L'américaine
Chapitre IV
La colonelle Dickson continuait à épier, de ses gros yeux bleus, ce qui se passait dans le salon. Assise à la même place, elle tenait toujours à la main sa tasse de thé vide, pour se donner une contenance. Le vicomte de Bernière, penché sur le piano où Arabella laissait courir ses doigts fuselés, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu’elle l’eût d’abord trouvée insignifiante, il y avait là cette miss Éva, fine, rieuse, remuante, et, avec Éva, Mlle Offenburger, avec son beau profil hébraïque et ses épaules grasses et ses mains toutes petites et ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gênaient la colonelle. Mme Dickson semblait avoir décidément jeté son dévolu sur Bernière, si amusant avec son dandysme de décadent, son esprit, sa fortune et son titre! Arabella vicomtesse! La perspective était loin de déplaire à la colonelle. Elle avait rêvé des ducs, des princes, des altesses. Mais à Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d’hôte et, depuis l’aventure, l’Américaine se méfiait. D’ailleurs le colonel avait pris ses renseignements sur Bernière. Bonne famille. Orphelin. Un titre authentique. Arabella pouvait flirter.
C’était encore cette petite Allemande qui gênait la colonelle Dickson.
Évidemment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement des regards doux du côté de M. de Bernière. Elle avait, elle aussi, des vues sur le vicomte, peut-être. Lui, Bernière, se sentait doucement enveloppé par ces prévenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son pessimisme. Il trouvait la belle Arabella délicieuse et la petite Offenburger très appétissante. Et miss Éva, qui le raillait volontiers, lui semblait piquante en diable, la gentille Américaine, très piquante.
Mais Bernière ne songeait, du reste, sérieusement ni à celle-ci ni à celle-là et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au loin les lumières du Havre, et se disait qu’il était bon et doux d’entendre, après un dîner exquis, une musique agréable jouée par une jolie femme.
Ce rôle d’auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de Bernière était bien décidé à le jouer partout et toujours. Il avait reconnu assez vite qu’en dehors des sensations de l’art, des caresses d’une bonne musique ou d’une poésie de choix, il n’y a pas grand’ chose dans l’existence. Il se piquait élégamment de passer pour un décadent, un être déçu et doucement ironique sans les grandes colères des révoltés romantiques d’autrefois, sans le dédain des petits blasés de sa connaissance.
Le jeune homme, pendant tout le dîner, avait observé, étudié, prenant d’ordinaire la vie pour un spectacle où il n’apportait pas grande passion, à peine un grain de curiosité, mais trouvant à la situation actuelle—car il se sentait visé à la fois par les Offenburger et les Dickson, par l’Allemagne et l’Amérique—quelque chose d’original et d’inattendu. Parisien jusqu’aux ongles, un peu lassé de tout, n’ayant jamais eu, même à vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernière avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu de monter sur la scène. A quoi bon jouer un rôle? On n’a plus ni le droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses fantaisies, le vicomte n’avait même pas de caprices, simplement parce qu’il pouvait les satisfaire. Il avait peut-être été aimé, il n’en eût pas mis sa main au feu—les femmes sont si drôles!—mais certainement, disait-il, il n’avait jamais réellement aimé d’amour, d’un amour vrai. Il avait déchiqueté son coeur en amourettes, en amourachettes. Voilà, du moins, ce qu’il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment, trouvait l’idéal un peu ridicule et ne croyait qu’à la science, qu’il trouvait d’ailleurs ennuyeuse. Jadis, à dix-huit ans, il s’était battu bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il était rare qu’il parlât de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir désagréable qu’il fallait chasser. Il avait brûlé, comme risibles, les vieilles photographies de 1871 qui le représentaient, encore imberbe, harnaché sous la capote du soldat. On ne l’entendait jamais parler ni de batailles, quoiqu’il eût, dans un coin, le brevet de la médaille militaire, ni de patrie, bien qu’il eût, en Suisse, au Righi, échangé une balle avec un officier alpin italien qui, à la table d’hôte, se moquait un peu de nos zouaves.
Paul de Bernière était un sceptique aimable, fanfaron de doute, et prétendant que tous les jeunes gens d’aujourd’hui lui ressemblaient un peu…. Présenté à Norton, à Paris, il s’était intimement lié avec lui à Trouville—grâce au docteur Fargeas, son ami—et il écoutait volontiers les admonestations de l’Américain, qu’il enviait d’être un homme utile, les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l’effet d’une musique, mais n’avait rien de plus pressé que d’oublier à la fois les unes et les autres.
Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes. Ecoeuré par le vide des discussions quotidiennes, il éprouvait une sensation d’anémie intellectuelle, non sans charme, pareille à ces torpeurs délicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de s’indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme une marée, était à la fin trop grand, il se laissait glisser au courant du jour, vivant en curieux, puisqu’il eût été déplacé de vivre en héros, et portant, comme une fleur à la boutonnière, ce nom de décadent qui résumait bien les alanguissements et l’abdication de ceux de son âge. Être désillusionné, partisan de l’abdication en toutes choses, ne lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet esprit fin, dans les périodes de décadence, des spectacles de décomposition sociale beaucoup plus intéressants que les scènes dramatiques des grandes époques de foi. Et il regardait, comme accoudé sur le rebord d’une loge, la comédie contemporaine, dont la singularité fermentée lui paraissait si attirante qu’il n’éprouvait même plus la tentation d’en siffler le décousu et l’immoralité.
Ce Parisien, décidé à ne pas être dupe d’un temps poliment égoïste et également corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule et la passion.
Le ridicule, Bernière n’avait pas à le redouter. Tout à fait charmant, avec sa sveltesse juvénile, une moustache blonde, un peu retroussée, sur ses lèvres fines, les cheveux frisés, un monocle à l’oeil droit, par habitude, il ressemblait vaguement à un joli cavalier en tenue bourgeoise, et on cherchait instinctivement à ses talons un bout d’éperon et à sa boutonnière un bout de ruban. Grand, très nerveux, les poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front à la cheville, une élégance spéciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller séduisant, qui n’était pas la rectitude anglaise, mais cette élégance spéciale, séduisante, sans façon, qui est la grâce et la bonne grâce françaises.
La passion? Il fallait peut-être à Bernière plus de soin pour la fuir. Là, comme en toutes choses, son dédain était né, peut-être, dès son début, de quelque confiance déçue. La déception ressemble à ces enfants qui sortent maladifs du sein déchiré de leur mère morte. Le nouveau-né vient d’un cadavre, et il y a des cadavres d’illusions. Paul de Bernière avait aimé peut-être avec trop de confiance et une foi trop vive; il s’était trouvé bête et, brusquement, s’était repris tout entier. Désormais, on ne l’aurait plus. Il ressemblait à ces amateurs d’art tout prêts à montrer leurs trésors, joyeusement, et qui, au premier mot absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d’un sot, les renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus. Aussi bien, Arabella et Hélène Offenburger et Éva Meredith pouvaient être exquises, séduisantes, troublantes, tout à leur aise: le coeur de Bernière était fermé.
Ma foi, oui, désormais il le gardait, son coeur, trésor avarié et un peu entamé! Il ne se sentait pas de taille à jouer longtemps les rôles de dupe. Là encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un dédaigneux, il ne donnerait rien de lui-même. Résolu à ne point se marier, et, de toutes les déceptions redoutables, la plus redoutée par lui étant celle du lendemain du mariage, il mènerait doucement sa vie de garçon jusqu’à la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni par des enfants. Quelle folie, lorsqu’on est libre, d’aliéner sa liberté!
Et, malgré le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde, Bernière était, depuis longtemps déjà, plus troublé et agacé qu’il ne le voulait paraître. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre les pieds chez les Norton, quoiqu’il y fût reçu avec une cordialité touchante. Les cheveux noirs, frisés sur le front, de miss Meredith, le préoccupaient avec trop de persistance et, depuis qu’il était à Trouville, il songeait trop souvent à cette voix claire, à ce bon regard amical, à cette main tendue franchement, à ce charme enveloppant de la jeune fille. Il éprouvait un plaisir trop vif à aller revoir ces Américains qu’il appelait maintenant des amis.
La fin de sa saison d’hiver lui avait semblé fade parce qu’à son gré les five o’clock n’arrivaient pas deux fois par jour. Il était temps de partir pour les eaux. On menait à Paris une existence désolante. La vie parisienne, la vie d’un homme jeune, riche, curieux de tout connaître, est pourtant très occupée: invitations, visites, premières représentations, expositions de cercles, séances d’escrime, toutes les distractions journalières, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l’occasion de tout railler; ce perpétuel mouvement tournant dans le vide, ces éternels «déjà vu» ennuyaient Bernière. Une soirée passée chez les Norton, comme à Trouville, aujourd’hui faisait, au contraire, reprendre goût aux choses. Il appelait ces repos des apéritifs.
Seulement la vision de miss Meredith, à son gré, s’y mêlait trop. Il ne s’était pas juré de ne plus être amoureux pour devenir amoureux d’une petite Yankee, oiseau de passage destiné à traverser l’Océan.
Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur latente d’abord, puis charmeuse, Paul y résistait, trouvant absurde de se laisser prendre et s’irritant contre lui, contre la grâce même d’Éva qui le traitait avec cette intimité franche des jeunes filles de son pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de quitter Trouville pour Dinard ou d’aller finir sa saison d’été en Bretagne, dans quelque trou, à Douarnenez, à la Baie des Trépassés, au diable; mais il se disait que c’était après tout accorder un peu trop d’importance vraiment à un état d’esprit assez vague que de le secouer, de s’en débarrasser en fuyant. Et qu’importait miss Meredith et ce qu’il éprouvait pour elle! En supposant même—ce qu’il niait—que ce fût un semblant, un fantôme, un atome d’amour, eh bien! il s’en amuserait. Le flirt est une occupation comme une autre. Il est à l’amour ce que le caquetage est à l’éloquence. Un divertissement. Un babil.
—Quant à l’amour…. Bah! l’amour! Il faut savoir le couper comme on coupe un cor, disait le vicomte. Ça ne tient pas plus à notre individu qu’un durillon.
Pendant le repas, il s’était donc imposé de très peu regarder miss Meredith et de partager ses coups d’oeil d’amateur entré les yeux bleus d’Arabella Dickson et les regards noirs, très tendres, de Mlle Offenburger. La colonelle avait été même tout à fait charmée de savoir, dans le bruit du repas, cette appréciation du vicomte sur la beauté de sa fille:
—Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombés dans la neige.
Mais, en revanche, mistress Dickson n’avait point paru satisfaite lorsque Bernière, après le dessert, avait si fort insisté auprès du docteur Fargeas pour savoir d’où sortaient les Offenburger.
—Elle est charmante, Mlle Hélène, docteur; mais elle a quelque chose d’exotique, d’arabe, d’oriental….
—Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous préoccupe beaucoup, Mlle Offenburger!
—Curiosité pure, madame. S’il y avait ici une femme qui me préoccupât, comme vous dites, ce ne serait point Mlle Offenburger.
Mme Dickson était demeurée un moment silencieuse, regardant le jeune homme d’un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui étaient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur Fargeas répondait à Bernière:
—Eh! Mlle Offenburger est en effet exotique, mon cher. Élevée à la française, son père est Hambourgeois et sa mère était Anglaise.
—Mme Offenburger est morte?
—Depuis des années. Très gentille, Mlle Offenburger, vous avez raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable créature, un peu… composite… très instruite, je dirai presque trop savante pour mon goût… mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon ami! Elle est précisément aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout, que vous êtes essentiellement d’actualité en ne croyant à rien!
—Qu’est-ce qui vous dit que je ne crois à rien? avait répliqué Bernière qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait à cette grande statue d’Arabella et à cette petite pouliche d’Hélène Offenburger.
Il était d’abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de Paris, pour ne point connaître Offenburger—cet Offenburger dont la jolie fille était aussi fine d’attaches et de beauté que le père était énorme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri, gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqué sur d’énormes lèvres rouges, des favoris noirs, frisés comme des crins, lui mettant comme deux plaques d’encre de Chine sur sa peau rosée, et ses grands yeux d’Oriental ruminant, traînant sur les hommes et les choses avec une affectation de bonté placide qui était tout simplement une sorte de dédain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre supériorité. Quand il avait sur la tête son chapeau, qu’il gardait volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et le teint clair de son visage; il ne reprenait son âge que lorsqu’il se découvrait, laissant voir—comme à présent—un crâne chauve, bossué de protubérances et plus jaune que la face—contrastant si bien avec le teint rose, que Paul de Bernière comparaît mentalement le banquier à un sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-être bien était-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait volontiers sa coiffure vissée à son front.
Très bon homme d’ailleurs, à la surface. Sucré et glacé. Le vicomte eût pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de goût, collectionneur acharné, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d’assaut les bibelots sous le feu des enchères, à l’Hôtel des Ventes, prêtant ses tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie de lire sur les catalogues et sur les étiquettes: Collection de M. Mosé Offenburger; ayant, dans ses écuries, des chevaux de prix que l’on couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un équipage que le jury primait à l’exhibition des Tuileries. Très luxueux d’allures, mais d’humeur démocratique. On s’adressait à lui quand on voulait fonder un journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne se réservait même pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu’il aimait la France, qu’il n’y avait que la France au monde, et Bernière avait même éprouvé, à dîner, un agacement particulier, en dépit de son décadentisme, à entendre le Hambourgeois déplorer, avec son accent d’outre-Rhin, les pétisses qu’on faisait en France et la dégadence de ce cran, très cran pays.
