L'américaine
Chapitre VIII
Norton n’avait rien dit à Sylvia. Congédiant M. de Solis, il le priait de ne rien laisser soupçonner à la marquise, et Georges, retrouvant sa mère, s’éloignait de la villa normande en emportant une impression bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la perception qu’une peine morale s’ajoutait à la maladie de Sylvia et que le Yankee chercherait à suivre désormais la piste, à tout savoir. Mais Norton avait d’abord à résister à l’imprévu.
Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matinée. Il passerait la plus grande partie de la nuit à faire les calculs nécessités par la catastrophe. L’Américain se retrouverait d’ailleurs prêt à la lutte et n’ayant rien perdu de cette énergie, de cette combativité, de cette sorte de courage à la fois musculaire et moral qu’ils appellent le pluck. Norton était debout, de grand matin, ayant combiné tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre, voulant avant de quitter la France laisser des instructions à la Banque, arrêter aussi, à bord de la Normandie, qui partait dans trois jours, le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-être demanderait-il à mistress Norton de l’accompagner.
Il lui déplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la perspective de ses mines de Saint-John inondées lui semblait moins désagréable que les inquiétudes morales qui grandissaient en lui à mesure qu’il analysait plus profondément et de plus près l’état d’esprit de sa femme.
Volontairement il se débattait non contre la jalousie encore, mais contre des idées qui l’attristaient, le troublaient, lui faisaient regarder presque comme une quantité négligeable le malheur dont le télégraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l’homme du fait et du succès, le soldat de la fortune, haussait les épaules—ces épaules qu’il sentait assez robustes pour tout supporter—en se disant:
—Plaie d’argent n’est pas mortelle! Ce qui tue, c’est la douleur morale!
La nécessité, qui le contraignait à régler ses affaires à la Banque, à prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses idées noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les bassins, lui donnait l’illusion de la patrie, le frémissement des rudes labeurs au temps de sa jeunesse.
Norton éprouvait, à se trouver parmi ces matelots, la sensation d’être à New-York ou dans quelque port américain où se brassaient des millions d’affaires. Ces peaux de boeufs débarquées et jetées à terre, comme des planches finement sciées, ces tas de bois de Norvège à la bonne odeur de sapin, entassés géométriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, à des blocs de beurre; ces forêts coupées de bois de campêche semblables à des troncs saignants; ces bassins où des ouvriers frappaient sur les flancs de métal des navires, où les transatlantiques chauffaient, attendant le départ, où les bateaux arrivaient rongés par les traversées lointaines et portant incrustés à leur ventre des coquillages blancs et longs, inconnus sous le ciel de France, accrochés çà et là dans les mers du Sud et, dans leurs formes lancéolées, pareils à des floraisons blanches; ces terrassements qu’on faisait, là-bas, à perte de vue, vers Tancarville; cette terre remuée, ces quais tout neufs, tout blancs sous le ciel clair, cette conquête de l’homme sur la mer, cette activité qui lui semblait toute simple et même un peu alanguie, à lui, Américain, remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d’un autre univers plus tumultueux et plus enfiévré…. Odeurs de goudron, de bois des îles, de cuirs tannés, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de mer…. Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la poudre et le salpêtre….
Puis, tout à coup, à bord de la Normandie, c’était à Sylvia qu’il pensait: il revoyait les places mêmes où, de New-York au Havre, il s’était assis avec elle sous la tente, pendant les longues journées où, les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel et la mer. Il redemandait les deux cabines contiguës qu’il avait occupées; il s’arrêtait devant la carte où l’épingle, surmontée d’un petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la distance parcourue. Avec quelle curiosité de voyageuse Éva suivait, sur les courbes tracées en plein Atlantique, les progrès du steamer!… Sylvia, elle, demeurait indifférente comme si, en Amérique ou en Europe, la vie dût être également monotone et vide. Ou encore, si le vent se levait, elle semblait respirer mal à l’aise, angoissée comme si une main lui eût serré le coeur, comme si elle eût étouffé dans la rafale—puis elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mélancolies de sa femme, tristesses d’autrefois, dont il lui semblait avoir le secret aujourd’hui. Et l’image de Solis passait à présent et repassait devant ses yeux.
