L’autre Vue

Georges Eekhoud · Chapitre 2 sur 5 · partie 2/3

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L’autre Vue

Ii.voyous de Velours

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

– 47 – tournant vers vous leur minois rondelet dont l’expression délurée et le regard en dessous démentent l’humilité de leurs appels à votre charité.

La dégaine fluette, les yeux limpides de Palul induisirent ses vieux à l’exploiter autrement. Ils tentèrent l’effet de sa mine séraphique sur le curé de la paroisse. Le bon prêtre mordit à l’amorce. Il se l’attacha comme enfant de chœur, lui fit faire sa première communion, parla de l’envoyer au séminaire. De là ce sobriquet de Cassisme, corruption de catéchisme, qui devait rester au petit Palul. Sous prétexte que le gosse ne leur rapportait encore rien, ses parents soutiraient force pièces blanches au digne pasteur qui se flattait de les ramener tous au bien par l’exemple de l’un d’eux.

Mais il présumait trop de la vocation du néophyte. Palul épris de plein air et de mouvement rongeait son frein. À la soutane il eût préféré le froc d’un ordre mendiant. Les dimanches après midi, été comme hiver, il lui fallait demeurer entre quatre murs, marmotter des litanies, nasiller des psaumes, défiler des chapelets. Il lui arriva de manquer à ces exercices pour courir la pretantaine avec des mécréants de son âge. Averti par le curé, son père lui donna de la discipline avec une telle conviction qu’après sa troisième escapade le congréganiste malgré lui prit la clef des champs. Plutôt que de recommencer cette vie de raton d’église et de souffre-douleur il se serait jeté dans le canal ; mais une pierre au cou car il nageait trop bien. Ses parents n’osèrent le réclamer, il les aurait vendus. Ils lui laissèrent donc la volée. Échappé du nid paternel, il s’agissait pour l’oisillon de ne pas se faire encager par les oiseleurs de la police.

Cassisme mena des aveugles, ramassa des chiffons ; en tournant la manivelle de pianos mécaniques pour des Italiens, il se découvrit des dispositions musicales et il en vint, sachant lire, à apprendre par cœur des complaintes qu’il chantait en

 

– 48 – s’accompagnant sur l’accordéon. Un soir, de mauvais plaisants, dont il avait escorté la ribote de bouge en bouge, le soûlèrent et lui flibustèrent son instrument qu’il tenait de la générosité d’un Mécène du trottoir. Puis il hérita du singe d’un forain auquel il avait servi de pitre. La bestiole se mourait de la poitrine. Cassisme l’avait dressée à tendre la main aux badauds, et jusqu’au dernier jour il la promenait frileusement blottie sous un pan de sa veste. Quand elle creva il se fit aide-montreur de marionnettes dans un de ces guignols souterrains ménagés au fond d’une impasse. Ces fantoches pèsent autant que des hommes. Palul les laissait tomber ou bien il embrouillait les ficelles. Les loustics huaient et houspillaient l’imprésario qui talochait son manœuvre et finit par lui donner congé. Palul stationnait aux portes des salles de vente et aidait à déménager des meubles sur des charrettes à bras. Il rôdait autour des chantiers pour se faire embaucher par les maçons qu’il servait en montant aux échelles, chargé de mortier et de briques. Le temps se mit à la gelée : Palul courut aux rendez-vous des patineurs où il aidait les élégantes à chausser leurs patins. Il débitait aussi du petit bois – huit fagots pour dix centimes – qu’il criait d’une voix lamentable. Les ménagères, apitoyées en le voyant tout bleu de froid, le réchauffaient d’une tasse de café. Il allait tomber d’inanition dans la rue quand il fut ramassé par Jef Campernouillie.

 

L’abatteur le prit sous sa protection et l’enfant, nature exaltée et même religieuse, voua à son robuste nourricier une affection sans bornes. On ne les voyait plus l’un sans l’autre.

Malgré sa mine de dur à cuire et sa brusquerie, pas de garçon plus simple et plus doux que notre Jef. Il répugne tellement à verser le sang, même celui des bœufs et des moutons, qu’il s’est fait hercule de foire. Quand le métier ne va pas, il recourt au cambriolage. Toutefois, il s’arrange pour qu’il n’y ait jamais personne dans la cambuse où il opère, car il lui en

 

– 49 – coûterait de jouer du surin. Il a dressé l’élastique Palul à se glisser entre deux barreaux de fenêtre ou par une imposte, un vasistas, un soupirail. Il ne volera jamais que par nécessité, histoire de se procurer le droit à la paresse. Ce bougre, taillé pour les plus rudes besognes, cache une âme de rêveur. Tout comme Palul il adore bucoliser par les sentiers à la belle saison. Je passai sans doute plus d’une fois devant leur groupe sans les connaître. Allongés, au flanc d’un talus, ils se vautrent le nez dans l’herbe et leur croupe saillante ajoute des mamelons vivants aux ondulations du terrain. Ils se rendent d’une kermesse à l’autre. Palul fait de nouveau le chanteur ambulant, Campernouillie défie les valets de charrue à la lutte, soulève des poids ou jongle avec son petit satellite ; ils ne rentrent à la ville que pour venir s’y débarrasser des poules volées dans les fermes et des oiseaux chanteurs pris à la pipée.

 

De mes cinq inséparables c’est peut-être Dolf Tourlamain qui couve les instincts les plus inquiétants. Il y a du félin dans ce grand garçon rieur et polisson, brun et sec comme un matelot espagnol, habile à passer la jambe, prompt à jouer du couteau, condimenté par excellence, voluptueux, égrillard, même raffiné dans ses plaisirs et capable, à ce que me firent entendre les autres, d’introduire de la cruauté dans ses amours et de répandre le sang par boutades, sans haine et sans raison, histoire de se divertir à des jeux nouveaux.

