L’autre Vue
Ii.voyous de Velours
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Cependant, nous n’avions pas été les seuls à remarquer la bonne entente de Tich et de son irritante boulotte. D’ailleurs, la présence de notre clan et de son chef révolutionnait le quartier. Quelque paroisse que nous hantions, nous ne passons jamais inaperçus, car les types des Marolles renchérissent encore sur la crânerie et la désinvolture des autres faubouriens. Aussi, l’attention du bal s’était-elle concentrée sur Tich et sa conquête. Les femmes jalousaient sans doute l’accapareuse du fier garçon. Or, Blonte-Mie – c’est ainsi qu’on la surnommait – passant pour la maîtresse d’un des coqs de l’endroit, l’une d’elles courut avertir l’intéressé qui jouait à la manille dans un caboulot voisin.
Ralliés par Dolf, nous allions abandonner Tich à sa bonne fortune, quand un mouvement se produisit dans la galerie.
On faisait une entrée à Flupi Kassul, l’ancien antagoniste du champion des Marolles, et précisément, à ce que nous allions apprendre, l’amant attitré de Blonte-Mie.
– Diable ! nous dit Campernouillie. Ce n’est pas le moment de nous retirer !
Flapi Kassul, un gaillard presque aussi bien bâti que Tich, fendit la presse ; se posta au premier rang des curieux, sur le passage des danseurs, et quand notre couple vint à le frôler, sa main s’abattit assez rudement sur l’épaule de Blonte-Mie.
– Halte-là !… En voilà assez !
– Eh bien, quoi ? se rebiffa Bugutte.
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– Mille regrets, camarade. Tu viens un peu tard. La place est prise ! nasilla Kassul sur un ton traînard et presque bon enfant.
– Pas si bien prise que l’on ne puisse t’en déloger.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr.
– C’est ce que nous verrons !
Et repoussant Blonte-Mie, ainsi que le garçon de salle, les rivaux jettent leur casquette, se débarrassent de leur veste et retroussent leurs manches de chemise. Mais Campernouillie s’interpose :
– Un instant, clame-t-il. Garçons, je vous prends tous à témoin ; Kassul a-t-il reconnu, oui ou non, Bugutte pour son maître après une épreuve loyale et solennelle ?
– Oui, oui ! attestent les autres.
– Dans ces conditions, il n’y a plus de lutte possible entre eux… C’est la loi !
En effet, dans ce monde, du jour où un batailleur s’est avoué définitivement vaincu par un autre, toute compétition de muscle cesse désormais entre les deux champions.
– Qu’à cela ne tienne ! déclare Bugutte. S’il veut une revanche, je suis encore son homme !
– Non ! Non ! proteste Campernouillie, et les autres bougres font chorus avec lui, aussi bien du clan de Kassul que du nôtre. « Battu reste battu ! »
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À présent, c’est une querelle entre paroisses : Molenbeek contre les Marolles. Au lieu d’un duel, nous aurons la guerre.
Mais le conflit en restera là pour ce soir. Il ne faut pas troubler la fête. Se battre pendant la kermesse, fi donc ! C’est bon pour des paysans ! On se retrouvera un autre soir de la semaine. Dans notre métier nous avons toujours le temps.
Le sentiment n’intervient guère dans la vie sexuelle de nos frustes garçons. Leurs amours se bornent à des aventures galantes. La plupart, de tempérament pléthorique, s’assouvissent et voilà tout. Jusqu’à présent Tich Bugutte ne faisait pas exception : bourdon goulu, voire insatiable, il butinait de fleur en fleur, au hasard des rencontres. Ses tendresses et ses assiduités, il les réservait pour ses camarades. Il n’est rendez-vous d’amour qui lui eût fait négliger une partie de maraude ou de débauche. D’ailleurs, en général, malgré leur cynisme et leur débraillé, les voyous apportent certaine pudeur dans leurs bonnes fortunes. Ils s’affichent bien moins que nos godelureaux et, très expéditifs, s’ils ne font point languir leurs soupirantes, ils se gardent de se mettre en frais de marivaudages et de pâmoisons.
Dolf et les autres s’imaginaient donc que, cette fois encore, il ne s’agirait entre Tich et Blonte-Mie que d’une simple passade, après laquelle tous reprendraient leur liberté.
Notre ami fut-il piqué au jeu par la jalousie de Kassul ? Blonte-Mie déploya-t-elle des séductions plus irrésistibles que ses devancières ? Mais Tich a quitté sa mère et ses deux enfants pour se mettre en ménage avec la transfuge de Molenbeek, qui est venue le rejoindre aux Marolles.
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La mère de notre chef se désole, les gosses pleurnichent et redemandent leur père, les amis hochent la tête et n’augurent rien de bon, Dolf surtout, de ce collage. On nous a changé notre Tich.
Cependant, Flupi Kassul ayant invité ceux de sa coterie à venger son offense, Bugutte a levé le ban et l’arrière-ban de ses vassaux de la rue Haute et des impasses affluentes, auxquels se joignent ses féaux des autres paroisses alliées. Force horions ont déjà été échangés depuis huit jours. En Marollie, les maquilleuses d’yeux pochés se voient débordées par la clientèle. Leur échoppe ne désemplit plus. On s’y écrase comme le samedi chez le barbier.
Il y a deux soirs, notre colonne, forte de cinquante « cadets », commandée par Campernouillie, s’engagea sur le territoire de Molenbeek. Après avoir annoncé notre présence par une bordée de sifflets, il se produisit une accalmie, dont Zwolu profita pour entonner une sorte de péan ou de bardit que je transpose de mon mieux :
Vivent les gars des Marolles !
Ceux de Molenbeek, à bas !
Car ils ne valent pas
Même une rôle
De tabac !
