L’assiette du chat

Frédéric Vitoux · Chapitre 6 sur 9

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L’assiette du chat

6. Le fil des souvenirs

6.

 

 

Le fil des souvenirs

 

Surgit en moi l’image d’une femme qui a compté dans ma jeunesse, même si ses apparitions quai d’Anjou étaient rares, tous les trois ou quatre ans, je pense. Et je m’étonne de ne pas avoir songé plus tôt à me la rappeler.

À la convoquer même auprès de l’assiette du chat.

C’est qu’elle avait connu mon père, quai d’Anjou, dans son enfance. Non pas comme une visiteuse occasionnelle, à la façon du cousin Jojo. Non, elle y avait vécu, elle y avait été élevée. Sa mère travaillait pour mes grands-parents, comme domestique. Elle et mon père avaient à peu près le même âge.

Elle se prénommait Odette.

J’ai mis du temps à connaître ou à retenir son nom de famille : Lévêque.

Pour nous, c’était Odette, rien d’autre.

Par la force des choses, elle avait donc côtoyé Fagonette. Sans doute même avait-elle été son amie, l’avait-elle caressée. Lui avait-elle versé du lait dans cette fameuse soucoupe – ou dans une autre.

Le lait, nous y sommes ! L’association s’imposait.

Ma mère m’expliqua un jour qu’Odette avait été comme une sœur de lait pour notre père. Mais qu’est-ce que cela voulait dire, une sœur de lait ? Mon père était fils unique. Il n’avait pas de sœur.

Ma mère m’expliqua que la propre mère d’Odette avait servi aussi de nourrice à mon père. Cela avait créé des liens entre Odette et lui.

Quels liens ?

Les deux enfants, pour s’être nourris au même sein, seraient-ils donc plus ou moins apparentés ?

Odette habitait désormais loin, très loin, en Amérique, au bout du monde.

Sœur de lait ou pas, je ressentais tout de même l’étroitesse des liens qui la rattachaient à nous, à notre famille, à mon père. Elle nous aimait avec tendresse. L’enfant que j’étais avait eu conscience de cela. Mes parents ne cachaient pas non plus le plaisir qu’ils éprouvaient à la retrouver.

Grande et mince, elle avait l’élégance de ces actrices américaines que j’ai admirées par la suite dans les screwball comedies des années 30 et 40, comme Carole Lombard, Miriam Hopkins, Claudette Colbert, Barbara Stanwyck, Rosalind Russell ou Katharine Hepburn.

Elle avait les traits fins, le front haut, le regard noir. Elle se déplaçait avec beaucoup d’assurance. Mais je crois qu’elle s’habillait sans aucune fantaisie. À l’abri de ses lunettes, elle me donnait à vrai dire moins l’impression d’une star hollywoodienne (mais je ne connaissais pas encore les stars hollywoodiennes ni, a fortiori, les actrices fétiches de Frank Capra, Ernst Lubitsch, Howard Hawks, Gregory La Cava ou Preston Sturges) que d’une institutrice sévère, avant qu’elle ne nous aperçoive et que son franc sourire n’égaie et ne rajeunisse son visage, au moment où elle me prenait dans ses bras.

Cette présence d’Odette débarquée soudain d’Amérique, en bref, demeurait aussi mystérieuse que son passé quai d’Anjou. À la fois rassurante, chaleureuse et fantomatique. Ses absences aussi étaient incompréhensibles. Mais là, peut-être que je m’abuse, que je réinvente mon enfance…

En vérité, je crois que je ne pensais pas à Odette le plus clair de mon temps. J’étais repris par la routine des travaux et des jeux, des disputes et des repas familiaux – cette forme d’indifférence de l’enfant, qui le préserve d’imaginer ce qui a cessé de lui appartenir, jusqu’à ce que l’annonce du retour d’Odette ne la ressuscitât soudain à mes yeux.

Nous aurions été bien avisés, lors de ses trop rares visites, de tirer l’affaire au clair et de lui demander une fois pour toutes, mon frère, ma sœur et moi, si la soucoupe, l’objet de nos disputes répétées, était bel et bien celle qui avait servi à nourrir l’animal.

Aucun d’entre nous n’y songea.