On dirait le plus régulier de la bande. Il exerce presque continuellement le métier de mécanicien ajusteur. Après sa journée il nous rejoint souvent en bourgeron, les mains encore noires, sentant la sueur et la limaille. Mais il aura des accès de paresse et de sensualité, il chômera des quinzaines entières durant lesquelles, friand d’élégances, il s’affichera avec des femmes mieux parées que ses ordinaires bonnes fortunes, ou l’un de nous l’aura signalé pilotant quelque touriste équivoque. Autrefois, aidé du petit Zwolu, il pratiquait le vol à la tire, le plus

 

– 50 – artiste de tous les larcins. À présent, il trouve plus facile d’exploiter ses grâces d’androgyne et lui-même nous donne à entendre qu’il n’est guère de prostitution à laquelle il ne se soit livré. Après s’être passé ses fantaisies érotiques qui ne durent jamais plus de deux semaines, un matin, il retournera bravement à l’usine et un beau soir, il nous relancera en l’un de nos carrefours de ralliement.

Le Cadol, le faubourg excentrique d’où sortit Campernouillie, est aussi le berceau de Tourlamain. Pour l’amour de ses fringants aborigènes je raffole de cette banlieue bruxelloise, dérision de la campagne et parodie de la grande ville où les fumiers rustiques luttent contre les miasmes urbains, où l’herbe et les arbres sont brûlés par les chimies industrielles, mais où fleurissent de si croustillantes plantes humaines !

 

Bugutte et Zwolu naquirent et continuent à vivre au cœur de la cité même. Zwolu, autrement dit l’Hirondelle, prend son vol tous les matins du fond de ce Coin du Diable dont les sentes rivalisent de noms délicieux et de fermentation subversive. La poétique adresse que celle de notre petit benjamin : voisin des hirondelles qui s’appellent comme lui, il loge au N° 30 de l’impasse du Sorbier, dans la rue Notre-Dame-du-Sommeil. À la différence de son camarade Palul, il vit toujours en bonne intelligence avec les siens ; il supporte même une partie des frais du ménage composé des parents et d’une dizaine d’enfants plus ou moins incestueux et dont il serait, dans tous les cas, fort ardu d’établir le véridique état civil. Tout ce monde se répartit tant bien que mal dans deux chambres et dort pêle-mêle, voué à la promiscuité la plus patriarcale. Par les étouffantes nuits d’été, hommes et garçons cèdent le galetas aux femmes et vont s’allonger côte à côte sous le porche de l’impasse.

 

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De cet humus sortit une fleur charmante, un petit voyou fait au tour, le plus mignon de la bande, subtil et gourmand, le larcin fait dieu, toujours en train de patrouiller et de grignoter des fruits ou des sucreries dérobées à un éventaire. Combien, de fois à la vue du petit Mémène, ne me suis-je pas dit : « Regarde-le bien, grave sa ligne et son ton dans ta mémoire ; tu ne retrouveras sans doute plus, dans une posture si avantageuse, ce polisson aux grands yeux noirs, aux pommettes saillantes, affriolant à croquer, valant, déluré et précoce, dix mille gosses de riches, quoiqu’il porte souvent un pantalon tellement déchiré qu’on voit la moitié des deux cuisses et que les loques pendillent autour. Marque sa frimousse chiffonnée, un peu narquoise, plissée par un rire sonore où tinte la blague du voyou puéril et profond qui a jugé la misère sociale et qui sait que le mieux est de s’en gausser pour s’y résigner. Et n’oublie pas son haussement d’épaules accompagné d’une moue ; ce pli dans le renfoncement de ses reins et son veston trop court qui se relève au-dessus de sa ceinture et de son bourrelet de chemise, lorsqu’il plonge les mains dans les poches de sa culotte. Et son sifflement perpétuel et son nez quêteur et carlin, et la courroie jaune qui retient ses grègues et qui lui sert de fronde à l’occasion ou de fouet, voire de laisse, quand il a volé quelque chien. »

Comme Tourlamain il excelle dans le vol à la tire. Il s’en acquitte en virtuose ; il recherche le frisson du risque. Encore choisit-il ses victimes. Il s’en voudrait de dévaliser un pauvre. En revanche, il dépouillera sans remords les cocottes ou les matrones arborant leur pretintaille de métal jaune et les gros messieurs à la bedaine sonnante de breloques. Il n’a jamais été pincé, pas plus, d’ailleurs, que Dolf Tourlamain qui fut son maître et avec qui il opéra parfois de conserve. À l’exemple de Dolf, il juge bon, pour endormir la vigilance de la rousse, d’exercer par intermittences un semblant de métier avouable. Ainsi, on l’a connu employé comme chasseur dans un des grands cafés du boulevard. Jamais, de mémoire de garçon, on

 

– 52 – n’avait vu saute-ruisseau si débrouillard, si vif-argent. À telle enseigne que le gérant s’avisa de vouloir se l’attacher à des conditions inespérées pour un morveux de son âge. L’hirondelle aimait trop le changement et la vie buissonnière ! Il n’y eut pas moyen de la retenir. Zwolu a de l’honneur à sa manière : il ne s’est jamais livré au moindre détournement chez ses patrons d’occasion. Aux approches de la Saint-Nicolas et de la quinzaine des étrennes, il dépense des trésors d’ingéniosité et de grâce bouffonne à lancer le dernier cri, le jouet à deux sous du jour. Les camelots se l’arrachent.

 

Bugutte, lui, occupe une chambre dans la rue de l’Épée, en pleines Marolles, avec sa bonne vieille mère et deux enfants qu’il eut d’une maîtresse ; il a reconnu les mômes mais il s’est méfié de la fille avec laquelle il ne consentit jamais à vivre maritalement et qui le quitta, au surplus, pour courir à d’autres appareillages.

