L’assiette du chat
3. Un homme d'ordre
3.
Un homme d’ordre
Cette assiette du chat me renvoie donc à la façon dont mon père avait relégué son enfance à l’abri des regards, des interrogations et des curiosités de ses proches, de sa femme et de ses enfants d’abord. À la façon surtout dont il l’avait enfermée dans un placard ou, mieux, une oubliette, pour la reléguer à l’écart de lui-même, pour ne plus en parler – ou ne plus s’en souvenir. Ce que l’on dissimule aux autres, n’est-ce pas, la plupart du temps, la meilleure façon de se le cacher d’abord à soi-même ?
Vers la fin de sa vie, il se mit à écrire ses mémoires, le récit de son enfance et de son adolescence.
— Tu liras tout cela après ma mort, me disait-il.
Ou plutôt non, je me trompe, il en parla d’abord à Nicole. Il lui tendit même les premiers cahiers qu’il avait rédigés.
Il avait confiance en elle, en sa qualité de lectrice, en sa bienveillance et son affection. Elle était une professionnelle au jugement très sûr, estimait-il (et il n’avait pas tort). Il l’avait connue quand elle était encore libraire, rue Saint-Louis-en-l’Île, bien avant qu’elle ne travaille chez Hachette, bien avant notre mariage. Surtout, elle n’était pas directement liée à lui, par la filiation. Il lui était plus facile de se confier à elle, ou de lui confier son manuscrit, comme un patient remet d’abord au médecin son dossier médical.
Depuis des années, le soir, je le voyais penché sur son bureau. Bientôt il en fut au deuxième, au troisième, au dixième cahier de ses souvenirs… Et je me disais que peut-être, enfin, dans l’intimité, dans le silence protecteur de cette rédaction, il se livrerait à lui-même avant de se livrer aux autres, il entrebâillerait la porte des oubliettes où il avait cadenassé sa vie, il laisserait s’exprimer les chagrins ou les peurs qui avaient accompagné ses premières années. Et cela le réconcilierait avec lui-même, avec ce qu’il avait été. Le consolerait ou l’apaiserait.
Quelle déception quand j’ouvris pour la première fois, quelques mois après la mort de mon père, ses cahiers à spirale, le récit de son enfance et de son adolescence !
Non, il n’était décidément pas un écrivain, au sens où l’écrivain est celui qui met son cœur à nu. Ce qui l’avait bloqué quand il s’était mis en tête, sa vie durant, d’écrire des romans que les éditeurs (à de rares exceptions près) refusèrent les uns après les autres, avait continué à le paralyser dans ses mémoires, alors qu’il ne risquait plus rien, que nul n’aurait pu l’accuser d’impudeur ou d’ingratitude.
Ses premières années, il les avait racontées de façon impersonnelle, sans l’ombre d’une émotion : son père bibliophile, médecin, entouré d’amis, et sa mère qui veillait sur lui…
Tout cela restait factuel. Autrement dit, fastidieux.
Les lambeaux de souvenirs de nos enfances ne sont jamais factuels. Ils restent colorés de peurs, de joies et de regrets. Ce qui a été sauvé de l’oubli nous parvient dans la plus grande confusion. Il faut accepter ses peurs, ses joies – et cette confusion. Alors peut naître l’émotion… Mais, chez lui, au contraire, à force de les mettre à l’alignement, si je puis dire, et de les censurer, ses lambeaux de souvenirs recousus chronologiquement se trouvaient dépourvus de la moindre palpitation.
Et moi qui avais tant espéré que son livre de mémoires fût enfin le premier livre digne de lui, de l’homme de haute culture qu’il était, au style précis et ferme ! Hélas ! mon père resta jusqu’à sa mort un homme souffrant, un homme que rien ne put consoler ou apaiser, un homme cadenassé. Et j’eus de la peine en le lisant. Des regrets pour lui, surtout.
Un livre nous délivre. Mon père ne sut pas se délivrer de ce qui avait marqué et à jamais assombri sa vie. On aimerait tant que ses parents aient eu une vie heureuse, ou du moins que la fin de leur vie ait été la plus douce et la plus réconciliée possible !
Ce qu’il avait, devant nous, quand nous étions enfants, relégué aux oubliettes, il semblait l’avoir écarté dans ses mémoires. Ou plutôt il ne voulait toujours pas en parler. L’objectivité ou la neutralité de son témoignage trahissaient la faillite de son entreprise.
Il se voulait ordonné. Les souvenirs ne le sont jamais.