—Oui, en partant, il emmènerait peut-être Sylvia et Éva avec elle. Il arrêtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la cabine qu’elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu’elle serait là bientôt sans doute et que le malheur qui les rappelait là-bas lui épargnait peut-être à lui, ici, une souffrance.
Assuré de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton, ses instructions une fois données à la Banque, revint à Trouville où Montgomery l’attendait à la villa normande, en lisant le New-York Herald.
—Eh bien, mon cher Montgomery, voilà qui est convenu, lui dit Norton. Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me télégraphier à New-York s’il survient quelque incident ici. Mais ce que je vous demande surtout, c’est de garder le secret sur la dépêche que vous m’avez remise. La nouvelle d’un tel désastre pourrait être préjudiciable à nos affaires. Vous êtes un de mes associés dans l’affaire des chemins de fer du Dakota. Je n’ai pas besoin de vous dire l’importance qu’a mon voyage. Si mistress Norton m’accompagne, il est possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle reste, avec ma nièce, je serai sous peu de jours de retour à Trouville ou à Paris. D’ici là je vous charge de mes intérêts matériels en France. J’espère qu’on ne sait rien, rien encore?
—Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, où l’on commente volontiers toutes les nouvelles, je n’ai pas entendu souffler mot de la dépêche!
—Tant mieux! J’aurai donc le temps de tout réparer là-bas, avant que l’éveil n’ait été donné. J’ai beaucoup réfléchi et je suis armé. En principe, le malheur n’est pas sans remède…. Mais les mauvais bruits grossissent par l’éloignement. Si on savait à Paris que les mines de Saint-John sont inondées, mon crédit, tout considérable qu’il est, s’en trouverait diminué, et j’ai besoin de la confiance de tout le monde pour les grandes entreprises qu’il me reste à faire! Des entreprises utiles à bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cités ouvrières, des boardings-houses pour les artisans, des railways à bon marché… des wagons spéciaux pour les pauvres gens….
—Rêves de philanthrope qui peuvent vous coûter cher!
—Et où avez-vous vu que les rêves ne coûtent pas cher? fit Norton avec un sourire triste. Tout se paye, même les chimères… surtout les chimères!… Alors, cher ami, c’est entendu?
—Entendu! Je vous câblerai toutes les nouvelles un peu importantes…. Quand je dis toutes! J’en négligerai! Il y en a beaucoup à négliger, beaucoup, beaucoup.
Et Montgomery ajouta en balançant sa grosse tête:
—Heureusement!
Il y avait, dans ce mot, comme une réticence cachée qui éveilla l’attention de Richard.
—Pourquoi heureusement? dit-il.
—Ah! c’est que, si l’on se laissait aller à faire attention à tout ce qui se colporte!
—Le monde, en effet, a des paroles à perdre! fit Norton.
—S’il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!
—Qu’est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n’aime pas les énigmes! Qu’est-ce que vous avez entendu?
—Rien! oh! rien du tout! Je fais comme ça de la philosophie, en l’air!
—Tiens, ma femme! dit-il en regardant à travers les vitraux de la baie. Ma femme et M. de Bernière! Ils viennent rendre visite à mistress Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organisée pour aujourd’hui! Une surprise-party!
—Vous n’avez pas dit à mistress Montgomery quelle dépêche j’avais reçue, n’est-ce pas?
—Non!… oh! non!… D’ailleurs, nous causons très peu ma femme et moi! Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.
Et Montgomery laissait échapper un soupir, gros comme le halètement d’un soufflet de forge.
Il allait, d’ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque Mme Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d’or relevée de rubans couleur mousse.
—Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main à Richard.
Puis, apercevant Montgomery, et l’air un peu étonné:
—Tiens, tiens, mon mari…. Comment allez-vous, cher?
—Très bien! fit Montgomery.
—Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.
—Voilà le portrait, le voilà! grommela Montgomery parlant à Norton.
Montgomery répondit:
—J’ai vu Harrisson.