À la différence de ses copains, Bugutte aime travailler honnêtement et aucune besogne ne lui répugne. Il turbina comme terrassier, cureur d’égouts, balayeur de rues. Un long temps il fut attaché à la ferme des boues ; il vous soulevait comme plume les baquets et les hottes d’ordures et vous les chavirait sur le tombereau avec une aisance d’athlète et une désinvolture philosophique, qui faisaient l’ébahissement de son compagnon de corvée. Débardeur, il aida à charger des bateaux ; il en hala d’autres au bord du canal, jusqu’à ce que la cincenelle lui eût durillonné l’épaule comme à un galérien. Malheureusement il lui arrive de boire, surtout les jours de paie. Sous prétexte de défendre les intérêts d’un camarade, il cherche misère au patron et tape dessus, après quoi il ne lui reste plus qu’à louer ses bras ailleurs. En dernier lieu, il croyait avoir trouvé ce qu’il lui fallait. Le propriétaire d’une salle de danse l’engagea pour maintenir l’ordre et mettre le holà quand se produisait une bagarre ; mais Bugutte prenait son rôle tellement

 

– 53 – au sérieux que, sous prétexte d’expulser les perturbateurs, il les démolissait aux trois quarts et attirait ainsi d’onéreux procès à son employeur qui finit par se priver de ses services.

Brave et beau Bugutte, victime de sa force : Hercule sans Travaux !

 

Je me rappellerai ce jour de janvier, dans un temps de brouillard et de neige fondue, sa culotte de velours roux, une culotte d’or rutilant, aux cassures de brocard et de moire, un tissu comme du bronze fluide, dont l’obsession fut telle que n’osant lui proposer un troc, je flânai devant les étalages de frusques ouvrières pour y retrouver l’équivalent de la magnifique vêture du pauvre diable, mais aucune n’avait ce brio ni ces éclairs phosphorescents, ni ce ragoût. D’ailleurs pour qu’elle vécût et qu’elle sortit tout son prestige, ne fallait-il pas qu’elle fût portée par l’unique Bugutte ? Je ne rapproche de cette impression causée par un vêtement somptueux et bien adapté, que cette autre, un jour de spleen, sur les quais de l’Escaut, en avisant un pantalon de velours, mais mauve celui-ci, rapetassé de teintes dans la gamme des violets et de la pourpre, aux jambes d’un terrassier qui flânait avec des camarades. Caresse, volupté visuelle ! Pour voir chatoyer et déferler plus longtemps les plis de ces bragues magiques au rythme de la marche du chômeur qui s’en était affublé, je le filai et finis par m’éterniser et me griser à sa suite au comptoir d’un musico.

Mais Bugutte se culotte peut-être plus décorativement encore. Depuis qu’il sait mon enthousiasme pour cette pièce de sa toilette, il ne s’en sépare presque plus. De belle qu’elle était, elle est devenue superbe, pathétique comme un champ de bataille ou une « maison du crime ».

Ah ! si elle pouvait parler ! mais que dis-je ? elle parle et avec quelle éloquence. Demandez plutôt à la mère du fort

 

– 54 – garçon. Elle vous en racontera l’odyssée. À chaque raccroc, à chaque rapiéçage, la bonne vieille se récapitule sans doute les péripéties traversées par ce velours cullier. Toutes les fois qu’elle fait courir l’aiguille dans l’étoffe élimée, elle ajoute un nouveau couplet à la complainte.

Ici cette culotte de haut goût, saurette et comme enfumée, fut trouée dans une rixe, lors du tirage au sort ; là, son propriétaire étant ivre, se la déchira au genou ; ici, le gaillard éméché ayant logé sa pipe encore allumée dans sa poche, le velours prit comme de l’amadou et le gars faillit rôtir ses jambons ; une autre fois, la pauvre bokse, comme il appelle ses glorieuses bragues en son flamand bruxellois, fut mordue par la chaux vive dans laquelle on l’avait poussé ; ici, on la poissa de bière ; cette tache est de la graisse, celle-ci du vin, celle-là du sang ! La mère Bugutte ne tarirait pas à vous redire les aventures que lui narre cette vétérane de la défroque du rude garçon. Ainsi, à propos de cette genouillère rouge, elle vous racontera comment son Tick étant en train de scier des pierres, l’outil dévia et lui mordit la chair en trois endroits. Le blessé regagna les Marolles en traînant la patte et en ayant toutes les peines à écarter les roquets alléchés par sa culotte imbibée de sang.

Certes, les ruines m’intéressent, mais moins que les haillons. Il m’aura été doux de suivre les ravages du temps et des événements sur cette bokse de mon Bugutte ; de la voir roussir, s’effriter, se lézarder et s’ébrécher sur son corps comme un castel sur les mamelons d’une montagne.

 

Ils ont beau gîter comme Tourlamain, Cassisme et Campernouillie, dans le fond des faubourgs, mes voyous tendent à se relancer les uns les autres dans ces cloaques de la Marollie où règne leur chef. C’est là leur véritable centre. Ils y acquièrent tout leur galbe ; ils viennent y prendre leur mot

 

– 55 – d’ordre. Ils y sévissent et ils y pâtissent à la fois. Ils attendent toujours leur peintre. Marbol les aurait interprétés dans un mode trop rassis. À peine eut-il attrapé les détrempes, les bavochures, les plis à contre-rythme, les cassures à contre-geste et à rebrousse-poil de leurs guenilles. Mais qui rendra les membres cambrés et fuselés, les reins ondoyants, les déhanchements et les tortillements de mes drôles ; leurs mouvements trides de poulains en prairie, ces contorsions qui font crever leurs nippes comme les brugnons leur pelure ?

