L'américaine

Jules Claretie · Chapitre 12 sur 14

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L'américaine

Chapitre XII

Après M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti était pris depuis la veille. Il avait trop aimé cette femme pour en devenir le bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas étaient formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur la Normandie. Il voulait montrer à mistress Norton combien il l’aimait.

Sylvia achevait sa toilette au moment où il se fit annoncer chez elle. Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu’elle congédia en apercevant Richard, lui tendait ses gants.

—Vous sortiez? dit-il.

—Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas: prendre l’air.

—Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j’ai à vous parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j’ai à m’expliquer entièrement, froidement avec vous. Explication tout à fait nécessaire pour notre commune dignité, notre repos commun.

Sylvia ôta son chapeau et s’asseyant en face de Norton:

—Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J’allais chez ces pêcheurs, dans cette pauvre maison où l’on m’a vue, paraît-il, l’autre jour. Cette fois ce n’eût pas été Éva, mais moi qu’on eût pu suivre et épier en toute réalité. J’ai changé d’idées. Je ne sortirai plus!

—Voulez-vous, demanda Norton, que j’envoie à ces pauvres gens ce que vous comptiez leur porter?

—Non. Le petit Francis viendra lui-même comme je le lui ai permis, s’il ne me voit pas dans un moment. J’étais en retard. Il est peut-être en route.

Norton eut, sur ses lèvres rasées, un sourire triste, et la voix très calme, presque douce, faisant un visible effort pour maîtriser une émotion intérieure qui se trahissait malgré lui:

—Vous vous inquiétez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une expression d’infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misère; vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d’autres souffrances pourtant qui méritent un peu de pitié.

Sylvia répondit:

—Je sais assez ce que c’est que souffrir pour donner de la pitié à toutes les souffrances!

—Vous devez alors comprendre ce qu’est la douleur de la jalousie et jusqu’où elle peut pousser un être qui aime!

Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence passée. Mais la blessure morale de Sylvia était trop récente et avait été trop forte pour que la femme pardonnât.

—Je n’admets pas beaucoup, dit-elle amèrement, que la jalousie permette à un être qui juge, d’outrager et de menacer comme vous m’avez menacée et outragée!

Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.

—Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C’est de ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.

—Encore?

Il hocha la tête, fit un geste las et résigné.

—Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le même homme qu’hier? J’ai beaucoup pensé, songé…. J’ai revécu, en quelques heures, toute ma vie…. Fou de colère, j’étais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers cette Amérique où j’ai trop tardé à revenir… à cause de vous… et où décidément je vais revenir bientôt….

Sylvia laissa échapper un mouvement d’inquiétude.

Il précisa:

—Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je ne vous demanderais pas de me suivre, alors même que le docteur Fargeas m’assurerait que vous n’avez plus besoin de ses soins…. Vous ne me remerciez pas?… Je vous en sais gré!… Vous voyez que j’ai beaucoup réfléchi, Sylvia, beaucoup.

—En effet, dit-elle, étonnée, je ne vous reconnais pas!

Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.

Il répliqua, non sans fierté:

—Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait plus juste. Je croyais vous avoir appris à estimer mon dévouement avant de vous donner à redouter une colère dont je regrette l’explosion, je vous le répète encore.

—Vous avez raison, dit Sylvia. Je n’aurais jamais dû oublier vos bontés passées. Je vous demande pardon!…

—Vous ne vous douteriez jamais, j’en suis bien certain, du parti que j’ai pris après les longues, les amères réflexions de ces dernières heures…. Vous ne m’aimez pas, Sylvia…. Je crois que vous ne m’avez jamais aimé.

—Je ne vous….

Il l’interrompit vivement:

—Oh! Si je n’en suis plus à la colère, nous n’en sommes plus à la politesse. Vous avez obéi à votre père en m’épousant… mais, en m’épousant, votre coeur allait probablement à un autre!

Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et répondit avec l’accent sincère et franc d’une honnête femme:

—En vous épousant, je ne songeais plus à personne, espérant bien que ma vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir toujours, loyalement, le serment que je prêtais!

—Oui, dit Norton.

Et comme si du fond du passé une voix lointaine, une voix ironiquement cruelle eût répétée pour lui le serment d’autrefois, il le redit aussi, lentement, avec quelque chose de brisé dans la parole, ce serment prêté sous la cloche fleurie, la cloche de roses: «Je jure de rester fidèle à celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse.»

Puis, résumant:—Ce serment, vous l’avez tenu, Sylvia. J’ai été indigne de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l’ai pas tenu, je n’ai pas su le tenir!…

Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se révoltait d’instinct contre l’accusation que cet homme loyal portait contre lui-même. Elle eut encore, comme pour protester, un élan qu’il réprima bien vite, continuant son espèce de confession d’un ton froid, ferme, attristé:

—Dieu m’est témoin que j’ai tout essayé pour que vous fussiez heureuse, vraiment, absolument heureuse! Je n’avais d’autre ambition que celle-là. Je savais très bien que je n’étais pas un héros de roman, et que l’existence que je vous offrais était, pour une nature comme la vôtre, un peu trop monotone, un peu trop sévère. Que voulez-vous? J’ai tant de choses en tête. Des grappes d’hommes que je tire après moi et qu’il faut vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dévouement que j’espérais que vous ne regretteriez rien du passé. Je m’étais trompé. Je suis trop violent, je suis trop brusque. Je n’ai pas su prendre possession de ce coeur que j’aurais voulu tout à moi. Je vous voyais—avec quel désespoir!—devenir pâle, vous attrister chaque jour davantage, et quand j’ai appris ici, dans ce pays où j’espérais que vous retrouveriez la santé et où vous avez retrouvé… quoi? tout ce que vous regrettiez… quand j’ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi c’était le souvenir d’un amour mort… mort, non pas, mais endormi… alors je n’ai pas été maître de moi. Tout mon amour, à moi, s’est révolté, les paroles de rage sont montées à mes lèvres comme des sanglots, et j’ai laissé échapper des mots irréparables peut-être, mais que je regrette jusqu’au fond de l’âme et dont je vous demande pardon.

—Pardon?… s’écria Sylvia. Vous! A moi?

Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu’elle les avait entendues, écoutées avec une volupté secrète. Elle avait presque envie de crier qu’elle était coupable. Et c’était Norton qui demandait qu’on lui pardonnât!

—J’espère, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colère en faveur des années d’affection et de respect que je vous avais voués. Je ne me consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d’un homme que vous respectiez si vous ne l’avez pas aimé!

—Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?

Elle devinait que le mot suprême d’un tel entretien n’avait pas encore été prononcé et elle l’attendait, anxieuse, presque effrayée.

—C’est tout simple, dit Norton, résolu.

Et répétant avec une sorte d’insistance, comme s’il eût pris plaisir à se faire souffrir lui-même:

—Vous ne m’aimez pas, vous ne m’aimerez jamais. L’existence que je vous ai faite, en dépit de ma bonne volonté et de mon affection, vous tue. L’union qu’avait souhaitée votre père et que vous aviez acceptée est devenue une prison. La loi vous donne un moyen d’en sortir.

—La loi? balbutia Sylvia.

Norton laissa tomber enfin le mot:

—Oui. Le divorce.

Elle tressaillit.

Mais lui, froidement:

—Oh! rien n’est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez être heureuse une fois libre. Si je n’acceptais pas ce moyen, je serais un égoïste. Et je puis être un farouche, un violent… je ne suis pas un égoïste, Sylvia.

—Et c’est vous qui voulez….

—C’est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voilà où m’a conduit la réflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n’en souffre pas, mais peu importe! L’homme est fait pour souffrir!

—Mais si je n’acceptais pas, moi? dit-elle vivement.

