adressait aucun reproche, et dont les yeux semblaient porter vers lui la douceur triste d’une prière, l’abbé éprouva, au cœur, un serrement violent. Et, tout d’un coup, il se jeta à ses pieds, sanglotant:

—Pardon!... C’est moi!... Monseigneur... moi!...

—Allons, allons! mon cher enfant, consola l’évêque, sur la joue pâle duquel roulaient deux grosses larmes. Allons, c’est fini, maintenant... Ne pleurez pas!... C’est passé!...

Six mois s’écoulèrent. Il n’était plus question du mandement. L’évêché avait retrouvé son calme et Jules semblait s’amender. L’opinion lui revenait, de jour en jour, plus favorable. Il avait obtenu un véritable succès en «prêchant le mois de Marie» avec un très grand charme de parole, une poésie d’amour mystique voilé de tendresses humaines, qui lui avaient conquis le cœur des femmes. Une transformation physique s’opérait en lui. Il se soignait davantage, perdait ses habitudes de prêtre bohème, portait des soutanes presque élégantes, et des boucles d’argent à ses souliers plus fins. On commençait de le recevoir dans quelques châteaux d’alentour, avec plaisir. Sous son apparence, rude encore, et sous ses gestes toujours cassants, il étonnait par la variété, par l’intérêt délicat et nouveau de ses conversations, coupées parfois d’une hardiesse de mot ou de pensée, qui n’était pas pour déplaire même aux plus dévotes. Dans le hasard des lectures nombreuses, il avait appris énormément de choses, et des plus différentes; et si ces connaissances, rapidement acquises, n’étaient point classées en son esprit, avec méthode, il savait s’en servir adroitement, et les mettre, sans pédantisme, au ton d’une causerie familière. Sa laideur elle-même disparaissait, la maladresse de son long corps anguleux et dégingandé ne choquait plus autant; ce qui le rendait autrefois ridicule, lui constituait maintenant une sorte d’originalité, plutôt agréable, et bien faite pour le distinguer de la lourde, de la massive banalité paysanne de ses confrères... Et, plus tard, au milieu d’une épidémie de petite vérole qui décima un des faubourgs de la ville, il s’était montré brave et dévoué. Prodiguant son temps, les consolations de son ministère aux malades pauvres, ensevelissant les morts, il avait donné, à la population consternée et prise de panique, l’exemple d’un beau courage. Ses rapports avec l’évêque étaient aussi devenus excellents, bien que, çà et là, troublés de petits nuages, vite dissipés.

Depuis sa triste aventure, l’évêque avait beaucoup vieilli; sa santé se faisait plus délicate, ses facultés baissaient. Quoiqu’il ne parlât jamais de cette affreuse histoire, on sentait qu’il en souffrait toujours, que la blessure en demeurait non guérie et saignante. Jules s’ingéniait à lui faire oublier ces mauvais souvenirs, en flattant les douces manies du vieillard. Il avait même étudié la culture des géraniums et des pélargoniums, afin d’en pouvoir causer avec lui. Tous les deux, ils disputaient sur les poètes latins. L’évêque soutenait Virgile; Jules défendait Lucrèce.

—Mais c’est un athée, votre Lucrèce! s’écriait l’évêque.

—Et votre Virgile qui croyait aux divinités carnavalesques de l’Olympe?... A cet imbécile de Jupiter? à Junon?

—Enfin, il croyait à quelque chose!... Que voulez-vous? de son temps, il n’y avait pas d’autres Dieux... Et puis il n’y croyait pas tant que ça!... Il avait deviné le christianisme...

—Mais Lucrèce a tout vu, tout senti, tout exprimé de ce qui est la nature, de ce qui est l’âme humaine. Et combien magnifiquement!... Aujourd’hui encore, il nous domine... Tout découle de lui, systèmes et poésies. Et plus nous allons, plus son œuvre lumineuse grandit et bouleverse!... Sans lui, nous en serions encore à adorer Minerve et son casque, et cette brute de Vulcain!... Et puis Virgile, ses beaux vers, ses beaux rythmes, il les a volés à Lucrèce.

—Ne dites pas cela, mon cher enfant, protestait le prélat... Virgile est la source, croyez-moi, la source unique. C’est à lui qu’il nous faudra revenir, toujours, toujours...

—A-t-il seulement poussé ce cri de souffrance: Pacata posse omnia mente tueri!... Oh! pouvoir contempler toutes choses, d’une âme pacifiée!... Sans Lucrèce, Monseigneur, nous n’aurions ni Pascal, ni Victor Hugo!

—Victor Hugo! mon cher enfant!... C’est un monstre!

A la suite de ces causeries, l’évêque se sentait très heureux... Et il disait à Jules:

—Mon cher abbé, je n’ai que vous... Aimez-moi toujours comme ça!

—Oui, oui! Monseigneur... Je vous ai causé tant de chagrins.

—Mais non! mais non!... C’est moi qui suis ainsi... c’est mon caractère!... Enfin, je n’ai que vous.

Il s’en fallait que l’abbé fût toujours aussi calme qu’il paraissait l’être, et bien que son désir du mal n’eût pas alors de but déterminé, ses mauvais instincts le harcelaient sans cesse, le poussaient à de vagues rechutes, et, il était obligé de se livrer, contre eux, à de rudes combats. Pourtant quelque chose le soutenait qui lui avait fait défaut jusqu’ici: un intérêt, une ambition. Que de temps gaspillé à de criminelles et inutiles fantaisies, que de forces perdues dans de stériles caprices, où il s’étonnait que n’eût point sombré tout son avenir. Maintenant, il entrevoyait une vie nouvelle qui pouvait être brillante et féconde. Au lieu de traîner éternellement des soutanes graisseuses dans les petits métiers de la basse cléricature, il lui était permis encore d’élever ses rêves plus haut. Il se savait éloquent, et d’une éloquence qui plaisait, car elle allait plus à la sensibilité qu’au raisonnement; il savait aussi que, malgré sa disgrâce physique qu’on oubliait devant le charme réel et très vif de ses agréments intellectuels, il ne lui était pas interdit d’espérer des succès dans le monde et d’intéresser les femmes à son ambition. De tout cela, il avait eu la perception très nette, le jour où ses prédications lui avaient valu des sympathies non équivoques, et changé brusquement son méprisable état de paria en une condition enviée de prêtre à la mode. Mais sa nature l’effrayait; il sentait gronder et bouillonner, au fond d’elle, des laves terribles, et il en redoutait l’explosion fatale et prochaine. Il subissait tellement l’attraction du mal que, souvent, à la minute où il raisonnait, avec le plus de clairvoyance, sur la folie des inconséquences de son passé, il avait envie de s’y abandonner. Une force invincible l’entraînait, qui lui donnait le vertige de l’abîme. Et il comprenait qu’un jour, il s’y laisserait glisser d’un coup, comme ça, pour rien...

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