Faisons leur, à coups de trique,
Avaler leur chique.
Ils la tiennent molle en bec
Ceux de Molenbeek !
La muse de Zwolu ne rappelle que de loin celle de Sophocle, mais il s’en faut que le petit manque de plastique. Je vis le moment où il se serait mis nu comme le poète d’Antigone après Salamines, moins pour se faire admirer que pour renchérir d’effronterie et de mépris à l’adresse de l’ennemi.
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Exagérant d’ailleurs l’ordinaire décousu de sa tenue, pour épargner ses meilleures nippes il avait réduit son accoutrement à sa plus simple expression : son tricot et sa bokse, et c’est à peina si celle-ci lui tenait au corps.
Les Marolliens ayant repris à tue-tête l’insultant refrain, faute d’un chant de guerre analogue les Molenbeekois répondirent par des vociférations et des sifflets enragés qui couvrirent les voix de leurs ennemis.
Après quoi, il n’y avait plus qu’à mettre le bal en train. En un clin d’œil s’engagent des corps à corps furibonds. Ferrailles et bâtons de s’entrechoquer.
Gourmades de pleuvoir. Le sang coule. Chaussures et couvre-chef jonchent le sol. L’apparition de plusieurs escouades de police met fin à la bataille dont l’issue demeurait incertaine, mais dans laquelle on s’est assez vilainement écrabouillé des deux parts. Pas mal de nos héros logèrent au poste, un plus grand nombre à l’hôpital. Beaucoup de femmes assistèrent à l’action, ne se bornant pas, comme les Germaines de Tacite, à exciter le zèle de leurs chéris, mais se ruant, ongles en l’air, les unes sur les autres, afin de se crêper le chignon. D’autres traînaient à leurs jupons leur marmaille geignarde, graine de héros futurs, ou, réduites par leur maternité au rôle de simples spectatrices, trompaient leur impatience en donnant le sein au dernier-né de leur petit homme.
La bonne intelligence règne de nouveau entre la Marollie et Molenbeek.
L’honneur de Kassul ayant été déclaré satisfait par ses pairs, les deux rivaux se sont réconciliés. Flupi cède même la belle à son ravisseur. Il aurait poussé la courtoisie jusqu’à souhaiter beaucoup de bonheur à Bugutte.
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– Ces félicitations me font bigrement l’effet d’une ironie ! me confiait tout à l’heure le subtil Tourlamain. On ne me fera pas sortir de la tête qu’il y a du louche là-dessous. Veux-tu que je te dise mon sentiment, Lorr ? Dans toute cette affaire, Kassul s’est formalisé pour la frime. Au fond, il s’estime bien heureux d’avoir endossé son crampon à notre bon Tich. On la dit méchante comme la gale. Qui vivra verra !…
Me promenant au Cadol, je marchais derrière deux polissons qu’à leur allure dégingandée j’eus bientôt reconnu pour Palul Cassaisme et Jef Campernouillie. De loin, j’observe leur manège. Le plus grand, le bras fraternellement passé au cou de l’autre et la bouche collée à son oreille, l’émoustille par des charges qui le font rire et s’affrioler. À un moment, ils s’arrêtent. L’aîné se tenant à cloche-pied et toujours appuyé sur son camarade, enlève un de ses sabots qu’il secoue pour en faire sortir le gravier, puis, avant de remettre sa chaussure, de son pied nu il se gratte l’autre jambe qui lui démange au mollet. Cette posture de Campernouillie n’a rien de celle du discobole ni de celle du jeune athlète du Capitole qui racle avec son strigile la sueur et la poussière collées sur sa peau. Et pourtant, elle me pince par je ne sais quoi d’énervé et de disloqué s’accordant avec leurs loques qui s’effilochent et que bavochent les souillures du vagabondage.
Je les rattrape comme ils se remettent en marche et, leur faisant à mon tour un collier de chacun de mes bras, nous cheminons de conserve et sans but, quand nous tombons sur un quatrième de notre bande, un revenant : Dolf Tourlamain que nous n’avions plus vu depuis son enrôlement dans un régiment de guides. On se récrie sur la bonne mine du cavalier dans sa tenue. Et il y a de quoi ! C’est toujours le capon aux yeux à la fois câlins et cruels, admirablement fait ! Le dolman, très sanglé, accentuant la cambrure de ses reins, met une tache verte
– 77 – et son lasalle une rouge fessure dans la grisaille de l’après-midi. Le croustilleux débraillé du voyou reparaît sous l’uniforme voyant du soldat. Son bonnet de police, campé sur l’oreille, et relevé par un marron de cheveux, lui donne un air plus luron encore qu’autrefois. Les fauves guenilles des deux autres sympathisent avec le dolman vert galonné de jaune et l’amaranthe du pantalon militaire, ce rouge irritant qu’exaspère une odeur de crottin et de cuir échauffé. C’est bien le moins que ce beau guerrier nous paie une tournée. Palul et Campernouillie de le cajoler. Il ne se fait pas tirer l’oreille. En trinquant, à tour de rôle nous essayons son bonnet de police. Il nous raconte que, depuis son entrée à la caserne, il subit consigne sur consigne, mais lorsqu’on ne l’enferme pas à la salle de police ou au cachot, le soir venu, il escalade les murs avec d’autres soudrilles qui se font la courte échelle et il court grediner jusqu’à l’aube en reprenant, pour rentrer, le chemin des chats. Si on les pince, c’est la correction… Voilà huit jours qu’il manque à l’appel.
Il y a deux mois, le grand Bugutte est venu le relancer aux abords de la caserne. Ils se sont livrés ensemble à des prouesses sur lesquelles Dolf ne croit pas devoir s’expliquer, mais au clin d’œil, au claquement de langue et au geste plus suggestif encore dont le galant accompagne son allusion, nous comprenons qu’il s’agit de certains attentats auxquels les deux amis avaient déjà coutume de se livrer autrefois sur des particulières attardées.
