L’autre Vue
Ii.voyous de Velours
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
II.
VOYOUS DE VELOURS
Mon âme est maternelle ainsi qu’une patrie
Et je préfère au lys un pleur de sacripant.
SAINT-POL ROUX
Je ne fus jamais plus amoureux de la vie qu’à présent ; jamais je ne me suis projeté hors de moi avec cette sympathie. Est-ce ma propre maturité qui prête ce charme et cette saveur de fruit mûr à mes décors et à mes personnages préférés, qui me les parfume à cette ambroisie ? Souvent je me dulcifie à en pleurer. Le monde m’est trop sublime.
Ah ! Ceux d’ici ! Les pauvrets ! Depuis combien d’années je les scrute. Il me tarde de frayer avec eux. Je sais, je jure qu’il n’existe en nul autre pays gaillards de ce galbe, de ce geste et de cette vêture ! Peut-être dans vingt ans n’en germera-t-il plus de pareils, même chez nous, même en ce terreau gavé d’engrais ? Les étalages de leurs boutiques à frusques, où piloux et dimittes se lit sur l’enseigne, fourniront-ils encore l’habillement à clientèle aussi topique ? Les miséreux de l’avenir seront-ils voués au velours comme aujourd’hui ? En outre, parleront-ils le même langage, se tailleront-ils la même dégaine, les ruffians de demain ? Les mots prendront-ils dans leur gorge et leur bouche un marinage si épicé ? S’amuseront-ils aux mêmes jeux, aux identiques turlupinades ? Peut-être la physionomie des aborigènes se transformera-t-elle comme celle de leurs masures.
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Les races disparaissent ou du moins elles se renouvellent et subissent de fatals métissages…
Pensée à la fois mélancolique et consolante, car il m’est doux d’être venu en ce moment et non en un autre, ici plutôt qu’ailleurs, et de les avoir analysés à loisir, ces polissons décoratifs et capiteux.
À en croire les tableaux italiens, les statues de Florence et de la Grèce, tels mendiants ou pouilleux de Velasquez ou de Murillo, il y en eut de très plastiques à d’autres époques et sous d’autres cieux. Hélas, nous n’eûmes presque jamais ici que des peintres de laideurs et de grotesques. À part quelques jeunes bergers de Jordaens ou certains faurillons ou aide-bourreaux de Rubens, les tableaux anciens ne présentent que magots et cagots. Van Dyck dédaigna nos adolescents pour les juveigneurs de l’Angleterre. Il n’en va pas mieux aujourd’hui. Les jolis types d’ici se faneront-ils donc toujours sans avoir rencontré des pinceaux appréciateurs et fervents ? En attendant, moi qui aurais tant voulu les peindre, je leur sais gré, à mes jeunes voyous, de me béatifier à ce point, de m’imprégner et de me suggestionner si intensément. Ils auront fait partie de ma substance, ces drôles dégingandés, onctueux et âcres, balsamiques et rêches, qui s’épanouissent en ce moment sur notre pavé. Je me les assimile, je les consomme, je les hume esthétiquement. À tour de rôle, ils se surpassent, ils trouvent leur expression, leur signification suprême. Aucun d’eux n’eut son pareil dans le passé et ne l’aura dans l’avenir, et cela malgré leur ressemblance et leur air de famille. Savourons cette crispante contemporanéité ; dégustons l’heure présente avec les meilleurs de ceux qui la peuplent ; avec ceux qui étoffent et qui pathétisent ce moment. Je veux m’en repaître les regards, m’en saturer la fantaisie… Et c’est mon patriotisme à moi, cela ; et nul plus que moi n’est attaché à un terreau qui produit de telles pousses humaines ; j’en suis par toutes mes attaches, par tous les sens, par tous les pores, par le jeu de mes papilles et de mes
– 26 – moindres muqueuses, par mes sécrétions les plus intimes…
« J’avoue, dirait Bergmans – il me semble l’entendre d’ici – que cette façon de chérir son terroir et son peuple dépasse toute mesure. Et cependant je me flatte d’être bon patriote. Je me réjouis au chiffre des naissances et des mariages en pays belge, je ne m’intéresse pas moins à celui de nos importations et de nos exportations commerciales, à la hausse de nos fonds publics, au développement et à l’expansion de notre industrie ; je me sens, pour ainsi dire, chatouillé par les honneurs que les produits belges remportent dans les expositions universelles ; c’est avec un certain orgueil que je vois défiler nos soldats poudreux et basanés au retour des grandes manœuvres ou même nos orphéonistes revenant, chargés de lauriers et de médailles, d’un festival à l’étranger ; je me redresse et mon cœur bat aux accents de la Brabançonne, les trois couleurs du drapeau national flattent agréablement mes yeux. Malgré mes sentiments démocratiques, je porte un intérêt filial à notre souverain. À la Chambre des Représentants, la dynastie ne compte pas de partisan plus chaleureux que moi. Mais quant à me préoccuper de la figure de mes compatriotes, surtout de la physionomie des gens de condition infime, du rebut de nos populations, l’idée de les dévisager de si près, de les jauger avec cette persistance ne m’était pas encore venue. Ne voilà-t-il pas de beaux sujets d’extase et de méditation que ces pendards ! Surtout qu’il y en a des milliers ! Et Laurent les trouve aussi précieux que le sel de la terre. Et c’est pour l’amour de ces espèces et de ces épices-là qu’il chérit sa copieuse patrie ! Certes, ces va-nu-pieds seraient étonnés les tout premiers du culte que leur porte mon exalté parent. Ils seraient même gênés de se voir reluqués ainsi et se formaliseraient de tant de prédilection ! »
Tu crois, cousin ?