Il leva les yeux sur elle, et très doucement:

—Pourquoi?… Par honneur, par reconnaissance ou par charité? Je pourrais me laisser prendre à votre dévouement, je ne tarderais pas à m’en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que ce que j’ai résolu de faire, je le fais! J’ai dans ma vie âpre et rude, mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j’ai voulu… tout… excepté d’être aimé…. Il dépend de moi, du moins, de vous prouver que j’étais digne de vous!… Et vous jugerez lequel est le plus grand de l’amour qui désire ou de celui qui se sacrifie!

—Votre volonté est-elle un ordre? demanda Sylvia après un moment de réflexion.

—Un ordre, répondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que la joie d’avoir un enfant nous fût refusée. J’avais souvent compté, pour vous ramener à moi, sur la douce voix d’un cher petit être…. Non! Tout est bien! Le divorce n’est douloureux que lorsqu’il frappe des innocents en séparant deux malheureux. Les enfants ont tout à y perdre…. Nous sommes libres…. Je n’aurais ni le droit ni le courage de briser notre union si, entre nous deux, un pauvre enfant fût là pour souffrir!

Il ajouta résolument:

—J’ai déjà consulté un solicitor:

—Un solicitor? dit Sylvia.

—Il faut un avocat pour toute la question légale. Le seul fait pour vous de demeurer éloignée de moi, en France, pendant un certain laps de temps, un an, je crois, entraînera la séparation, je veux dire le divorce. Mais je tiens à ce que la demande soit formulée de manière à ce que tous les torts, tous… soient de mon côté. La formule une fois rédigée, M. Cadogan vous l’apportera ici, avec moi, et cela dans quelques heures. Vous n’aurez plus qu’à signer, et….

—M. Cadogan?

—Vous le connaissez, M. Cadogan?

 

*

 

Il s’arrêta tout à coup, entendant du bruit et se demandant qui venait là.

Quelqu’un frappait à la porte. Norton laissa échapper un mouvement d’ennui.

—J’ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas être seuls!

—C’est Éva, dit Sylvia.

Et la voix de la jeune fille, entendue à travers la porte, calma le dépit de Richard qui alla lui-même ouvrir et se trouva en face d’Éva poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hésitant, sa casquette à la main, avec des cheveux embroussaillés toujours, mais des vêtements plus propres qu’autrefois.

La jeune fille le tenait par les épaules et lui disait, pendant qu’il semblait avoir envie de fuir:

—Entre donc! Voici mistress Norton… et M. Norton! Il ne te mangera pas!

Et l’enfant, un peu farouche, l’air honteux, baissant le front:

—Je sais bien, mademoiselle…. Mais… c’est que mes souliers… la vase….

Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.

—Voici un garçon qui tient absolument à voir Sylvia, dit Éva en le menant jusqu’à Norton.

Le petit Francis restait là, muet, attendant qu’on l’interrogeât.

—Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.

—Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m’aviez dit comme ça que si vous ne veniez pas, je pouvais….

Éva regardait tour à tour Norton et Sylvia avec le vague instinct qu’elle avait troublé un entretien grave.

Qu’y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gênait?…

—Tu as quelque chose? dit-elle à Norton.

—Moi? fit Richard. Rien. Demande à Sylvia. Que veux-tu que j’aie?

Et se tournant vers Francis Ruaud:

—Alors, mon enfant, tu venais parler à mistress Norton….

—Oh! pas de choses importantes!… C’est maman qui m’a dit comme ça: «Puisque la dame ne vient pas, vas-y à la villa, et n’oublie pas, Francis! N’oublie pas!…» Comme si je pouvais oublier!

—C’est votre mère qui vous envoie? dit Sylvia.

—C’est maman….

—Elle est mieux portante, la pauvre femme?

—Oui! Oh! oui, madame.

L’enfant s’arrêta, se gratta le front et ajouta:

—Oui, je dis oui, et c’est oui et non. Oui, à cause d’elle; non, à cause de papa!

