L’assiette du chat
2. Loin de ce ballet d'ombres
2.
Loin de ce ballet d’ombres
Cette assiette du chat méritait-elle que je fasse l’effort de la rappeler à moi ?
Et qu’est-ce que je suis parvenu à retrouver, alors qu’il ne me reste que des images imprécises, des réminiscences de disputes dont je ne parviens plus à saisir les éclats, le timbre de voix des protagonistes ?
L’enfant que j’étais, je ne sais pas non plus qui il était. Il ne m’appartient plus. J’avais six ans en 1950, ma sœur Isabelle neuf et mon frère Philippe treize. Je ne les revois plus. Et mes parents aussi se sont perdus. Je ne peux que les réinventer. Ma mère surtout qui tentait de rétablir un peu d’ordre, de silence et de paix autour de la table.
Ils tournoient, nous tournoyons tous dans l’épaisseur sans recours ou sans retour de l’oubli. Je crois percevoir parfois un geste, une attitude, une exclamation, des fragments privés de toute unité, de rares pièces qui subsistent d’un puzzle disparu, restées fixées dans les sinuosités incompréhensibles de mes neurones. Ils ne me permettent certainement pas de reconstituer quoi que ce soit, de rien raconter, aucune continuité, comme si ces pièces ne pouvaient plus s’encastrer les unes dans les autres.
Mon père, cela me frappe soudain, semble se retirer de ce ballet d’ombres. Il n’est même plus une ombre. Même plus un timbre de voix. Je sais qu’il est là, à table, avec nous. Je sais qu’il intervient de temps à autre dans la conversation. Mais jamais à propos de l’assiette du chat.
Peut-être en d’autres occasions. Quand on joue au « jeu de Tintin » par exemple, où il affiche alors une bonne humeur qui ne lui est pas habituelle.
La règle en était simple.
L’un d’entre nous avance-t-il une réplique tirée de l’un des albums d’Hergé, et ce sera au plus rapide ou au plus érudit, autour de la table, d’en trouver le titre et de remporter le point. C’est alors au vainqueur de prendre la main et de nous proposer sa citation.
Avec ma mère, c’était facile. Elle n’avait lu ou retenu que Le Sceptre d’Ottokar. On était sûr de ne pas se tromper. Et c’est à qui se précipiterait pour clamer la bonne réponse avant même que la pauvre ait fini de prononcer sa phrase.
On éclatait de rire.
Mais à propos de l’assiette du chat, non, rien à faire, mon père demeure silencieux. Il est là, indifférent à nos criailleries. Pourtant, bon sang, lui seul aurait eu quelque chose à dire à son sujet. Lui seul aurait pu mettre fin à la dispute, s’il l’avait voulu. Lui seul aurait pu nous dire que cette fichue soucoupe avait ou n’avait pas été celle de Fagonette. Lui seul avait connu et côtoyé la chatte que chérissait son père…
À l’évidence, ce retour vers son enfance, il ne voulait pas l’accomplir, il demeurait taciturne et je ne crois pas (je m’en étonne, à l’heure où j’écris ces lignes) que nous ayons jamais tenté alors de le faire parler, jamais insisté pour lui arracher le moindre témoignage qui aurait mis un point final à nos disputes.
Certes, dans mon enfance, mon adolescence, et surtout à l’âge adulte, j’ai parlé à mon père, je me suis même beaucoup entretenu avec lui. Mais il s’agissait de paroles qui ne nous engageaient pas, qui n’avaient rien à voir avec des confidences ou des aveux.
Nous discutions l’un et l’autre des livres que nous lisions, des films que nous avions aimés, des matches du tournoi des Cinq Nations que nous suivions ensemble à la télévision, chez des amis qui possédaient un poste.
Je me souviens aussi qu’il se penchait, de temps à autre, sur mes devoirs d’écolier. Quand je suis entré en sixième et ai commencé l’étude du latin, par exemple. Il tenta alors de m’aider, de me faire répéter mes déclinaisons latines. Mais cela n’eut qu’un temps. Il s’en fatigua vite. Quel était le génitif pluriel d’omelletus, le mot latin fantaisiste pour omelette ? me demandait-il. Omelletorum bien sûr !