Et en nous intriguant par ses réticences, le gaillard se tortillait.
C’était au crépuscule, à l’heure où le soleil allait accomplir le viol des belles nuées d’or et de pourpre et éparpiller, comme d’autant de volailles, leur duvet dans les airs éclaboussés d’un sang tiède…
Et comme les autres insistent, affriolés, pour avoir des détails, le pendard nous évoque les violateurs à l’affût dans les
– 78 – taillis des parcs publics, derrière les bancs sur lesquels s’abandonnent les amoureux dominicaux. Ils surgissent au moment propice, démolissent l’amoureux, s’assouvissent sur la belle. D’autres fois, ils guettent aux abords des casernes les petites payses qui reconduisent une recrue, à l’heure où la retraite pleure comme si le clairon sanglotait dans son instrument.
– Il nous arrive d’opérer sur les talus du chemin de fer, raconte Tourlamain. On n’y est pas dérangé, puis si la victime avait été par trop détériorée, il nous resterait la ressource de la dégringoler sur les rails pour faire croire à un accident…
Tourlamain se vante évidemment, il ne pousserait pas la férocité jusqu’à cet excès, surtout quand le brave Bugutte est de la partie. Et comme l’un de nous a prononcé le nom de celui-ci :
– À propos, dit notre beau guide, que devient-il Bugutte ? Il y a longtemps que je n’ai braconné le gibier féminin avec lui. Si nous le relancions ?
– Moi, je sais où le trouver, déclare Cassisme. Il vend des fleurs aux terrasses des cafés.
– C’est sa rosse de Blonte-Mie qui lui impose ce gagne-pain, ajoute Campernouillie. Ah ! Dolf, tu n’avais que trop bien prédit ce qui arriverait… Elle lui fait une vie d’enfer. C’est à peine s’il peut sortir avec les camarades, et s’il s’avise d’accoster un jupon…
– Oui, je sais. Il m’a conté ses misères. Mais il est trop bon. À sa place…
Et Dolf exprime sa pensée en brandissant le poing.
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– Oh, il lui en donne ! constate Campernouillie qui comprend.
– Pas assez, alors !… En route !
Comme nous passons près d’une bâtisse, sur le chantier de laquelle un aide-maçon joue de la doloire en se dandinant pour corroyer le plâtre, Dolf, qui nous expliquait l’escrime, la seule chose, avec l’équitation, à quoi il morde au régiment, s’empare, à défaut de latte, de l’outil du petit goujat.
L’enfant proteste mais se résigne par crainte des coups.
Le guide rompt ou se fend en dessinant des parades et en décrivant des moulinets. Le manœuvre le regarde avec une malveillance ébaubie, partagé entre de la rancune et de l’admiration. À un moment, pour étayer sa démonstration, le soldat s’avise de prendre le gamin pour plastron et il le fait se répandre en « aïe ! aie !… » aigus, par un simulacre assez rude des fameux coups de flanc et de banderolle.
Notre hâte de rejoindre Tich et Zwolu met fin à la brimade du petit qui, rentré en possession de sa doloire et enhardi par notre retraite, agonit le cul-rouge d’injures pimentées, auxquelles l’autre, de belle humeur, réplique dans la même gamme et en tirant presque vanité des dissidences érotiques que la malignité conformiste attribue aux jolis piaffeurs de son régiment.
Et moins vergogneux que jamais, Dolf nous ferait part de ses expériences, personnelles si nous n’avions avisé Bugutte et Mémène devant un grand café, circulant entre les tablées, à la suite d’autres camelots, avec la flopée des petits va-nu-pieds, ramasseurs de mégots, butineurs de fonds de verres, grignoteurs de morceaux de sucre mendiés aux consommateurs
– 80 – ou chipés quand le garçon n’est point là pour les brider de coups de serviette.
Oui, il s’est fait bouquetier, le rude Bugutte !
Il vend des chrysanthèmes à la Toussaint, des mimosas et des violettes durant tout l’hiver, des jacinthes et des lilas au printemps, et plus tard, comme en cette saison, des roses, de pleines panerées de roses. Impayable Bugutte ! Lui, bouquetier ! Quelle cachoterie ! Mince d’alibi !
Avant de l’aborder, nous nous amusons à son manège, à ses mines.
Il dépose sa corbeille sur une table et tend l’un après l’autre ses bouquets aux bourgeois ; il fait valoir la marchandise d’un boniment puéril et d’un geste en rond de bras qui s’efforce de gracieuser et qui fait pouffer de rire l’espiègle Mémène. Pour se donner une contenance, le petit se frotte à un réverbère comme si le dos lui démangeait. Il nous a vus. D’un signe nous l’engageons à nous rejoindre sans encore avertir Bugutte de notre présence.
Les madames rechignent en comparant les bouquets. Elles font des mines dégoûtées comme si les fleurs puaient au lieu d’embaumer ; et les messieurs marchandent. L’air piteux de notre Bugutte, du bougre plutôt bâti pour assommer des bœufs que pour fleurir de petites grues ! S’il s’agissait de les déflorer, à la bonne heure.
Tout en pestant intérieurement, il se résigne au bas prix et ses doigts gourds palpent la monnaie qu’il fait trébucher pièce par pièce dans la poche de son folzar, toujours le même. J’observais ces grosses mains d’étrangleur, ses bonnes mains pourtant si loyales aux amis, si solidaires. La peine qu’il se
– 81 – donnait – parole ! il suait à grosses gouttes ! – pour ne point froisser les pétales de satin et dévelouter sa marchandise, et peut-être pour ne pas se laisser induire à cogner la clientèle, pour empêcher son naturel de reprendre le dessus, – tous ces frais de douceur et d’endurance m’humiliaient presque moi-même.