Et la réponse amena chez lui le même gros soupir gonflé.
—Et il a accepté? demanda Mme Montgomery.
—Et il a accepté?
—Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent…. Il connaît déjà ma physionomie!
Le second mari de la belle Liliane essaya d’éluder une grimace et dit:
—C’est ce qu’il a précisément eu la bonté de me faire remarquer!… Oh! correct, d’ailleurs, votre… cet Harrisson…!… Très correct!… C’est égal…. Moi, le second mari, aller demander au premier!…
—Dites donc, vous n’allez pas être jaloux? fit Liliane. D’abord, quoique je n’aime pas follement votre nom… je lui suis aussi fidèle que s’il s’écrivait avec deux m…. Et puis, s’il y avait quelqu’un qui dût être jaloux… soyez de bon compte… ce n’est pas vous… c’est Harrisson.
—Parfaitement, interrompit Montgomery…. Mais c’est égal… je vous jure que Carolus….
—Carolus?
—Carolus vous eût fait un portrait qui vaudrait tous ceux d’Harrisson!
—Allons donc! Il aurait fallu qu’il m’étudiât, Carolus! Tandis qu’avec Harrisson, c’est tout fait!
Et se tournant vers Norton qui n’écoutait pas, l’oeil perdu dans des pensées lointaines:
—Sylvia est-elle visible?
—Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m’excuser, madame…. Je voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas à Montgomery, à ce qu’on me voie jusqu’au dernier moment et même, si mon départ pouvait passer inaperçu….
—Je sors avec vous. Vous n’avez plus rien à me dire, ma chère Liliane? demanda Montgomery à sa femme.
—Non! au revoir, cher!
—Au revoir!
Ils s’éloignaient.
Elle rappela Montgomery avec un sourire:
—Ah! Lionel… mon cher Lionel….
—Liliane?
—Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le mérite de votre démarche!… Deux fois merci!
—Par deux m! dit en sortant Montgomery—soupirant toujours.
Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des femmes qui se résignent, et elle demanda à un valet de pied de l’annoncer chez mistress Norton.
Sylvia était dans sa chambre, étendue sur une chaise longue, et, se soulevant à demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait là comme un rayon de soleil.
—Bonjour, chère. Voyons ce visage, dit Liliane.
Et elle regardait son amie.
—Allons, aujourd’hui, pas trop mal? Ah! j’avais hâte de vous voir! Mes visites ne vous font peut-être pas autant de plaisir qu’à moi.
—Qu’est-ce que vous dites là? fit Sylvia, vous savez combien je vous aime!
—Oh! c’est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas toujours plaire à votre mélancolie. Mais aujourd’hui—elle baissait la voix—j’ai à vous parler…. Ah! tout à fait sérieusement… presque à vous gronder!
—Moi? dit Mme Norton, un peu étonnée de l’air grave qu’affectait tout à coup son amie.
—Oui! Vous n’êtes pas assez prudente, ma chère. Vous allez vous promener au bord de la mer.. toute seule… trop tard!
—C’est ce que me répète le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente aussi, comme vous dites! Mais il a beau prétendre que l’air de la mer, à une certaine heure, peut être nuisible à ma poitrine… ou à mes nerfs, je ne sais pas au juste… je n’en éprouve pas moins d’infinies sensations de bien-être à me sentir seule, libre, pensant à ce qui me plaît, allant où je veux, sur cette plage alors déserte!
—J’entends bien, fit Mme Montgomery. Mais ce n’est pas la plage que je vous reproche, c’est….
—C’est… quoi?
Liliane hésita un moment, comme si elle craignait d’être indiscrète, puis, doucement assise près de son amie, en lui prenant les mains:
—Ma chère Sylvia, vous savez si je vous aime, n’est-ce pas? Je me jetterais à l’eau pour vous! Et quand je dis à l’eau, ce ne serait pas un bien grand sacrifice par le temps qu’il fait. Je me jetterais au feu; vrai! Je voudrais vous voir heureuse, très heureuse; je sais que vous ne l’êtes pas! Mais je vous assure que ce n’est pas le changement qui vous donnera le bonheur!
—Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincèrement étonnée.
—C’est pourtant bien simple. Me voilà, moi, par exemple!… J’ai épousé Harrisson…. Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l’ai épousé, Harrisson. Je l’ai pris en horreur, je ne sais pas non plus pourquoi…. J’ai accepté la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu de quelle impulsion…. Eh bien! en toute sincérité, chère amie, pour la différence, oh! mon Dieu! ça ne valait pas la peine!… Un mari, c’est toujours un mari, et… celui qui remplace le mari en est un autre!
Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.
—Vraiment, ma chère amie, dit-elle, je vous écoute et je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!
—Voyons… vous me permettez d’être franche, n’est-ce pas?
—Je vous le demande….
—Vous ne vous fâcherez de rien?
—De rien.
—Vous savez, je vous le répète, que je suis votre amie?
—Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.
—Qu’est-ce que vous avez fait à Arabella Dickson?
—A Arabella?
—Ou à mistress Dickson ou au colonel Dickson…. Bref, à l’un des Dickson?…
—Mais je ne leur ai rien fait du tout, répondit Sylvia, très surprise. Je ne les connais pas, les Dickson…. Je l’ai trouvée fort belle, cette Arabella… voilà tout!
—Voilà tout? Et vous croyez, vous, qu’on peut dire comme cela: «Voilà tout», quand on a devant soi une mère acharnée à marier sa fille, une fille fatiguée de promener ses épaules de Monte-Carlo à Wiesbaden, et de Luchon à Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a dû assiéger plus de gendres que de citadelles?… Eh bien! tout ce monde-là est furieux contre vous, ma chère Sylvia, et fait un bruit, un bruit…. Ah! des bourdonnements comme une ruche d’abeilles!… Des abeilles sans miel! ajouta Liliane en riant.
Sylvia devenait inquiète sans pouvoir s’expliquer la cause même de cette inquiétude.
Elle demanda:
—Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins je comprends comment je puis, moi….
—Eh bien! mais ne vous fâchez pas, dit Liliane, et… et M. de Solis?
—M. de Solis?
—Oui!… C’était sur lui que le colonel et la colonelle et la petite colonelle avaient braqué leurs batteries…. Et comme M. le marquis ne fait pas mine de capituler et qu’il a des raisons pour ne pas le faire….
—Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.
—C’est vous qui le demandez!… fit mistress Montgomery. Voyons, Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant très… très indiscrète…. Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincère et profond, oui, je vous jure que c’est l’amitié que je vous porte qui me fait parler…. Je vous ai dit que vous étiez très imprudente…. Eh bien! je vous le répète, vous êtes très imprudente!
—Moi?… Et que signifie?…
—Voyons! Vous êtes allée souvent du côté de Tourgeville, dans une petite cahute de pêcheurs… très pittoresque… oh! très pittoresque… je l’ai photographiée. Je vous montrerai même le cliché…. Très réussi. Excellent, mon appareil. Un détective. Mais vous y êtes allée plus d’une fois à une heure où il n’y avait guère de lumière… photogénique!
—J’allais porter des secours à une pauvre femme à laquelle je m’intéresse, répondit Sylvia.
Liliane souriait.
—Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu’hier, pas plus tard qu’hier, on vous y a vue!
—Hier?
—Et que cinq minutes après votre entrée chez la mère Ruaud…. M. de Solis….
—M. de Solis?
—Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi… après vous!
—Après moi?
—Je ne sais pas ce que pouvait avoir à faire le colonel Dickson de ce côté-là…. Quelque reconnaissance… offensive, sans doute. Toujours est-il qu’il vous a vue!
Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colère montant à ses joues pâlies.
—Il m’a vue, moi?… Là-bas!… Avec M. de Solis! Mais c’est faux! dit-elle indignée. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis…. Il a pu voir une autre femme…. Mais ce n’était pas moi! Ce n’était pas moi!
Son accent de sincérité douloureuse fit presque regretter à mistress Montgomery d’avoir parlé.