Cette blague était vieille comme le monde. Je ne la connaissais pas encore. Disons que cette blague était vieille comme mon père qui semblait, le plus souvent, si secret, si éloigné de moi, si inaccessible dans la forteresse de ses émotions.
Non, il n’était pas muet. Il parlait de choses et d’autres. Ou des uns et des autres. Mais avec distraction. Comme s’il restait étranger à ce bruit de fond des paroles pour ne rien dire. Ce qui le concernait, en revanche, il n’en faisait pas état. Il le gardait pour lui, il le verrouillait en lui. On n’aurait pas pu le comprendre. À quoi bon ? Mon père était vieux comme le monde ou incompréhensible comme le monde.
Parfois il bougonnait, il tempêtait. Ou bien il éructait comme un volcan dont la croûte pierreuse cède sous la pression de forces telluriques. Mais, de ces forces, on ne prenait jamais la vraie mesure, on ne soupçonnait pas la vraie profondeur, le magma des regrets, le bouillonnement des erreurs commises ou des occasions manquées qu’il ne se pardonnait pas. La politique le mettait dans tous ses états. Sa haine du communisme. Ou du général de Gaulle.
Je ne me demandais pas une seconde s’il avait raison ou tort. Je le laissais dire. Nous le laissions dire. Comme s’il s’agissait d’une poussée de fièvre. D’un symptôme. Ses colères étaient un fait, une donnée clinique, un bulletin météorologique ou sismographique de ses humeurs. Comme lorsqu’il pleut ou qu’il neige. La pluie ou la neige n’ont pas raison ou tort. Elles sont là, c’est tout. Les éruptions du Vésuve ou de l’Etna, on les observe, on les analyse, à la rigueur les vulcanologues les annoncent quelques heures à l’avance, rien de plus. On n’argumente pas contre elles. Mon père tempêtait contre de Gaulle ou les communistes. Il avait les yeux bleu pâle, comme délavés par trop d’épreuves ou de soucis. Je me souviens de ses yeux comme de ses colères. Elles ne nous faisaient pas peur. Il n’y avait rien à ajouter, rien à commenter.
Seule ma mère l’écoutait avec attention. Elle l’approuvait par principe. Sans doute pensait-elle qu’il avait raison. Elle hochait la tête. Comme si elle lui appliquait un baume sur une partie malade de son corps, pour l’apaiser, adoucir son irritation (et je prends la pleine mesure de ce mot d’irritation qui désigne aussi bien un mouvement de l’esprit qu’une inflammation du corps).
Mon père était un homme irrité, dans tous les sens du terme.
*
Il fut par ailleurs pour moi le meilleur des pères. Mais cette affection qu’il éprouva pour moi, comme les espoirs qu’il voulut mettre en moi, je les ai ressentis longtemps comme un fardeau dont j’ai eu du mal à me défaire.
C’est que les espoirs comme les affections, les espérances ou, pis encore, les attentes de vos parents à votre égard vous alourdissent d’une charge avec laquelle il est difficile, parfois, de vivre ou de grandir.
On les reçoit et puis on en est accablé. Impossible, croit-on, de s’en défaire. On doit en être digne. Je ne pouvais décevoir mon père, tromper ses espoirs comme ses tendresses pudiques. Tout ce qu’il espérait me voir accomplir pour lui. Tout ce dont je n’avais que faire, au fond de moi, et que je n’osais lui dire.
Enfant, adolescent, je ne comprenais pas, ou plutôt je ne savais pas encore que tout cela venait de loin, pour lui, de sa propre jeunesse, de ses manques, de ses déceptions, des incompréhensions, voire des tensions, des affrontements plus ou moins feutrés qui régnaient entre ses parents, et dont il ne parlait jamais, peut-être parce qu’il n’avait pas les mots pour les dire, qu’il n’avait pas la juste compréhension de ce dont il avait été le témoin.
Il aurait tant désiré que je sois officier de marine parce qu’il en rêvait et que son père s’était opposé à son rêve, son père qui, depuis l’affaire Dreyfus, avait le plus parfait mépris pour les militaires et les magistrats, des incapables et des canailles ! Cela, il me le confia par la suite. Mais trop tard sans doute, puisque je n’étais plus le garçon qui avait déployé tant d’efforts pour porter ses espérances ou mériter son affection.