Aussi, comme il s’apprêtait à détaler vers d’autres tablées, jugeai-je le moment venu de lui révéler notre présence.
– Holà, Bugutte.
– Lorr ! Dolf ! qui voilà !
Il court remiser ses fleurs et Mémène ses allumettes. Ils sont à nous. Nous regagnons les boulevards faubouriens. La beuverie recommence de plus belle.
Devant je ne sais plus quelle terrasse de café, voilà que notre Zwolu et Palul improvisent un quadrille inénarrable avec culbutes, fesses par dessus têtes, sauts périlleux, poiriers, déhanchements, cavalier seul ou en-avant-deux aussi scabreux que la cordace antique.
Ils demeurent souvent croupe en l’air, la tête encadrée entre les jambes de leur culotte terreuse, et s’envoyant ainsi des pieds de nez ou des pétarades simulées avec la bouche. Puis, après s’être claqué la cuisse, ils se redressent d’un mouvement tride comme des ressorts, ils s’accolent plus frénétiquement que des frères qui se retrouvent après une longue absence, et ils tournent vertigineusement, ne formant plus qu’une masse étroitement serrée.
Ils se détachent en toupillant sur le ciel vespéral, dans la mélancolie d’un lundi désœuvré et de demi-kermesse.
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Au plus fort de leur chorégraphie, un agent de ville les fait cesser. Son intervention indispose les consommateurs, que cette gigue polissonne semblait désopiler énormément et qui s’apprêtaient à faire pleuvoir force monnaie dans la casquette que le petit Zwolu, tout en nage, leur tend à la ronde.
L’agent veut aussi s’opposer à la collecte. L’enfant s’obstine encouragé par les sympathies du public. Le policier s’avise de mettre la main au collet du petit. Il n’en faut pas plus pour que Tich, d’un coup de poing, envoie le trouble-fête rouler par terre. Deux argousins accourent à la rescousse de leur confrère. Nous détalons. À trois ils se mettent à notre poursuite.
Zwolu profite de notre avance sur eux pour les narguer à sa façon : il se dessangle, rabat son fond de culotte jusqu’au bas de ses jumelles de manière à leur exposer son faux visage ; puis, sans cesser de jouer des jambes, tenant ses bragues à deux mains, il se rajuste et serre la courroie. Cette pantomime a été exécutée avec je ne sais quelle grâce flegmatique de jeune satyre, rappelant les boutades de l’espiègle flamand par excellence, le légendaire Tyl Ulenspiegel.
Les policiers semblaient avoir renoncé à la poursuite. Aussi, ralentissant notre allure, nous étions nous engagés dans une rue latérale où nous nous arrêtâmes pour rouler une cigarette. Mais nous comptions sans la rancune des argousins. Ils n’avaient pu digérer l’affront du petit Zwolu. Au débouché de la ruelle, avisant des uniformes suspects, nous retournons sur nos pas. Même déconvenue. La rue est barrée des deux côtés. Cela s’appelle une souricière. C’est décidément à Mémène qu’ils en ont, les sbires. Ils le somment de les accompagner au bureau et, sur son refus, ils le prennent au collet.
– À bas les pattes ! s’écrie Bugutte. En un rien de temps, il dégage le petit que nous masquons derrière nous. L’escouade entière, une dizaine d’hommes au moins, s’acharne à présent
– 83 – contre Tich, et comme s’ils n’étaient pas encore assez nombreux, l’un d’eux sonne du cornet d’alarme. Il s’en précipite une demi-douzaine d’autres. Le fort garçon lutte contre une meute entière. Sûrement, ils se préparaient à cet exploit. Tandis que ses poings tiennent le gros de la bande en respect, d’autres le prennent traîtreusement par derrière et, parvenus à le maîtriser, lui passent les menottes et le cabriolet. Nous ne restions pas les bras croisés. Nous le délivrerions ou nous nous ferions prendre avec lui. Tich ne l’entend pas ainsi.
– Vite… Filez avec Zwolu !
– Mais toi ?
– Ça me regarde. C’est assez d’un. Filez, vous dis-je… Je le veux…
Nous obéissons à regret. Maîtres de leur redoutable ennemi, les policiers ne daignent même plus nous inquiéter.
Mais nous n’étions pas au bout des péripéties de la journée. Comme nous battons en retraite, à un tournant de rue nous tombons sur une patrouille de cavaliers du régiment de Dolf chargés de pratiquer des battues dans les bouges interdits aux militaires. Le gradé qui conduit l’expédition n’a pas plutôt avisé Tourlamain qu’il s’écrie : « Ah, voilà notre déserteur ! » et qu’il donne ordre à ses hommes de l’empoigner. Notre ami se débat et leur glisse entre les mains. Eux à ses trousses et nous à sa suite.
Nous nous étions rapprochés du quartier de la rue Haute. En deux bonds Dolf gagne la région familière, enfile la première allée venue, s’élance sous un porche noir, dans le raidillon qui mène aux combles. Sur l’ordre du sous-officier les soldats font la même ascension, non sans rechigner. Dolf ne les attend pas.
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Une tabatière se soulève. La tête délurée émerge de l’entrebâillement. D’un saut, le voilà sur le toit.
Aux clameurs, les ménages grouillant dans les pouilleries voisines s’ameutent au dehors. La sympathie va naturellement au déserteur. Les camarades chargés de le rattraper ne mettent guère de zèle à prendre le chemin des gouttières. Le maréchal des logis a beau sacrer et trépigner de rage. Que n’y vole-t-il lui-même, le chef ? ricanent les drilles narquois. Tourlamain profite du répit qu’on lui accorde. Il s’assied sur le bord de la corniche. Pour être plus leste, il se débarrasse de son dolman, de ses sous-pieds, de son lasalle, de ses bottes à éperons. Il ne garde que le caleçon et la chemise. Son bonnet de police, il le perdit dans la première bagarre. Si l’on rigole dans la rue ! Et les mains tendues des voyous d’attraper toutes les pièces de l’équipement à la volée !