La preuve que cette soucoupe ne nous obsédait pas plus que ça, qu’elle n’était que le prétexte de nos disputes, dès qu’elle apparaissait le soir sur la table de la cuisine, quand se réveillaient nos vieilles querelles, les arguments de notre classique jeu de société où nous nous affrontions, comme au mistigri, quand il s’agit de refiler à l’autre la carte fatale qu’il ne faut absolument pas conserver dans sa donne. Mais, le repas fini, tout était oublié, tout retombait dans le sommeil ou l’oubli, jusqu’à la prochaine partie.

Non, on n’allait pas ennuyer Odette avec ça, elle qui nous rendait visite si rarement. Nous voulions profiter d’elle, au présent. Nous voulions l’écouter. Ou converser avec elle – et qu’importe s’il ne s’agissait que des banalités qu’un enfant échange avec un adulte, puisqu’elles tricotent de toute façon entre eux cette maille d’une unique et précieuse affection.

 

*

 

Je tire à moi ou je rappelle à moi le fil des souvenirs.

Dans le vocabulaire de l’alpinisme, ne parle-t-on pas d’une corde de rappel ? Avec son aide, progresser sain et sauf le long d’une paroi rocheuse ou au fond de sa mémoire, n’est-ce pas la même chose ?

Mes souvenirs s’enchaînent sans souci de la chronologie. Ce serait trop simple. Ou trop suspect. Je crois tenir une piste et celle-ci se dérobe. J’emprunte sans le vouloir des chemins de traverse. Mon fil s’entortille, fait des boucles ou revient sur lui-même.

À quelle logique répondent de telles figures ? Quels rapports entretient le cousin Jojo avec l’assiette du chat, ce premier bout du fil que j’ai commencé à extraire sous la surface de ma vie, de mon enfance, de ce lac aux eaux si troubles où je ne peux presque plus rien distinguer ? Lui avait-il jamais prêté la moindre attention ?

Odette, à la rigueur. Oui, là, le lien est plus fort. Il résiste. Avec cette histoire de lait dans la soucoupe et de sœur de lait qui doit l’observer. Un écho. Odette était présente, elle aussi, aux origines de l’affaire. Mais quelle affaire ? Si peu importante, j’insiste, que nous n’avions jamais songé à lui en parler.

Parfois, je me demande si ce qu’il y a de plus éclairant dans cet exercice mental ou cet exercice littéraire – et j’entends par là cet effort de la mémoire qui ne s’accomplit que dans le moment où l’on écrit, comme on siphonne le contenu d’un réservoir qui resterait autrement inaccessible – ne serait pas tant cette lave des souvenirs ainsi remontés à la conscience, que le fil lui-même et ce qu’il dessine au fur et à mesure qu’il se déroule.

 

*

 

Pourquoi, au départ, cette assiette du chat m’est-elle revenue à l’esprit ?

Je ne vois qu’une explication.

Le mardi 16 février 2021 est morte notre chatte Zelda, victime d’un cancer des glandes lymphatiques. Elle avait treize ans. Elle était jeune encore. Je voulais du moins le croire. C’est que les chats ne vieillissent pas. Ou si peu. Impeccables jusqu’à leur mort.

Les autres chats à avoir partagé notre vie avaient vécu bien plus longtemps.

Mouchette, la première chatte que j’ai approchée quand j’ai fait la connaissance de Nicole, en 1963, s’est éteinte, avec une élégance silencieuse (que l’on me pardonne cette redondance, existe-t-il des élégances tapageuses ?), dans sa vingt-troisième année. Je les revois toutes les deux, cette année-là, Nicole au fond de sa librairie de la rue Saint-Louis-en-l’Île et Mouchette, une aristocratique demoiselle au pelage tigré, occupée à se prélasser dans la vitrine, sous la chaleur verticale des projecteurs, au risque de marquer de l’empreinte de ses coussinets les fragiles couvertures blanches des Gallimard ou jaune canari des Grasset.

Et que dire de notre robuste Papageno, plus ou moins chartreux et trop intelligent pour être heureux, pensait Nicole, disparu, lui, à l’âge de vingt et un ans ?