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Beaucoup n’ont qu’un temps, une saison de beauté. Ils passent comme une fleur, un insecte rare. Précoces, ils mûrissent trop vite. Rien de plus intensif que l’atmosphère de leur milieu. Aussi se fanent-ils prématurément. Leur vie n’est qu’une aube, qu’une adolescence. Heureusement, ils sont aussi prolifiques qu’éphémères et leur progéniture leur ressemble bientôt pour mes suprêmes délices.
L’âge auquel je les préfère ? Aux approches de la conscription et parfois, plus tôt encore, dès l’époque où l’apprentissage d’un métier et les premières escapades commencent à leur donner du roux, à l’heure du déniaisage, du duvet à la lèvre et du poil follet au menton ; au moment de cette puberté si irritante chez les gamins élevés à la grâce de Dieu, puis entrepris par des initiateurs sans vergogne ; à la minute climatérique où la mue rogue et dyscole, fanfaronne de vice et de cynisme, prodigue aussi de câlines gaucheries et de naïves détentes ; à la saison où ils jettent leurs gourmes en s’abandonnant en toute licence à leurs postulations de moineaux francs, pillards, batailleurs et voluptueux.
L’accoutrement de mes voyous subit des caprices et des modes tout comme celui des mondains ; fluctuations lentes et moins radicales qu’en haut de l’échelle, mais caractéristiques.
S’ils ne vont pieds nus – et combien ces pauvres paturons 4,
calleux et poudreux, émergent pathétiquement des penaillons 5
et des franges de leur « folzar 6 » – ils chaussent des sabots blancs ou jaunes, très pâles ou orangés comme les fromages de la Hollande. On en trouve à la pointe relevée comme un crochet de patin frison ou une proue de gondole, peints de diverses couleurs, ciselés et taillés, même dorés, historiés de figures et
4 Familier : pied, jambe. (Note du correcteur – ELG.)
5 Haillon, loque. (Note du correcteur – ELG.)
6 Sic. (Note du correcteur – ELG.)
– 28 – d’attributs, le tout d’une fantaisie délicieusement barbare.
Parfois mes favoris connaissent des saisons de luxe durant lesquelles ils porteront des chaussures de cuir. On n’en voit que la pointe à cause de la guêtre ou du pied d’éléphant formé par le bas de la « culbute » (que l’argot a de noms suggestifs pour le vêtement bifurqué !) dont il importé que le haut bride les fesses et les cuisses. D’autres jours, ils traîneront des savates et des espadrilles qu’ils s’amusent à quitter et à reprendre ; ils laceront des bottines jaunes sur leurs chaussettes lie de vin ou feront sonner de lourdes bottes à gros clous – un luxe que ces clous !
Généralement ils vont habillés de ce velours côtelé appelé piloux qui – sans préjudice des autres tons : mastic, réséda ou vert bouteille – parcourt toute la gamme des bruns, depuis le jaune d’or ou le roux flamboyant jusqu’au havane ou au chocolat. S’ils ne parviennent à se fendre de tout le complet de velours, leurs jambes au moins sont culottées de cette ragoûtante étoffe aussi caressante à l’œil que douillette au toucher, de ces velours tirant sur le pelage des félins, tièdes comme une fourrure, électrisés, dirait-on, par les réactions de la marche, les manœuvres, les jeux et les rixes de leurs propriétaires. Avec le temps ces velours se bonifient comme le vin et les cigares. Au relief des coudes, des fesses et des genoux, l’étoffe se met à luire, puis à se râper, jusqu’à ce qu’enfin sous les guenilles rapiécées à outrance, la chair montre sa couleur de pain bis ou de poisson fumé. Le plus souvent sans veste, sans bourgeron, sans vareuse de gros bleu marine, ils endossent des jerseys bleus aussi, mais parfois de différentes couleurs, zébrés à la façon des maillots de canotiers ou d’acrobates. Ces tricots échancrés dégagent la rude et ferme encolure comme chez les matelots. Combien mes lurons portent beau et se moulent avantageusement dans ces gaines élastiques ! S’ils s’appliquent une chemise, ils la choisissent de flanelle et de couleur. Ils ne se prêteront que rarement au supplice du carcan empesé et ils se passent presque autant de cravate, à moins que leur limace
– 29 – assez décolletée n’ait un collet rabattu sous lequel ils glissent une voyante lavallière, une écharpe nouée à la marine ou une cordelière à glands multicolores.
Jamais de paletot, ou bien ils n’ont que cela sur le corps. Mais l’hiver tous s’emmitouflent la gorge et la nuque jusqu’au nez dans un de ces larges cache-misère dont ils rejettent les deux bouts sur le dos ; tandis que les jambes grelottent sous des chausses presque réduites en charpie.
De l’habillement du voyou c’est la casquette qui change le plus souvent de mode. Une saison, ils la demandaient à visière jaune comme le bec des merles, ce qui accentua le caractère effronté et gouailleur de tant de physionomies. Puis ils voulurent la casquette de laine verte ou écossaise des joueurs au cricket, ou la toque du jockey, tirée sur les oreilles. Mais un modèle persiste, le plus coquet d’ailleurs, et ils y reviennent d’instinct, pour peu qu’ils s’avisent d’en adopter un autre : c’est la casquette marine, à large visière plate et le plus souvent vernie, dite « klipson ». Il sied que cette coiffure soit renversée dans le cou et posée sur l’oreille, la visière crânement relevée vers le ciel, un peu parallèle donc au fréquent retroussis de leur nez, à leurs narines quêteuses. C’est le genre. Fréquemment, nos farauds portent le feutre mou à larges bords retroussés ou rabattus, coiffure prêtant à la fantaisie et à la désinvolture et que les renfoncements et les coups de poing assortissent et pétrissent à l’humeur du compagnon qui s’en affuble.