Les soldats se décident enfin à enjamber la tabatière.
Alors commence une chasse inoubliable. Dolf se faufile dans les gouttières, saute de toit en toit, rampe à quatre pattes, s’aplatit contre les tuiles. Parfois une cheminée nous le dérobe, l’instant d’après on l’aperçoit de nouveau. Le nez levé, nous le suivons comme un aérostat. Les traqueurs se traînent à sa remorque, cahin-caha, en suant sang et eau, empêtrés dans leur équipement, car ils n’ont pu imiter le fuyard et jeter du lest. De plus, ils ne se sont jamais entraînés à cette gymnastique qui réclame un sang-froid de couvreur et une souplesse de matou. Depuis longtemps, ils lui auraient envoyé une balle de leur carabine s’ils ne craignaient de le descendre sur la tête des badauds.
Un instant la chance leur sourit. Parvenu à la toiture du bout de la rue, Dolf s’aperçoit tout à coup qu’il ne pourra plus avancer. Le vide s’ouvre devant lui. Jamais il ne franchira la largeur de la rue. Il y à bien un intervalle de deux mètres entre
– 85 – les deux rangées de maisons. Le sous-off exulte et stimule ses hommes qui redoublent de jambes. Déjà, ils croient le tenir. L’angoisse étreint nos cœurs.
Mais Dolf a vite pris son parti. Il recule de quelques pas, il se ramasse, il bande ses muscles, il va s’élancer. Je ferme les yeux. Aux acclamations formidables de la foule je les rouvre. Dolf, bien d’aplomb de l’autre côté de l’abîme, fait des pieds de nez à ses camarades de régiment.
Force leur est d’abandonner la partie.
L’évadé poursuit son chemin, mais en flâneur. Nous le voyons disparaître une dernière fois derrière un pignon. Son éclipse se prolonge. Il aura trouvé un asile.
Les ténèbres règnent. Plus moyen de faire des perquisitions aujourd’hui. Le maréchal des logis se résigne donc à rappeler ses hommes et à reprendre piteusement le chemin de la caserne, reconduit par les huées et les sifflets. La foule se disperse. De notre côté, nous nous abstiendrons aussi de nous mettre à la recherche du copain. S’il a besoin de nous, il saura bien où nous trouver.
Notre joie n’a guère duré : au milieu de la nuit, une pauvresse, une étrangère au quartier, une intruse – soit dit pour l’honneur des Marolles – s’en fut révéler la cachette de Tourlamain à la garde. Il dormait d’un lourd sommeil de bête traquée et rendue, dans le galetas même de la traîtresse. Quatre gendarmes le cueillirent et le garrottèrent. Il se débattait, poussait des cris à fendre l’âme. Mais, à cette heure, les Marolles aussi se vautraient dans le repos. Quand les camarades accoururent, les pandores avaient déjà transporté leur proie en lieu sûr…
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Le conseil de guerre ne lui a pas octroyé moins de trois ans de séjour dans une compagnie de discipline.
Bugutte, lui, a fait un mois de prison. Il nous revient la mine aussi florissante, le corps aussi vigoureux que jamais. Il plaisante :
– Enfer pour enfer, je préférais presque mes geôliers à mon crampon. Avec eux au moins pas de scènes et de criailleries !
Cependant, on ne l’épargna point. Les représailles commencèrent le soir même de sa capture. Derrière les murs du commissariat les policiers lui firent subir un passage à tabac carabiné, après l’avoir, au préalable, bouclé dans la camisole de force. Il n’est point d’avanie qu’ils ne lui infligèrent. Devant les juges de la correctionnelle il comparut encore tout meurtri et tout contusionné. Il languit plusieurs jours à l’infirmerie de la prison.
– Ils me revaudront cela ! dit-il d’un ton où la rancune ne perce qu’à peine.
Ah ! c’est un solide bougre ! Je doute qu’il en naisse encore de pareils, même sur cette plantureuse terre de Brabant !
Ce matin, Palul et Campernouillie font irruption chez moi, me surprenant au saut du lit, et sans me donner le temps de m’écarquiller les yeux et de leur demander le motif de cette intrusion, ils me foudroient de ces mots sinistres :
– Tich est mort !
Je crois avoir mal entendu et me récrie :
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– Tich, mort ? Vous voulez rire. À d’autres.
– C’est comme nous te le disons.
– Quoi ! Tich Bugutte ! Ce chêne, ce roc… Pas possible…
– Foutu !
– Alors ce n’est pas de maladie… de mort naturelle.
– Tu l’as deviné. Il s’agit d’un meurtre.
– Assassiné ! Lui ! Mais qui donc…
– Elle…
– Elle ! Qui ça, elle ?
– Blonte-Mie. Sa gigolette. L’ancienne à Kassul, pour qui nous sommes même allés nous battre contre ceux de
Molenbeek, comme si les caresses de pareille garse 7 valaient la peine de semer la brouille entre des copains.
Et voilà que mes deux braves truands brandissant le poing, tapant du pied, les larmes aux yeux, entament un récit qu’ils sont obligés d’interrompre pour se mordre les lèvres et ne pas éclater en sanglots. Leur émotion me gagne. À un moment, nous pleurions tous trois. Quand je me représente ce beau, ce franc et solide Bugutte livré au scalpel des carabins !