Après Massillon, je poursuivis mes études secondaires dans une section scientifique, comme il l’espérait, au lycée Charlemagne. Très tôt, avant mon baccalauréat, il m’inscrivit au lycée de Brest pour une année préparatoire à l’École navale. Je le laissai faire. Consciemment ou non, je m’arrangeai cette année-là pour rater mon bac math-élem. L’année d’après, il ne fut plus question de Brest ni de l’École navale. J’intégrai (pour peu de temps) une classe de Mathématiques supérieures, toujours au lycée Charlemagne…
*
J’avais eu tort, en vérité, de croire que le scoutisme ou l’École navale, tout ce dont mon père avait rêvé autrefois pour lui-même, était à ses yeux d’une telle importance.
Chercher à influencer son fils cadet, il n’en avait plus la force. À moins qu’il n’ait trop souffert de la mainmise de ses parents, de sa mère surtout, sur lui, dans sa jeunesse, pour vouloir exercer à son tour la moindre contrainte sur ses enfants.
Pour peser sur quelqu’un, il faut y consacrer des efforts, faire preuve d’espérance. Il était bien trop désabusé, trop revenu de tout pour s’engager dans une telle entreprise, pour contribuer à m’éduquer comme il aurait voulu l’être. Il ne voulait me charger d’aucun fardeau. Ses désirs ne devaient que m’effleurer, rien de plus.
J’ai longtemps méconnu cette délicatesse. Ou cette forme de découragement qui l’étreignait, comme s’il n’avait plus la force d’espérer quoi que ce soit, pour lui ou pour les autres. Mais peut-être aussi que cet effleurement avait pour moi des allures d’injonction. Je pressentais qu’il n’insisterait jamais pour que je pense ceci, que j’agisse comme cela. Raison de plus, à mes yeux, pour le satisfaire.
Dans les faits, en vérité, il me laissa toujours choisir ma voie.
Oui, j’aurais dû comprendre cela beaucoup plus tôt, alors qu’il me répétait cette phrase dont j’ai mis du temps à percevoir la mélancolie :
— Comme tu te serais bien entendu avec ton grand-père !
Quand je me détachai peu à peu, adolescent, de la religion catholique dans laquelle j’avais été élevé, il resta silencieux, il ne fit rien pour me retenir, il ne m’adressa aucune observation. Peut-être pensait-il qu’un jour je reviendrais vers ces fidélités spirituelles de mon enfance. Il n’avait pas tort.
Il me laissa libre de mes amitiés, de mes orientations, de mes engagements ou de mes curiosités.
Étudiant, je me rapprochai d’amis dont le militantisme politique en faveur de l’Algérie algérienne s’opposait du tout au tout à ce qu’il croyait.
Bientôt, il me vit rallier, vers le milieu des années 60, une revue de cinéma, Positif, où se retrouvaient alors des cinéphiles trotskystes, des révolutionnaires marxistes (une jeune collaboratrice de Positif venait d’être tuée en Bolivie dans les maquis révolutionnaires de Che Guevera), la dernière génération des surréalistes qui s’efforçaient de rejouer les imprécations, les excommunications ou les provocations de leurs aînés, un demi-siècle plus tôt, sans oublier d’anciens signataires du manifeste des 121 qui avait appelé à l’insubordination du contingent en Algérie. Mais, à mes yeux, les rédacteurs de Positif aimaient surtout les films de King Vidor, John Huston, Luis Buñuel, Richard Brooks ou Jerry Lewis, et c’était l’essentiel.
Un peu plus tard, je rejoignis la rédaction du Nouvel Observateur.
Il ne songea jamais à discuter de cela avec moi.
De mon côté, je le laissais à ses idées fixes, son antigaullisme et son anticommunisme obsessionnels. Ce qui ne nous empêchait pas de partager tant de choses et de nous aimer, lui et moi.
— Comme tu te serais bien entendu avec ton grand-père !