Dans ses Confessions d’un fumeur d’opium, Thomas de Quincey préconise une expérience qui consiste, le samedi soir, lorsque les ouvriers ont touché leur paie, à se mêler à leur multitude, à prendre un bain de foule et à s’égarer dans ces problèmes de rues sans issues, dans ces pouilleries où la gent turbinante s’entasse, parquée et refoulée, ainsi que dans les antiques ghettos et léproseries. Là, il s’agit de pénétrer à leur
– 30 – suite au sein des tavernes et des musicos où tous ces peinards se rassemblent pour dépenser leur salaire et se donner un peu de bon temps. Ce coude à coude est fort agréable et même réconfortant, et cette descente dans les enfers sociaux recommandée par Quincey partant éminemment d’un excellent naturel. Mais dans ces rapprochements des distances il se bornait à donner de platoniques conseils aux familles indigentes embarrassées par une baisse de salaire, un chômage inopiné ou l’enchérissement de l’une ou l’autre denrée indispensable à leur nutrition. Moi, j’ai trouvé mieux que ça, soit dit sans me vanter.
Par les après-midi de froidure, nos musées servent d’asiles et de chauffoirs à des traînées de claque-dents et de court-vêtus. N’y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette hospitalité que les sanctuaires de l’art accordent à ces misérables ? En se sentant imprégnés de la chaleur égale et frôleuse qui règne dans ce lieu, sous les bouffées caressantes que les bouches des calorifères leur soufflent à travers les haillons et qu’ils sentent monter le long de leurs jambes comme l’ascension chatouilleuse de leurs parasites, mes pauvrets ne subiraient-ils peu à peu l’enchantement et le prestige de ces siècles de chefs-d’œuvre ?
Je me faisais cette réflexion l’autre jour au musée d’art moderne où j’errai à la remorque d’une bande d’apprentis. Leur aîné les pilotait de salle en salle, en leur laissant à peine le temps d’accorder un regard aux compositions historiques, pour les mener directement devant des nudités qu’ils fouillaient de leurs yeux aiguisés, en s’esclaffant. Parfois ils rigolaient tellement que, se poussant l’un l’autre, ils allaient s’affaler sur le glorieux velours rouge des divans auquel ils infligeaient le contact outrageant du velours rogneux de leurs fonds de culottes. Les huissiers qui les surveillaient d’un air rogue et dont leur irruption bruyante avait troublé la sieste, leur enjoignaient continuellement, sous peine d’expulsion, de mettre une sourdine à leurs éclats de voix et de refréner leur gesticulation. La menace semblait produire son effet ; ils décanillaient à la file,
– 31 – tête baissée et tout penauds, mais pour courir s’affrioler et se trémousser de plus belle dans la salle voisine.
Cependant, arrivés tout au bout de l’enfilade, dans un dernier salon après lequel il faut retourner sur ses pas, l’exubérance de mes garnements tomba tout à coup, à la vue de la splendide perspective qu’un intelligent architecte a ménagée à travers de larges verrières sur les bas-fonds du vieux Bruxelles. C’était leur ville, leur quartier, cela ! Ces briques et ces cheminées leur parlaient autrement que la toile peinte. Le nez collé à la vitre qu’ils embuaient de leur haleine alliacée et qu’ils frottaient ensuite du revers de leur manche trouée au coude, la turbulente ribambelle s’éternisa, fascinée par cet à-vol-d’oiseau de bicoques à toits rouges dans l’enchevêtrement et la débandade desquelles ils essayaient de s’orienter et de démêler approximativement la lucarne du galetas paternel. Quelque miséreux qu’ils me semblassent, au moins tous ces pierrots-là se savaient quelques tuiles de la cité excentrique sous lesquelles ils pourraient se blottir la nuit prochaine.
Tel ne devait pas être le cas d’un autre petit pauvre auquel je n’avais pas pris garde jusque-là, requis tout le temps par les espiègleries des premiers. Comparés à celui-ci ces gueusillons montraient la mine florissante et l’habillement des enfants de bourgeois. S’il se tenait à l’écart de leur bande, c’était sans doute à cause de son dénuement plus manifeste et plus criard. S’il ne s’arrêta point comme eux devant le panorama de la ville, c’était assurément parce qu’aucun gîte ne lui était ménagé dans ce fouillis de pénates. Il pouvait avoir de quinze à seize ans, l’âge des autres polissons ; mais, de taille chétive, la misère contrariait sa croissance, et leur teint hâlé et blafard paraissait rosé à côté de la pâleur livide du sien. Dès que je l’eus aperçu, les autres cessèrent de m’intéresser. Les abandonnant à leur extase, je m’engageai à la suite du gamin solitaire dans les salles qu’il lui restait à visiter. Malgré la faim qui lui tiraillait le ventre, le pauvret s’arrêtait devant maint joli tableau et le considérait
– 32 – avec une curiosité naïve que je n’avais pas vue aux apprentis tapageurs. Je m’étais rapproché de lui au point de le frôler et je réglai mes mouvements sur les siens, ne bougeant que lorsque lui-même avançait d’un pas. Surprit-il mon manège et chercha-t-il à m’éviter, gêné par un voisinage trop humiliant pour ses haillons ? À un moment, il traversa la salle et se mit à parcourir les tableaux de la rampe opposée à celle que nous avions longée jusque-là. Je le rejoignis de façon si ostensible, qu’il tourna son blême visage de mon côté et me regarda d’un air ombrageux, appréhendant peut-être en moi un traqueur de vagabonds, un de ces tristes veneurs qui galopent les batteurs de pavés pour les entasser dans les pourrissoirs des dépôts. Mais mon regard lubrifié par la sympathie, un sourire où je mis le plus de persuasion et de caresse possible le rassurèrent en partie sans encore l’édifier toutefois sur la nature de l’intérêt que je lui portais, et peut-être ne fut-il pas loin, le pauvre enfant exsangue et décharné, de méconnaître ma sollicitude, car une rougeur teignit furtivement ses pommettes. Comme je redoublai de muette, mais en quelque sorte magnétique conjuration, à la longue il se décida à son tour à m’interroger du regard.