Est-ce là le propre des conservateurs ou, plutôt, des hommes d’ordre ? Chercher aussi à ordonner ce qui ne peut l’être ? Ce qui explique sans doute pourquoi jamais un écrivain digne de ce nom, serait-il le plus passéiste, le plus réactionnaire, le plus infatigable explorateur des soi-disant paradis perdus de l’enfance ou de la jeunesse, ne saurait être stricto sensu un homme d’ordre – un homme incapable de s’aventurer dans la pénombre des âmes ou le grand désordre de sa conscience.
Mon père n’ordonnait dans ses pages que des souvenirs prévisibles. Aucune émotion ni aucune douleur ne parvenaient à leur donner de l’élan. Aux choses vues, singulières, intimes, il préférait les choses mortes. L’objectivité des choses mortes, mettons !
La chatte Fagonette de son enfance, en particulier, n’avait pas trouvé sa place dans ses cahiers à spirale parce que les chats n’ont rien à voir avec l’ordre mais tout avec la vie, cette vie qui échappe à la nôtre…
*
Telle est la raison pour laquelle, sa vie durant, mon père a toujours redouté les animaux domestiques, surtout les chats – et même les nôtres qui, à l’étage au-dessus du sien, où nous habitions, Nicole et moi, venaient parfois, à la faveur d’une porte laissée entrouverte, débouler chez lui comme s’ils se croyaient chez eux.
Il sursautait à leur vue. Il était mal à l’aise. Il les surveillait du coin de l’œil.
Je voyais bien qu’il était inquiet.
Nicole, un jour, lui demanda la raison de ce malaise pour ne pas dire de ce rejet.
Il lui répondit que ce rejet qui, du reste, n’était pas violent, colérique, caractériel, accompagné de menaces à leur égard, venait de ce que les chats étaient imprévisibles et donc sources de déséquilibre au sein de son appartement… ou de son intérieur (et je ne sais au juste quel sens prioritaire donner ici à ce mot).
Malgré tout, il fut bien forcé de tolérer les chats qui accompagnèrent notre vie et qui descendaient souvent, les malheureux, lui rendre visite, animés des meilleures intentions.
Devrais-je me risquer à parler de peur, chez lui – la peur que l’on éprouve à l’égard de ce qui est vivant, de ce qui vous échappe, ce qui ne se prévoit ni ne se classe et que l’on n’ose de ce fait regarder ?
Il avait compris ou pressenti qu’il y avait eu du désordre dans son enfance, des affrontements entre ses parents pour des raisons qu’il ne connaissait pas ou qu’il répugnait à imaginer. De toute façon, il ne se permettait jamais d’en parler.
Tout comme de Fagonette l’insaisissable.
Il se taisait. Il tentait de les oublier.
L’assiette du chat faisait sans doute partie du lot. Un détail minuscule qu’il était préférable, de toute façon, d’oublier.
*
Il en fut de même à propos de Clarisse. Il ne l’oublia pas, c’était impossible, mais il l’écarta de sa vie, de ses mémoires. Elle était source de trop de malaises et d’incertitudes. Pourtant, elle avait marqué à jamais sa vie et d’abord son enfance, tout comme elle a marqué par la suite la mienne, comme elle a illuminé même la première partie de ma vie.
Née en 1889, l’année de la tour Eiffel, aimait-elle à rappeler, élève au collège Sophie-Germain, elle y était tombée amoureuse de ma grand-mère encore célibataire, dont elle fut l’élève en français et en anglais.
Par son aura d’enseignante, son autorité, son intelligence et sa séduction, Henriette Rouyer avait su inspirer à ses élèves de nombreuses passions ou des « flammes », comme on les appelait alors.
Avec Clarisse, cette flamme prit des allures d’incendie.
« Je ne sais pas aimer, je sais adorer », me confia-t-elle, au soir de sa vie. Et l’adoration qu’elle voua à ma grand-mère entraîna, de sa part, une forme d’imitation de sa vie, comme les saints tendent à une forme d’imitation du Christ.
Elle entreprit les mêmes études supérieures qu’elle, parvint à se faire nommer, auprès d’elle, professeur d’anglais à Sophie-Germain. Elle voulut en somme lier sa vie à la sienne, épouser tout de sa vie.
Partagèrent-elles une forme d’amour saphique ? Je l’ignore. Peut-être. J’en doute un peu. Tout devait s’embraser pour Clarisse dans la pure idéalisation de l’être aimé.