Il disait ton grand-père, pour mieux s’assurer du lien entre celui-ci et moi, et pourtant rien ne m’attachait à cet homme d’autrefois, aucune tendresse, aucun souvenir, aucune rencontre ni aucune parole échangée, rien qui nous aurait associés physiquement l’un à l’autre.
Mon grand-père n’était guère qu’un fantôme dans notre appartement du quai d’Anjou qu’il avait été le premier à habiter en 1906, au moment de son mariage, et que seuls rendaient palpable les livres de notre bibliothèque, ses meubles, les restes de ses collections, quelques photos.
Ton grand-père, mon grand-père…
En aucune façon ces possessifs ne se justifiaient.
Le docteur Georges Vitoux était le père de mon père. Je ne pouvais m’approprier un homme que je n’avais pas connu, qui ne soupçonnerait pas davantage que je viendrais au monde, onze après sa mort, moi et pas un autre.
Nous étions les membres d’une même lignée, c’est entendu. D’un seul arbre généalogique. Et alors ? Il n’avait pu me tendre la main pour que je grimpe jusqu’à lui, que je le retrouve un moment sur sa branche, qu’il me fasse partager son point de vue – ce qui est souvent la mission des grands-parents. Il avait disparu trop longtemps avant ma naissance.
Mais mon père ne parvenait pas à dire pour autant : tu te serais bien entendu avec mon père. La raison en était simple. Le docteur Vitoux avait été si peu un père pour lui. Il lui était demeuré étranger. Une présence autoritaire, affectueuse peut-être, mais repoussée à l’écart de sa vie, de son éducation.
Il ne s’en consolait pas.
Pour s’entendre avec quelqu’un, il faut commencer d’abord par se parler. Ils se parlaient si peu. Sa mère le tenait à l’écart de son père et de son influence. Voilà ce que je compris assez vite. Voilà ce qu’il me laissa deviner dans ses rares confidences. Sans insister, sans se plaindre.
Je repense soudain aux blessures ou aux écorchures que je me faisais aux genoux ou aux bras, et plus souvent qu’à mon tour, moi qui, enfant, étais plutôt du genre diable, à courir, sauter, braver les obstacles, trébucher et m’étaler partout. Mon père appliquait sur mes plaies une redoutable poudre antiseptique blanche, au nom aussi barbare que son emploi : l’exoseptoplix. Elle collait à la peau. Elle collait au pansement. Et quand il fallait le changer, tout s’arrachait avec le tissu, la poudre durcie comme la croûte de sang, si bien que l’écorchure redevenait à vif. Avec la douleur en prime.
Je commençais à geindre avant le début de l’intervention. Mon père m’intimait l’ordre de rester tranquille. Un homme ne doit pas se plaindre. Jamais. Voilà ce que son père, le docteur Vitoux, lui disait, quand il le soignait, me confiait-il. Et ce fut l’une de ses rares confidences à son endroit, tant il avait eu peu d’occasions de l’approcher, de recueillir ses leçons.
Mon père et moi évitions d’aborder les sujets qui nous tenaient à cœur, qui nous dévoilaient, qui nous opposaient. Nous étions aussi pudiques l’un que l’autre. Mais nous avions confiance l’un dans l’autre. Et je compris que s’il me poussait en quelque sorte vers son père, vers ce grand-père introuvable, c’était pour rattraper et corriger ce qui n’avait pas eu lieu dans sa propre enfance, dans ses années d’éducation, comme s’il voulait me voir, faute d’être proche de lui, du moins en connivence avec son père, et, comme lui, passionné de tout, entouré d’écrivains, de journalistes, anticlérical ou athée sans doute, de gauche pour parler vite mais attentif à toutes les opinions, à tous les engagements, alors que lui, pendant ce temps, s’était calcifié dans ses idées fixes ou ses haines résumées à un interminable ressassement.
*
Paradoxalement, la grande leçon que je dois à mon père, que j’ai retenue de lui, à son corps ou à son esprit défendant, c’est de m’avoir dégoûté pour la vie des engagements militants, des certitudes politiques qui vous mobilisent dans l’attente impatiente des lendemains qui chantent.