La faim, hélas, aurait eu raison de ses répugnances, celles-ci eussent-elles même été légitimes.
– Veux-tu sortir avec moi, petit ? lui chuchotai-je. Et comme il s’effarouchait de nouveau, je le pris par le bras et l’entraînai au dehors, suivi, je n’en doute pas, par les regards scandalisés des respectables huissiers. Arrivé dans la rue, je conduisis le pauvret qui se laissait mener, docile comme un chien, jusqu’à la taverne la plus proche où, au dégoût à peine déguisé du garçon et de la caissière, je lui fis servir de l’ale et plusieurs sandwiches. Il dévora cette pitance et vida sa pinte sans prononcer une parole, avec une voracité dont la vue me faisait presque autant de mal que de bien, car elle ne me révélait que trop à quel jeûne avait été condamné ce pauvre être. Après avoir réglé, je sortis non sans le faire passer devant moi ; puis
– 33 – sur le seuil, je lui tendis la main et, tandis qu’il la serrait après un peu d’hésitation, je lui coulai entre les doigts une pièce de cent sous, tout ce qui me restait. Non, il n’y a rien de plus béatifiant, je vous le jure, que la surprise de mon bonhomme, son ineffable confusion à ce moment. Aussi me suis-je bien promis de renouveler l’expérience. Mais si vous étiez tentés de m’imiter, hâtez-vous de vous dérober aux remerciements du cher petiot. Restez plutôt sous l’impression de cette gratitude qui n’a pu s’exhaler, tant il suffoquait d’émotion. Les mots ou les gestes qu’il croirait devoir ajouter à son trouble pour exprimer sa reconnaissance compromettraient le délice que vous aura procuré l’ébranlement nerveux communiqué à toute sa personne par vos largesses. Ce n’est qu’un spasme de la durée d’un éclair, une grimace plutôt qu’un sourire. Mais que c’est beau et que c’est bon !…
Aujourd’hui, pourtant, je m’en veux de ne point m’être ménagé le moyen de le revoir. Ne m’aurait-il pas fourni le sujet d’études tant cherché, le moyen de pénétrer dans son monde et de m’instruire sur le compte de cette engeance vers laquelle je me sens si vertigineusement aiguillé ? Espérons.
Il m’arrivait, il y a quinze jours, de contempler le panorama dont on jouit de ce plateau que domine le palais de justice de Bruxelles surplombant de sa masse la grouilleuse ville basse, la cité par excellence de notre cattiva gente. Accoudé à la balustrade, j’embrassais l’immensité de la perspective suburbaine. Par delà le fouillis de ruelles et de culs-de-sac, je goûtai cet horizon houleux fouetté par un vent sadique, qui faisait fuir les nuées sanguinolentes comme la panique échevelée des ribaudes et des colporteurs devant la meute des argousins. Ce qui se passait dans le ciel me fit songer à l’atmosphère de terrorisme et de contravention habituelle à ces sentines s’entrecroisant à mes pieds. Sous l’impression de cette synesthésie, je dévalai la rampe à lacets aboutissant à un
– 34 – carrefour formé par les rues de l’Épée, des Minimes et Notre-Dame-de-Grâce. Arrivé au bas, je tombai sur un groupe d’une demi-douzaine de gueux renforcés, au cachet local et loqueteux, des voyous de grand style enfin. Ils portaient leur vêture dérisoire avec ce dégingandement et ce débraillé qui leur siéent si bien et dont je raffole.
Un des plus grands s’acharnait sur un des juniors qui se laissait molester avec une certaine complaisance. Le tourmenteur le vautrait à terre et lui allongeait de légers coups de pied dans les reins ou, couché sur lui, il lui prenait la tête à deux mains et lui faisait toucher à plusieurs reprises la bordure du trottoir, mais sans lui faire grand mal, car l’autre geignait pour la frime et s’esclaffait tout en feignant de pleurnicher. Leurs camarades formaient le cercle autour des lutteurs et s’ébaudissaient en attendant de s’agripper à leur tour. Et comme je m’étais arrêté, à la fois anxieux et émoustillé, partagé entre le plaisir que me procuraient les mouvements agiles, les efforts musculaires de ces gamins et la crainte de voir leurs jeux finir par une empoignade pour de bon, l’un des regardants, peut-être vaguement averti de ce bizarre sentiment de solidarité et de camaraderie qui me posséda de tout temps pour ces fauves espèces et qui est allé en s’exaspérant, m’interpella en ces termes : « Quels voyous, n’est-ce pas, Monsieur ? Toujours en train de se battre comme des chiens ? »
Et un autre des baguenaudiers montrant le gamin terrassé en proie aux brimades de son robuste vainqueur : « Voyez donc comme il est arrangé ! tout couvert de boue ! »
Pourquoi le respect humain, dont je me croyais affranchi, m’empêcha-t-il de répondre au polisson : « Détrompe-toi, loin de me dégoûter, tes camarades me ragoûtent ; car je les aime, les voyous ! » Non, intimidé, je poursuivis mon chemin sans souffler mot, mais je m’étais à peine éloigné, on ne peut plus digne, avec une moue réchigneuse de bourgeois, que j’aurais
– 35 – voulu revenir sur mes pas : « Bah, me dis-je, ce sera partie remise ; je prendrai parfois le chemin de ce carrefour ; les pendards doivent s’y donner rendez-vous, car l’endroit se prête on ne peut mieux à leurs ébats, et ce serait vraiment jouer de malheur, si je ne les retrouvais. D’ailleurs, leurs pareils ne manquent pas de ce côté. À leur défaut, je m’aboucherais avec leurs congénères. Les vomitoires du palais de justice refoulent et dégorgent sans doute, dans les ruelles d’alentour, des flopées de ces vauriens durant la suspension des audiences de la correctionnelle qu’ils fournissent d’accusés, de plaignants, de témoins, de galerie et de claqueurs, car les prétoires ont leurs chevaliers du lustre tout comme les salles de spectacle. »
Le hasard m’a servi. À deux jours de là, j’ai retrouvé mes cinq drôles, les mêmes. De nouveau ils se battaient ou plutôt le même patient pantelait sous le poids du même bourreau. À un moment, ils firent la brouette : le grand soulevait le petit par les pieds et le forçait à marcher sur les mains.