Je les cultive et les exprime de mon mieux ; je leur fais rendre toute leur originalité en ces carrefours où ils prennent le plus de fleur, de modelé et d’accent.

Ils ne trouveront pas plus leur sculpteur que leur peintre. Et cependant, fallacieusement couverts, presque nus, ou bien bridés dans des frusques patinées par les glissades à écorche-cul, aussi assorties à leur personne que la fourrure de la chenille ou le pelage du renard, beaucoup semblent déjà coulés en bronze ou pétris en terre-cuite. Après l’homme domestique ou l’ouvrier, il m’aurait plu voir un nouveau Barye s’attaquer à l’homme fauve, préférer le truand au peinard, comme il célébra le tigre et le loup plutôt que le bœuf et le chien.

Et quel musicien transposerait en son art leurs insidieuses modulations, le timbre de leurs voix gutturales, ces intonations imprévues, cette façon de redoubler, en s’appelant les uns les autres, la dernière voyelle de leurs noms, par un coup de gosier semblable à un sanglot et qui me donne chaque fois la chair de poule : Palu…hul, Bugu…hutte ! Zwolu…hue !

Mais le verbe lui-même parviendrait-il à s’assimiler le fluide de ces enfants de la libre aventure ; le fumet de cette venaison humaine ? Par exemple, à certaines heures où ils me paraissent tellement saturés de vie et de jeunesse, que je

 

– 56 – m’évoque jusqu’au graillon de leur baiser et la saumure de leur salive !

 

L’autre jour, je m’imaginais être cet artiste absolu : poète, sculpteur, peintre et musicien, le tout à la fois. Que dis-je ? Un instant, je crus même avoir usurpé la suprême béatitude réservée aux seuls dieux.

La force physique, l’adresse, la résistance musculaire fournissent le thème principal des causeries de mes inséparables et le prétexte à leurs jeux. Ce jour donc, ils m’entraînèrent dans leur gymnase, pompeusement intitulé Arènes athlétiques. Représentez-vous, au fond d’un étroit boyau du quartier des Marolles, ironiquement appelé rue de la Philanthropie, un assez vaste hangar, ancien atelier de charron ou magasin de chiffonniers, dans lequel on pénètre par un bouge ne différant des autres taudis de la ruelle que par les photographies des célébrités foraines accrochées aux parois. Sur la lice jonchée de tan et de sciure de bois, dont l’odeur résineuse se mêle à celle des émanations humaines, s’éparpillent des haltères et des poids. À travers la buée opaque et rousse, à peine combattue par une fumeuse lampe à pétrole, je démêle les habitués de l’endroit, des apprentis pour la plupart, venus en grand nombre à cause du samedi soir. Dans les coins, j’en vois qui se déshabillent avec de jolis gestes frileux : ils sortent de leurs nippes comme papillons de leurs chrysalides, et le ton laiteux de leur chair fait aussi songer à des cuisses de noix extraites de leur coquille. Il y en a de nus jusqu’à la ceinture ; d’autres ne gardent que le caleçon traditionnel. La plupart se trémoussent et batifolent dans une mêlée confuse. Leurs enchevêtrements suggèrent les ébats de jeunes chiens qui se mordillent et se reniflent. Ils s’abandonnent à la volupté du mouvement ; ils se réjouissent du ressort de leurs muscles ; ils ne savent, dirait-on, à quels tortillements se livrer pour assouvir leur fringale d’activité ; ils s’empoignent et se manient au

 

– 57 – hasard comme de vivants engins de gymnastique. Et avec les haleines et les sueurs, l’atmosphère s’enfièvre aussi de rires, de défis et d’appels.

« Jeux de mains, jeux de vilains ! » proclamèrent nos éducateurs. Je t’en fiche ! Rien de plus sain et de plus glorieux au contraire. Où est le temps des Henri VIII et des François Ier, s’essayant comme des charretiers et, oublieux de leurs beaux habits et de l’étiquette, préludant par une partie de lutte aux conférences du Drap d’Or ?

Ce grouillis de nos jeunes Marolliens me fait songer à la cacophonie des instruments, qui s’accordent avant d’entamer la musique pour de bon. Campernouillie, le maître de l’endroit et l’arbitre des jeux, met fin à la confusion et fait déblayer la palestre afin de permettre aux amateurs de se mesurer, deux par deux en des assauts d’entraînements. Les juniors commencent. Leurs camarades qui se bousculent derrière la palissade font une entrée à chaque nouveau couple. Une pluie de lazzi et d’interpellations saugrenues. Les loustics exécutent en paroles la caricature des copains du monde, tous sont connaisseurs et experts, appréciateurs de leurs mérites mutuels. L’hiver, ces séances de luttes et, l’été, les baignades dans les canaux de batelage, les habituèrent à se voir souvent in naturalibus et contribueront à développer chez eux cette ostentation de leurs avantages. À force de s’être comparés, ils se connaissent dans les moindres recoins de leurs académies. Leurs mœurs sont d’ailleurs aussi publiques que possible. Véritables dynamomètres, j’entends mes voisins évaluer entre eux la force et la résistance des concurrents. Ils savent ce qu’un tel fournit de muscle et de nerf, ceux que celui-ci tomberait sans peine, et ceux à qui il ne ferait pas bon pour lui de se frotter.

Les luttes devenant de plus en plus intéressantes, la turbulence et l’humeur blagueuse des spectateurs s’apaisent graduellement. Avant de s’empoigner, les lutteurs prennent la

 

– 58 – précaution de s’oindre de sable les paumes et les phalanges. On se piète, on tend le cou pour mieux voir, mes voisins ne tardent pas à haleter et à ahaner avec la respiration des combattants. Ils se balancent et palpitent, au rythme des attaques et des feintes. Moi-même, je monte au diapason, au fluide de l’assemblée. Je m’affriole et je trépigne, comme la galerie, aux péripéties de la joute. J’y prends autant de plaisir qu’aux plus poignants spectacles. Je sens mes reins se bomber, mes jambes s’allonger et se rétracter en étroite sympathie avec les mouvements des athlètes.