Systématiquement, sa vie durant, mon père a fait fausse route, avec un aveuglement qui me laisse pantois. Il n’a rien compris à ce qui se jouait autour de lui : l’atroce réalité du nazisme, la déportation et l’holocauste des Juifs, l’occupation hitlérienne de la France qui ne fut rien d’autre qu’une exploitation du pays conquis et certainement pas une alliance entre le vainqueur et le vaincu en faveur d’une nouvelle Europe, le mouvement inéluctable de la décolonisation, etc.
Nombre de mes amis, eux aussi, se sont longtemps laissé aveugler par leurs espérances communistes, maoïstes et j’en passe, dont ils finirent par mesurer un peu tard les impasses et, pour les plus honnêtes d’entre eux, les crimes, mais leur militantisme, par bonheur pour eux, n’eut pas de conséquences fâcheuses. Ils restèrent irresponsables. Et Paris à des milliers de kilomètres de Moscou ou de Pékin. L’Histoire, le tragique de l’Histoire ne les avait pas rattrapés.
Jeune étudiant, je me suis approché avec une bienveillance plus curieuse que convaincue des soubresauts de Mai 68 et me suis glissé à la Sorbonne au cœur de plusieurs réunions aussi effervescentes que péremptoires. Mais non, rien à faire, je n’ai jamais pu voir sous les pavés la plage. Sans doute parce que j’avais compris, grâce à mon père ou contre mon père, cela revient au même, que la politique n’était pas une affaire de passion mais de prudence, de fanatisme mais de pragmatisme, et devait surtout se réduire à la recherche peu exaltante du moindre mal.
D’instinct, je me suis tenu à l’écart des tribuns qui vous font miroiter des mondes meilleurs alors qu’ils vous préparent des enfers assurés. J’ai refusé que la politique accapare la totalité de ma vie – et, surtout, de mes idéaux et de mes ferveurs. J’ai pris en haine toutes les formes de totalitarisme. Malheur aux politiciens qui vous transportent ! Je préfère rester à ma place. Dans une élection, j’ai tendance à choisir le candidat le plus ennuyeux, qui croit au progrès social, économique ou écologique sans doute, mais qui a, si j’ose dire, le progrès modeste. Celui qui renonce à vous enchanter, vous faire rêver et donc vous mentir.
Mon père, en bref, renonça très vite à faire de moi son double rêvé, officier de marine en quête d’héroïsme, d’honneur et de grands espaces.
Avec douceur, sans le braquer, je tâtonnai bientôt à la recherche de ce que j’aimerais faire plus tard. Et il me laissa tâtonner, tant j’ai aimé les chemins parallèles, les divagations et les curiosités inattendues. Tant je les aime encore…
En 2010, j’ai écrit un livre, Grand Hôtel Nelson, sur mon grand-père avec qui, répétait-il, je me serais bien entendu. Sa présence impalpable dans son appartement que je continue d’occuper avait fini par m’imprégner. Il fallait bien que je l’approche, une fois pour toutes. Mais précisément parce que je ne le connaissais pas, que je n’avais plus à ma disposition que des indices, des livres, des plaques photographiques, des bribes de collection et ses propres ouvrages bien sûr, ésotériques ou de vulgarisation scientifique, je n’ai pu que le réinventer. Je l’ai hissé en quelque sorte à la dignité ou à la simple qualité d’un personnage de fiction. Je n’avais d’autre choix. Cela m’a amusé. J’espérais du moins que cette fiction me permettrait de comprendre l’homme qu’il avait été et dont aucun témoin ne pouvait plus – et depuis longtemps ! – me parler. De le fréquenter puis de lui dire adieu.
*
Aujourd’hui, de tels détours par la fiction ne me sollicitent plus.
Seul m’émeut le silence qui rôde autour de mon grand-père et surtout de mon père.
Seul m’obsède le silence qu’il observait quand nous nous disputions en famille à propos de cette fichue assiette du chat, lui qui répugnait à parler de sa vie, de son enfance, de tout ce qui avait pu le blesser, lui le fils unique d’un couple déjà âgé à sa naissance.
Mais peut-on faire d’un silence le sujet réel d’un livre ?
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