Celui qui m’avait apostrophé l’avant-veille me reconnut et s’enhardit de nouveau à me lancer son : « Quels voyous, hein, Monsieur ? » en s’appliquant fort humblement, sans aucune restriction, le sobriquet que leur infligent les gens propres.
C’était un jeune ribaud, nerveux et membru, déhanché et frétilleur, jaune de teint, au visage chiffonné et mobile, aux vifs yeux noirs, aux cheveux crépus, la veste relevée au-dessus des reins par le mouvement des mains logées dans les poches de la culotte.
Cette fois je répondis, et cela sur le ton dont les premiers chrétiens devaient confesser leur Dieu, non sans ressentir un frisson d’avant-goût du martyre : « Moi je les aime, les voyous, et de tout mon cœur ! » Je répétai même cette déclaration, car le jeune drôle me regardait tout ébaubi, n’en croyant pas ses oreilles ou ne comprenant pas. Puis, de cette voix traînarde et
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éraillée dont le timbre est aux sons ce que le graillon est aux odeurs, de cette voix modulante qu’ils contractent à force de se chamailler ou de crier leur marchandise : « Hé, vous autres ! Entendez-vous celui-là ? » clama-t-il. « Il dit aimer les voyous ! »
À cette révélation inouïe, les deux lutteurs dénouèrent leurs étreintes qui me rappelaient les tortillements des anguilles que brouettent les poissonniers ambulants et, encore haletants, sans cesser de me considérer comme une bête curieuse, ils se rajustaient de leur mieux, renfonçant leur chemise et leur jersey dans leur culotte et époussetant leur casquette en la battant contre leurs fesses, auxquelles ils frottent aussi leurs allumettes. Peut-être me croyaient-ils fou ? Certes, je les avais interloqués. J’étais vêtu sans recherche mais encore trop bourgeoisement tout de même. Observateurs déliés, ceux de leur sorte vous ont tout de suite jaugé un quidam. Leur examen me fut-il favorable ? Avais-je vaincu leurs préventions, leur méfiance chronique, cette frousse qui les agite autant que le souffle le plus imperceptible inquiète les peupliers ? Ils se rapprochèrent peu à peu ainsi que des chiens sans maîtres que l’on a flattés de la voix. À brûle-pourpoint, je les invitai à me conduire dans un estaminet de leur façon, afin, disais-je, de lier plus amplement connaissance, le verre en main, et de leur prouver la sincérité de mes sentiments. Après s’être consultés une seconde sur le choix du caboulot, car ceux-ci ne manquent point dans ces parages, ils finirent par me désigner celui formant le coin des deux ruelles. Je commandai de petits verres de genièvre que nous bûmes au comptoir. À la première tournée, mes polissons se montraient encore circonspects, mais la glace se rompit dès que j’eus fait renouveler la consommation. C’était donc sérieux ? Je les gobais ? On trinqua, et le plus grand, celui qui les commandait, ayant proposé de s’asseoir pour causer plus à l’aise, nous nous attablâmes comme d’anciens camarades. Ils se familiarisaient, travaillés par ce besoin d’expansion et de sociabilité qui caractérise les êtres infimes. C’était à qui se rapprocherait de
– 37 – moi, s’installerait à mes côtés, ou me ferait vis-à-vis, coude à coude, leurs genoux collés aux miens. Leur haleine me chatouillait la nuque et les oreilles. Les langues se dégourdirent ; ils parlaient presque tous à la fois, rivalisant d’épate, faisant assaut de drôleries pour se rendre intéressants ; ils auraient voulu s’ouvrir entièrement, se faire connaître dans leur tréfonds, m’édifier en deux mots sur toute leur vie. À la différence des petits jeunets et des mijaurés de la bourgeoisie, un généreux désir de sympathie et d’effusion ressortait de leurs façons et de leurs discours. Bientôt, ils se permirent à mon égard ces privautés, intervenant constamment dans leurs rapports et que j’encourageai en leur rendant la pareille : ils me tâtèrent le biceps, me tapèrent la cuisse, éprouvèrent ma résistance musculaire, et le plus fort d’entre eux pesa avec une telle insistance de ses deux poignes sur mes palettes qu’il me fit presque chavirer. Somme toute, je me comportai rondement et je ne leur semblai ni un méchant diable, ni un faquin. Dans tous les cas, ils avaient leurs apaisements sur un point capital : je n’étais point de la rousse. Leur flair les aurait infailliblement avertis. L’argousin, le mouchard, l’agent des mœurs se marquent d’un pli indélébile qui ne trompe jamais les intéressés.
À un moment, je subis un véritable interrogatoire ; ces drilles m’auscultaient le moral comme le physique.
– Et que fait Monsieur ?
Par un reste d’amour-propre, je répugnai à leur avouer battre le pavé tout comme eux, et je me fis passer pour journaliste. Journaliste ? Cela ne leur disait pas grand’chose.
– Mais oui, journaliste, écrivain, quoi !
– Cependant, une gazette, cela s’imprime, cela ne s’écrit pas !
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– Est-il bête, celui-là ! Écoute, tu vas comprendre…
Et suppléant à mes explications trop savantes, c’était à qui ferait saisir aux autres ce que représentait cet oiseau rare, le journaliste. Chacun y allait de sa définition. Lorsqu’il n’en sortait pas plus que les autres et se mettait à bredouiller, il se faisait rabrouer et clouer le bec par la galerie. Ils finirent par parler tous à la fois ; ils trépignaient, se bousculaient, s’égosillaient, se criaient mutuellement dans le visage, et leur charnure s’échauffant avec leur langage réveillait la moiteur de leurs haillons et communiquait à leurs dessous de flanelle et de là à toute l’atmosphère ces effluves de force adolescente comparables aux fragrances des arbres séveux.