– Hier, à ce que nous rapportèrent les logeurs, ses voisins, il rentra un peu tard et un peu gris, mais pas méchant, selon sa coutume. Blonte-Mie l’accabla de sottises, lui reprochant de prétendues sorties avec d’autres femmes. Comme elle lui
7 Sic. (Note du correcteur – ELG.)
– 88 – réclamait l’argent de ses fleurs et qu’il refusait, elle a menacé de le fouiller. Il l’a repoussée, elle a osé le frapper ; il a tanné dessus pour avoir la paix. Puis il s’est endormi… Elle a profité de son sommeil pour lui verser dans l’oreille tout le contenu d’une bouteille de vitriol, plus d’un litre. Aux rugissements du martyr les voisins sont intervenus. Blonte-Mie paie d’audace : Tich serait sujet à des attaques de delirium tremens. Mais on découvre la bouteille. L’odeur trahit la gaupe. Tandis que les uns emportent Bugutte à Saint-Pierre où il succomba quelques instants après dans les convulsions ; d’autres se hâtent d’avertir la police.
Demeurée seule, Blonte-Mie en profite pour fermer la porte de la rue et remonte se barricader dans sa chambre. La nouvelle s’est répandue. Nous accourons et trouvons la rue sens dessus dessous.
Du vivant de Tich, lorsque le ménage se querellait, les commères d’alentour se divisaient en deux camps et vous savez, Lorr, les batailles, les peignées, les crêpages de chignons. Cette fois, tout le voisinage s’est rangé du côté du pauvre mort. On passait l’éponge sur ses torts, vrais ou supposés, pour ne se souvenir que de ses mérites. C’était à qui rappellerait l’un ou l’autre de ses exploits. Et à mesure que l’on s’apitoyait sur notre ami, l’indignation contre l’assassine montait comme lait bouillant. Les femmes se montraient le plus enragées. Le charivari devint épouvantable. Casseroles et bidons ne furent jamais à pareille fête, mais il s’agit bien de conspuer la furie. « À mort ! La déchiqueter, oui ! Non ! La traîner d’abord sur la claie ! À mort ! » On veut enfoncer la porte de la rue. Cette porte résiste. On casse les carreaux du rez-de-chaussée : les fenêtres sont défendues par des barres de fer. On applique des échelles pour arriver jusqu’à la mansarde. Palul et moi, nous nous élançons les premiers. Parvenus au toit nous pénétrons par la tabatière.
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Je te jure bien, Lorr, que nous lui aurions réglé son compte à la rosse, ou non, nous l’aurions chiffonnée le moins possible afin de faire durer le plaisir et de la livrer intacte et toute vive à ceux qui attendaient en bas en hurlant et en dansant d’impatience. Les plus pressés étaient même allés chercher de la paille et parlaient d’enfumer la carogne pour la faire sortir plus vite. Malheureusement la police, mieux au courant des aîtres de la bâtisse, s’était introduite par une porte de l’impasse voisine, et quand Palul et moi nous sautâmes dans la place, Blonte-Mie en avait déjà été extraite… Avec un cri de rage nous nous jetons dans les escaliers, à la piste des argousins. Nous ne débouchons dans la rue que juste à temps pour voir emballer la bougresse comme un ballot de linge sale dans le panier à salade. Nous nous empressons de tourner le coin afin de donner l’alarme à la foule qui fait rage dans l’autre rue. Avec deux ou trois autres, nous parvenons à rattraper la patache menée au triple galop, escortée par des gendarmes. Ceux-ci nous distribuent des coups de plats de sabre. Il nous faut bien lâcher prise. Ah, s’il s’était agi d’un fiacre ordinaire ; nous tenions notre proie, je t’assure. Elle n’aurait plus coûté un centime au gouvernement. Mais ces voitures cellulaires sont construites trop solidement ! Blonte-Mie vivra de ses rentes à Bruges !… Pour nous consoler nous nous attardons devant les comptoirs. Personne ne regagne son grabat. C’est pis qu’un lundi de nouvel an. Ah, Lorr, quel deuil ! Les Marolles répandent tellement de larmes que, depuis la triste nouvelle, elles se croient obligées de boire et de reboire pour se remettre de l’humidité dans le corps. Que sera-ce le jour des funérailles !…
Et, après une pause, le digne Campernouillie ajoute :
– Hélas, c’est nous qui perdons le plus… Lorr, tu en penseras ce que tu voudras, mais je te dis, moi, que la mort de Bugutte c’est la fin de notre bande. Qui reste-t-il pour nous conduire et nous commander ?… Dolf ? Le pauvre en aura pour la vie à la compagnie de discipline…
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– Pour la vie ? Je pensais qu’il en serait quitte pour trois ans.
– Non, il y a eu du neuf depuis. Une de ses victimes a fait du pétard. Le signalement qu’elle donnait de l’un des « castards » correspondait à celui de Dolf. Confronté avec la babillarde, elle l’a reconnu. Un instant il avait espéré se faire chasser de l’armée en avouant d’autres fredaines. Mais cela n’a pas pris. Il a eu beau se déclarer indigne de porter l’uniforme, ils l’estiment encore assez propre pour la tenue du correctionnaire à Vilvorde. Pauvre Dolf ! Nous ne le reverrons plus. Peut-être Bugutte est-il le moins à plaindre des deux ?
– Et je ne suis pas encore au bout de mon rouleau, poursuit Campernouillie… Notre Mémène a été cueilli dans une rafle et interné à Ruysselède jusqu’à sa majorité…
– Quoi, notre gentil Zwolu ? Lui aussi !