On ne savait pas bien exactement l’origine de la fortune de cet Offenburger. Il était tombé à Paris—voilà quinze ans—comme un aérolithe, mais un aérolithe en or. Il avait attiré les regards, autour du Lac, par ses équipages; les lorgnettes, à l’Opéra, par les diamants de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beauté de sa fille; les reporters, à son hôtel, par ses fêtes et son vin de Tokai; les peintres par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et, peu à peu, cet amalgame d’autorités diverses, ces intérêts différents, massés autour de lui, avaient formé comme une boule énorme qui roulait, roulait à travers Paris et eût fait boule de neige si la renommée d’Offenburger eût été parfaitement immaculée.
Roi d’une république d’agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois Offenburger, peut-être naturalisé Français, était devenu, par la complicité des bons journalistes et des trottins de la finance, une sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l’agent diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour savoir ce que pensait de leurs déclarations publiques l’ambassadeur de son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la France et, tout honoré de porter aux jours de fête la décoration de son souverain, il trouvait que les hommes d’État des bords de la Seine s’effrayaient trop du ratigalisme et ne marchaient pas assez de l’avant.
Offenburger ne fréquentait pas seulement les politiciens qui font les emprunts et les gazetiers qui défont les politiciens, il étendait aussi sur ses connaissances démocratiques comme une crème de high-life. Il invitait à ses rallye-papers des clubmen en renom, des gentilshommes dont les colonnes de la Vie parisienne sont comme les feuillets de l’Almanach Gotha. Le marquis d’Ayglars, resté fringant malgré la cinquantaine, était pour le financier le rabatteur de cette chasse aux illustrations nobiliaires. Il exerçait chez Offenburger, amicalement, disaient quelques-uns, en qualité de conseiller bien appointé, disaient les autres, des fonctions de semi-maître de maison, faisant les honneurs du château de Luzancy, comme il eût fait ceux de son propre castel, si d’Ayglars n’avait pas été rasé par la bande noire.
Et Offenburger n’achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande au sellier sans l’agrément du marquis. C’était pour Offenburger que d’Ayglars se montrait au Tattersall. C’était pour lui qu’il rédigeait une façon de code du cérémonial que le banquier étudiait, potassait comme un élève qui veut passer sans faute son baccalauréat. Le marquis était, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer était pour les bibelots. Il s’occupait des pur-sang comme le revendeur juif s’occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire à l’archiduc Heinrich—que Mosé Offenburger, lorsque le prince était venu en France, avait traité, à Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil avant la Bastille, ce Mazas des financiers d’autrefois:
—Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j’aie bu! Ses chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frère! On donnerait un bal dans ses écuries! Il a des tableaux admirables, des curiosités extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un équipage de chasse étonnant! Il me dégoûte, cet Offenburger!
Paul de Bernière se rappelait, un à un, tous ces racontars de la chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu’on s’y amuse plus qu’à Hambourg; mais en regardant la grâce ouatée de chair de la charmante Hélène, le vicomte oubliait tous les ridicules du père et se plaisait—toujours en amateur—à comparer entre elles Mlle Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme la Diane de Houdon, et miss Éva, vraiment exquise avec son calme regard d’honnête fille. Il y avait aussi, là-bas, la belle Mme Montgomery et Sylvia, assises dans la pénombre, et Bernière jouissait d’un plaisir artistique tout particulier; la vue de ces créatures adorables, rassemblées là comme des oeuvres d’art en un musée et qu’il analysait en connaisseur, en raffiné, sans les aimer, oh! bien décidé à n’en aimer aucune!
Et pendant que les notes—d’une chanson américaine, d’une sorte de tremblante romance nègre, soulignée d’accords mélancoliques comme des soupirs d’esclaves—chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul, avec son dilettantisme de gourmet, comparaît avec une infinie volupté sa situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharné de son hôte Norton, ou de Montgomery, ou d’Offenburger, accablé d’affaires, ou du colonel promenant sa fille à travers le monde, ou de Fargeas même, vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait délicieusement du farniente de son existence d’amateur. Libre, choyé, caressé par ces regards de femmes et se disant:
—Voilà. Pas de préoccupations. Des sourires! Et la liberté de juger!
Il jugeait d’ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque indiscrète songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se disait, lui qui avait, en sa vie, étudié plus de filles que de jeunes filles:
—Qui donc prétend que la jeune fille est indéchiffrable? Le plus difficile à déchiffrer de ces êtres d’élection qui sont là, ce serait encore la femme! A quoi pense Mme Norton présentement et de quoi souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je défie la théorie de la grande névrose du docteur Fargeas de m’expliquer cette souffrance-là!
Et, maintenant, toujours en curieux—Mlle Offenburger, ayant succédé à Arabella au piano et y jouant du Beethoven—Bernière s’était assis en face de mistress Norton, regardant Sylvia accoudée sur le canapé. Elle ne causait plus avec Mme Montgomery, elle écoutait au contraire, charmée.
Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans l’attention qu’elle prêtait à la symphonie. Ses sourcils se fronçaient sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une émotion et une fièvre. Peut-être cela prouvait tout simplement que Sylvia était artiste, tout son être vibrant à cette voix de l’au-delà.
Mais Éva, debout près du piano, était aussi émue que Mme Norton. La petite Américaine, les mains croisées, écoutait, comme en extase. Arabella, impassible, s’était assise à côté de sa mère qui envoyait à Mlle Offenburger un sourire un peu dédaigneux, envieux aussi.
Hélène Offenburger était une musicienne consommée, un peu sèche et méthodique, mais très sûre. Quand elle eut fini, Bernière ne put s’empêcher d’applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains à Hélène qui, après les avoir serrées, écartait, d’un joli geste bref, ses mèches de cheveux noirs un peu tombées sur son front, et Éva disait à Mlle Offenburger:
—Que vous êtes heureuse, mademoiselle, d’être aussi bonne musicienne!…
Hélène ne montrait, du reste, ni étonnement ni anxiété. Elle se savait musicienne excellente; elle n’avait pas à en tirer coquetterie: c’était un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son professeur autrefois était content d’elle, lui disant que si elle voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un grand nom, dans la musique:
—J’aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.
On parla alors de Beethoven. Éva dit quelques mots, très doucement, exprimant quels frissons d’art faisait en elle passer le maître, et on discuta les génies respectifs de Beethoven et de Mozart.
—Allons, bon! J’attendais Mozart! se dit Bernière.
Mais ce qu’il n’attendait pas, c’est la façon dont Mlle Offenburger constata la supériorité de Beethoven, par le volume du cerveau de Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout à l’heure, les doigts sur le piano, faisait chanter la poésie et le rêve, se laissait aller, le plus simplement du monde, devant Sylvia étonnée, Bernière, subitement amusé, et Liliane Montgomery, effrayée presque, à une comparaison entre le rapport du volume encéphalique et le développement intellectuel. Et elle disait encéphalique. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et sa jolie petite bouche aux lèvres charnues, en parlant, demeurait charmante. Puis, elle passait du crâne de Beethoven à un autre crâne, non plus d’un musicien, mais d’un penseur.
—Savez-vous que le crâne de Descartes avait 1,700 centimètres cubes, soit 150 centimètres de plus que la moyenne des crânes des Parisiens d’aujourd’hui?
Et ce n’était pas tout. Le crâne de La Fontaine mesurait 1,950 centimètres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d’un autre écrivain contemporain, qu’on venait d’enterrer, pesait 2,012 grammes. Un peu moins que celui de Cromwell.
—Et celui-là? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse, croyant embarrasser la jeune fille.
—2,230, répondit la petite bouche rouge de Mlle Hélène Offenburger.
Le gros banquier étalait ses pectoraux avec fierté, et Mme Dickson regardait le colonel, comme pour lui dire:
«Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?»
Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard très calme.
Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation à étaler son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c’était tout simple.
Mais Mme Montgomery semblait étourdie, comme si elle eût écouté quelque chose d’inentendu, une langue étrangère.
—Je parie, ma chère Éva, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout cela?
—Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.
Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans sa réponse. Elle ignorait des choses, elle l’avouait, et c’était tout naturel chez une créature qui semblait le naturel même.
Mais—chose singulière—toute cette érudition scientifique de Mlle Offenburger ne déplaisait pas à Paul de Bernière. Elle était curieuse, cette jeune fille au profil oriental, très curieuse. Une Encyclopédie aux yeux de velours, c’était piquant. Il ne se fût pas risqué à causer anthropologie avec elle, diable! non; mais il se fût diverti volontiers à l’entendre si gentiment, de sa petite voix très douce, parler de capacités crâniennes et à la voir presque peser des cerveaux dans sa jolie main d’enfant. Ah! la délicieuse petite conférencière! Elle était peut-être doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.
—Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu’est-ce que vous pensez de Mlle Offenburger?
—Très jolie! Oh! très jolie!… Mais je ne voudrais pas être forcé de passer devant elle mon baccalauréat. Je serais refusé!
—Comme bachelier, peut-être, mais comme mari, je ne crois pas!
—Oh! comme mari, fit Bernière. Comme mari, je n’aurai jamais mon diplôme!
—Vous êtes pourtant fait pour être marié, dit alors le docteur Fargeas, qui s’était approché.
—Moi?
Et Bernière essaya de sourire.
—Oh! docteur, qu’est-ce que je vous ai fait pour mériter cette menace?