Quand ma grand-mère épousa, en 1906, un homme de quarante-cinq ans, de onze ans son aîné, qui venait de finir ses études de médecine (il avait été contraint de travailler auparavant comme journaliste scientifique pour subvenir à l’éducation de neveux orphelins) et qu’elle devint, pour l’état civil, Mme Georges Vitoux, ce fut un choc effroyable pour Clarisse. Mais tout ce qu’accomplissait la femme qu’elle aimait ne pouvait être qu’irréprochable. Ou mieux, ne pouvait être qu’adorable ou digne d’être adoré. Elle accepta donc ce mariage.
Le couple loua un appartement quai d’Anjou, dans l’île Saint-Louis. Clarisse s’installa aussitôt dans un modeste logement, rue Saint-Paul, rive droite, de l’autre côté de la Seine.
Deux ans plus tard naquit mon père. Cet enfant, Clarisse l’aima comme s’il était le sien. Et ma grand-mère, très vite, laissa Clarisse prendre sa place dans son intimité domestique, s’occuper de l’enfant, le chérir, le protéger, le sortir et contribuer à son éducation.
La mort soudaine de ma grand-mère, le 30 janvier 1933 (mon père avait alors vingt-quatre ans), bouleversa une nouvelle fois sa vie.
Sa passion immodérée pour elle se transmua en une ferveur religieuse non moins absolue.
Comme une pécheresse qui devient une sainte ?
« Avant d’aimer Dieu, j’ai aimé ses créatures », me disait-elle.
Je ne pense pas qu’elle désignait ainsi les femmes de mauvaise vie mais les créatures de Dieu, tout simplement, les êtres humains en général, ma grand-mère d’abord, qui s’étaient jusqu’alors interposés entre elle et Lui.
Pour autant, son retour vers le catholicisme de son enfance ne fut pas celui d’une femme qui choisit d’enfermer son chagrin ou ses remords au fond d’un couvent pour mener une vie de contrition, de consolation et de prières.
Non, Clarisse continua d’enseigner au collège Sophie-Germain. Elle veilla plus que jamais sur mon père, telle une mère de substitution. Par la suite, elle fut pour mon frère, ma sœur et moi semblable à une grand-mère ou une tante (devant nos amis et nos proches, on parlait d’elle comme de « tante Clarisse » ; comment justifier, sinon, sa proximité auprès de nous tous ?) – et bien plus qu’une tante en vérité, une présence, une mémoire, un point fixe ou mieux, un point d’ancrage et d’amour qui ne pouvait se réduire à un nom, un lien de parenté, et sur lequel nous avons toujours pu nous appuyer, nous le savions…
Et trop souvent même, nous en abusions.
Clarisse ne savait pas dire non.
Aucune plainte, jamais, n’émana d’elle, même si elle fut victime, dans les dernières décennies de sa vie, d’une maladie sans remède, une forme d’effritement des os de la colonne vertébrale, la maladie de Paget, qui la contraignit à porter un corset de fer. Mais l’aveu de ses douleurs aurait pu nous perturber. Elle souriait, elle minimisait son état, elle offrait tout cela à Dieu…
*
Je dois en revenir aux silences de mon père.
Il accepta Clarisse auprès de lui dès qu’il fut en âge d’ouvrir les yeux.
Les très jeunes enfants acceptent tout, n’est-ce pas ? Ils n’ont pas le choix. Ce qu’ils vivent, ce qu’ils éprouvent, c’est la norme puisqu’ils le vivent et qu’ils sont au centre du monde, autour duquel gravitent des satellites. Pour eux, l’esprit critique viendra plus tard, à l’école, dès qu’ils se trouveront au contact d’autres enfants… Mais je ne sais toujours pas quel regard mon père jeta sur Clarisse, quand il eut l’âge des premières réflexions ou des premières comparaisons.
Il accepta Clarisse, sa vie durant, auprès de sa mère, puis, par la suite, auprès de sa femme et de ses enfants avec la même forme d’indifférence apparente.
Il ne pouvait pas ne pas sentir l’amour qu’elle nous portait, les services qu’elle nous rendait, quand elle nous faisait travailler plusieurs soirs par semaine, quand elle nous sortait le jeudi ou le dimanche, quand elle nous rejoignait dans notre maison de Provence, au mois d’août… Il avait pris conscience aussi du dévouement de Clarisse pour notre famille, alors qu’il était en captivité.
Mais lui, l’aima-t-il ?
Je n’ai pas le souvenir d’un seul élan d’affection ou de reconnaissance qui le poussa un jour vers elle. Il en était sans doute incapable.