—Comment, demanda Éva, le père Ruaud?

Francis hocha la tête, tout triste:

—Oh! ne m’en parlez pas! Ils n’ont vraiment pas de chance, mes vieux! Quand ce n’est pas l’un, c’est l’autre. Maman se levait, allait, venait… vous savez bien, mademoiselle… son tour de reins, guéri… et voilà que papa, crac! en débarquant mercredi matin, le pied lui a manqué, et alors quoi! il a buté sur une mauvaise pierre, le genou a porté, et ça a gonflé, gonflé!… Le médecin dit comme ça que ça pourrait bien être mauvais. Il a parlé d’opération, le médecin. C’est ce que maman m’a dit de vous dire, madame. Ah! ça ne serait pas heureux… heureux… d’avoir plus qu’une jambe!

—Pauvre homme! dit Sylvia.

Norton s’était approché du petit, et regardant l’enfant:

—Alors, ton père?… Il se désole?… Naturellement.

Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis et, avec une finesse de petit Normand:

—C’est encore bien drôle tout ça, allez, monsieur! moi, ça me fait gros coeur, n’est-ce pas? de voir le père étendu comme ça et la jambe dans une machine… un appareil… qu’on a dit… et pourtant, cet accident-là, c’est étonnant, ça fera peut-être que….

—Que quoi?… dit Éva.

L’enfant hésitait, comme s’il n’osait parler.

—Voyons, dit Norton.

—Je ne sais pas si c’est bien à moi de jaser….

Puis prenant son parti:

—Après ça, au fait, vous savez bien comment ils étaient entre eux, papa et maman?… Vous avez vu ça?… leurs chamailleries! Ils ne se convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons…. C’est vrai que le père avait le tort de trop…—et il fit le geste de boire—et peut-être bien que quand il a buté, c’est à cause d’un peu de Calvados!… Mais pas méchant au fond, mon père Ruaud…. Et pourtant, ah! maman n’en voulait plus de papa! Oh!… fini! c’était fini, ils allaient se séparer!

Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisèrent d’instinct, électriquement.

—Se séparer? fit Norton.

—Comment? dit Sylvia.

—Dame! répondit l’enfant…. Maman en avait assez de toujours trimer pour rien, parce que si le père a du courage au travail, il est faible, cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainéants vers les bolées de cidre…. Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour payer les tournées d’eaux-de-vie et de boisson…. Alors maman disait: «C’est trop à la fin, c’est trop!… Tu n’y vois donc pas clair? Tu as donc une taie sur l’oeil comme les merlans de l’an dernier? On s’échine à tenir la maison propre, à ne pas faire de dettes et, au bout de l’an, le tout a passé en chopines!… Eh bien! non!… Chacun de son côté…. Toi à la bouteille, moi à ma couture. Et va comme je te pousse!» Et ils y pensaient, monsieur et madame, à s’en aller, toi ici, moi là, et ils l’auraient fait un de ces quatre matins…. Et quand le père disait: «Tu sais que ça coûte pour se séparer!—Ça coûte la peine de prendre ses cliques et ses claques et d’aller droit devant soi, que répondait la bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va à droite, je vais à gauche! J’en ai assez!»

—Et toi, Francis? demanda Éva.

Norton était pâle et maintenant Sylvia ne le regardait plus.

—Moi, dans tout ça, bédame, dit l’enfant, je payais les pots cassés, qu’est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir, pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: «Si c’est ça, je travaillerai avec le père et, quand j’aurai mis de côté des sous ou une pièce blanche—est-ce qu’on sait?—eh bien! je porterai ça à la maman!» Seulement, Dieu merci, je crois bien que j’aurai pas besoin de ça. Ils s’étaient chamaillés, les vieux, le matin du jour où, en descendant du bateau, le père—et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme qui tombe—et cette fois-là, je croyais bien que c’était une affaire réglée. Oh! une scène celle-là! une scène!… Pommée! Maman avait déjà fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: «Non, c’est plus possible, c’est plus Dieu possible!»

—Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les yeux de Sylvia.

—Dame! répéta l’enfant, se quitter! Ça fait, comme dit papa, grouiller quelque chose dans l’estomac.

—Alors? dit Sylvia.

—Mais quand on l’a rapporté comme ça, à bras, sur deux rames, et si pâle, le père, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n’a plus rien dit, maman! Elle s’est mise à le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit: «Te voilà bien, ah! bien, te voilà bien! Et c’est encore moi qui vais avoir la peine maintenant!…» Et dame, elle en a, la pauvre, et elle s’en donne de la peine! Et elle dit comme ça, vingt fois, peut-être, au jour la journée: «C’est pourtant vrai que j’allais te planter là, vieux, et que je n’en pouvais plus, vrai de vrai, et que j’en avais par-dessus le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes…. Rien!… enfin, des mauvaises créatures…. Mais c’est pas le moment de te laisser là, n’est-ce pas? c’est pas le moment puisque t’as pas de chance. D’ailleurs, quoi! on a pris l’habitude de tirer le licol ensemble…. Eh bien, où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute! Restons ensemble!» Et d’entendre ça, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le petit Ruaud, mais, tout de même, ça me fait plaisir!

—Et elle reste? dit Sylvia.

—Et votre père? demanda Norton.

—Lui!… Ah! lui de dire qu’il dit: «Faut peut-être, qui sait? être malheureux pour s’aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va!» Et quand je les vois qui ont comme ça les yeux mouillés, en se donnant la main, je me dis à mon tour: «Tout de même, si ça les réunissait, l’accident, tu ne serais pas mécontent, mon petit Francis!…» C’est si dur, allez, monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu’on aime ne s’entendent pas!

—Il faut peut-être être malheureux pour s’aimer! dit alors lentement Norton en répétant les paroles du marin.

Il pensait qu’il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas heureux…. Mais, comme s’il eût peur, après l’odieux de la brutalité, d’avoir le ridicule de la sensibilité, il secoua la tête et demanda brusquement à l’enfant:

—Où est ta maison, mon garçon?

—Tout là-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant à Éva. Mademoiselle en connaît bien le chemin!

—Et je vais t’y conduire, proposa miss Meredith.

—Non, je vais avec toi! dit Richard à Francis. J’ai à sortir.

Pendant que Sylvia, très troublée par ce que, dans son inconscience, l’enfant venait de remuer en elle de pensées, Éva disait à Norton:

—Comme tu es ému!

—Crois-tu? fit-il. L’histoire de ce marin, peut-être! Et, vois… comme j’ai à accomplir quelque chose de grave—une affaire—je veux d’abord faire acte de charité.—Un fétiche! Comme au jeu!

—Alors, tu vas chez les Ruaud?

—Charitable par égoïsme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.

—Pourquoi?

—Elle te le dira peut-être, fit Norton.

Et, avec un signe à Francis:

—Viens, petit!

Sylvia s’était retournée.

—Où allez-vous? demanda-t-elle à Norton.

—Je vous l’ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout à l’heure!

—Tout à l’heure?…

—Vous l’avez voulu! répondit-il en souriant.

Il ajouta:

—Et je le veux!

Comme il allait sortir, le petit Ruaud s’arrêta sur le pas de la porte, et saluant Éva et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:

—Ah! madame!… Maman ne m’a pas seulement dit de vous annoncer le malheur qui est arrivé au père; elle a recommandé aussi de vous souhaiter mille prospérités!… Mille prospérités, elle a répété. Au revoir, madame… mademoiselle.

Et l’enfant rejoignant Norton, n’était plus là, que Sylvia, hochant la tête, répétait machinalement:

—Mille prospérités!

Ces souhaits de bonheur, ils tombaient là avec quelle cruauté ironique!… Pour mistress Norton, le bonheur, où était-il?