– Moi je sais ! Laissez-moi dire !… interrompit au plus fort du brouhaha un grand garçon élancé et nerveux, bien jambé, de jolie figure, aux yeux bruns pailletés d’or, le teint mat, un pinceau de moustache, des cheveux châtain qu’il pommadait en conscience, le type de l’adonis de barrière, du noceur voluptueux et bon enfant, sans fatuité, avec pourtant quelque chose de cruel et d’inquiétant dans le sourire et dans le regard.
On l’appelait Dolf Torlemyn ou Tourlamain.
– Un journaliste, disait-il, voilà…
Mais au lieu de définir le folliculaire pour lequel je me donnais, il s’embarquait dans une description assez vivante des abords du journal en vogue à l’heure du tirage.
Il s’y était sans doute rencontré souvent avec ceux de sa sorte en quête d’un emploi. La cohue des sans-travail y est telle que l’on croirait à une émeute. Dès que les rotatives se mettent à gémir, de terribles bousculades s’engagent devant les portes. Ils débordent les vendeurs, happent au passage les feuilles encore
– 39 – humides, se les arrachent des mains au risque de les déchirer. Ceux qui tiennent leur numéro le déploient en l’appliquant sur le dos d’un camarade. Ils se hâtent de consulter les colonnes de petit texte où sont renseignées les offres d’emploi. Les illettrés se font aider des lumières de ceux qui savent lire. Puis c’est une débandade et une course folle comme s’il y avait le feu. Il s’agit d’arriver premier.
Zwolu ou Mémène, le brunet déluré, la frimousse chiffonnée comme un pruneau, celui-là même qui m’avait interpellé, se rappela avoir rencontré des gens de mon genre, la plume à l’oreille, dans les imprimeries des journaux à l’heure du coup de feu et des dépêches télégraphiques, un jour où il apportait tout essoufflé la première nouvelle d’un écrabouillement dont il avait été témoin et pour laquelle il touchait dix sous. Zwolu se faisait donc une idée approximative de ce que pouvait être un gazetier.
Devant le mal que se donnent mes braves types pour me débrouiller, je me repens de les avoir induits en erreur, mais je me promets bien par la suite de les édifier sur ma position réelle.
– Alors moi aussi, je suis journaliste !
Celui qui revient à la charge est Jef Campernouillie, un vigoureux rousseau, aux frisons d’or et à la chair blonde et rose, aux gros yeux réjouis, aux allures et au parler rogues, une sorte de garçon boucher ou d’abatteur en rupture d’étal, habitué des concours athlétiques, gaillard solide mais débonnaire, ne déployant jamais sa force que dans des luttes et des assauts courtois. C’est celui-là même par qui Palul Cassisme, un petit blondin à mine de premier communiant, aux yeux bleus, aux cheveux de soie écrue, à la voix flûtée, prenait plaisir à se faire vautrer par terre.
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Campernouillie aura été embauché d’occasion, pour la vente d’un numéro à sensation, un jour qu’il fallait du renfort aux équipes ordinaires. Depuis il se croit journaliste. Il dispose d’ailleurs de solides poumons pour crier la marchandise et il nous fournit un échantillon de sa tonitruance en braillant à tue-tête le titre d’un journal français, titre que l’accent du terroir écorche d’ailleurs au point de le rendre inintelligible. Campernouillie vociférerait encore si leur chef à tous ne l’avait bâillonné en lui appliquant sa large main sur la bouche.
Jef prend bien la chose. Tout est d’ailleurs permis à Tich Bugutte.
Virilement beau, à la fois aussi grand, aussi nerveux, aussi bien découplé que Tourlamain et d’aussi florissante charnure que Campernouillie, râblé et croupé comme un bourreau de Rubens, ce garçon de vingt-quatre ans réunit les deux types flamands du brun et du blond.
Rien de fier et de noble comme l’ensemble de cette physionomie de simple voyou. Il a la face pleine, les joues à peine duvetées, le front large et bombé, le menton impérieux, les cheveux d’un noir de jais plantés drus et taillés en brosse, les grands yeux bleus tirant parfois sur le bleu des ténèbres, profondément enfoncés dans les orbites et ombragés d’épais sourcils et de longs cils. Son teint agréablement basané mêle un ton orange au rouge vif des pommettes. Les oreilles menues et un peu écartées rappellent celles d’un jeune faune. Les ailes du nez extrêmement mobiles, les narines reniflantes et fendues comme des naseaux accusent une sensualité exigeante que mitige le sourire attendri et un peu triste, et surtout la caresse veloutée du regard. Si Campernouillie se bat pour la parade dans les loges de lutteurs ou les baraques foraines, si Tourlamain excelle dans les exercices d’adresse, le saut, la course, les feintes et les perfidies de la savate française, Bugutte, lui, représente le gladiateur, le pugiliste pour de bon, le
– 41 – batailleur incorrigible, la bête noire de la police. Bugutte a le casier judiciaire tellement encombré qu’il ne compte même plus les peines d’emprisonnement qu’il a purgées pour coups et blessures, rébellions contre les sergots. À part cela le meilleur enfant de la terre, le plus taciturne et le moins turbulent des cinq. Quand il ne fournit pas de muscle, il rêve à la façon des grands fauves au repos. D’ailleurs, il cogne rarement pour son propre compte ; très endurant en ce qui le concerne, très malléable, il faut des provocations excessives pour le pousser à bout. En revanche, il pousse la camaraderie jusqu’à l’abnégation et à l’héroïsme. Il suffit que l’on s’en prenne à l’un de ses amis ou seulement à quelqu’un de sa coterie pour qu’il s’interpose et se rue sur l’offenseur. Souvent son intervention fut plutôt intempestive et fit dégénérer une attrapade anodine en une tuerie féroce. Aussitôt lâché, plus moyen de le retenir. Il tape en aveugle et en furieux, sans mesurer ses coups. Sa spécialité consiste à secourir les camarades emballés par la police. Fût-il à l’autre bout de la paroisse, il se ruera à la rescousse. « Bugutte, ils viennent de pincer un tel ! » Bugutte ! s’écrie-t-il. (Bugutte, son juron familier, est une corruption de bij God, pardieu ! De là son sobriquet, Bugutte !) Et le voilà parti. Si les policiers n’ont pas encore conduit leur capture au poste, Tich réussit toujours à l’arracher de leurs mains. Mais ses exploits lui coûtent cher. N’importe ; il recommencera. C’est plus fort que lui.