—Je vous crois, ma chère Sylvia, je vous crois. Mais il n’en est pas moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont raconté….
—Que m’importe ce qu’ils disent! fit Sylvia en haussant les épaules. De quoi s’occupent ces gens dont j’ignore l’existence et qui sont là à épier la mienne?… M. de Solis… chez Victoire Ruaud… avec une autre femme!…
Elle s’arrêta, tout à coup, pensive, inquiète, et dit brusquent:
—Quelle autre femme?
Alors Liliane hocha la tête, souriant presque mélancoliquement, l’éternelle rieuse:
—Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voilà un point d’interrogation que je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!
—Qu’est-ce que j’ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l’aveu.
—Rien!… Mais l’idée seule qu’une autre… cette simple idée!… Mais vous êtes jalouse, ma pauvre amie! Mais c’est plus sérieux que je ne l’aurais cru…. Mais vous l’aimez toujours!… Ah! je vous envie d’aimer quelqu’un, vous…. Seulement, je vous assure que je vous plains!
Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant était voilé de larmes, et, avec une sorte de pitié maternelle, elle essayait de donner un peu de confiance à cette âme en détresse.
Deux ou trois petits coups frappés à la porte les firent tressaillir l’une et l’autre.
—Essuyez vos yeux, Sylvia!
Puis, souriante:
—Entrez! dit-elle.
C’était le docteur Fargeas.
—Par exemple, fit-il en riant, voilà une villa bien gardée! Pas de domestiques pour annoncer!—Eh bien, chère madame Norton, les nerfs aujourd’hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?
—Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore troublée.
—Oh! oh!—et le docteur hochait la tête—nous ne les domptons pas trop, ces misérables nerfs. Qu’est-ce que vous avez donc?
—Je ne sais… une émotion….
—Que j’ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile… fit Mme Montgomery. Vous m’en voulez? demanda-t-elle à Sylvia.
—Non, ma chère Liliane, au contraire, je vois que vous m’aimez vraiment!
Fargeas faisait, en se tordant les lèvres, une petite moue mécontente.
—Ah! les émotions, les surexcitations… c’est pourtant défendu ça!… C’est comme le bord de la mer…. Je ne crois pas que ça nous réussisse, le bord de la mer!… Décidément il faudrait essayer des montagnes…. Bagnères…. Cambo… ou tout bonnement revenir à Paris…. C’est encore là qu’on a le moins froid l’hiver et le moins chaud l’été!
—On n’est jamais mieux que chez soi!… dit Liliane. Et j’ai une idée, docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amérique?
Fargeas fit de la tête un signe négatif.
—Une traversée! Non, non. Ne songeons pas à cela. Mais je voudrais, sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos…. Avez-vous une plume? Je vais rédiger une ordonnance….
Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il écrivait rapidement, Mme Montgomery lisait par-dessus son épaule:
—Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour à continuer pendant un mois, dans une tasse de tisane de valériane, matin et soir.
—C’est toujours la même chose! dit-elle.
—Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d’autres remèdes…. Mais….
Il s’arrêta, comme craignant d’en trop dire.
—Mais? demanda Liliane.
—Pardon, chère madame, la Faculté a ses secrets.
—Et la femme les devine… quelquefois! dit Mme Montgomery.
Elle s’était retournée vers Sylvia à qui maintenant le valet de pied apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l’émotion de mistress Norton.
—Quoi donc? demanda-t-elle.
Elle regarda les cartes à son tour: Monsieur de Bernière. Le marquis et la marquise de Solis!…
—Georges de Solis!… Vous ne pouvez pas les recevoir.
—Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j’ai besoin de me remettre. Tout ce que vous m’avez conté m’a un peu troublée. Seriez-vous assez aimable, chère amie, pour faire prendre patience à la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.
—Parfaitement, je descends, dit Liliane.
Elle regardait Fargeas qui écrivait toujours, n’ayant pas levé la tête, et déjà sur le seuil de la porte:
—De la valériane! Pour le coeur, oui, pensait mistress Montgomery…. Ça l’empêche de battre, ça ne l’empêche pas de souffrir.