Après un assaut entre Campernouillie et Tourlamain ou plutôt une jolie parade montrant la force aux prières avec l’adresse, et dans laquelle l’un compère faisait valoir l’autre, un mouvement se produit parmi les regardants et le nom de Tich Bugutte court de bouche en bouche.

Il s’est déshabillé à son tour, et en attendant un partenaire digne de lui, il se prélasse autour de l’arène, les bras croisés, un bout de paille entre les dents, prenant une joie naïve à étaler sa chair adolescente. Ce n’est pas la première fois, tant s’en faut, que ses copains ont l’occasion de le voir au naturel et, pourtant, un murmure d’admiration s’élève de toutes parts. Quant à moi, il vient de me révéler la beauté mâle. J’éprouve en face de ce corps irréprochable, alliant l’élégance et la cambrure de Tourlamain aux reliefs charnus de Campernouillie, l’enthousiasme que Gœthe exprime si bien par la bouche de son Wilhelm Meister quand celui-ci voit surgir des eaux d’un étang les formes eurythmiques de son compagnon de baignade. Le sculpteur florentin Ghiberti aurait dit, en parlant d’une statue grecque, qu’il était impossible d’en exprimer la perfection avec des mots et que l’œil seul ne suffisant pas pour en apprécier les suavités infinies, il fallait suppléer à la vue par le toucher. Eh bien, à ce moment, comme cet artiste fanatique, je me sentais l’envie de promener les mains sur cette admirable statue de chair et de la modeler de ferveur. L’objet de mon extase la

 

– 59 – devina-t-il ? Mais ses regards ayant parcouru l’assemblée, soudain il m’avise, s’approche de moi et me tape sur l’épaule :

– Voilà, mon homme ! dit-il avec son bon sourire. Allons, aboule, Lorr, que je te donne une leçon.

– Moi ! m’écriai-je, en reculant, et sur un ton de surprise qui doit ressembler à de la terreur.

– Hé, oui ! Sois tranquille. Je ne te casserai pas.

Et prestement il m’empoigne, me tire à lui par dessus les autres qui ne se font pas faute d’applaudir et de jubiler.

Il m’arrache la veste et le gilet, me pousse au milieu du champ-clos. Je n’ai ni le temps ni la conscience de protester : je suis étourdi. Il me prend les mains, les applique lui-même l’une sur son épaule, l’autre à sa ceinture, dans une des poses réglementaires.

– Allons ! y sommes-nous ? Partons.

Moi, je n’ai garde de bouger. Mon vœu de tout à l’heure se réalise. Je resterais éternellement dans cette posture, oubliant mes doigts aux courbes de ce torse.

– Eh bien ? s’écrie Bugutte qui s’impatiente et qui me secoue en riant.

Je réagis contre mon émoi et me résigne à l’entreprendre. Mais je n’y mets aucune énergie, je palpe le relief des muscles, je me régale au toucher de ces méplats et de ces cambrures élastiques quoique fermes. J’oublie le reste et n’en veux pas davantage. À quoi comparer cette sensation ? Elle n’a rien de la volupté amoureuse et cependant, elle imprime à mon être je ne sais quel sentiment fort, quelle reconnaissance éperdue envers

 

– 60 – le Créateur. Quel besoin de religion et de foi ! J’adorai Dieu dans un de ses chefs-d’œuvre.

– Dis, Lorr !… as-tu fini de me chatouiller ?

Les autres rient de plus belle.

Alors, confus, je me décide à l’empoigner pour de bon.

– À la bonne heure !

Le solide garçon se borne à m’opposer une molle résistance. Mais celle-ci suffit pour m’irriter. Je me passionne graduellement pour la lutte même – c’est comme si le modèle disparaissait pour laisser à l’artiste la fièvre de réaliser l’œuvre, l’art qu’il lui inspire. Un nouvel enthousiasme, peut-être plus intense encore, se joint à ma première ferveur. Je veux vaincre : la lutte de Jacob contre l’Ange. Et si j’éprouve encore une joie à pétrir ces muscles, c’est la joie d’un Prométhée sculpteur des hommes, d’un statuaire de la Vie.

– Bravo, Lorr ! me crient Tourlamain et les autres, en me voyant prendre goût au sport.

À plusieurs reprises, j’ébranle mon adversaire qui ne cesse de m’encourager, lui aussi, de son sourire magnanime. Il continue à me ménager, quoiqu’il ait à faire à partie plus rude qu’il ne l’eût cru.

Enfin, il juge la leçon assez longue pour la première fois. Mon amour-propre de novice ne court aucun risque. Bugutte me soulève par un mouvement irrésistible et m’étale ensuite, les épaules bien marquées dans le sable.

– Ouf ! dit-il, en me relevant aussitôt après. Il me tend la main, dans laquelle je fais claquer la mienne :

 

– 61 –

– Tope-là !… Vrai ce n’a pas été sans peine !

Nous nous rhabillons et courons nous rafraîchir au comptoir du bouge.

 

Je suis retourné aux arènes athlétiques, mais je n’ai plus voulu lutter, malgré les instances de Bugutte :

– Viens, donc ?… Ça allait si bien !

– Non, Tich.

– Et pourquoi pas ?

– Je me connais… Nous sommes amis, grands amis, n’est-ce pas ?… Eh bien, je craindrais de m’énerver et de me fâcher à ce jeu, d’y prendre trop de goût et de vouloir te tomber pour de bon… L’autre soir, à la fin, je me sentais devenir mauvais…

Il m’a regardé d’un air intrigué :

– Ah bah ! Tu es un singulier pistolet. À ta guise, Lorr… Tu dois mieux savoir que moi… Mais là, vrai, c’est dommage. Comme élève, tu m’aurais fait honneur…

Je lui ai menti, désespérant de me faire comprendre ; surtout que je ne parviens à me définir à moi-même ce que j’éprouve.