Aussi merveilleux nageur que redoutable pugiliste, il a sauvé presque autant de monde qu’il en a démoli. En somme, ce gueusard mériterait encore plus de médailles de sauvetage et de croix civiques qu’il a encouru de condamnations. Ses violences défraient aussi souvent les journaux que ses actes de dévouement. Les mauvaises langues prétendent qu’il lui arriva de lancer à l’eau des passants attardés ou des paysans se rendant au marché matinal, pour se ménager l’occasion et l’honneur de les repêcher. N’en croyez rien. Bugutte ne verserait jamais dans pareil cabotinage. S’il jetait quelqu’un à l’eau ce
– 42 – serait pour venger un camarade, et alors le macchabée n’aurait qu’à se débrouiller.
Tandis que Campernouillie et Tourlamain me mettaient au courant des prouesses et du caractère de leur capitaine, celui-ci, un peu confus, me souriait de ses grands beaux yeux et protestait par des « bugutte » réitérés contre ce flux d’éloges.
Je ne cessais de renouveler les consommations. À force de boire, l’entretien prenait un tour de plus en plus sentimental et confidentiel.
Sensibles, étrangement impressionnables, ces irréguliers dont les jours se passent dans des transes et des abois perpétuels, ces brutes me rendaient effusion pour effusion, se récriant parfois avec incrédulité comme pour m’arracher des protestations de sympathie encore plus véhémentes, et se demandant avec un bon rire à pleines lèvres ce que je trouvais de si aimable et de si avenant en eux, pauvres bougres mal nippés et mal famés, moi un monsieur à faux-col, à manchettes et à manières.
Attendri, je redoublai de fraternelles avances :
– Oui, je vous aime, vous les voyous, vous les infâmes et les pouacres, devant qui les gens de ma caste affectent de se boucher le nez, pour qui les messieurs n’ont pas de moues assez dégoûtées, quoique leurs madames les guignent peut-être à la dérobée. Oui, je vous trouve plus près de la nature, plus francs, plus libres, plus généreux, plus beaux et plus crânes… Ah, je suis horriblement fatigué des faussetés, de la bégueulerie, des coups fourrés du monde d’en haut. Foin de leur art et de leur littérature qui mentent autant que leur religion, leur honneur et leur morale ! Tous ces gens-là parlent et écrivent trop bien ; cela va tout seul, on n’a qu’à les remonter, les voilà partis. Pas plus d’âme que leurs phonographes. Et leur implacable, leur sinistre
– 43 – politesse ! Tas de rhéteurs et de sophistes, va ! Ils n’ont jamais tant parlé de Dieu que depuis qu’ils n’y croient plus. Tandis que vous autres, au moins, mes pauvres coureurs de rues, vous vous donnez pour ce que vous valez, ni plus ni moins, sans nous en faire accroire. Vous êtes loyaux et rafraîchissants comme les plantes, les fontaines et les oiseaux ; fraternels comme les loups ! Ô mes bien-aimés !
Et ne voilà-t-il pas que je m’oublie à leur conter une vieille pièce espagnole, le Damné faute de foi du moine Tellez, en rapportant à leur propre situation, le cas du mécréant qui fut sauvé parce qu’il possédait la grâce des élus. Je leur parlai longtemps sur ce ton apologétique.
Ils ne me comprenaient pas toujours, mais ils m’écoutaient avec bienveillance, ils me regardaient pour lire mes pensées plutôt dans mes yeux que sur mes lèvres, puis les intonations de ma voix les caressaient et ne leur laissaient aucun doute sur mes sentiments.
Pourtant, afin de me faire comprendre de ces êtres frustes au parler indigent, au vocabulaire suggestif mais réduit, trop souvent je recourais à la phraséologie des beaux causeurs. Comment aller jusqu’à leur âme, à ces ruffians ? Je n’avais d’autres ressources que de leur répéter un grand nombre de fois : « je vous aime » en jurant comme eux, en leur allongeant des bourrades dans le dos, en les secouant par le bras en guise d’épanchements. Ils me prodiguaient les mêmes marques de tendresse ou ils se bornaient à me sourire bénévolement ; leurs yeux et leurs voix avaient quelque chose d’exquis que je n’ai vu qu’aux chiens que l’on caresse, aux mendiants que l’on aumône, aux mioches pauvres à qui l’on coule quelques bonbons dans la main.