– Le même sort attend celui-ci, ajoute-t-il en prenant par le cou Palul, notre autre junior… « Quant à moi, Lorr, je suis désigné pour le prochain train de plaisir de Merxplas… Il fait décidément fort malsain pour nous à Bruxelles. Aussi Flupli Kassul songe-t-il sérieusement à se vendre à un recruteur pour les Indes Hollandaises ! Adieu le bon temps. Fini de rire ! »
Moi-même, le cœur fendu, je ne trouve rien à lui dire pour le consoler.
Pauvres voyous de velours !
Cependant, si quelque chose était de nature à répandre un peu de baume sur ma plaie, ce seraient les obsèques que nous
– 91 – venons de faire à notre chef, et quand je dis nous, j’entends la légion des voyous au grand complet.
Bruxelles n’aura même jamais rien vu de semblable. Le prestige que cet excellent mauvais garçon exerçait sur ses pareils dépasse ce que nous nous imaginions. Sa popularité avait grossi en raison directe de ses démêlés avec la justice.
Comme celles d’un grand citoyen, les funérailles du pauvre diable se seront faites par souscription publique. La région marollienne a commencé par se cotiser pour payer son cercueil, son escorte de croque-morts, des fleurs à profusion, de la musique à tout casser et même les absoutes à l’église, l’eau bénite et le requiescat sur la fosse, car ils ont voulu le plus de cérémonie et de tralala.
Puis, ce fort garçon ne posa jamais pour l’esprit fort et, s’il sacrait plus qu’il ne priait, c’était peut-être sa façon à lui d’invoquer la divinité et ses bordées de jurons ne représentaient-elles que des hymnes un peu plus intempestifs que les autres, mais au moins aussi candides et chaleureux que bien des patrenôtres !
Les Marolliens ont obtenu aussi que le convoi funèbre parcourrait dans toute sa longueur le quartier illustré par le défunt.
Il a fait un vrai temps d’apothéose, du soleil à ressusciter les morts… Ce que les bas-fonds, les sentines, les cours, les impasses, les culs-de-sac de la Marollie hébergent d’humanité valide fut sur pied dès l’aube. La population des autres faubourgs ne tarda pas à se mettre en branle pour renforcer les Marolliens proprement dits. Voyous de tout âge et de tout sexe déferlant comme une marée vers l’hôpital où repose leur capitaine ou bien se massent déjà pour former la haie. Le reste
– 92 – grouille aux lucarnes, grimpe sur les toits, s’accroche aux réverbères.
Campernouillie, Cassisme et moi, nous nous mêlons à la cohue ; cent fois nous sommes séparés, chassés à la dérive. Il semble, à démêler les physionomies, que l’on ait convoqué jusqu’au ban et l’arrière-ban de la truandaille, que prisons, chauffoirs, asiles, pénitenciers, maisons de correction aient dégorgé leurs populations tragiques. Mais, hélas, où restent alors notre Zwolu, et ce fringant Dolf ?…
Les escaliers du Palais, cette rampe au pied de laquelle je vis Bugutte pour la première fois avec ses quatre féaux, tous florissants de force exigeante et de jeunesse débridée, disparaissent aussi sous la fourmilière des badauds ou plutôt des manifestants, car il y a plus que de la curiosité dans le sentiment qui déloge ces hordes d’irréguliers de leurs repaires et de leurs pouilleries.
Mystérieuse solidarité de cette plèbe avec ce tape dur qui les vengea si souvent sur le dos de leur ennemie à tous : la Rousse. Si on m’avait laissé faire, une couronne aurait porté sur ses rubans violets cette dédicace en lettres d’or : À Tich Bugutte, providence des passés à tabac, tombeur des valets de justice.
Aux abords de l’hôpital Saint-Pierre, on s’écrase à se tuer, aussi sommes-nous allés attendre le cortège plus loin, sur la place de la Chapelle.
– Il arrive !… Le voilà !…
Sonnerie de clairons. Un piquet de gendarmes à cheval ouvre la marche.
– Il fut même question, nous dit un copain, de consigner les troupes.
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– Mieux que ça, l’interrompt un autre, de les mobiliser comme pour un deuil royal.
– À l’hôtel de ville ils avaient tellement perdu la tête, ricane un troisième, qu’ils parlèrent de faire procéder la nuit à l’enfouissement du bon Tich dans la fosse commune, histoire d’éviter des bagarres… Fichue idée ! C’est alors qu’il y en aurait eu du grabuge. Les Marolles se seraient soulevées.
– Et Molenbeek !
– Et le Cadol !
Je n’en doute pas, à voir ce qu’il faut déjà de policiers pour refouler les manifestants et ménager un passage au corbillard.
Celui-ci, disparaissant sous les fleurs, débouche sur la place.
Campernouillie et d’autres solides gaillards s’étaient proposés pour porter le cercueil sur les épaules en se relayant jusqu’au cimetière. Mais les autorités craignirent que Tich n’arrivât jamais à destination.
Devant le mal que se donne la police, je me fais cette réflexion que les derniers honneurs sont rendus au récidiviste par ceux auxquels il causa le plus de tablature. Après les avoir tenus toute sa vie sur les dents, son cadavre leur vaut une corvée supplémentaire.
Les deux petits garçons du défunt, deux amours de gosses, dont Rik, l’aîné, chasse de race, conduisent le deuil. Bugutte est mort ! Vive Bugutte !
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Après eux vient Kassul aussi atterré que nous lorsqu’il apprit la mort de son loyal vainqueur, de son rival, hélas, trop préféré par cette carne de Blonte-Mie.
Nous nous faufilons jusqu’à lui. Il nous serre la main, tout marri, car il se considère non sans raison comme la cause indirecte de la catastrophe. Que n’assomma-t-il la femelle plutôt que d’en empêtrer Bugutte ! Nous le réconfortons de notre mieux et parlons d’autre chose :
– Est-il vrai que tu te sois vendu au marchand d’âmes ?