—Vous?… Vous êtes un faux désabusé, un faux sceptique, un faux ironique, et je vous ordonne le coin du feu….
—Comme aux bouilloires! Merci!
Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi antimatrimoniale amenait à ses lèvres une légère grimace. Elle allait, d’ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte, lorsque la porte du salon s’ouvrit, et un valet annonça M. le marquis de Solis.
Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l’entrée de Georges, et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois enjambées, et lui tendant la main:
—A la bonne heure! Voilà qui est charmant!…
L’Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s’était levée, toute pâle, tandis que Mme Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire narquois. Mme Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle était assise, tout à l’heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait anxieusement le regard de Sylvia.
Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s’être demandé pendant une partie de la soirée s’il viendrait. Il sentait, d’instinct, que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un moment il s’était dit qu’il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu’il partirait de Trouville sans l’avoir revue.
Il avait, depuis la veille, quitté les Roches Noires et loué, dans une maison particulière, un appartement dont les fenêtres s’ouvraient sur la mer. En s’accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert par la grande voix de la mer. Il vivait là—son mot à Norton était exact—«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d’une vieille femme et de son fils avait des douceurs d’idylle. Le marquis eût, la veille encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée loin d’elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été séparé d’elle. Il retrouvait—avec quelle joie!—la marquise toujours belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d’elle, Solis retrouvait des soins d’enfant battu demandant refuge au dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée, amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d’univers, trouvant enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et chaude comme un berceau.
Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c’était beaucoup. C’était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui semblait qu’il n’aurait jamais assez de temps pour raconter à la marquise tout ce qu’il avait vu dans ses voyages, tout ce qu’il avait observé là-bas. Elle l’écoutait avec délices et le couvait des yeux, avec l’égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin, le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour, instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion oubliée!
Oui, ç’avait été tout d’abord pour M. de Solis comme un chagrin de quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin d’interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait encore l’ombre, le fantôme.
Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu’un imperceptible tremblement nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.
—Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n’ai pas à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n’est-ce pas, Solis?
—Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s’étranglait un peu.
Tous les hôtes du salon regardaient. Miss Arabella portait même un lorgnon à ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre lui plaisait: Marquis!
Sylvia, faisant un effort, tendait à Georges de Solis une main qu’il effleurait à peine, comme effrayé de la saisir entre ses doigts.
—A la bonne heure! Vieille amitié, double amitié! dit Norton joyeux, pendant que Liliane murmurait étourdiment à l’oreille de son mari:
—Bon! vous allez voir qu’il va prier Sylvia de le retenir!
—Vous dites? demanda Montgomery.
—Rien! Ça ne vous regarde pas! Ou plutôt si…. Mais c’est indifférent.
Et Liliane détourna la tête.
—Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d’une amitié chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu’il y a des Américaines qui aiment leur foyer et aussi les hôtes de ce foyer de famille.
—Là! qu’est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les maris!…
Montgomery sollicitait encore l’explication.
—Eh bien?
—Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en êtes un autre!
Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, étudiait aussi le marquis de Solis, demanda en riant:
—Comment, monsieur se figurait donc que les Américaines sont toutes des extravagantes comme on en voit beaucoup?
—Oui, dit Sylvia.
Le marquis salua.
—Je vous demande pardon, madame. C’est surtout dans votre pays, où une jeune fille peut traverser, seule, les États-Unis, sans être insultée, que j’ai appris à respecter ce qu’il y a de plus respectable au monde: la bonne grâce d’une honnête femme.
—Très bien! Ah! dit en riant miss Éva, pour un Français, cela, c’est très bien!
—Comment, pour un Français?… Ah ça! mais cette petite fille des Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas à Bernière.
Bernière sourit.
—Oh! c’est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voilà!…
Sylvia était restée presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant trouver quelques mots à lui dire, quelques mots où le présent, avec tous ses droits, sa réalité, son devenir, fût affirmé sans que le passé, ce passé vénéré et sacré qui leur était cher, fût effacé dans son souvenir; et, en prononçant avec un respect dévoué ce nom, mon mari, avant tous les autres, elle dit à Solis:
—Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Après vous avoir accueilli chez mon père, je serai heureuse… de vous recevoir chez moi… comme….
—Comme autrefois! dit Georges, la gorge serrée.
Mme Montgomery ne put s’empêcher de laisser tout doucement échapper un petit hum! dans un léger accès de toux, et Sylvia s’asseyant vivement comme si elle se fût sentie défaillir, Norton vint doucement vers elle, lui demandant si elle n’était pas souffrante.
Mais Sylvia n’avait rien.
—Rien, je vous promets. Un peu de malaise…. Ce soleil, cette après-midi!