Ah ! le sourire de leurs grosses lèvres rouges un peu flétries par l’usage de la pipe, mais surtout par l’âcre jus de la chique,
– 44 – ces lèvres qui s’écartent pour montrer de jolies dents de louveteaux. Je goûtais un plaisir inouï à voir s’adoucir l’expression de leurs physionomies farouches et hargneuses comme celles de Bugutte et de Campernouillie ; ou gouailleusement effrontées comme chez Tourlamain et Zwolu ; ou craintive et frileuse comme chez le petit Palul. Mais il y avait un reste de rancune aussi, de vague bouderie dans l’air dont ces réprouvés sociaux se laissaient amadouer par un transfuge de leurs persécuteurs ; en s’entreregardant, ils semblaient se dire : « Tout cela n’est-il pas trop beau pour y croire ?… Mais, non, ce n’est pas un méchant garçon après tout. Nous le dresserons à notre image. Peut-être y aura-t-il même quelque chose à tirer de lui ! »
Ils n’auraient qu’à me mettre à l’épreuve. Je me vouais à leur bon plaisir, je me faisais leur homme lige : « À vous pour la vie ! balbutiai-je, le cœur gros. Des paroles ou du silence. Peu importe. Des gestes ou de l’immobilité : à votre aise. L’essentiel pour moi, c’est votre présence. Livrez-vous à vos passe-temps. Ne faites pas attention à moi. Que je ne sois ni l’indiscret, ni l’intrus. Je ne demande que de pouvoir vous contempler à loisir, d’être votre témoin, votre caution, et même votre complice le jour où vous m’en trouverez digne… Tolérez-moi, je ne serai pas encombrant. Puis libre à vous de me rabrouer pour peu que je vous embarrasse, comme je vous ai vu traiter un cabot qui s’empêtrait dans vos jambes. Bref, usez de moi comme de vos bons chiens. Collé à vos talons, le nez quêteur, l’oreille ouverte, l’œil vigilant, je prendrai part à vos équipées. En vos accès de sympathie, il vous arrive d’empoigner votre inséparable toutou, de le secouer cordialement et de vous frotter le nez à son museau…
– Qu’à cela ne tienne ! ricana Tourlamain, et il me retint fraternellement dans ses bras. Des siens je passai dans ceux des autres, et quand tous m’eurent barbouillé de leur baiser, il ne nous resta plus que d’aller sceller ce pacte d’alliance dans une
– 45 – gargote voisine où je payai ma bienvenue sous forme de moules, de harengs, de pommes de terre frites et de force pintes de faro.
Depuis que je les ai rencontrés, ces cinq gaillards, je ne les quitte presque plus. Ils m’incarnent la jeune fleur miséreuse de la capitale ; ils résument la faune de nos quartiers interlopes ; ils sont les plus beaux de mes voyous de velours. Ils me permettront de fixer, d’historiographier, pour ainsi dire, le type du réfractaire entre seize et vingt-cinq ans. Si j’étais assez riche pour acheter un appareil photographique, je les prendrais dans toutes leurs poses sans me lasser de les revoir et de les reproduire, tant leurs moindres attitudes comportent de naturel et d’imprévu. Combien de fois ne m’arrive-t-il pas de fermer les yeux et de m’évoquer leur contour, leur modelé, leur couleur et leur patine, afin de me graver plus intensément encore leur portrait dans la mémoire !
Non contents de m’agréer dans leur petit groupe, mes cinq m’affilièrent par la suite à toute leur bande. Je connus une centaine au moins d’autres garnements presque aussi corsés et montés de ton. Tout ce qui les concerne me tenant à cœur, j’ai voulu savoir où ils gîtent, d’où ils proviennent, comment on les éleva et comment ils subsistent.
En contrebas des coteaux et des futaies du château royal s’étale une banlieue excentrique où les parents du petit Palul occupent une masure qu’on dirait faite, ainsi que toutes les autres, de gravats hourdis à la diable. Le talus sur lequel se dresse cette bicoque trempe son pied dans un rivelet boueux, digne cours d’eau de cette vallée sardonique.
Ce n’est point sous les traits d’une naïade que je me représente ce ruisselet, mais bien sous la figure d’un Manneken-Pis sculpté par Jérôme, le plus païen des deux Duquesnoy. Le
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Maelbeek, mieux vaudrait dire le Malbec, le mal embouché, participe en effet de l’humeur sournoise et dévastatrice de nos gavroches. Sous ses dehors malingres et stagnants, il n’est pas de tour qu’il ne joue aux riverains. Il fait le désespoir des ingénieurs. Pour ma part je l’ai surpris maintes fois au crépuscule, barbotant dans le fumet de sa vase ou, accroupi sous l’arche minuscule d’un petit pont, en train de ruminer quelque gredinerie. Sans parler des miasmes qu’il dégage, ce filet de fange vous a des crues subites qui le font sortir de son lit, submerger les prairies, cambrioler les caves et ruiner les provisions. Après avoir beaucoup crié et vociféré contre lui, les inondés, ses victimes, finissent par rire de ses frasques. Le gamin les désarme. N’est-il pas des leurs ? Mais les autorités ne badinent pas. Pour corriger le polisson les édiles ne trouvent rien de mieux que de lui infliger le même traitement qu’à sa grande sœur la Senne : on l’emmurera tout vif comme un vulgaire égout. L’enfant se laisse faire, non sans pleurnicher et pester en sourdine, mais il tient sa vengeance. Aux premières guilées, il s’arcboute, fait le gros dos, joue si bien de la croupe et des épaules, qu’il finit par démolir son in-pace et par renverser des maisons.
Un saule, à peu près déraciné par les farces de ce lutin, étira ses branches effeuillées au-dessus du toit natal de notre Palul. Ses parents se donnent pour des maraîchers ; c’est du moins leur gagne-pain avouable, leur métier alibi, car ils en exercent un tas d’autres, clandestins mais lucratifs. Ils engraissent un porc, cultivent leur provision de pommes de terre et quelques raves. Mais, ainsi que leurs voisins, ils s’adonnent plutôt à l’élève des récidivistes qu’à la culture des choux et des navets. Les vieux menèrent leurs premiers-nés à la maraude ; puis les aînés se chargèrent de débaucher les cadets. Ils commencent par la mendicité anodine. Le petit Palul fut de ces galopins qui trottinent aux portières des voitures après avoir fait la roue et des cumulets dans le sable. Ils tendent la main en