– Oui, l’affaire est dans le sac. J’ai signé le papier et même empoché une partie de la prime.
Et en faisant tinter les écus de cent sous :
– À propos, je vous invite au retour du cimetière. Une… deux… toutes les tournées d’adieu. Je compte absolument sur vous… Demain je m’embarque à Anvers…
À mesure que le corbillard s’avance, il soulève de formidables acclamations. D’abord je trouve ces clameurs peu compatibles avec le caractère de ce convoi, mais je m’explique bientôt l’attitude rien moins que lugubre de la foule. Inconsciemment panthéiste, la Marollie a raison. C’est par des transports d’allégresse que l’on honorera le mieux celui qui donna un si fier exemple de libre et large vie. Une gaieté énorme ne tarde pas à s’emparer de ce populaire aux yeux rougis et aux joues poissées par les larmes. Les visages se dérident, les allures se débrident. La réaction, partie de l’entourage même du cercueil, se propage d’un rang à l’autre. Les partisans du défunt se mettent à rire, à chanter, même à chahuter bras dessus bras dessous en se cognant du coude et de la croupe.
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Comme les jours de processions et de cavalcades, des échelles, des estrades, des tréteaux chargés à crouler sous le poids se dressent sur les trottoirs, adossés aux façades. Les buveurs, juchés par tas sur les tables des cabarets tirées au dehors, trinquent à la mémoire du défunt. Au passage du corbillard, ils élèvent et tendent vers le cercueil leurs pintes qu’ils vident ensuite d’un trait et en manière de salut.
Profitant d’un moment d’arrêt, Palul, subitement sérieux, lâche mon bras, se détache de notre groupe et, avant que je me sois douté de ses intentions, il happe au passage une chope sur le plateau qu’une serveuse promenait au-dessus des têtes, et, revenant auprès de nous, il en répand le contenu mousseux sur le cercueil du soiffard. Incapables de comprendre ce qu’il y a d’opportun et de touchant dans cette libation, les policiers menacent de traiter notre blondin en profanateur, et ils vous l’auraient happé et conduit au poste sans les protestations de la foule plus intelligente qui applaudit, au contraire, à ce beau geste renouvelé des rites de l’Hellade.
– Bravo, Palul ! C’est bien, ça, petit !
Et tous de l’imiter, si le convoi ne se remettait en marche, au milieu d’une recrudescence de tourmente falote qui le dépouille de tout ce qu’il lui restait de funèbre. Les petits Bugutte eux-mêmes s’ébaudissent en se tenant par la main. Scurrilités, couplets scabreux, licence de la parole et du geste, si chère à tout Marollien, flattent les mânes du trépassé, l’enveloppent d’ambiances adaptées à ses façons, à son humeur, à sa physionomie.
Le soleil active la fermentation de cette populace en liesse, fauve et rutilante comme un sauve-qui-peut de grosses fourmis rousses, et d’où montent une buée à la fois grasse et surette, des émanations de friture et de fruiterie.
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Dominant les chants patriotiques et autres, retentissent, comme par rafales, des bordées, de ces aigres sifflets particuliers à notre monde du pavé. Pas plus que les clameurs et la gaudriole, ces stridences n’impliquent une insulte au vitriolé. C’est un rappel de la musique qui lui était familière et dans laquelle lui-même excellait, lorsqu’il s’agissait de nous rallier d’un carrefour à l’autre par dessus les vagues d’une cohue de carnaval ou d’émeutes.
– Bugu…utte ! Ah, nous aurions beau l’appeler à présent !
Ivres de vacarme les survivants du cher garçon ne s’en tiennent même plus à ces sifflets. Se mettent de la partie les bruits plus canailles et plus topiques encore qu’ils produisent en soufflant de certaine façon dans la paume de la main, bruits auxquels ils donnent le nom de bouquets et que Bugutte nourrissait en virtuose. S’il parlait peu, il se rabattait sur le tapage. Il aimait brailler et vociférer.
Cette cacophonie qui, en tout autre moment, eût équivalu au pire des tollés, représente ici un suprême témoignage de solidarité, un énorme et pantagruélique adieu. Faute de salves militaires, les camarades de Bugutte lui auront tiré de ces bouquets autrement formidables que celui d’un feu d’artifice.
Campernouillie a donné le signal. Les autres sont partis avec un merveilleux ensemble. Jusqu’au cimetière, ce n’a plus été qu’un feu roulant, qu’un tonnerre de bouquets couvrant de leurs explosions les fanfares et les harmonies du cortège s’exaspérant toutes à la fois.
Ainsi le crâne Tich aura été mené à sa dernière demeure aux accords de la musique qui lui était la mieux voulue et qui représentait l’accompagnement obligé des frasques et des équipées de son régiment de réfractaires. Il s’entendait même
– 97 – mieux à faire crépiter bouquets pareils qu’à débiter ceux pour de vrai !
Désormais, en ma mémoire, cette kermesse macabre avec sa couleur fauve et rutilante, sa cuvée de chair mal vêtue, son encens forain, ses bousculades, son paroxysme de cris et de gestes, sa bacchanale sardonique, nimbera l’image à la fois violente et débonnaire de mon pauvre Tich Bugutte.
Bugu…hutt !
Sans doute, afin de se consoler de la mise à l’ombre temporaire pour quatre de ses chers voyous de velours, et éternelle pour leur capitaine, Paridael quitta quelque temps Bruxelles et se décida à faire des excursions à la campagne, entre autres à Trémeloo où l’appelait l’invitation d’un receveur des contributions, vieil ami de son père. Loin de le calmer, cette villégiature acheva au contraire de l’énerver, ainsi que le démontrent les pages suivantes de son journal. Ses obsessions s’y traduisent sous des couleurs encore plus corrosives que dans les précédentes confidences.
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