Cette habitude des longues vies, la petite Zelda a voulu la rompre. Elle était plus tendre et craintive qu’inventive et intrépide. Peut-être suis-je injuste envers elle. Un éclair d’intelligence a tout de même illuminé son existence.

À l’âge de deux mois à peine, abandonnée dans la plaine qui s’étend entre Cogolin et Grimaud, le 31 décembre 2008, alors que le soir tombait et qu’une pluie fine commençait à brouiller les contours, elle eut l’initiative ou le flair inouï de s’échapper d’un fourré, de dévaler puis d’escalader le fossé qui longeait le chemin désert où nous nous promenions, Nicole et moi, et de se mettre avec la vaillance ou l’énergie du désespoir à nous suivre.

Nous n’eûmes d’autre choix que de la recueillir et de l’adopter après une brève enquête dans le voisinage. Non, personne n’avait perdu de chat, personne ne voulait adopter un chat, aucune mère chatte ne semblait en quête d’un rejeton égaré de sa dernière portée.

Longtemps, nous avons espéré que Zelda serait pour nous, elle aussi, une chatte au long cours, au sens où l’on parle d’une traversée au long cours, la traversée d’une vie, de la sienne et aussi de la nôtre. Elle nous accompagnerait jusqu’à l’approche de notre dernière escale, avant de tirer sa révérence et de nous laisser seuls franchir ensuite la ligne d’arrivée.

Hélas Zelda est morte beaucoup trop tôt.

En nous poursuivant avec une obstination déchirante, celle de la dernière chance, sur un chemin de terre qui commençait à se détremper, entre Cogolin et Grimaud, ce 31 décembre 2008, elle avait tout compris. Nous l’attendions comme elle nous espérait. Un éclair prodigieux d’intelligence de sa part. Elle pouvait désormais se reposer sur ses lauriers.

Mais voilà, après la mort de Zelda blottie ou mieux, recueillie dans les bras de Nicole pour la miséricordieuse et atroce piqûre létale délivrée par le vétérinaire à notre domicile (non, cet appartement, elle n’allait plus le quitter de sa vie, elle n’avait rien à craindre, c’est sa vie qui allait la quitter, quai d’Anjou), étions-nous disposés, le moment venu, à cohabiter avec un nouveau chat, si l’occasion ou l’urgence se présentait ? Nous aurions désormais toutes les chances ou les malchances de laisser derrière nous des chats orphelins, et non le contraire.

L’assiette du chat de mon enfance m’est alors revenue en mémoire : celle d’une époque de ma vie où je vivais sans chat auprès de moi, où je ne savais rien des chats, mais où, pour la première fois, un chat se glissa tout de même dans notre intimité, ou le fantôme d’un chat, l’idée incertaine d’un chat qui avait disparu depuis des décennies. Tout comme le chat du Cheshire qui s’était peu à peu effacé devant Alice jusqu’à ce qu’il ne restât plus de lui que son sourire qui flottait encore dans l’air, ne demeurait de la chatte Fagonette que l’assiette auprès de nous pour attester de sa présence lointaine.

Autrement dit, au moment d’aborder notre dernière escale, celle où nous serions contraints, après la mort de Zelda, de ne plus vivre en présence d’un chat au long cours, j’ai resongé aussi, sans mesurer encore le parallèle, à ce temps de mon enfance, dans ce même appartement, et à cet autre chat, le premier, ou à cette autre absence d’un chat qui avait vécu avant nous, là même où nous grandissions, et qui avait servi de prétexte à nos affrontements, ou plutôt à nos jeux – mais ce n’était pas en ce temps-là un regret ou une douce mélancolie parce que je ne savais pas ce dont j’étais privé.

 

*

 

Je croyais que mon père, lors de nos affrontements, ne se souvenait plus de Fagonette. Ou qu’il ne voulait plus en parler – ce qui est parfois la meilleure façon d’effacer ce qui vous embarrasse.