Tout ce que je sais, c’est que cet exercice m’exalte trop. Une seule expérience m’a suffi. On ne se fait pas enlever une seconde fois au ciel. Ce serait tenter Dieu. En retombant sur la terre, ne descendrait-on plus bas ?

 

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Notre Dolf tire au sort.

– Vous en serez, n’est-ce pas, Lorr ? m’a dit le fringant garçon, il y a quelques mois.

– De quoi ?

– Mais des nôtres ; de la vadrouille de jour de la conscription, et le lendemain, et le surlendemain encore…

La conscription même ne lui importe guère. Qu’il tire un bon ou un mauvais numéro, cela lui est parfaitement égal. Il ne voit dans cet événement que la bamboche de quatre jours qui l’accompagne.

– Par exemple ! lui objecté-je. J’ai tiré au sort depuis longtemps…

– Qu’à cela ne tienne ! fait Tourlamain. Bugutte et Campernouillie sont dans le même cas… Quant à Cassisme et à Zwolu leur tour ne viendra que dans deux ans… Cela ne les empêchera pas de s’entraîner dès maintenant, n’est-ce pas, les gosses ?

– Un peu, Dolf ! ratifient les deux benjamins.

– Entendu ! Nous nous amuserons, Lorr, tu verras !…

Pas moyen de me dérober. Non seulement l’invitation m’est faite de tout cœur et de la meilleure grâce, mais elle prévient un de mes désirs.

Ainsi que tous les autres garçons de sa paroisse du Cadol, depuis deux ans, en prévision du grand jour, Dolf prélève, chaque semaine, quelques sous sur son salaire ou sur ses profits

 

– 63 – pour les verser dans une cagnotte, confiée au patron du bouge où les gaillards se réunissent les samedis. La première année, la cotisation hebdomadaire était de vingt-cinq centimes par tête, les premiers six mois de la seconde, elle s’éleva à cinquante, et enfin les six derniers mois, à un franc. Au bout du terme : le total de ces versements représente une somme rondelette qui passera jusqu’au dernier centime en beuveries et en cavalcades. Comme les autres, je verse mon écot à la caisse…

Le jour est venu, un de ces jours gris de janvier, durant lesquels il ne cesse de pleuviner et de tomber du spleen. Depuis huit heures du matin, nous nous morfondons sur la place de Koukelberg – le faubourg d’où dépend le Cadol – au milieu de la foule des parents, des connaissances et des badauds.

Les miliciens s’amènent, par coteries ou isolément, braillards ou hébétés, rieurs mais déjà lassés tout de même, fiévreux, pâlots, les yeux vagues et les pommettes allumées. Plus d’un porte, sans qu’il s’en doute, cousue dans la doublure de sa veste par sa bonne vieille, quelque amulette achetée à la tireuse de cartes ou au thaumaturge du quartier : champignon cueilli pendant la nuit des Saints Innocents, dent de chat noir, marron ramassé à la Toussaint de la dernière année bissextile, et sur lequel sont gravés au couteau trempé dans l’eau bénite cinq chiffres cabalistiques.

Quelque sceptiques qu’ils soient, les durs à cuire se prêtent généralement à ces pratiques pour complaire à la sollicitude féminine. Aussi, Campernouillie me raconte que le matin fatal il consentit à se passer le scapulaire de sa bonne amie d’alors, sur la poitrine, entre la peau et la chemise. Pour la même raison, le rude Bugutte permit à sa mère de lui entortiller l’avant-bras de son chapelet. Et, riez tant que vous voudrez, tous deux tirèrent un bon numéro. Aussi, la brave receleuse qui donna le jour au petit Zwolu fera-t-elle le pèlerinage de Montaigu, à la Pentecôte précédant le tirage au sort de son fils.

 

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Il n’y a que ce mécréant de Tourlamain qui n’ait rien voulu entendre. Il se moque bien de ces mômeries ! Puis, arrive qui plante ! Il marchera s’il le faut. Ou plutôt non, il ne marchera pas, il montera à cheval. Une belle arme que la cavalerie ! Et l’uniforme !

Neuf heures. La loterie a commencé. Des remous se produisent. Les conscrits qui ont tiré leur numéro dégringolent des escaliers de la maison communale et s’empressent de rejoindre les leurs en se trémoussant comme des frénétiques. La tradition veut que l’on se présente crânement. Veinard ou malchanceux, il s’agit de faire bonne figure. Ils se préparent à ce moment comme un acteur soigne son entrée. C’est à qui enjambera le plus de marches et sera le plus vite en bas. Nous en voyons qui sautent et qui plongent, en piquant presque une tête dans la foule.

Mais notre Dolf l’emporte sur tous les autres. Un vrai singe, ce garçon-là. Je me rappelais, le jour où j’étais allé le relancer et où il ne fit qu’un bond, de sa soupente jusqu’au pied de l’escalier dans la rue. Surpris à faire la grasse matinée, en reconnaissant mon sifflet, il n’avait passé que sa culotte ; et sa chemise de flanelle rouge, fermée aux poignets par des boutons de corne, s’entrebâillait sur son torse élastique.

Aujourd’hui – ou plutôt hier – il se montra plus leste encore. Aucun acrobate n’eut fait mieux.