Comment, a fortiori, aurait-il pu avouer les sentiments confus qui l’animaient à son égard : la tendresse, la reconnaissance, sans doute, mais aussi une forme de ressentiment ?
Osa-t-il lui dire une fois, une seule fois, animé par la colère ou des années de rancœur inexprimée et confuse, que, par son amour pour sa mère, elle avait sans doute contribué à disloquer le couple que formaient ses parents, cette mésentente qui fut sans doute le plus grand chagrin de son enfance, qu’il la tenait donc pour responsable de son éducation asphyxiante, à l’écart de son père qu’il avait si mal connu ?
Mais cela, le pensa-t-il vraiment ?
L’absence totale de Clarisse, dans le récit de son enfance, c’était bien la seule façon, pour mon père, d’exprimer sa prise de distance avec elle – ou son rejet. Il ne pouvait aller plus loin, tant l’amour de Clarisse, dès sa naissance, l’avait inondé et, par voie de conséquence, paralysé.
Comment oser en vouloir à quelqu’un qui vous a tant protégé, tant accompagné, tant enseigné, tant pardonné, tant choyé ? Il ne se serait jamais permis de l’affronter, de la blesser.
L’amour désarme ceux qui en sont la cible et les empêche de riposter.
*
Mais je dois insister. Que risquait-il, bon sang, à évoquer ce rejet, dans les souvenirs de sa jeunesse ? Il n’allait blesser personne, cette fois. Clarisse n’était plus de ce monde. Ses souvenirs seraient lus après sa propre mort. C’était son souhait. Nul ne l’accuserait d’impudeur.
En vérité, de tels aveux, de tels souvenirs puisés au fond de lui-même l’auraient malmené, l’auraient contraint à affronter enfin cette forme de désordre affectif dont il fut victime dans son enfance, dont il ne voulut jamais parler ni entendre parler, dont il refusa d’abord de prendre conscience.
Clarisse disparut donc du tableau. Il l’effaça. Il n’écrivit même pas son nom. Et pas un mot non plus sur cette distance courtoise et impitoyable que ses parents observèrent, peu de temps après leur mariage ou peu de temps après sa naissance, l’un envers l’autre.
Il aurait pu s’interroger à tout le moins, avec le recul, sur les raisons d’un tel divorce de proximité, si j’ose cet oxymore. C’était là le nœud de son enfance. Son sujet principal. Les joies, les souffrances, les énigmes de son enfance. Et Clarisse qui était au cœur de cette galaxie ! Mais décidément non, il demeura incapable de briser cette armature de silence qui le maintenait debout, la cuirasse d’un homme d’ordre.
Son seul mouvement d’humeur contre ses parents, il le manifesta après leurs morts, quand il fut devenu orphelin. À ce moment-là, enfin, il s’opposa à eux. Comme une forme de vengeance posthume. Mais en prit-il conscience ? Mesura-t-il que ce qu’il allait devenir, il le leur devait, par défaut ?
Mes grands-parents étaient athées ; mon père se convertit au catholicisme et se fit baptiser peu avant son mariage.
Ils étaient, pour parler vite, de gauche, ils militèrent en faveur de Dreyfus ; mon père, lui, afficha ses positions conservatrices ou nationalistes, homme de droite pour tout dire.
Ma grand-mère avait passionnément aimé l’Angleterre que mon père prit aussitôt en horreur ; il se mit à chérir l’Allemagne romantique qu’il avait découverte, un été, en 1928, à Heidelberg, où, pour la première fois, il put s’affranchir de la tutelle maternelle et, au contact d’autres étudiants venus aussi d’Italie ou d’Espagne, découvrir l’amitié et l’amour.
Mon grand-père qu’exaltaient les découvertes scientifiques, voire les mirages de son temps, fut l’un des premiers à rédiger des livres ou des brochures sur les rayons X, le cinématographe, l’automobile, le spiritisme, le magnétisme, en bref toutes les nouveautés ou tous les désordres de son temps, au tournant du e e XIX et du XXsiècle… et mon père, un homme d’ordre, se tourna vers le passé comme vers son unique refuge.
Sa phrase si souvent répétée, je ne l’oublierai jamais, tant j’y entends aujourd’hui les regrets, les remords ou les souffrances qui l’habitaient.
— Comme tu te serais bien entendu avec ton grand-père !
Mon père n’irait jamais plus loin.
Il n’allait pas se plaindre. Ce n’était pas son genre.
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