C’est Clarisse, par la suite, qui nous raconta que mon grand-père rentrait parfois tard, le soir, quai d’Anjou. Ses amis l’avaient retenu. Ou bien son travail. Ma grand-mère et son fils ne l’avaient pas attendu pour dîner. Il ne demandait rien. Il gagnait seul la cuisine et se faisait réchauffer son repas. Seule Fagonette était là, pour l’accueillir. Elle sautait sur la table. Elle avait alors tous les droits. Ma grand-mère n’était pas là pour le lui interdire et la chasser. Mon grand-père devait lui tendre quelques morceaux de jambon. Lui et Fagonette faisaient bloc. Et sans doute mon père regrettait-il alors d’avoir été recruté par ma grand-mère dans l’autre camp. Il en souffrait. Il associait Fagonette au côté de son père – ce côté dont il avait été exclu. Lui en tenait-il grief ? Fagonette, sa rivale ? Comme toujours il préférait se taire.

Peut-être ne tenait-il à conserver que des moments heureux de ce temps-là. Ou des moments où il se persuadait qu’il avait été heureux. Les beaux souvenirs sont le plus souvent des souvenirs ombragés dont le souffle du temps a balayé les nuages.

Mais les souvenirs que l’on a effacés peuvent ressurgir soudain. Même des souvenirs inessentiels ou surtout les souvenirs inessentiels qui n’ont rien à voir avec les réminiscences proustiennes, petites madeleines ou autres, qui entrouvrent la porte vers les douteux paradis de l’enfance. Aucune censure ne les a verrouillés.

Pour preuve, cette anecdote liée à Fagonette dont le héros, ou le déclencheur, fut notre chat Papageno à qui il arrivait de se faufiler depuis notre appartement jusqu’au premier étage, là où mes parents continuaient de vivre, dans les années 80. Il profitait d’une porte laissée ouverte au bas de l’escalier. Ma mère l’accueillait avec le sourire. Elle lui parlait. Mon père le tolérait, sans lui dire un mot. Ce qui était une incivilité. Entre voisins, un peu de courtoisie est requise. Papageno, grand seigneur, faisait mine de ne pas s’en formaliser. Pourtant, il aurait été enclin, lui, à engager la conversation.

Un jour, la porte de communication se referma derrière lui. Un courant d’air sans doute. Papageno se retrouva contraint de rester au premier, loin de sa litière. Victime d’un besoin pressant, il dut se soulager dans un coin de l’entrée, près de la porte de communication avec la chambre de mes parents.

Dès la découverte de l’accident, une flaque noirâtre qui avait assombri le parquet, Nicole entreprit de désinfecter les lattes puis de passer un peu de cire…

Mon père débarqua à ce moment-là.

Nicole lui expliqua ce qui s’était passé, alors que Papageno, pas trop fier de lui, avait jugé prudent de prendre la tangente, estimant que son indice de popularité auprès du maître des lieux risquait de ne pas grimper en flèche.

Il se trompait.

Mon père ne dit rien puis ébaucha une drôle de grimace, ou mieux un sourire qui semblait venir de loin.

— C’est là exactement, dit-il à Nicole, que Fagonette s’oubliait, de temps à autre, autrefois.

Comme si Papageno, trois quarts de siècle plus tard au bas mot, avait été aimanté vers le même coin de l’entrée, pour des raisons qui nous demeurent incompréhensibles !

Ma mère avait manifesté un peu trop d’assurance, dans mon enfance, quand elle nous affirmait que l’assiette du chat avait été lavée des milliers et des milliers de fois et qu’il ne subsistait aucune trace, aucune odeur de Fagonette qui lapait son lait dedans. Et l’odeur de son urine alors ? Elle avait bien persisté dans l’entrée en dépit des couches et des couches d’encaustique qui avaient servi à entretenir et à faire briller le parquet, pendant un temps encore plus long.

À moins qu’il n’ait régné là, dans le coin de cette pièce, une conjonction d’ondes propices ou néfastes qu’avait ressentie Papageno bien après Fagonette, adeptes tous les deux du feng shui chinois, cette discipline qui s’efforce de repérer, d’harmoniser ou de combattre l’énergie vitale d’un lieu…

Mon père n’en dit pas plus, ce jour-là. Sans doute ne se souvenait-il de rien d’autre. Juste cet éclat de mémoire réactivé par le comportement de Papageno. Mais ce ressurgissement de Fagonette me frappa tout de même comme une forme de connivence entre les deux chats, à trois quarts de siècle de distance, tous deux accordés à ces mêmes ondes que nous autres, pitoyables humains, demeurons incapables de capter.

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