Nous le voyons surgir sur le palier. Une main tient le numéro, le 42, un des plus bas ; l’autre agite son chapeau. Il jette un cri qui n’en finit pas. Quand il se décide à fermer la bouche, c’est pour prendre entre ses dents le bout de carton. De là haut, encore, il nous lance son feutre que Palul attrape au vol. Et avant que nous nous soyons doutés de ce qu’il mijote, il fait le poirier, applaudit des jambes, se remet un instant sur ses pieds,

 

– 65 – mais pour reprendre aussitôt sa posture tête en bas. Comment descendit-il ? J’en suis encore à me le demander. Un vertige. Il tourna plusieurs fois sur lui-même comme une roue, mais une roue sans jantes ; s’arrêta net à six marches du sol, et arrivé là, ne se retrouva d’aplomb que pour rebondir et venir se projeter, en décrivant je ne sais quelle trajectoire, sur les têtes, les épaules et les mains de ses amis. Il nous écrase, il nous éborgne, il nous rompt la nuque et nous fait presque crouler ; nous l’accueillons moitié pestant, moitié riant. Enfin, Bugutte le juche à califourchon sur ses palettes et prend sa course à travers la foule encore tout ébranlée. Qui l’aime, le suive ! Nous gagnons le cabaret du coin de la place où stationnent nos équipages. En attendant que la coterie soit au complet, premier puis second verre à la consolation du milicien.

Tourlamain prend la chose très philosophiquement. Bâti et taillé comme l’est notre ami, le conseil de révision n’aura garde de le réformer.

Personne ne manque plus à l’appel. La bande s’installe dans les voitures et les breaks. Le cortège s’ébranle ; les musiciens – clarinette, piston, tuba, bugle et cornet – à la tête.

Tous, même ceux qui n’ont pas tiré au sort, arborent un numéro à leur coiffure. Je me suis procuré le mien dans une petite boutique de la place, où m’ont conduit Bugutte et Campernouillie.

Nous sommes cinquante gaillards de la même trempe, Bruxellois invétérés, résolus, comme ils disent, à s’en donner pour leur argent.

Une seule chose me les gâte. Pour la circonstance ils ont cru devoir s’endimancher et, sous prétexte de se faire beaux, ils s’affublent de complets, de paletots-sacs, de chapeaux-boules enchérissant encore sur la laideur de la défroque bourgeoise.

 

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Rien ne leur va moins. Ils en perdent tout cachet et toute plastique. Il me peine de voir Bugutte mannequiné ainsi. Seul, Tourlamain se distingue par des vêtements appropriés à sa personne. Il porte un costume d’un joli ton mordoré, fait sur mesure et qui se façonne à son corps aussi bien que ses hardes ordinaires ; l’étoffe stricte et moulante dénonce, comme le ferait un maillot, les lignes de son torse et de ses jambes d’éphèbe…

Et la bacchanale de commencer. Au début, tous sont en verve et en voix. Mais après quelques haltes, la bière fait sentir ses effets ; on ne parle plus, on s’égosille ; on ne chante plus, on braille, on vocifère ; on ne danse plus, on gigote. Les langues s’empâtent, les yeux se vitrent ; et avec un rire hébété, on se soulève à moitié sur les banquettes en saluant du chapeau.

Je renonce à compter les estaminets devant lesquels s’arrête notre cavalcade. Partout c’est le même manège : invasion de la salle, en-avant deux, tournée au comptoir ; après quoi, on règle les verres bus et cassés. Cochers et musiciens ne tardent pas à être aussi saouls que leurs clients.

À la longue, pour gagner du temps et épargner ses jambes, on ne met plus pied à terre, on boit dans la voiture.

J’observe et je me surveille le plus longtemps possible. Je vois les yeux tourner dans les têtes, béer au vide, se lubrifier, perdre toute expression ; les visages changer plusieurs fois de couleur. Quoiqu’ils fassent et contrairement à leur habitude, mes amis me semblent horriblement tristes et il me prend une immense pitié à leur endroit. De ce train, nous roulons à l’épilepsie et au délire.

À quelles extravagances nous sommes-nous livrés ? Je me rappelle confusément des bagarres, des réconciliations, des épanchements.

 

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Puis ce fut la nuit opaque sans une lueur de raison. Je me réveillai dans un galetas où nous avions échoué, du moins les cinq, sans souci des autres. Après des cauchemars je me suis levé, somnambulique, la tête vide et endolorie, sous l’impression d’une descente en des enfers ou plutôt en des paradis défendus.

Ah, ce Dolf !…

Cette première journée me suffit. Je renonce à prendre ma part de ce qu’il leur reste à boire et à s’étourdir. Je leur abandonne mon écot.

 

Périodiquement, sans doute sous l’empire de mystérieuses climatéries, nous entrons en ébullition. Des bandes rousses défilent dans les rues paisibles où l’on ne les rencontre guère. Au lieu de scies graveleuses, ils braillent des couplets belliqueux. À l’approche de la colonne subversive les boutiquiers bâclent leurs vitrines. Ces truands vont-ils donner l’assaut aux banques et aux hôtels de la ville haute, élever des barricades, piller les bazars et les magasins de la cité commerciale ? Erreur. En dépit du proverbe qui veut que les loups ne se mangent pas entre eux, ces truculents polissons, armés de gourdins, de barres de fer, de frondes et de lanières de cuir, se sont croisés contre leurs pareils d’un autre quartier populeux. Le casus belli ? L’une ou l’autre Hélène, marchande de citrons ou coupeuse de poils, enlevée par quelque Pâris ; garçon abatteur ou colporteur de moules, aborigène de la paroisse rivale. Il arrive que l’origine de ces discordes soit plus futile encore ; mieux vaudrait dire que le prétexte n’existe même pas, à moins qu’il n’ait existé toujours et que ces échauffourées ne proviennent d’un antagonisme immémorial. Peut-être y a-t-il pour nos coureurs de rues la saison des coups de poing, comme il y a celle de la toupie, de la balle, de la marelle et des billes ?