—Si vous voulez prendre l’air au balcon? Mais je vous assure que vous êtes souffrante. Vous avez la fièvre!
Il lui avait touché la main. Sylvia se mit à rire.
—Moi? la fièvre! La fièvre, moi? Voyez donc, docteur!
Elle tendait son pouls à Fargeas.
—M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos….
—Jamais je ne me suis mieux portée! La fièvre? Eh bien, c’est Trouville qui me la donne, la fièvre, voilà tout. Je voudrais presque repartir.
—Repartir? dit Liliane.
Norton hocha la tête.
—Nous repartirons, ma chère Sylvia… quand le docteur le permettra…. Quand vous serez guérie! Mais rappelez-vous la traversée et les dangers courus…. Le docteur ne vous donne pas d’illusions: c’est lui seul qui vous autorisera à quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son ordonnance.
—Guérie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait à Georges de Solis qui, s’éloignant, là-bas, sous la lampe, causait avec miss Éva et Mlle Offenburger.
Et, dans cette causerie, miss Éva, railleuse, rappelait à M. de Solis ce que le marquis avait dit à Norton, à propos de l’Amérique, des Américaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:
—Ah! il paraît, monsieur, que vous ne nous aimez pas?…
—Mademoiselle….
—Oh! vous êtes libre! Pensez ce que vous voudrez des Américaines; moi je trouve vos Parisiennes exquises, je conçois qu’on les préfère à toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu’aux ongles! Rien ne vaut l’Amérique au monde! Rien…. Excepté Paris! N’est-ce pas, mademoiselle Hélène?
—Oh! dit très sérieusement Mlle Offenburger, cela dépend…. Paris me semble une ville livrée à des pensées… peu importantes!
—Ah bah! fit Bernière qui s’était approché.
Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphème, accourait défendre son Paris, ce Paris gaiement conquis par l’Amérique:
—Comment, peu importantes? La mode, les théâtres, les courses, le Salon, le Vernissage?
—Important, tout cela, mais pas sérieux! dit Mlle Hélène.
Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:
—Ma fille et moi nous réfons plus de cravité dans la nation pour l’afenir des testinées de la France!
Crafité! Crafité! Bernière avait fort envie de lui jeter sa gravité au nez, à ce gros homme, et de le prier de parler au moins français en parlant de l’afenir de la France.
Mais Éva, lentement, répondait à la petite savante:
—Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l’est pas, qui suis fière de me dire que l’hôtel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient à M. Norton, Américain, que la serre en est éclairée à la lumière Edison…. Américain! ornée de peintures de M. Harrisson….
—Hum! hum! dit Montgomery qui n’aimait pas entendre parler du premier mari de sa femme.
—Harrisson, Américain! reprit miss Meredith…. Moi… qui adore New-York, qui suis, je vous le répète, fière de mon pays, qui trouve que l’Amérique n’a pas de rivales, j’avoue que Paris ne me déplaît pas trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore. J’adore le théâtre. Et sur ce point Paris, que je n’aime pas en tout, qui me déplaît même sur certains points, Paris est incomparable. Et vous, n’êtes-vous pas de mon avis?
—Ma fille, répondit le gras Hambourgeois, déteste les spectacles!
—Ah ça! mais qu’est-ce qu’elle fait, à Paris, Mlle Offenburger? Son salut?
—Son purgatoire? dit Bernière.
—Elle préfère la Sorbonne!
—Et le Collège de France! dit Mlle Hélène, gravement.
Bernière, penché à l’oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:
—Ce n’est pas une femme, c’est une thèse!
Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou superbe, lui demandait:
—Ah! à propos, docteur, mes névralgies?
—Vos névralgies? Quantités négligeables! Rien du tout, vos névralgies!
—Vous ne craignez pas que l’air de la mer?…
—Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer à Vichy, vous?
—Pas le moins du monde, je m’amuse infiniment à Trouville. Mais je redoute que….
—L’air de la mer? Excellent, l’air de la mer!
—Vous me disiez le contraire, l’an dernier.
—Parce que c’était l’an dernier. La mode change. Vous vouliez aller à Luchon, l’an dernier.
—Alors, Trouville? Pour les migraines?
—Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n’ai pas besoin de vous dire…. Vous avez bien apporté avec vous….
—De vos pilules de valériane?
—Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes variés: quatre toilettes par jour. Excellent, ça, comme exercice!
—A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n’avais pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.
Elle riait, tandis que Montgomery, s’approchant de Fargeas, l’interrogeait tout bas à son tour:
—Malade imaginaire, ma femme, n’est-ce pas?
—Pas même imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c’est très bien porté.
—Et Mme Norton?