 

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Simple jeu. Histoire de dépenser son athlétisme et de voir de quel côté fleurissent les tape-le-plus-dur.

Après des hostilités légendaires, on croyait du moins la paix assurée entre deux des faubourgs ennemis : Molenbeek et la rue Haute s’étaient réconciliés. Flupi Kassul et Tich Bugutte vivaient en frères, régnant chacun sur leur territoire respectif, entretenant des relations de bon voisinage et prêts à se prêter secours contre les malintentionnés des autres paroisses à gueux.

Or, l’autre lundi de la kermesse de Molenbeek, après avoir erré comme d’habitude en bande et de bastringue en bastringue, nous avions fini par échouer au Mouton bleu, chez César Bolpap. Quatre sous d’entrée, et on a droit gratis à deux sous de bière ou d’alcool. Manquant de danseuses, nous dansions entre nous. D’ailleurs, les voyous raffolent de cet exercice et comme tous ballent on ne peut mieux, la plupart du temps ils se trémoussent pour le plaisir de tricoter des jambes, appariés presque aussi complaisamment avec un camarade qu’avec quelque particulière. De même, leurs amoureuses ne valsent pas moins volontiers l’une avec l’autre. Ce jour-là, Tich Bugutte s’amusait de tout cœur en grand enfant qu’il est. Il fringuait sans interruption, ne laissant passer aucune danse, empoignant tantôt Dolf, tantôt Campernouillie, ou l’un des petiots, ou se rabattant sur moi qui manque cependant de leur diable au corps. En veine de largesse, il s’entêtait à payer de sa poche les quatre centimes par danse et par couple. Du train dont il y allait, il aurait bientôt le gousset vide. À peine a-t-on tourné deux ou trois fois autour de la salle que l’orchestrion s’arrête court. Intermède de promenade, durant lequel l’huissier circule à reculons, la main tendue, de couple en couple, pour recueillir le numéraire. Quand il a son compte, la musique reprend ; on vire quelques fois encore. Puis, crac, c’est fini. En place pour une autre danse. À recommencer !

 

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Tich dansait de préférence avec Dolf. De même taille, ils s’accordaient à merveille, rivalisaient de virtuosité, prodiguaient les ronds de jambe, les contre-temps et les jetés-battus, agrémentaient le thème chorégraphique de fioritures imprévues. Tout intrépide qu’il soit, Dolf commençait à en avoir assez, mais Bugutte insistait : « Une encore… La toute dernière ! » Et force était à Dolf de s’exécuter.

Nous nous flattions d’avoir fait enfin démarrer de là notre infatigable Bugutte et nous nous retirions en chantant, à la file, les mains posées sur les épaules de celui qui nous précédait, quand, dans l’étroit couloir menant à la rue, nous nous heurtâmes à une bande de filles en cheveux, pimpantes, éveillées, l’air à la fête, qui ne nous eurent pas plutôt avisés qu’elles simulèrent un affolement extrême et éclatèrent en giries, semblables à ces anguilles du dicton qui crient avant qu’on les écorche. Comme de juste, on ne se fit pas faute de répondre à leurs provocations en les chatouillant et en les chiffonnant au passage, puis, mis en appétit, sur la proposition de notre chef, nous nous décidâmes de rentrer avec la ribambelle qui n’en attendait pas moins de notre ardeur.

– Ouf ! On s’en va ! Et pour de bon, cette fois ! proposa Tourlamain après que nous eûmes payé quelques sous de danse à ces cascadeuses.

– Pas si vite ! Attends au moins que j’aie engagé celle-là ! réclama Bugutte.

Et il lui désignait une petite blonde potelée, assez fraîche et agréable, trahissant des rondeurs prometteuses sous la mousseline de son corsage, et un ruban vert dans le chignon, le teint rose moucheté de roux, des yeux gris bleu au regard un peu dur, des lèvres minces dont le sourire ne rachetait pas certaine expression pincée, un joli nez aux narines pincées, aussi. Elle s’était assise à l’écart, sur une banquette, feignant la

 

– 70 – réserve et l’indifférence mais en décochant de temps en temps une œillade à Bugutte. Le candide garçon fut pris au manège de la coquette. Il repoussa Dolf qui voulait l’entraîner, se planta délibérément à quelques pas devant elle, recourut à son air le plus avantageux, les reins cambrés, le poing à la hanche, et l’appela simultanément de la tête, d’un rond de bras et d’un irrésistible claquement des lèvres.

Ainsi conjurée, la belle se leva ; ils s’abordèrent sans plus de façons et se mirent à tournoyer, avant de s’être parlé autrement que par le sourire, les yeux et l’étreinte de leurs mains.

Après cette danse, ce fut une autre, puis une autre encore : Bugutte ne lâchait plus la boulotte aux yeux gris.

Tourlamain revint à la charge :

– Ah ça, Tich. Nous déclanchons, hein ?

– Un tour, rien qu’un pauvre petit tour, de grâce, Dolf… La musique est si bonne ici !

Il disait vrai : l’orchestrion du Mouton bleu est célèbre parmi les habitués des guinguettes. Il n’y en a pas de plus carabiné, de plus prodigue en trompettes et en cymbales ; ses implacables tonitruances vous exaspèrent le sang et les moelles, à telle enseigne qu’au sortir du Mouton bleu il n’est extravagance ou gageure à laquelle on ne se livre à corps perdu : on abuserait de la première venue et on saignerait le premier venu !

Mais l’admiration de Tich parut impayable à Dolf :

– Farceur ! lui dit-il à mi-voix. Il s’agit bien de la musique ! Avoue plutôt que tu en pinces pour cette courtaude grêlée

 

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(Tourlamain dépréciait le morceau)… En ce cas, bonne chance, car le reste de cette volaille n’a rien pour nous tenter ! Adieu !

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