—Mme Norton? Elle, c’est autre chose! Vous n’avez pas regardé sa jolie peau blanche, fine, veloutée, comme doublée d’un transparent de soie rose?
—Les Américaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.
—Eh bien! seules en ont d’aussi jolies les filles de rhumatisants. C’est comme ça! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur, qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de l’oeil.
—Pas imaginaire? fit Montgomery.
—Eh! eh! L’imagination joue peut-être aussi son rôle dans cette souffrance-là…. L’imagination… ou le souvenir!
—Pauvre Norton! murmura l’Américain, il l’aime tant!
—Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.
Et il se retira vivement, à l’anglaise.
*
La soirée d’ailleurs s’avançait. Et depuis l’arrivée de Georges, une sorte de contrainte particulière emplissait le salon, planait sur les invités de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin, entourée de son père et de sa mère, qui lui parlaient tout bas, elle promenait, dédaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur Bernière, rapprochés l’un de l’autre et causant avec Éva. Le gros Offenburger éprouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d’être seule, entraînait doucement son mari vers la porte.
—Nous arriverons encore pour la petite pièce! On joue une comédie au Casino! Allons, vite!… Une pièce inédite.
—Je l’aimerais mieux pas inédite, répondait Montgomery. Il y aurait plus de chance pour qu’elle fût bonne!
Il se laissait d’ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait, d’une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: «Du courage!» ou: «Prenez garde!»
Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, était gêné, restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans son esprit, la perception indistincte, magnétique, d’une situation inquiétante. De forme, d’appellation même, ce sentiment, cette impression n’en avait aucune. C’était quelque chose d’innommé et d’irraisonné; mais, évidemment, l’arrivée de Solis avait provoqué là—peut-être par hasard—une émotion inattendue.
Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jetés dans la conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant à la mémoire de Norton: «Je n’épouserai jamais une Américaine!»
Pourquoi?
—Soit, pensait Richard, qui ne s’attardait pas volontiers aux rêveries, nous verrons bien!
Jusqu’au moment du départ, Solis n’échangea avec Sylvia que des paroles assez banales, et, d’ailleurs, avec une sorte d’insistance presque indiscrète, le colonel Dickson, laissant là sa fille, se mêlait à la conversation.
Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante, la soirée ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s’excusa, demanda à prendre congé, dès qu’il vit le salon se vider. Lui aussi éprouvait une sorte d’oppression, un besoin de fuir, de respirer à l’aise.
—A bientôt, lui dit Norton.
—A bientôt.
—Et j’aurai l’honneur de voir Mme de Solis. Présentez-lui tous mes respects!
Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia, Georges de Solis l’avait prise, cette loyale main du mari, avec une hésitation presque imperceptible.
Puis le marquis salua mistress Norton:
—Madame….
—Monsieur….
Norton les trouvait bien cérémonieux et bien polis.
—Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait…. Le shake-hands, voyons!… A l’américaine!
Et, comme s’il eût voulu les pousser l’un vers l’autre, il était là, entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.
Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant très bien, très bien, d’avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, à New-York, et il eût parié mille dollars que miss Harley n’avait pas été insensible au marquis en ce temps-là….
—Naïf, Richard Norton!… pensait le colonel…. Si naïf, qu’il ne l’est peut-être pas!
*
Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nièce et mistress Norton.
—Qu’est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il à Éva.
—Charmant! On voit bien qu’il a voyagé en Amérique!
Et la jeune fille, tendant son front à son oncle et sa main à Sylvia, ajouta:
—Bonsoir!
—Bonsoir, chère enfant!
—Vous n’êtes pas souffrante, réellement? demanda Norton à sa femme.
Et il regardait, inquiet et préoccupé, le visage de Sylvia.
—Non, je vous remercie, je n’ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n’y paraîtra plus!
Demain! C’était précisément la pensée, le mot qui venait au cerveau de Norton. Demain!—Demain, il saurait si précisément Sylvia n’était pas celle qui faisait dire au marquis de Solis: «Jamais! jamais je n’épouserai une Américaine!»
—Vous avez raison, ma chère Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais travailler. A demain.
Sur le chemin du Casino où les Dickson allaient retrouver M. et Mme Montgomery, le colonel disait à la belle miss Arabella:
—Il est fort bien, le marquis!
—Et le vicomte est très aimable, ajoutait la colonelle.
—Qu’en pensez-vous, Arabella?
—Maman?
—Je vous demande ce que vous en pensez?
Alors, dans la nuit, sous les mystérieuses étoiles, la belle miss Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:
—J’aimerais certainement mieux le marquis; mais j’aimerais parfaitement et indifféremment l’un ou l’autre!
Le colonel et la colonelle répondirent en même temps:
—Très bien!